‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 34 sur 46 · V« DIALOGUE · texte numérisé non relu

V« DIALOGUE

MARIE nOI.AND. C H A U L O T T K COUDAY.

Roland. « Afjrécz que je vous cntreficnnc, non sur le forfait dont vous vous rendîtes coupable, mais sur le secret que vous sûtes si bien {;arder. Je connois mon sexe, et pour une femme ce n'est pas une médiocre verlu.

Corday. — J'auiois cru que mon courage vous auroit plus frappée que le silence dont vous parlez.

Roland. — Comme je suis conra{jeuse moi-même, et peut-être autant (jue vous, par la manière dont je bravai la mort, votre héroïsme ne m'a point étonnée. Mais comment, imbue du républicanisme, formâtes-vous l'atroce projet d'assassiner celui qui en étoit le plus ardent défenseur^

Corday. — Je crus voir, dans sa feuille quotidienne, un frénétique moins propre à propaj^er la liberté qu'à l'étouffer; ma tête s'échaufta, mon imafjination s'alluma, et, passionnée pour le bien public, je pris mon élan, et je partis comme autrefois Judith ]K)ur couper la tète d'Ilolopberne.

Roland. — ... Ce qu'il y a de sur, c'est que de quelcjue manière qu'on pense, on le préconisera comme un martyr de la liberté.

Roland. — Puis-jc vous demander comment vous vous trouvez ici?

Corday. — Comme une personne dont le corps repose, mais dont l'âme tourmentée cherche une situation propre à la tranquilliser, sans pouvoir la trouver.

Roland. — C'est la suite des crimes qu'on a commis. J'éprouve par moi-même combien le souvenir en est pénible et douloureux. IMais quelles sont ces ombres qui vont et viennent, qui errent autour de nous? elles me paroissent profondément afHifjfées.

Corday. — C'est qu'il n'v a <|uc dans les Champs-Elysées où les morts jouissent du bonlunnque procure une vie sans n>proche. Ici, les uns soupirent après leurs trésors, les autres après leurs amours, et c'est leur supplice.

Roland. — J'avoue que je ne fus point insensible au sentiment dune belle passion; mais comme j'ai appris, à mes

MADAME ROLA>D ET SON TEMPS. ccxlvm

dépens, qu'on doit toujours être au gouvernement sous lequel on existe, j'oublie tout l'attirail de la galanterie, le souvenir des romans, les plaisirs sensuels, pour vivre d'une manière intellectuelle dans un pays où il n'y a que des esprits.

Cordaj. — Quant à moi, ni sur le globe terrestre, ni sur celui-ci, jamais l'amour ne me décocha ses traits. Il aura craint de se compromettre en attaquant un cœur dont la place étoit prise par la plus vive passion pour la gloire et pour les coups d'éclat.

Roland. — Tant il est vrai que notre sexe n'est faible qu'en amour, et que lorsqu'il triomphe il n'y a point de héros qu'il n'efface. 11

Madame Roland interroge Charlotte Gorday sur l'issue de la guerre dont l'Europe est le théâtre :

Corday. u Celle d'un chariot dont l'attelage, composé d'un chameau, d'un dromadaire, d'un élan, d'un bœuf, d'un cheval, d'un bouc, d'un âne, d'un léopard, finiroit par ébranler la voiture et par la culbuter. Les puissances coalisées offrent cette image, tandis que les Français, tous de la même force, tous de la même espèce, tous de la même nation, tous marchant d'un pas égal, tous sous la même loi, mettront en déroute leurs ennemis, et l'on verra le Prussien, l'Anglais, l'Autrichien, aller chacun de son côté, et la République une, indivisible, s'affermir de manière qu'elle restera maîtresse du champ de bataille, et bien assurée de se gouverner à son gré. »

Le dialogue finit ainsi :

Corday. « Il y a longtemps qu'on a dit que la femme déguise son visage et l'homme son esprit.

Roland. — Ainsi, les belles expressions qu'un amant emploie dans une lettre qui semble passionnée, ne sont pour l'ordinaire que des phrases de toilette qu'on peut appeler le fard de l'esprit et du cœur.

Corday. — Les ombres sont heureusement à l'abri de cet artifice. Ici tout est naïf, parce que tout est vrai.

Roland. — Peut-être que si l'amour s'y étoit glissé, l'on n'y seroit pas plus sincère que sur la terre.

Corday. — Qu'y feroit-il, lui qui tient au phvsiqiie encore plus qu'au moral?

ccxi.viii MADAME ROLAND ET SON TEMPS.

J'aimcrois assez voir son embarras, s'il étoit possible qu'il passât d'un sérail dans ce lieu.

Roland. — Il finiroit par se spiritualiser, comme il arrive à l'égard de deux personnes qui vieillissent, et qui, après s'être aimées à la rage, finissent par s'estimer. »>

Dans ce dialogue, elle accuse son mari de l'avoir séduite et jetée dans le précipice de la contre-révolution : « Au reste, il s'en est puni lui-même en se donnant la mort. »

Enfin, pour ne rien omettre de ce qui se rapporte à la fin de madame Roland, aux outrages qui l'avaient précédée, aux outrages qui la suivirent, nous devons mentionner un article du Moniteur, qui est lui-même la reproduction d'un article du Journal um'vcrsrl d'Audoin du 20 novembre. En citant l'exemple de madame Roland, d'Olympe de Gouges, de Marie- Antoinette , rapprochement au moins bizarre cette fois, on croyait trouver une occasion d'adresser des leçons de morale et de sagesse aux femmes républicaines, dont la grande ardeur commençait à devenir un embarras sérieux, même pour les Jacobins. Le 7 brumaire, six mille femmes s^étaient réunies au marché des Innocents, portant toutes un pantalon et un bonnet rouge , et voulant forcer les autres femmes à prendre ce costume. Plusieurs récalcitrantes avaient été fouettées par elles. Au risque d'irriter les tricoteuses, la Convention ordonna la fermeture des clubs et des sociétés populaires de femmes, et refusa à l'unanimité de faire droit aux réclamations de la députation qu'elles lui envoyèrent. On comprendra l'à-propos de l'admonestation dont faisaient les frais Marie-Antoinette et madame Roland, bien qu'elles n'eussent assurément rien de commun avec les héroïnes de l'espèce des Lacombe auxquelles elle s'adressait :

« La femme Roland, bel cs[)rit à grands projets, ])hilosophe à petits billets, reine d'un luomcnt, entourée (récrivains mercenaires à qui elle doiniait des soupers, distribuant des laveurs, des jilaces et de l'argent, fut wn njonstrc sous tous les rapports. Sa contenance dédai{fn('use envers le peuple et les juges clioisis par lui; r<>j»iuiùlreté orgueilleuse de ses réponses, sa {jaielé iro-

MADAME ROLAISD ET SON TEMPS. ccxlix

nique, et cette fermeté dont elle faisoit parade dans son trajet du palais de Justice à la place de la Révolution, prouvent qu'aucun souvenir douloureux ne Toccupoit. Cependant elle étoit mère, mais elle avoit sacriHé la nature en voulant s'élever au-dessus d'elle; le désir d'être savante la conduisit à l'oubli des vertus de son sexe, et cet oubli, toujours dangereux, finit par la faire périr sur l'échafaud. »

Après ce portrait, dû vraisemblablement à l'éloquence de Ghaumette , et où les imputations les plus odieuses et les plus ignobles de la haine laissaient échapper un hommage involontaire à l'héroïsme de la victime, venait la morale du morceau, une sorte d'apologue :

« Femmes, voulez-vous être républicaines? aimez, suivez et enseignez les lois qui rappellent vos enfants à l'exercice de leurs droits; soyez glorieuses des actions éclatantes qu'ils pourront compter en faveur de la patrie, parce qu'elles témoignent en votre faveur; soyez simples dans votre mise, laborieuses dans votre ménage; ne suivez jamais les assemblées populaires avec le désir d'y parler; mais que votre présence y encourage quelquefois vos enfants; alors la patrie vous bénira, parce que vous aurez réellement fait pour elle ce qu'elle doit attendre de vous. »

Deux existences d'hommes étaient étroitement liées à la destinée de madame Roland. Il est temps de dire ce qu'elles devinrent.

Page 1