MORT DE ROLAND
Roland était depuis le 24; juin 1702 à Rouen, chez les citoyennes Mal..., qui lui avaient donné asile au péril de leur vie. A la nouvelle de la condamnation de sa femme, il perdit connaissance. Lorsqu'il fut revenu à lui-même, il résolut de mettre fin à ses jours.
Ses vieilles amies essavèrent vainement de le détourner de son projet. Voyant que leurs efforts restaient inutiles, elles eurent le courage de délibérer avec lui sur le genre de mort (ju'il convenait de choisir :
« Deux projets fiuent discutés : suivant le premier, Roland
devait se rendre inco^jnito à Paris, se jeter au milieu de la Convention , et l'étonner assez pour la forcer d'entendre des vérités qu'il croyoit utiles à son pays. Il aiiioit demandé, après v.c]a, d'aller mourir sur récliafand où l'on avolt égor^jé sa femme. L'autre projet étoit de se retirer à quelques lieues de Rouen, et de se donner lui-même le coup fatal !
» Roland fut pcndaut quelque temps séduit par le premier projet, qui lui piéscntoit l'espéiatice de rendre sa mort plus utile et plus glorieuse; mais quand il considéia que son assassinat jtiridi(|ue eufraîneroit la confiscation de ses biens, et qu'il rédniroit par là sa fille à la misère, sa tendresse paternelle repoussa ce projet, et le voilà bien déterminé à préférer le second et à s'arracher la vie de ses propres mains. Il demande une plume, écrit pendant un quart d'heure, prend une canne à épée et donne les derniers embrassemcuts à ses amies.
n II étoit six heures du soir du 15 du mois de novembre, quand Roland sortit de son asile. Il suivit la route de Paris, et loi-squ'il fut au hourrj Baudoin, à quatre lieues à peu près de Rouen, il entre dans le chemin qui conduit à la maison du citoyen Normand, s'assied sur un des bords de cette avenue, et là, enfonce dans sa poitrine le fer qu'il avoit pris chez ses amies. La mort fut prompte, sans doute; mais il la reçut si paisiblement qu'il ne chanjjea pas d'attitude, et que le lendemain quelques passants crurent, en le voyant assis et appuyé contre un arbre, qu'il étoit endormi.
» Sa mort fut bientôt suc à Rouen. Le député Lcfjendre y étoit en mission : il se rend sur les lieux, s'empare des papiers qui furent trouvés dans la poche de Roland.
» ... Le hasard me fit rencontrer, il v a quelque temps, un ci-devant curé INormand qui avoit été témoin de l'arrivée de Le{jendre auprès du cadavre du malheureux Roland, et des provocations (|u'il avoit adressées à ces restes inanimés : il en frémissoit encore d'horreur. Ce uïême curé se rappeloit le contenu d'un billet trouvé dans la poche de Roland, et dont Legendre avoit fait lecture. »
Champafjnenx, auquel nous empruntons ces détails (Discours prrtiniinairc, en tète de son édition, p. Ixxxiij et suiv.), rapporte ensuite inexactenient la teneur du hillet. Ku voici les termes, reproduits d'après le fac-similé qu'un archéologue très -distingué, M. le l)aron de Girardot , a
MADAME ROLAND ET SON TEMPS. ccu
publié de l'autographe de Roland, déposé aux Archives de l'Empire :
« Qui que tu sois qui me trouve gissant ici, respecte mes restes; ce sont ceux d'un homme qui est mort comme il a vécu, vertueux et honnête.
» Un jour viendra, et il n'est pas éloigné, que tu auras un jugement terrible à porter; attends ce jour, tu agiras alors en pleine connoissance de cause, et tu reconnoitras même la raison de cet avis.
» Puisse mon pays abhorer enfin tant de crimes et reprendre des sentiments humains et sociaux.
H J. M. Roland. »
Sur un autre pli du billet , on lit :
« Non la crainte, mais Vindignalion.
» J'ai quitté ma retraite au moment où j'ai appris qu'on alloit égorger ma femme ; et je ne veux plus rester sur une terre couverte de crimes. »