‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 29 sur 46 · MADAME ROLAND A SAINTE-PÉLAGIE (SEPTEMBRE ET OCTOBRE · texte numérisé non relu

MADAME ROLAND A SAINTE-PÉLAGIE (SEPTEMBRE ET OCTOBRE

Elle a un élan de joie au milieu de ses angoisses : Hébert a attaqué les patriotes enrichis et s'achemine contre Danton (22 août). Les blessures que Danton, plus scélérat qu'aucun, peut recevoir lui font oublier celles qu'elle a reçues. Elle

ccxx MADAME ROLAND ET SON TEMPS.

entrevoit la lutte prochaine des JacoI>in.s et des Gordeliers, l'hostilité de Rohespierre : « C^rand spectacle qui se prépare pour nous autres victimes : les tigres vont s'entre-déchirer; ils nous oublieront peut-être, à moins que la fureur de leurs derniers instants ne les porte à tout exterminer avant leur piopre défaite. » Tel est l'égarement de sa haine, qu'elle se réjouit de la perspective de la chute de Danton, succombant comme modéré sous Hébert et Robespierre, et qu'elle ne voit pas que cette chute, en donnant la victoire aux plus violents, ne pourrait que précipiter sa propre destinée!

Il faudrait pouvoir placer ici les pages éloquentes (p. 4-4 et suiv.) où madame Roland a tracé le tableau de la France au 28 août ; on comprendrait la navrante tristesse de son patriotisme. La plume va lui tomber des mains

« Jo sens s'affoiblir la résolution de poursuivre mon entreprise; les maux de mou pays in(> touiinenfont ; la perte de mes amis affecte mon courage; unu tristesse involontaire pénètre mes sens, éteint mon imagination et flétrit mon courage. La France n'est plus qu'un vaste théâtre de carnage, une arène sanglante où se déchirent ses propres enfants! »

Le jour même où ce cri patriotique s'échappe de son cœur, comme sous le poids d'im fatal pressentiment, Toulon ouvrait ses portes aux Anglais.

Elle attend son sort avec tranquillité :

« La femme de Roland, rap|i(!lée de tenq^s en temps par les soins du Père Dnchesne à la fureur de la populace, en attend

les derniers excès... » P. 48.

Elle n'est inquiète que pour ses amis : « O mes anus! puisse le ciel favorable vous faii-e aborder aux Fjals-Unis, asile uni([ue de la liberté! Mes vœux vous y conduisent, et j'ai quebpie espérance que vous vogue/ actuellement vers ces contrées. Mais, hélas! c'en est fait pour moi, je ne vous reverrai plus! » i\lle s'habitue à cette idée qu'ils sont en Amérirpie, et c'est vers cette terre chérie que la porte sa rêverie, chaque fois (pie la plume s'arrête dans la tache (ju'elle a entreprise, dans V appel (pi'elle adresse à V impartiale postérité. Parle-t-elle d'iui cantique qu'elle chantait au

MADAME ROLA?y"D ET SON TEMPS. ccxit

couvent? tout à coup elle s'interrompt : « Et je voudrois bien pouvoir le chanter en Ame'rique! Grand Dieu! quel accent i'v niettrois aujourd'hui! » Mais est-il vrai qu'elle ne le reverra plus? Son instinct, sa crovance en une justice éternelle, se révoltent contre cette pensée : « Dans tous les temj)s, les hons succombent. Ils ont donc un autre monde où ils doivent revivre, ou ce ne serait pas la peine de naître en celui-ci. » (P. 179.) Ce n'est pas seulement son cœur, c'est sa raison qui l'empêchent de croire à une séparation éternelle : « Lorsque des mers immenses me séparent de ce que j'aime, quand tous les maux de la société nous frappent ensemble..., je vois au delà des bornes de la vie le prix de nos sacrifices et le bonheur de nous léunir. Comment? de quelle manière? je l'ignore ; je sens seulement que cela doit être ainsi. » A plusieurs reprises, elle exprime l'espoir de cette réunion future. C'est une dernière superstition de son cœur à laquelle elle ne peut renoncer, car que lui resterait- il pour dédommagement de son sacrifice et récompense de sa vertu?

Les nouvelles sont mauvaises. Les députés fugitifs sont dénoncés, poursuivis. D'un moment à l'autre, on peut s'attendre à les voir arrêtés et conduits au supplice. A Paris, l'émeute se déchaîne en demandant du pain (4 septembre). L'ère de la Terreur s'ouvre au sein de la famine. « Je verse des larmes amères et brûlantes, écrit madame Roland entre le 5 et le 15 septembre, car je crains un mal plus grand... J'avois réuni mes vœux pour le salut de ce que j'aime : il est plus incertain que jamais. »

Plus incertain que jamais, en effet. — La. France est couverte de comités révolutionnaires, dont les membres, par une décision récente de la Convention, reçoivent (juarante sols par jour. Les commissaires traînent derrière eux la guillotine de département en département, encouragent ou pavent la délation. — A Paris, la Convention n'est plus qu'un Parlement rumpt, un instrument passif qui reçoit la pensée de la Commune issue des sections et des clubs, et la formule en loi. Sous cette inspiration de la Commune, elle nomme les membres du comité de sûreté générale et du comité de salut public, où toute l'action du pouvoir exécutif dans l'adminis-

ccxsrt MADAME ROLAISD ET SON TEMPS.

tration, l'armée, les comités révolutiomiaires , a été concentrée. Le tril)unal criminel extraordinaire, avec son président Hermann,.ses jurés solides, son accusateur puLlic Fouquier-Tinville, épie tout acte de désobéissance, toute apparence d'incivisme, et se hâte de les punir. Dans quelques jours , le gouvernement se déclarera révolutionnaire jusqu'à la paix; Saint- Just étal>lira en ces termes le programme de cette dévorante ardeur de la Révolution : « Ceux qui font des révolutions, ceux quf veulent le bien, ne doivent dormir que dans le tombeau. » (10 octobre.)

Sous l'action de cette tyrannie, la plus effroyable macbinc à bi'oyer les hommes et les volontés qui ait été jamais mise en mouvement , la fortune de la République se relève devant l'invasion étrangère et devant l'insurrection intérieure.

Buzot, Pétion, Barbaroux, Guadet et Louvet s'étaient embai-qués le 20 septembre pour Bordeaux. A leur arrivée en Gascogne, ils apprennent que les Jacobins étaient maîtres de Bordeaux, maîtres du pays. Au Bec-d'Ambez, Guadet a l'imprudence de dire son nom dans une auberge. Dès lors, les proscrits vont être é})iés et poursuivis. Le comité de salut public sait dans quelle région ils ont trouvé asile, et les traque comme des bétes fauves. Le jour où il voudra mettre à la piste un de ces hommes dont aucune considération d'humanité ne saurait arrêter le zèle furieux et la féroce ardeur, ils seront perdus. Pas un de ceux qui sont encore là n'échappera.

Au Bec-d'Ambez, il s'en était fallu de quelques minutes qu'ils ne fussent pris. Une lettre fit savoir à la Convention que la maison qu'ils venaient de quitter avait été cernée, et au 071 avait trouvé leurs lits encore chauds. Leur arrestation paraissait certaine; on en attendait d'un jour à l'autre la nouvelle.

Madame Roland prit alors le parti de se suicider. Ce ne fut pas seulement le désir d'échapper à l'ignominie du supplice, de dérober à ses bourreaux la joie d'insulter à ses derniers moments , qui lui en avait donné la pensée : " J'ai cru, écrivait-elle plus tard à Bosc, que les fugitifs étoient arrêtés. Il est possible qu'une douleur j)rofondo et l'exaltation de sentiments déjà terribles aient nuui dans le secret

MADAME ROLAÎND ET SON TEMPS. ccxxm

de mon cœur une résolution que mon esprit a revêtue d'excellents motifs. »

Avant d'arriver à cette résolution, elle avait hésité longtemps. Un jour, le nom de RobespieiTe se rencontra dans une conversation, et l'idée lui vint de lui écrire. C'était sans doute à l'époque où la Convention décréta la mise en arrestation des soixante-seize députés signataires d'une protestation contre l'événement du 2 juin, qu'on avait trouvée chez Duperret. Quelques montagnards auraient voulu que les signataires fussent mis en accusation en même temps que les cinquantetrois girondins. Robespierre passait pour avoir fait échouer une proposition qui d'un seul coup eût frappé de mort cent dix-neuf représentants de la nation. Peut-être madame Roland crut-elle à cet acte de modération. Sous l'impression qu'il produisit sur elle, elle se laissa aller à j)laider sa cause auprès d'un homme qu'elle méprisait; mais de quel ton! « Si vous voulez être juste et que vous me lisiez avec recueillement, ma lettre ne vous sera pas inutile. Robespierre, ce n'est pas pour exciter en vous une pitié au-dessus de laquelle je suis, et qui m'offenseroit peut-être, que je vous présente ce tableau bien adouci : c'est pour votre instruction. » Dans ce tableau, elle se montre traitée de la même manière que les ennemis déclarés de la République... « Si la femme honnête et sensible qui s'honore d'avoir une patrie, qui lui fit.. les sacrifices dont elle est capable, se trouve punie avec la femme orgueilleuse ou légère qui maudit l'égalité , assurément la justice et la vérité ne régnent point encore. » Ah! je ne puis croire que ces mots cruels , que cette protestation qui transforme une défense en une accusation, s'adresse à là malheureuse reine dont le procès allait commencer, et à laquelle rien ne saurait plus faire de mal depuis qu'elle a été séparée de son fils. Madame Roland a pu la détester, bien que rien ne prouve cette haine dans ses écrits, parce qu'elle ajoutait foi aux bruits que la calomnie avait accrédités partout sur le caractère et les mœurs de Marie -Antoinette; mais supposer qu'elle trouvât juste ce martyre qui a dépassé la mesure de toutes les souffrances humaines, je ne puis croire à cette folie de la haine. C'est assez que nous

ccxxiv MADAME R0LA:SD ET SON TEMPS.

ayons à cnre{]fi.strer la froide condamnation de \a femme orgueilleuse et légère qui maudit régalilé. Jj'éjjalité de l'écliafand , il aurait fallu la respecter du moins. L'épouse de Roland fufjitif, l'amie de Buzot proscrit, la mère de cette pauvre petite Eudora, blonde enfant aux veux bleus, douce et frêle créature (|ue les malheurs de sa famille dési{jnent déjà à l'attention de la malveillance', — elle a été atteinte à tant d'endroits du cœur que je n'en vois pas un que l'infortune n'eût dû toucher...

Au reste, à force de regarder le côté viril et énergique de cette nature , on est entraîné à trop oublier le côté féminin. C'est un homme, je le veux bien, si vous mesurez le courage; mais c'est une femme aussi, la plus impressionnable, la plus vive, la plus mobile iXes femmes. Tantôt, pleine d'enjouement, elle égayé ses compagnes d'infortune, elle jette dans les corridors de Sainte-Pélagie la soudaine et éblouissante cascade de ses éclats de rire, puis, de cette main qui stigmatise le front des tyrans d'une flétrissure éternelle, elle confie au papier quelque bouffonnerie spirituelle et philosophique, comme celle dont M. Barrière nous donnera un de ces jours comnmnication; — tantôt elle bondit avec colère, elle apostrophe les bourreaux , elle sent se ranimer en elle , vivaces et ardentes, ses rancunes républicaines; tout à l'heure terrible , implacable , inébranlable ; soudain attendrie , troublée , fondant en larmes à la vue des infortunes qui l'entourent et qu'elle ne peut soulager. Sortie de la pompe tragique du rôle que la vie lui a {^;lit prendre, suivez-la au fond de ce cabinet infect et obscur auprès duquel circulent les propos ol)Scénes, les dialogues orduriers; approchez-vous de cette petite table sur laquelle elle s'est accoudée ayant perdu comme la perception du inonde extérieur, vous entendrez ddA mois déchirés, coupés par les sanglots : Ma fille... mon ami... tnon r'/>o//.r...; et, à la voir pleurer ainsi, vous vous étonnerez que le cœur humain ait pu contenir tant de larmes...

' Mémoires , p. 288.

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. ccxxv

La lettre à Robespierre ne fut pas envoyée.

Elle transmit , vers cette époque , à Champagneux , les premiers cahiers de ses Mémoires particuliers. Déjà placée sur les confins du monde , elle ne songeait plus à vivre que pour la postérité. Ses Mémoires étaient sa justification et sa vengeance. Aussi, quand elle apprit que ses premiers manuscrits avaient été jetés au feu par une personne exposée à une visite domiciliaire : «J'avoue, s'écria-t-elle, quej'aurois préféré qu'on m'y jetât moi-même. » [Mémoires , p. 303.)

Nous reproduisons la lettre à Ghampagneux que MM. Berville et Barrière ont publiée, dans leur édition, pour la première fois :

Samedi, 1793. — Entre le 3 et le 8 octobre. « Je ne puis vous dire, cher Jany, avec quel plaisir je reçois de vos nouvelles. Placée sur les confins du monde, les témoignages d'attachement d'un individu de mon espèce que je puisse estimer, me font trouver encore quelque douceur à vivre. J'ai souffert pour ma pauvre compagne au delà de toute expression. C'est moi qui me suis chargée du triste office de la préparer au coup qu'elle n'attendoit guère, et de le lui annoncer; j'étois sûre d'y apporter les adoucissements qu'un autre eût peut-être difficilement trouvés, parce qu'il n'y a guère que ma position qui pût me faire aussi bien partager sa douleur. Cette circonstance a fait qu'on l'envoie chez moi; nous mangeons ensemble, et elle aime à passer près de moi la plus grande partie des jours; j'en travaille bien moins, mais je suis utile, et ce sentiment me fait goûter une sorte de charme que les tyrans ne connoissent pas. Je sais que 1}...' va être immolé; je trouve plus atroce que cela même la disposition qui interdit tout discours aux accusés. Tant qu'on pouvoit parler, je me suis senti de la vocation pour la guillotine; maintenant il n'y a plus de choix, et, massacrée ici ou jugée là-bas, c'est la même chose.

» Je désirerois qu'il vous fût possible d'aller régulièrement, du moins une fois par semaine, chez madame G. Chp.; elle vous communiqueroit ou vous remettroit ce qui nous intéresse, et vous lui donneriez de mes nouvelles. Vous trouverez chez elle à emprunter les deux volumes du Voyage en question, que je n'ai point ici en mon pouvoir. Je reçois avec actions de grâces les lettres de lady B... Je ne les connois point, je conqjte les

* BriââoC.

,;,:xxvi .MADAME IIOLAND ET SON TEMPS.

faire servir à deux personnes, je ferai lire le petit l*...', je n'avois que riiouipsou cpi'il ne pouvoit encore entendre.

» Hélas ! n'enviez pas le sort de celui à qui j'ai doinié mon Yova{',c en Suisse; c'est un infortuné qui n'a que des malheurs pour prix de ses vertus; persécuté, proscrit, je ne sais s'il dérobera longtemps sa tête à la vengeance des fripons dont il étoit le rude adversaire.

» Assurément vous pouvez lire tout ce que je vous envoie. J'ai regret maintenant de ne vous avoir pas envoyé les quatre premiers cahiers; le reste ne sent rien quand on ne les a pas vus; ils peignent mes dix-huit premières années, c'est le temps le plus doux de ma vie; je n'imagine point d'époque, dans celle d'aucun individu, remplie d'occupations plus aimables, d'étiules plus chères, d'affections plus douces; je n'y eus point de passion, tout y fut prématuré, mais sage et calme comme les matinées des jours les plus sereins du printemps.

» Je continuerai, si je puis, au milieu des orages. Les années suivantes me firent connoitre ceux de l'adversité et développèrent des forces dont le sentiment me rendoit supérieure à la mauvaise fortune. Celles qui vinrent après furent laborieuses et marquées par le bonheur sévère de remplir mes devoirs domestiques, très-nniltipliés, dans une existence honorable, mais austère; enfin arrivèrent les jours de la Révolution, et avec eux le développement de tout mon caractère, les occasions de l'exercer.

)) J'ai connu ces sentiments généreux et terribles qui ne s'enflamment jamais davantage que dans les bouleversements politiques et la confusion de tous les rapj)orts sociaux; je n'ai point été infidèle à mes principes, et l'atteinte même des passions, j'ai le droit de le dire, n'a guère fait cpi'éprouver mon courage. Somme totale, j'ai eu plus de vertus que de plaisirs; je pourrois même être un exeuqile d indij;ence de ces derniers, si les premières n'en avoient qui leur sont propres, et dont la sévérité a des charmes consolateurs.

» Si j'échappcî à la ruine uni\erselle, j'aimerai à m'ocruper de l'histoire du temps; ramassez, de \otre coté, les matériaux que vous pourrez. J'ai pris pour Tacite une sorte de passion, je le relis, pour la quatrième fois de ma vie, avec un goût tout nouveau; je h; saurai par cœur; |e ne puis me coucher sans en avoir savouré quelques pages.

1 Pclioii.

MADAME ROLAIND ET SON TEMPS. ccxxvii

I) Faites donc courir la lettre de B... Je me déciderai donc aussi à vendre quelque peu d'argenterie ; je pourrai bien vous prier de me rendre ce service.

» Je ne veux point voir P. K..., et il ne faut pas qu'il demande de permission; ne point prononcer mon nom auprès des autorités est le seul service qu'on puisse me rendre.

» Adieu, cher Jany, adieu. »

On ne voit pas, dans cette lettre, qu'elle eût encore formé le projet de mettre fin à ses jours ; elle ne veut négliger rien de ce qui peut les protéger : « Ne point prononcer mon nom est le seul service qu'on puisse me rendre. » Hébert et Audoin le savent bien ; ils veilleront à ce que ce nom soit prononcé à propos.

Il n'est pas besoin de dire quel est le malheureux qui a reçu d'elle le manuscrit du Voyage en Suisse. — Lui-même se nommera plus tard dans les Mémoires qu'il a laissés.

Une considération qui contribua puissamment à la décider au suicide fut l'espérance de transmettre intégralement à sa fille ses biens , dont sa condamnation aurait entraîné la confiscation.

Au moment de prendre le poison, elle fit ses adieux à son mari, comme une fille se sépare d'un père, et à son Eudora, avec les déchirements du cœur maternel le plus tendre. Elle ne l'oublia pas non plus , le bien-aimé ! . . .

Elle s'adresse à lui, — et à quel moment! lorsqu'elle vient de dire à sa fille : « Mon exemple te restera, et je sens que c'est un riche héritage. »

A-t-elle donc perdu le droit d'appeler sa mémoire un riche héritage?... Elle a aimé, elle a souffert, elle est restée liée à la destinée de l'époux; le devoir l'y eût laissée, onihre inutile, que la mort seule en sé[)arera. — Si elle a gardé l'orgueil de sa vertu, cette douceur de ses derniers moments, elle sait qu'elle ne le doit pas à elle seule; elle en remercie l'homme qu'elle a aimé : « Et toi que je n'ose nommer, toi que Ton connaîtra mieux en plaignant nos communs malheurs, toi que la plus terrible des passions n'empêche pas de respecter les barrières de la vertu, t'affligerois-tu de me voir te précéder aux lieux où nous pourrons nous aimer sans

ccxxviii MADAME 110LA:SD ET SON TEMPS.

crime, où rien ne nous empêchera d'être unis?... Je vais t'y attendre et m'y reposer. »

Mettez donc de côté vos ménagements timorés, vos réticences sourdes, vos mièvres et suspects scrupules. Vous qui voulez cacher cet amour comme une honte, vous le calomniez , vous outrafjez cette mémoire que vous prétendez couvrir. L'amour dont vous voulez qu'on parle à voix basse, dans le tuvau de l'oreille, comme on y chuchote quelque aventure {graveleuse, c'est sa gloire à elle, c'est son orgueil. EWe l'a dit à son mari, elle Ta confessé à l'univers, et elle entend hien que nous le connaissions pour plaindre leurs communs malheurs.

Plaignons-le donc, cet homme courageux, ce magistrat intègre, ce patriote dévoué à ses convictions inébranlables, cet amant passionné et délicat, loyal et sévère comnie l'honneur même; — plaignons -la, cette femme forte et charmante , à laquelle , pour être la plus heureuse et la j)lus parfaite des créatures de son sexe , il ne manqua qu'une chose peut-être : la croyance religieuse.

Les uns l'admirent d'autant plus que sa seule force lui suffit pour se maintenir ferme dans le devoir contre toutes les excitations de son tempérament et du milieu où elle vécut. En la voyant peser froidement le prix de chaque sacrifice avant de l'accomplir, ils trouvent dans ce sentiment du devoir et de la dignité humaine, qui la défend des faiblesses coupables, le témoignage de la vigueur d'une organisation admirablement équilibrée. Beauté, santé de l'esprit, santé de l'àme, cœur, intelligence et grâces, qu'a-t-il donc manqué, disent-ils, à cette créature su[)erl)e?

Ce qui lui a manqué? — Elle-même ne l'indique-t-elle pas assez clairement? La consolation du sacrifice dans l'expectative d'un monde meilleur, la discipline des sens et de l'imaj'ination , l'humilité de l'esprit, l'oubli des injures et ce qu'aucune philosophie ne donne : la paix , la ravonnante paix d'un cœur croyant qui, à l'heure ou la vie va s'arrêter, s'ouvre au [)ar(lon et à resj)érance.

Du reste, ne nous v trompons pas, beaucoup de ces fanfarons d'incrédulité qui invoquaient au hasard la Nature ou

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. ccxxix

les Dieux, le Néant stupide ou les éléments confus et confondus, moururent chrétiens. La mort reporta sur leurs lèvres ces douces prières qui avaient bercé leur enfance ; sous l'éclair du couteau, le repentir et la vision des destinées immortelles ramenèrent ces âmes vers le sein du Dieu juste qui allait les recevoir.

L'acte d'accusation contre Brissot et ses amis parut enfin. Madame Roland n'y était pas comprise, mais elle était appelée en témoignage. La pensée qu'elle pourrait, par une protestation solennelle, sinon être utile à ses amis, du moins contribuer à la honte des bourreaux, et d'autres considérations d'un ordre plus élevé que Bosc lui présenta avec la chaleur de l'amitié, lui firent abandonner l'idée du suicide. 11 lui parut plus digne d'elle de boire le calice jusqu'à la lie, et de donner à une foule lâche et imbécile l'exemple du courage qui brave le supplice sans défaillance comme sans forfanterie.

Qui ne connaît les détails du procès des Girondins? qui ne sait que l'éloquence des accusés fut sur le point d'entraîner l'auditoire et de déconcerter les juges, si résolus qu'ils fussent? — Tous les actes du ministère Roland, même ies plus insignifiants, que nous avons relatés, furent invoqués comme des crimes dans l'acte d'accusation d'Amar...

Déposition. Hébert. « Je termine par mi fait. Roland avoit pris du bois d'un émigré pour son chauffage. On regarda cet abus d'autorité comme un vol. Une députation fut nommée pour aller lui demander des explications sur sa conduite ; je faisois partie de cette députation. Arrivés chez Roland, nous le trouvâmes à dincr. Nous fûmes obligés de traverser la salle à manger pour aller lui parler dans son cabinet. Nous remarquâmes, en passant, toute la députation de la Gironde autour d'une table délicatement servie, où ces messieurs machinoient sans doute ensemble quelque complot, d

Un des griefs d'Hébert contre Brissot est l'opposition de ce dernier à la nomination de Robert à l'ambassade de Constantinople.

ccîcxi MADAME ÏIOLAISD ET S0:N TEMPS.

Ver{]niaud répond :

(I J'ai eu le droit d'estimer Roland : les opinions sont libres, et j'ai partaçé ce droit avec une partie de la France. J'atteste qu'on ne m'a vu dîner que cinq ou six fois chez lui, et ceci ne prouve aucune coalition. »

Fabre d'E^jlantine reproche à Roland sa conduite à l'occasion de la découverte de l'armoire de 1er. Chauniette l'accuse de connivence avec les voleurs du Garde-Meuhle, etc. — C'est un entassement d'imputations monstrueuses, presque toutes fondées, non, comme les accusateurs le prétendent, sur la culpabilité , mais en réalité sur la faiblesse des anciens dépositaires de l'autorité publique.

Le procès traînait en lon{jueur. L'énergie de la défense inquiétait sérieusement Fouquier-Tinville : Hébert lui vint en aide. Alors on souffrait cruellement de la faim. Nul doute, à entendre /c Père Duchesne, f(ue la disette ne fût une manoeuvre des amis des accusés.

N" 304. <c On a beau j<^tcr les pains tic quatre livres dans les fosses d'aisance et dans les é;;outs, les sans-culottes ne perdront pas le clianjje. Une fois que vous et vos amis vous aurez la tête dans le sac, Tarifent, l'or, les farines leviendront en abondance. Voilà le nœud gordien, et nous allons le délier, etc.

» Bi'aves b...... qui composez le tribunal révolutionnaire, ne

vous amusez donc pas à la moutarde. Faut-il donc tant de céixîmonies pour faire raccourcir des scélérats que le peuple a déjà jugés? ),

Le tribunal, de son côté, présente requête à la Convention :

« .». Nous sommes arrêtés par les formes que prescrit la loi. Depuis cinq jours, le procès des députés est commencé, etc. D'ailleurs, on se demande» pourquoi des témoins. La Convention, la France entière accuse ceu.x dont le procès s'instruit, les preuves de leur crime sont évidentes, etc., etc. »

Jîillault, à la Convention :

<i ... Pénétrez-vous bien do cette vérité que les conspirateurs ne laissent point de traces niatériollcs de leurs crimes. «

H(d)ert, à la Commune, s'étonne qu'on n'en ait pas fmi avec Yergniaud et Ducos, que protègent des femmes aimables ;

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. ccxxxi

«... On ne parle pas davantage de l'affaire de Brissot, de la femme Roland qui a fait tant de mal, qui dlrigeoit tout; de Bailly, de Manuel, de Lafayette, etc. Tout cela doit-il échapper? Non, sans doute. »

Les débats du procès sont brusquement fermés, en veitu du décret de la Convention qui autorise le tribunal à prononcer le jugement lorsque, après trois jours, les jurés se sont déclarés suffisamment informés. Les vingt-deux députés sont envoyés à l'écliafaud. — Madame Roland n'avait pas été appelée.

On sait qu'en entendant leur condamnation, les Girondins décliirèrent avec indignation les notes qu'ils avaient préparées pour leur défense , et en jetèrent les débris autour d'eux. Hébert publie, dans le n" 305, la calomnie souvent répétée, qu'ils cherchèrent à gagner le peuple : «Vive la République ! se sont-ils écriés en jetant sur le peuple tous les assignats qu'ils avoient dans la poche. Les sans-culottes ont mis en pièces la fausse monnoie de ces coquins ' . » Il constate d'ailleurs l'attitude intrépide des condamnés : «Quoiqu'il fît un temps du diable, jamais il n'y avoit eu tant de foule... Plusieurs ont fait (sur l'écliafaud) contre fortune bon cœur, et quelques-uns se chatouilloient pour rire , mais ceci n'étoit que du bout des lèvres, etc. » — Lui aussi, le misérable , aura son tour, et sa lâcheté déshonorera cet écliafaud presque glorifié par le sang de tant d'illustres victimes.

Mais ces temps ne sont pas venus. — Au moment sur lequel nous sommes obligé de nous arrêter, l'horreur le dispute au burlesque.

Pour en donner une idée au lecteur, il faut qu'il nous suive à travers quebjues pages du Moniteur du mois de novembre 1793.

* Déjà Cliaumette avait articulé la calomnie dans un discoin\s prononcé à la Commune le l""" novembre 1793 : « Ces scélérats, après la liTiurc de leur jugement , se sont écriés : • A nous, amis, nous i«ommes innocents, » en répandant à pleines mains les assijjiiats, etc. Mais les majjiianitnes Parisiens ont foulé aux pieds ces assignats et les ont déchirés. »

ccxxxii MADAME ROLAND ET SON TEMPS.

Société des Amis de la Liberté, aux Jacobins. — On vient de dénoncer un certain Huart. Un citoyen dit : « Quant à Gautier, je déclare que je l'ai toujours connu l>on patriote...;) Il ajoute qu'il devait être dur pour lui d'avoir à prononcer contre son frère. (Il s'élève un violent murmure.)

Le président. « Je rappelle l'opinant à l'ordre. Quand il s'agit de la patrie, il n'est ni frères, ni sœurs, ni père, ni mère, les Jacobins immolent tout à leur pays. »

Coin'cntion. Séance du 14 brumaire. — Gliamouleau, au nom d'une députation de la section des Arcis, vient proposer un plan inspiré de la carte du Tendre, destiné à régénérer le territoire de la Répul)lique. En voici un extrait :

u Les conVmunos, jjrandcs et petites, de la France, seront divisées en arrondissements particuliers, dont chaque place publique sera le centre; tonte place publique portera le nom d'une vertu principale . Les rues affectées à l'arrondissement de cette place seront désignées par les noms des vertus qui auront un rapport direct avec c(,'tte vertu principale. Lorsqu'il n'v aura pas assez de vertus, on se servira de ceux de «juelques grands hommes, mais on les rangera dans l'arrondissement de leur vertu principale.

» A Paris, par exemple, le Palais national s'appellera Temple ou Centre du républicanisme; l'IIotel-Dieu , Temple de Cliumanité républicaine; la halle, place de la Friujalité républicaine. Les rues adjacentes pour la première seront les rues de la Générosité, de la Sensibilité, etc.; et pour la seconde, de la Tempérance, de la Sobriété, etc. Il s'ensuivra de là, — continue l'orateur, — que le peuple aura à chaque instant le mot d'une vertu dans la bouche et bientôt la morale dans le cœur. »

Il termine en demandant que ce plan soit exécuté dans tous les départements.

L'Assemblée qui a applaudi au pt'titionnaire et à la réponse du président, ordonne l'impression des deux discours '.

^ Au iiiornnil où la dresse (le In Raison, une belle fcnivic , portée par quatre liominr.t, dans un fauteuil entouré de guirlandes de chêne, entrait dans la Convention ; « les élèves île la Patrie venaient demander au conseil de la Commune le drap qui Ii'ur avait été promis. \j orateur, âqé de sept ans, expose dans un discours cnerqique les principes dont sont imbus CCS jeunes républicains. Le Conseil voit avec plaisir et intérêt, dans son

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. ccxxxiii

Roland n'est oublié ni aux Jacobins ni à la Convention. — Aux Jacobins, 11 hrumaù-e, Dufourny ayant dit : « Je me rappelle que lorsque Roland voulait diriger l'opinion publique, il avait la condance d'un (jrand nombre de Jacobins... », l'on crie : Non, il ne l'a jamais eue! (Trouble.) — A LA Convention, /e 15 brumaire, Serj^ent, après avoir rappelé que la Constituante avait décrété l'érection d'une statue à Rousseau, s'exprime ainsi :

« Pourquoi la loi esl-elle restée sans exécution? Parce qu'un roi fourbe a continuellement desservi la philosophie, parce qu'ensuite un ministre jaloux qui se taisait appeler vertueux a craint que la gloire de Jean-Jacques ne portât le flambeau sur son hypocrisie. C'est de Roland que je veux parler. » (On applaudit.)

Page 1