MADAME ROLAND A LA CONCIERGERIE
Attaquer en ce moment l'ancien ministre de l'intérieur, dont la retraite était inconnue, c'était un moyen d'appeler sur sa femme, prisonnière et à la merci des juges, la rage de ses ennemis.
Le 1" novembre, elle avait été transférée à la Conciergerie.
On ne peut se faire une idée, par ce que sont aujourd'hui les prisons, et notamméîit la Conciergerie, de ce qu'elles étaient en 1793. Destinées jusqu'alors à ne recevoir que des assassins et des voleurs , elles étaient infectes et malsaines ; l'air, la lumière, l'espace y manquaient également. La Révolution précipita dans ces pénitentiaires du crime une foule d'hommes et de femmes de tout rang et de toute condition, victimes des passions politiques. Une chambre faite pour dix personnes reçut tout à coup vingt-cinq et trente prisonniers, quelquefois davantage.
sein, cette espérance de la patrie, accorde le drapeau demandé, et ajoute qu il sera donné à chacun de ces élèves un bonnet rou{;e , aux frais de la Commune , |)0ur leur inspirer la ferme résolution de lui rendre sa première couleur, si janiais elle venait ù s'altérer, en la trempant dans le san{; des despotes. » Courrier de iEgalité du 20 brumaire (iO novembre), premier Paris.
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Gomme on n'était tiré d'une j^rison et envoyé à la Concierjjerie que pour être jii{fé, le séjour qu'on y faisait était orclinairenient de courte durée. A son arrivée, le détenu était conduit dans un des cachots qui donnaient sur une grande salle gothi(|ue située sous la cour de cassation actuelle, autrefois salie du tribunal révolutioimaire; il passait par un conidor jusqu'à l'escalier du tribunal, et de la vie à la mort presque inaperçu, sans que sa vue eût pu exciter la pitié.
Quelquefois le séjour, ordinairement de quatre ou cin(] jours, ou de huit jours, comme celui de madame Roland, se prolongeait durant trois semaines et même trois mois. Beugnot y resta trois mois, et, chose presque aussi extraordinaire , il en sortit pour prendre ini chemin qui n'était pas celui de la mort.
Il a laissé dans ses Mémoires, dont la Revue française a publié en 1838 de très-curieux extraits, une relation de sa ca[)tivité, et une description, à kujuelle rien ne peut suppléer, de l'intérieur de la prison.
Il se trouvait à la Conciergerie précisément en même temps que madame Roland.
«Dans les premiers jours de brumaire, dit-il, la maladie, l'agonie même, ne dispensaient pas de paraître au tribunal, et j'y ai vu porter un prêtre d'Autun à qui ou ne donnait pas douze heures à vivre, et qui est mort en effet au moment où on le jetait dans la charrette. » P. 36.
Ce fait montre l'acharnement effrovable des bourreaux. Mais la condition des prisonniers était si affreuse, qu'elle détruisait jusqu'à la terreur du suj)plice : « Le courage de la j)lupart de ceux qui ont péri dans ces derniers temps se composait, pour beaucoup, du contentement d'arriver au terme de leurs souffrances. " (P. 37.)
Telle était la captivité que madame Roland a suj>portée pendant plus de cinq mois, presrpie sans se plaindre; cette captivité si dure, qu'au bout de huit jours elle faisait souhaiter la mort au comte lîeugnot ' .
' Dans l<; Moniteur du 18 liminaire, ic lniHctin dos prisons acrnse le diiffrt; de «rois mille deux cent ti ciilo-trois délcmis. — I>.iiis la scance du 16, à la Coiivcnlioii , Li-cnlnlro ;i\,iii tlit : n Les dclfiius dans les pri-
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Il est vrai que la force d'une bonne conscience, l'intelligence de devoirs à remplir, l'espèce de calme que pi'oduit l'équilil)re des facultés, la soutenaient partout; et que partout l'agrément de son caractère, la bonté de son cœur, les séductions irrésistibles de sa personne, adoucissaient les geôliers, transformaient ses compagnons, et jetaient au fond de son cachot comme un rayonnement consolateur. Si elle était seule à le dire, on pourrait en douter; mais c'est une personne prévenue défavorablement à son égard qui le dit. Voici les pages précieuses qu elle a consacrées au souvenir de madame Roland :
« Madame Roland étoit âgée de trente-cinq à quarante ans. Elle avoit la figure non })as régulièrement belle, mais trèsagréable, de beaux cheveux blonds, les yeux bleus et bien ouverts. Sa taille se dessinoit avec grâce, et elle avoit la main parfaitement faite. Son regard étoit expressif; et, même dans le repos, sa figure avoit quelque chose de noble et d'insinuant. Elle n'avoit pas besoin de parler pour qu'on lui soupçonnât de l'esprit. Mais aucune femme que j'aie entendue ne parloit avec plus de pureté et d'élégance. Elle avoit dû à l'habitude de la langue italienne le talent de donner à la langue française un rhythme, une cadence véritablement neuve. Elle relevoit encore l'harmonie de sa \o[x par des gestes pleins de grâce et de vérité, par l'expression de ses yeux, qui s'animoient avec le discours, et j'éprouvois chaque jour un charme nouveau à l'entendre, moins par ce qu'elle disoit que par la magie de son débit. Elle réunissoit à ces dons déjà si rares beaucoup d'esprit naturel, des connoissauces étendues eu littérature et en économie politique. C'est ainsi que j'ai vu madame Roland, et j'avouerai que je la voyois avec une prévention défavorable.
» ... Cette femme à conceptions vives, entraînée par sa tête plus loin qu'elle ne seroit allée avec sou cœur, attachoit à ses opinions la violence d'une passion. Elle aimoit tous ceux qui les partageoieut, et détestoii ceux qui ne les partageoient pas. Sous ce rapport, elle étoit souverainement injuste. Elle n'avouoit le talent, la probité, la vertu, les lumières, que dans Roland et ses admii'ateurs. Partout ailleurs elle ne voyoit que bassesse,
sons sont entassés les uns sur les antres. On les ohlijjc à donner vingt sols par jour à leurs gardiens, lis sont forcés de vendre leurs effets, etc. » L'Assemblée passe outre sur ces plaintes et vote la question préalable.
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ignorance on trahison. Elle avoit inspiré à tout le parti cette chaleur de prévention qui n'a pas peu contribué à lui aliéner les esprits et à lui susciter des haines. Plus d'une fois j'en ai fait des reproches à madame Roland, et cette matière élevoit entre nous des discussions assez vives
» Séparez madame Roland de la Révolution, elle ne paroît plus la même. Personne ne définissoit mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de mère, et ne prouvoit plus éloquemmcnt qu'une femme ne rencontre le bonheur que dans l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances domestiques prenoit dans sa bouche une teinte ravissante et douce; les larmes s'échappoient de ses veux lorsqu'elle parloit de sa fille et de son mari : la femme de parti avoit disparu; on retrouvoit une femme sensible et douce qui célébroit la vertu dans le stvle de Fénelon. Je n'ai pas connu madame Roland. J'ignore donc si elle justifioit dans la pratique la sublimité de sa théorie. Elle me disoit, on parlant de l'union des cœurs vertueux, en vantant l'énergie qu'elle inspire : — La froideur m'étonne. Si j'avois été libi'c et qu'on eût conduit mon mari au supplice, je me serois poignardée au bas de l'échafaud ; et je suis assurée que quand Roland apprendra ma mort il se percera le cœur. — Elle ne se trompoit pas.
» Il faut que j'ajoute, à son avantage, (ju'elle s'éfoit créé un empire bien honorable jusque dans le fond des cachots. On jetoit indifféremment, sur la méuie paille et sous les mêmes verrous, la duchesse de Grammont e1 une voleuse de mouchoirs, madame Roland et une misérable des rues, une bonne religieuse et une habituée de la Salpêtrière. Cet amalgame avoit cela de cruel pour les fenunes élevées qu'il leur falloit souffrir le spectacle journalier de scènes dégoûtantes ou horribles. Nous étions réveillés toutes les nuits par les cris des femmes perdues qui se déchiroient entre elles. La chambre de madame Roland étoit devenue l'asile de la paix au sein de cet enfer. Si elle descendoit dans la cour, sa présence seule v rappeloil le bon ordre, et ces malheureuses, sur lequelles aucune puissance connmî n'avoit plus de prise;, étoient retenues par la crainte de lui déplaire. Elle distribuoit des secours pécuniaires aux plus nécessiteuses, et à toutes des conseils, des consolations et des espérances. Elle marchoit enxironiiée de femmes (|ui se pressoient autour d'elle comme autour d'une divinité tutélaire, bien différente de cette du Rarry, que les femmes peidues traitoient avec une énergique égalité...
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» Le jour où madame Roland devoit paraître au tribunal, Clavières me chargea d'une commission pour elle. Je m'en défendois : Clavières insista, en m'observant qu'une entrevue entre elle et lui, à pareil jour, pourroit nuire à tous deux. Je me rendis : j'épiai le moment où elle sortiroit de sa chambre, et j'allai la joindre au passajje. Elle attendoit à la (jrillo qu'on vînt l'appeler. Elle étoit vêtue avec une sorte de recherche. Elle avoit une anglaise de mousseline blanche, garnie de blonde et rattachée avec une ceinture de velours noir. Sa coiffure étoit soignée : elle portoit un bonnet-chapeau d'une élégante simplicité, et ses beaux cheveux flottoient sur ses épaules. Sa figure me parut plus animée qu'à l'ordinaire. Ses couleurs étoient ravissantes, et elle avoit le sourire sur les lèvres. D'une main elle soutenoit la queue de sa robe, et elle avoit abandonné l'autre à une foule de femmes qui se pressoient pour la baiser. Celles qui étoient mieux instruites du sort qui l'attendoit sanglotoient autour d'elle et la recommandoient en tous cas à la Providence. Rien ne peut rendre ce tableau. Il faut l'avoir vu. IMadame Roland réjîondoit à toutes avec une affectueuse bonté; elle ne leur promettoit pas son retour; elle ne leur disoit pas qu'elle alloit à la mort; mais les dernières paroles qu'elle leur adressoit étoient des recommandations touchantes. Elle les invitoit à la paix, au courage, à l'espérance, à l'exercice des vertus qui conviennent au malheur. Un vieux geôlier, nommé Fontcnay, dont le bon cœur avoit résisté à trente ans d'exercice de son cruel métier, vint lui ouvrir la grille en pleurant. Je m'acquittai au passage de ma commission de Clavières. Elle me répondit en peu de mots et d'un ton ferme. Elle commençoit une phrase lorsque deux guichetiers de l'intérieur l'appelèrent pour le tribunal. A ce cri, terrible pour tout autre que pour elle, elle s'arrêta et me dit en me serrant la main : — Adieu , monsieur, faisons la paix , il est temps. — Levant les yeux sur moi, elle s'aperçut que je repoussois mes larmes et que j'étois violemment ému. Elle y parut sensible, mais n'ajouta que ces deux mots : « Du courage! »
Le lendemain du jour de son arrivée à la Conciergerie, madame Roland avait subi un premier interrogatoire ; le second eut lieu le 13 brumaire, deux jours après; elle en a rendu compte. (Voyez p. 423 et suiv.) En comparant ce compte rendu, écrit de souvenir, avec la rédaction officielle,
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on est émerveillé de la im-nioire et de la j)ré.sciu".e d'esprit de l'accusée. Rien n'a été omis : jus(|u'aux expressions employées par l'accusateur et par elle sont fidèlement rapportées.
Dans la imit qui suivit le dernier interrojjatoire, elle rédigea , pour être lu comme mémoire justificatif, son Projet de défense au tribunal (p. 428 et suiv.).
Le 1 7 brumaire , les témoins comparurent devant le juge Dohsent, assisté de l'accusateur public : c'étaient la demoiselle Mignot, âgée de cinquante-cinq ans, musicienne et maîtresse de clavecin, l'ancienne institutrice d'Eudora; Leco<j, domestique; Fleury, cuisinière des Roland. La déposition de la première, quoique assez vague, était à la cliarge des deux époux; elle disait avoir ronarqué en eux plus de tranquillité aux approches d\ine guerre civile qu'ils semblaient désirer. Madame Roland , à laquelle lirissot avait cru apprendre la prise de Lille, aurait répondu : Je sais la bonne nouvelle. Enfin la demoiselle Mignot citait Brissot,Buzoty Gorsas, Gensonné, Louvet, comme ayant (\e^ relations très-directes avec la femme Roland, qu'ils visitaient souvent dans son cabinet.
Le jugement, dont nous avons reproduit la teneur à la fin des Mémoires , se fonde sur la conq)licité de la citoyenne avec les députés de Gaen , prouvée par une correspondance dont il reproduit plusieurs extraits, et qui avait été saisie chez Duperret. Il n'avait pas été permis à l'accusée de présenter la défense qu'elle avait préparée. Quand on lui eut lu l'arrêt de mort, elle dit : « Vous me jugez digne de partager le sort des grands hommes que vous avez assassinés; je tâcherai de porter à l'échafaud le courage qu'ils ont montré. »
M. Barrière, dans la notice sur madame Roland, en tète de son édition des Mémoires (édition de 1821), donne quelques détails que lui avait fournis j)robablement riionnête et courageux Chaiiveau-Lagarde. lis offrent liop dintérèt pour que nous puissions négli{;er de les reproduire ici :
« !\L Chanvcaii-F.ajfaide .uiihilioMna riioniicur dangereux de parler poiii- inadaiiu' llolaiid. Il la vit plusieurs fois à la Conciergerie. Le }) novciuhie ', il revint pour lui lemcttre la liste
* Il y ;i là irrciir évidente. Le ju(;eiiiiiit osl d.tlé du 18 l)iuii>;iire (8 novembre).
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des témoins et pour se concerter avec elle. 11 la prévenoit des pièges qu'on pouvoit lui tendre, lui communiquoit le plan de son discours, lui donnoit des espérances qu'il ii'avoit pas. INIadanie Roland Fécoutoit d'un air tranquille, et discutoit de sangfroid les moyens préparés pour sa défense. L'entretien se prolongeoit; il étoit onze heures du soir; on vint avertir M. Chauveau-Lagarde que les portes de la prison se fermoient. Il alloit se retirer : madame Roland, un moment émue, se lève, tire de son doigt un ainieau, et le lui présente sans piononcer une parole. Madame, s'éciie vivement l'avocat, qui devine d'un coup d'oeil son intention et ses pressentiments, Madame, nous nous reverrons demain, après le jugement. — Demain, dit-elle, je n'existerai plus ! Je sais le sort qui in attend... Vos conseils me sont chers; ils pourraient vous devenir funestes : ce serait vous perdre sans me sauver. Que je n'aie pas la douleur et avoir cause la mort d'un homme de bien!... Ne venez point au tribunal, je vous de'savouerois; mais acceptez ce seul gacje que ma reconnaissance puisse offrir... Demain je n'existerai plus!...
» Ce fut dans cette nuit qui précéda son dernier jour que, rassemblant ses forces et recueillant ses esprits, elle écrivit seule son morceau de défense. »
Bosc a dit que le projet de défense fut rédigé dans la nuit qui suivit l'interrogatoire; nous le croyons mieux renseigné, et nous nous eu sommes rapporté de préférence à son témoignage.
Quoi qu'il en soit, l'exécution suivit immédiatement le jugement.