XXX
LESUPPLICE.
Sur les quatre heiu'es et demie du soir, la charrette sortit de la Conciergerie ; elle portait deux victimes : madame Roland et le directeur de la fabrication des assignats, nommé Lamarque. Elle prit lentement la route accoutumée : le pont au Change, le quai de la Mégisserie. Une foule comme celle qu'attirait ce genre de spectacle, mais plus considérable ce jour-là, car la nouvelle de la condamnation s'était vite répandue, entourait la voiture. Des foicenés vociféraient, en montrant le
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poing aux victimes et en les accablant d'injures : A la guillotine! à la guillotine!
Son compagnon de supplice s'affaissa sous la terreur de la mort. Elle eut pitié de lui. Elle sentit rpie sa mission de femme lui réservait un dernier devoir. Elle avait été la consolatrice de la prison, elle fut la consolatrice de l'écliafaud. Elle parla à cet homme, qu'elle ne connaissait pas, avec une chaleur, un intérêt qui lui rendirent un peu de courage, et qui amenèrent par moments le sourire sur ses lèvres.
L'attitude de madame Roland pendant ce long trajet, où l'on épuisait sur la victime toutes les tortui'es de l'outrage, fut un des souvenirs les plus puissants de la Révolution. Ceux qui la virent ne l'oublièrent jamais. Vieillards courbés par l'âge, ils en ont entretenu les hommes de notre génération avec toute la vivacité de leur jeime impression. Gomme l'image d'un premier amour, elle leur apparaissait à travers les ombres du passé , vive et rayonnante ; — et s' adressant à elle, ils répétaient les vers du poète, un Grec qui avait chanté une Romaine sœur de cette âme intrépide :
.... Relie, brillante, aux bourreaux amenée. Tu seinblois t'avanccr sur le char d'Hyménée, Ton front resta paisible et ton rej^ard serein. Calme sur l'échafaud , tu méprisas la ra{;e D'un peuple abject, servile et fécond en outraf[c. Et (jui se croit (;ncore et libre et souverain.
Voici du reste le récit d'un contemporain, témoin oculaire; M. Tissot avait soixante-sept ans lorsqu'il écrivait dans son Histoire de la Révolution (tome V, p. !2i) :
« Une circonstance bien imprévue, suitout bien indépendante de ma volonté, fit passer sous mes yeux cette femme extraordinaire, près tlu pont rs'eiif, sur le cbemin de réchafaud. Debout et calme dans la charrette, elle étoit vêtue d'une étoffe blanche parsemée de bou(|uets de couleur rose. Aucune altération apparente en elle. Ses yeux lançoient de vifs éclairs, son teint brilloit de fraîcheiw et (Férlat : ini soiuire plein de charme crroit sur ses lèvfes; eependanl elle étoit sérieuse et ne jouoit pas avec la mort. Près d'elle on voyolt le malheureux Lamarche, tellement a])attii par la terreur que sa tète sembloit tomber à chaque cabot de la voiture. L'héroïne relevoit, par son courage, la foi-
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blesse de cet infortuné qui n'étoit plus un hoiamo. Quelquefois elle poussoit son pouvoir sur elle, même jusqu'à trouver des mots empreints d'une gaieté spirituelle et douce qui arrachoient un sourire à son trop faible compagnon. Je ne sais ce qui me fit illusion en ce moment, mais le cortège, le bourreau et ses valets disparurent à mes regards; toute mon attention se concentra sur la victime, et, à la voir, je ne pouvois comprendre qu'elle allât à la mort. "
Ce fut probablement à l'an^jle du <juai de la Me'ijisserie et de la place des Tiois-Maries que M. Tissot rencontra la charrette, qui allait, par la lue du Roule, prendre et suivre la rue Saint-Honoré. Depuis le pont au Change, pendant le long parcours du quai de la Mégisseiie, madame Roland avait eu sous les yeux, en face d'elle, le logis de Phlipon, au deuxième étage de la maison à l'angle du quai des Orfèvres et du Pont- Neuf. Toutes ces scènes de son enfance, que d'une plume si animée elle s'était plu à retracer, quelques jours auparavant, du fond de son cachot, son regard put les parcourir en revoyant la salle, l'atelier, le petit réduit où elle couchait, le rebord sur lequel elle écrivait à Sophie... Qui donc avait ouvert les fenêtres et la regardait? Etaient-ce les riantes années de la vie qui saluaient son dernier jour? Etaient-ce les morts qui l'appelaient? Sa mère, Phlipon, sa bonne, le petit oncle... Que lui disaient-ils, ses souvenirs? Lui disaient-ils: « Si tu avais été pieuse et humble de cœur, tu vivrais. » Ou bien, montrant la gloire sur le chemin de l'échafaud, murmuraient-ils un chant de triomphe.: « Va, toi qui as préféré, au petit sentier obscur qui tourne , la voie âpre et périlleuse qui franchit les hautes cimes de la vie ; toi qui meurs victime de ton amour pour la cause du droit et de la justice, va, ma fille, lève fièrement la tête et sois bénie ! » Eut-elle le remords ou l'orgueil de ce qu'elle avait fait?. . . Ceci est le secret de Dieu. Devant les hommes, sa tête devait tomber et non s'humilier.
On a dit que, arrivée au pied de l'échafaud, madame Roland manifesta le désir de pouvoir rendre compte par écrit des impressions extraordinaires qu'elle avait ressenties depuis sa sortie de la Conciergerie. Une telle assertion est contraire à toute vraisemblance.
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\jH charrette s'était arrêtée, adossée à l'échelle courte et roide (jui conduisait de son plancher à la plate -forme de l'échafaud. Madame Roland, usant de son droit de femme, pouvait abré(jer son sup[)lice de (juelques minutes. Elle dit à Lamarque : « Montez le premier, vous n'auriez pas la force de me voir mourir. » L'exécuteur hésitait à donner son consentement à une disposition contraire aux ordres qu'il avait reçus : « Pouvez-vous, lui dit-elle avec un sourire, refuser à une femme sa dernière requête? »
Son tour vint enfin. Pendant qu'on la bouclait sur la planche fatale, ses yeux rencontrèrent une image colossale de la Liberté, statue de plâtre et de terre élevée pour la fête du 10 août dernier : « O Liberté! s'écria-t-elle, comme on t'a jouée! » Puis la planche bascula.
En ce moment... — ô mystère de la mort; vous n'avez rien gardé !
Des historiens ont cité des exem[)les de l'impatience de mourir qui s'empara de certains esprits vertiginés par la vue du supplice. C'est Adam Lux qui va mettre sa tête sous le tranchant du couteau qui a touché le col charmant de Charlotte Gordav; c'est Girey-Dupré, l'ami des Girondins, qui, devant le tribunal , proclame leur vertu égale à celle d'Aristide et de Sidnev, et marche en chantant à la guillotine ; c'est Philippe-Egalité (jui, pour toute (jràce de ses juges, demande qu'on ne le laisse point languir jusqu'au soir... Dans ce temps de fièvres comme il n'y en eut jamais, qui bouleversèrent la société et le cerveau de l'homme, où le panier de la guillotine était une espèce de sac à surprises prêt à tout recevoir, hier votre ami, ce matin votre domestique, ce soir votre ennemi, et demain vous-même..., la plus commune des étranges maladies qu'on signala fiit la curiosité effrénée du spectacle des têtes coupées. Dans cette foule qui hurlait après les charrettes, on vit, mêlés à la hideuse canaille, des hommes au visage pâle et d'une distinction aristocratique, lis entraient dans le cortège, ils suivaient le condamné, silencieux, poussés par une curiosité qui tenait du délire. Arrivés à la ])lace de la Révolution, ils se mettaient
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le plus prés qu'ils pouvaient de la victime, comme s'ils avaient craint de perdre un mouvement, une circonstance de son agonie. Qui sait? ils se seraient mis sous la machine s'ils avaient pu... Par la pensée, ils essayaient sur eux-mêmes le couteau, car ils ne croyaient pas au lendemain.
Un des hommes en proie à cette monomanie, et qui ne manquait jamais l'escorte des victimes illustres, M. Bertin, était là, en face de l'échafaud, lorsque madame Roland y monta. Monarchiste de cœur, il n'éprouvait pour la femme du ministre du 1 1 août qu'une médiocre sympathie ; mais sa contenance, son courage en cette circonstance, le frappèrent d'admiration. De ce calme intrépide qu'elle apporta devant la mort, il donnait une preuve matérielle bien singulière. « Quand le couteau eut tranché la tête , disait-il , deux jets de sang énormes s'élancèrent du tronc mutilé, ce qu'on ne voyoit guère : le plus souvent la tête tomboit décolorée, et le sang, que l'émotion de ce moment terrible avoit fait refluer vers le cœur, jaillissoit foiblement ou goutte à goutte. »
Madame Roland mourut donc dans l'exaltation de la vie... Ainsi les peintres font mourir les martyrs; le sang s'élance vers le ciel avec leur dernière pensée.
Disons maintenant de quelle manière les journaux du temps parlèrent des suppliciés.
A tout seigneur tout honneur. Voici d'abord le compte rendu du Monitew^; on verra que Lamarche n'était pas un vieillard, et qu'il n'a point été condamné pour crime de concussion, comme on l'a écrit de nos jours :
« Tribnnal criminel révolutionnaire , du 18 brumaire : Marie- Jeanne Philippon (5ic), femme Roland, ci-devant ministre de l'intérieur, âgée de trente-neuf ans, native de Paris, convaincue d'être auteur et complice d'une conspiration qui a existé contre l'unité et Tindivisibilité de la République, et contre la liberté et la sûreté du peuple Français, a été condamnée à mort '.