LES DERNIERS JOURS DE BUZOT
Il y a un homme plus à plaindre que Roland. Celui-là vivait encore; il vivait par un sentiment qu'il a exprimé avec une effrayante énergie :
(( Dans ma vie ei'rante, incertaine, solitaire, parcourant du nord au midi de la France les montagnes, les mers, les lieux les moins fréquentés des hommes, exposé aux intempéries de l'air, à la rigueur des saisons , sovivent sans pain , sans aucune nourriture, sans vêtements et sans argent, je suis soutenu par le seul espoir de venger mes amis et la liberté de mon pays contre les barbares ennemis, quelque part où ils se réfugient un jour, n
Et encore :
«Je soutiens tout avec résignation, avec courage, jusqu'au moment où je pourrai me venger.
Ailleurs :
« L'univers n'offre à nos regards attristés qu'un vaste désert
ccLii MADAME ROLAND ET SON TEMPS.
où nos amis sont jetés sans sépulture et sans honneur... Vengeance, j'implore tes fiers et terribles secours! Soutiens les restes languissants d'une Aie consacrée à te servir! etc. »
Nous avons vu madame Roland suivre avec anxiété les péripéties de la fortune de Buzot depuis sa fuite de Paris. D'abord elle est heureuse : elle est en correspondance suivie avec lui; elle jouit de la sécurité d'une âme qui, n'ayant rien à craindre pour les autres, ne saurait, quoi qu'il arrive, avoir à craindre pour elle-nién)e. Même après le départ de Normandie, l'arrivée en Bretagne, elle est tranquille; elle croit ses amis partis pour l'Amérique. L'inquiétude ne s'empare d'elle que lorsqu'elle apprend qu'ils sont débarqués en Gascogne, et qu'une indiscrétion de Guadet a mis sur leurs traces. Alors elle désespère et pense à mourir.
Les représentants avaient quitté précipitamment le Becd'Aml>ez, et s'étaient dirigés vers Saint-Emilion, patrie de Guadet, où ils devaient trouver, d'après ses assurances, une hospitalité sûre et dévouée. Le jour de la Saint -Michel (29 septembre), entre six et huit heures du soir, des hommes de Saint-Emilion rencontrèrent sept étrangers , plusieurs de grande taille, portant des chapeaux à haute forme, bonnets blancs par-dessus , vêtus de roupes brunes , collet et revers rouges, ayant une canne à sabre cl chacun sous le bras un sac de nuit en toile ^ . Ces hommes, qu'ils prirent pour des déserteurs, étaient Pétion , Valady, Louvet , Barbaroux , Buzot, Salles et (Juadet.
Ils étaient arrivés deux jours auparavant à Saint-Emilion , et, nul ne voulant les recevoir, ils avaient dû se réfugier chez Guadet père. Mais l'annonce .de l'arrivée de Talhen, un des représentants en mission à la Réole, les avait forcés de se disperser. Une belle-sœur de Guadet, madame Bouquey, accourut de Paris pour ouvrir sa maison aux proscrits, (niadet et Salles vinrent d'abord, puis Barbaroux, Louvet, Valadv. Ils se trouvaient cinq dans une grotte à trente pieds sous terre, au fond d'une espèce de puits. Les Mémoires de
* Dépositions «levant la inuniripalilr de Saint-Kniilion, l'apiiortri.'s dans l'intéressant ouvrage de M. Guadet, Saint-Llinilion et scx monuments.
MADAME ROLAiND ET SOIN TEMPS. ci:mm
Louvet nous montrent les angoisses affreuses de cette existence de pestiférés qui portent la mort en eux et autour d'eux : " Buzot et Pétion me mandèrent qu'ayant depuis quinze jours changé sept fois d'asile, ils étoient réduits aux dernières extrémités. » Ce fut alors que madame Bouquey, àme sublime, ange d'héroïsme et de charité, s'écria : « Qu'ils viennent tous deux! » La noble femme jouait sa tête; elle le savait bien. Cependant les instances de ses proches, qui la conjurèrent de ne point attirer sur sa maison des haines implacables ; la difficulté , à une époque où les vivres étaient rares , de nourrir quelques personnes de plus sans provoquer les soupçons, la crainte de la délation, forcèrent les représentants à sortir de leur reti'aite. Dans le mois qu'ils y avaient passé, Louvet, Barbaroux, Buzot et Pétion, s'étaient occupés de la rédaction de Mémoires qu'ils destinaient à la justification de leurs amis.
C'est là aussi qu'ils avaient appris la mort des Girondins; elle faisait pressentir l'inévitable condamnation de madame Roland. C'est là sans doute que Buzot écrivit ces lignes ;
« Hélas! nous ne sommes plus! ou ce qui reste de nous-même est à la douleur! Ce qui nous rendait chère la vie nous a sans doute devancé dans la tombe; nous n'avons d'autre consolation que d'en douter encore. » V. 129 des Mémoires.
Les Girondins , quand ils se séparèrent ( au commencement de décembre), ne connaissaient donc pas encore le supplice de madame Roland. — Louvet ne l'apprit que beaucoup plus tard. Valady se dirigea du côté de Périgueux, où il devait trouver la mort; Guadet, Salles et Louvet, du côté de Montpont, Buzot, Barbaroux et Pétion
(( allaient à quelques lieues de là, vers la mer, chercher un asile incertain. Avec quelle douleur nous leur fîmes nos adieux! dit Louvet. Pauvre Buzot, il emportoit au fond du cœur des chagrins bien amers que je connaissois seul et que je ne dois pas révéler. »
Ainsi Buzot ne s'était point ouvert à ses compagnons d'infortune. Le secret dont parle Louvet, il le connaissait par Lodoïska, l'intermédiaire entre madame Roland à l'Abbaye et Buzot en Normandie , cette femme à qui la prisonnière
crtrv MADAME ROLAND ET SON TEMPS.
avait confié la lettre écrite à Garât que les Mémoires de Buzot ont fait connaître, dont nous publions en fac-similé d'autojjraphe la copie même qui avait été envoyée à Buzot. Un témoin oculaire, habitant de Saint- Emilion, a dit à M. Ouadet que la nouvelle du supplice de madame Roland avait jeté Buzot dans un désespoir voisin de la folie, et qu'il fut plusieurs jours avant de se remettre. C'est probablement en reprenant la plume qu'il écrivit les lignes suivantes, pendant un second séjour chez madame Bouquev :
(I J'ai fini; mon cœur ne peut suffire à tous les sentiments dont il est oppressé. Il en est de plus cruels encore que je suis obli{fé de dévorer en silence. Grand Dieu! que me reste-l-il à souffrir encore? et que me restc-t-il de moi-même"?... Dans ces lieux, bêlas! où la bienfaisante humanité m'a accueilli avec cette bonté délicate et prévenante qui attire la reconnaissance d'une natvuc noble et élevée, sans offenser sa fierté, je cherche en vain les objets qui me sont chers, qui me falsoient aimer la vie; je ne trouve plus en moi que l'isolement de la solitude et le désespoir de n'avoir plus uu sentiment tendre, honnête à entretenir; de n'avoir plus un cœur qui sache v répondre et ranimer ma vie de sa douce flamme. Tout est perdu pour moi, à jamais perdu ! Que ces mots sont terribles ; ils me plon{;ent dans le néant. »
Ce cœur qui ne peut ranimer la vie du proscrit de sa douce flamme, il a cessé de battre le 18 brumaire. Tout est perdu pour l'infortuné, à jamais pei'du! Sa pensée se reporte ensuite sur sa femme, qui a été une compa^jne bonne et fidèle; il déplore le sort qui l'attend :
« Et toi, pauvre infortnnée, ma femme, où es-tu? Que vas-tu devenir? Comme tu vas être délaissée sur la terre! car, je le sais, nous ne nous reverrons plus! Il faut Unir; il faut se séparer ! etc. »
Il s'adresse ensuite à tous ceux qui lui ont témoigné de l'attachement, et leur fait un dernier adieu.
Buzot , Barbaroux et Pétion étaient revenus à Saiut- Emilion, et ils avaient été reçus de nouveau chez madame Bou(piev, où ils trouvèrent Salles et Guadet, qui, repousses de tous cotés, avaient dû retourner sur leurs pas. Le désir
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de revoir Lodoïska avait décidé Louvet à prendre seul la route de Paris.
Buzot acheva là ses Mémoires. Quand le défaut de subsistances contraignit les proscrits à quitter une seconde fois la maison de madame Bouquey, « leurs Mémoires furent renfermés dans une boîte de fer- blanc et jetés dans des fosses d'aisance, et lors de l'arrestation de madame Bouquey et de son mari, on fit descendie un mulâtre pour les en retirer » . (Note remise à M. Guadet par Baptiste Troquart, Mémoires de Buzot, p. 255.)
Les Mémoires de Buzot, transmis à la commission militaire de Bordeaux, ont été publiés par M. Guadet, d'après une copie que possédait Jullien (de Paris) '. Gomme document, au point de vue historique, ils présentent de l'intérêt; ils en présentent plus encore au point de vue biographique et psychologique. Le caractère de Buzot, sa sensibilité, son désintéressement , sa fierté , son ardent amour du bien , la rigueur de ses principes, l'ardeur terrible de ses justes ressentiments, s'y montrent à toutes les pages. Cet homme, lui aussi, a quelque chose d'antique : une sévérité de mœurs et une loyauté inflexibles. Le style des Mémoires ne manque ni de chaleur ni d'éclat; il a surtout un grand accent d'honnêteté ; il se ressent de bonnes études , attestées par nombre de réminiscences des meilleurs auteurs. 11 ne faut pas lui de-
^ La Bibliotlicqne impériale a acquis récemment une copie des Mémoires de Buzot qui parait moins complète que celle que M. Guadet a eue entre les mains; mais les matières y sont classées dans l'ordre que l'auteur avait déterminé. En voici le titre et l'énoncé :
MÉMOIRES DE François-Nicolas-Locis Buzot, membre de l'Assemblée constituante et député à la Convention nationale par le département de l'Eure, copiés d'après le manuscrit original, écrit tout entier de la main de Buzot, sur cahiers de papier connnun et à lettres, in-4°, dont le en papier commun et en papier à lettres, avec plusieurs ratures et renvois à la marge. Le premier caliier contient six feuillets à grande marge, dont le dernier finit aux trois quarts de la page recto et est signé F. N. L. B...
Ce cabier est intitulé Avant-propos. Au haut de la marge de la première [lagc, on lit le mot Buzot d'une main étrangère à l'écriture du cahier.
ccLvi MADAME ROLAND ET SON TEMPS.
mander le relief et l'originalité , non plus qu'aux pensées qu'il exprime. Les avocats sont rarement des écrivains.
Cependant , en parcourant ces pages , il est difficile d'échapper à l'impression de tristesse profonde dont elles sont comme imprégnées. Buzot avait naturellement un peu de mélancolie : à (juel degré les événements ne durent-ils pas la porter! Quel homme fut plus à plaindre? Ses amis immolés, madame Roland morte sur l'échafaud, sa fenmie dépouillée de ses hiens et en proie à la misère, un poteau d'infamie dressé devant les yeux de ses concitoyens sur l'emplacement de la iTiaison du roi Buzot, détruite par ordre de la Convention ; la calomnie acharnée à sa conduite passée comme la persécution à ses pas, quelle destinée!... Cependant le sentiment qui faisait la force de madame Roland , et qui fut celle de tant de victimes à cette époque, l'empêcha de s'ahandonner au désespoir. Sa conduite n'avait jamais eu qu'un mobile : l'amour du Lieu. Il crovait n'avoir rien à se reprocher :
« ... Sur les débris de ma maison abattue, de mes propriétés ravagées et détruites, réduit à la misère, sans pain, sans vêtemonts, sans asile, je contemple avec un doux frémissement de plaisir la carrière que j'ai parcourue, avec désintéressement, courage, intrépidité. La douce fraîcheur d'une belle nuit d'été n'est pas plus pure que ces derniers jours de ma vie. »
On n'a pas oublié, sans doute, le souvenir passionné que madame Roland, au moment de mettre tin à ses jours, dans ses Dernières pensées, avait consacré à celui qu'elle a le plus aimé :
« 0 toi (pie je n'ose nommer ! toi que l'on connoîtra mieux un jour, en plaignant nos couMunns malheiu'S, toi que la plus terrible des passions n'empêche pas de respecter les barrières de la vertu, tu t'affligerois de me voir te précéder aux lieux où nous pourrons nous aimer sans crime, où rien ne nous cntpêchera d'être unis. J^à se taisent les préjugés fimesfes, les exclusions arbitraires, les passions hain(>ns(>s et toutes les espèces de tyrannies. Je vais t'y attendre et m'y reposer; reste encore ici-bas, s'il est un asile ouvert à l'honnêteté; demeure pour accuser l'injustice qui t'a proscrit. Mais si l'infortune opiniâtre attache
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à tes pas quelque ennemi, ne souffre point qu'une main mercenaire se lève sur toi; meurs libre comme tu sus vivre, et que ce généreux courage qui fait ma justification l'achève par ton dernier acte. »
Si nous rapportons ce passage, que nous avons déjà cité et commenté, c'est que nous en avons retrouvé des expressions, des tournures, des membres de phrase dans les pages écrites par Buzot après la mort de madame Roland. Dans le cas où il aurait eu communication , comme nous le croyons , au moins du passage des Dernières pensées qui le concernait , ce passage a dû se graver dans sa mémoire. Mille fois, dans l'effroyable solitude de son coeur, alors qu'il ne vivait plus dans rien de ce qui respire (p. 187), que nul être humain ne mêlait ses pleurs à ses pleurs, il a dû se les répéter, ces solennelles et déchirantes paroles! Il n'y a rien d'étonnant qu'il s'en retrouve, à son insu, des parcelles sous sa plume. Ici , s' adressant à madame Bouquey, il se servira des expressions mêmes : a Et vous que Je n'ose nommer... » (P. 100.) Ailleurs , dans une invocation à la liberté , dans les dernières lignes peut-être qu'il ait écrites, c'est l'allure du style, ce sont les tournures de phrase qu'avait employées madame Roland. Nous allons reproduire la plus grande partie de ce fragment où Buzot répond à l'injonction suprême de son amie : « Meurs libre comme tu sus vivre. » Il s'adresse d'abord à la Liberté , cette idole qui fut la déception de sa vie :
« Liberté, tu n'es plus sur cette terre infortunée... Tit retournes aux lieux où la vertu te prépare une demeure paisible, dans les champs fertiles de l'honnête Américain. Là, les magistrats sont honorés, et les délations, la jalousie n'y dessèchent pas la paix dans tous les cœurs. On y peut aimer sans crainte ses amis et ses enfants, et, dans les douceurs d'une union bien assortie, on peut y goûter les douceurs de l'amour vertueux et satisfait. Oh ! qui iim transportera dans cet heureux asile de l'innocence et .de la vertu ? Quand pourrai-je y respirer l'air pur et ces suaves exhalaisons des prairies et des bois qui plaisent tant à mon cœur!... Ah! quelques jours encore, quelques jours après la chute de nos tyrans, pour remplir un devoir suprême qui me reste, et que le songe de la vie s'évanouisse pour jamais!...
cci.Mu MADAMt-: HOr,A.Nr> ET SON TEMPS.
Mais si tel est mon destin, qu'après de longues et inutiles souffrances je doive périr en France, au milieu de bourreaux qui m'environnent et me pressent, ô vous qui vous intéressez à ma gloire et à celle de mes amis, ne craignez rien qui soit indigne de nous. Notre âme n'a jamais craint la mort, mais jamais assassin n'aura la gloire d'y contribuer; et jusqu'au dernier soupir, Pétion, Barbaroux et Buzot seront libres. »
Madame Roland avait écrit ; «Adieu... C'est de toi seul que je ne me sépare pas. Quitter la terre, c'est nous rapprocher. » Il dira : « C'est de moi seul que je veux une récompense; c'est dans mon cœur, dans les souvenirs délicieux que j'y ai déposés, etc. » Mais un exemple bien singulier de la disposition de Buzot à conserver comme une empreinte fidèle des paroles de madame Roland, et même de Roland, nous est fourni par une lettre adressée à Jérôme Le Tellier, et que nous reproduisons autograpliiée à la suite des lettres inédites de madame Roland. Ecrite dans le mois de novembre 1793, au milieu de circonstances qui ne laissaient au proscrit d'espérance d'aucune sorte, elle était comme son testament. Il la terminait ainsi : « O toi, qui que tu sois, qui pourrois être tenté d'abuser de cet écrit pour assouvir ta haine contre moi, respecte du moins les dernières paroles d'un homme de bien, malheureux et mourant, et ne trouble pas le repos de ma cendre. » Il avait d'abord écrit ; « Respecte du moins le repos de ma tombe et les derniers restes d'un /ininine de bien malheureux , etc. » Cette phrase ne semblet-elle pas calquée sur celle du billet de Roland : « Qui que tu sois, respecte mes restes; ce sont ceux d'im homme... vertueux et honnête, etc.? » Etrange parallélisme dans la destinée ! Buzot , qui était marié conmie l'était madame Roland, parlera de sa femme connne madame Roland parle de son mari, avec une respectueuse sympathie, et mourra comme Roland, en prononçant presque les mêmes paroles.
Après être sortis de chez madame Bouquey, les trois proscrits avaient été recueillis chez le curé de Saint-Emilion. Il avait fallu, au bout de quelques jours, chercher un autre
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asile. On était au commencement de janvier 1794. Madame Bouquey pensa à s'adresser à un liomme pauvre et courageux, qui lui-même a raconté à M. Guadet dans quelle circonstance il accueillit les proscrits :
« J'étois perruquier des maisons Bouquey et Guadet. Un jour que je coiffois Saint-Brice Guadet, il me dit : — Trois amis de luou frère sout ^euus pour le voir, mais il n'est pas ici, il est en Suisse. Pse pourrois-tu les l'ecevoir chez toi pour quelques jours? — Je répondis que oui, et le soir même il les accompagna chez moi... Je les soi^juois de mon mieux; je gagnois au moins douze cents francs par an (c'étoit le temps des assignats); le jour, la nuit, j'étois en course pour leur procurer les subsistances nécessaires, ce qui m'étoit plus facile qu'à tout autre, parce que j'avois beaucoup de relations avec les gens de la campagne que je rasais. » — « Nous avons visité, rapporte M. Guadet *, la modeste retraite des proscrits ^ :
— Là, nous disoit Troqiiart en montrant la cheminée; là, nous faisions ensemble notre cuisine : ici couchoient Buzot et Pétion; ils occupoient mon lit; ici, sur des matelas, reposoit Barbaroux. — Et de grosses larmes rouloient dans ses yeux. Il conservoit religieusement un vieux fauteuil sur lequel Pétion avoit coutume de s'asseoir. »
Ils restèrent dans cet asile jusque vers le mois de juin. L'iufluence de Danton avait assoupi la Terreur. Lui mort, elle se réveilla , et ce réveil se manifesta par le redoublement des rigueurs et des supplices. De sourdes rumeurs indiquaient l'endroit où les représentants mis iiors la loi s'étaient réfugiés; des recherches qu'on avait négligé de faire pouvaient mettre aisément sur leurs ti^aces. Le commissaire du comité de salut public envoyé à Bordeaux après le rappel de Tallien et d'Isabeau chargea des troupes, guidées par à^ excellents patriotes, d'explorer les environs de Saint- Emilion et de cerner les maisons suspectes. Guadet et Salles furent trouvés chez Guadet père et dirigés sur Bordeaux pour y subir le supplice.
^ Saint- Emilion, son histoire et ses monuments, p. 177. 2 Guadet, le seul frère survivant, dans une lettre à Louvet, appelle cette retraite un réduit affreux.
Au moment de la retraite des troupes, l'ordre fut donné à la municipalité de faire des visites domiciliaires. Les trois députés, avertis de cette mesure, dirent qu'ils partiraient la nuit même. La nuit venue, ils reçurent de leur hôte un pain renfermant un morceau de veau et des pois verts, et ils s'éloifjnèrent. Le lendemain, ils se trouvaient à une demilieue de Gastillon, dans la plaine de Saint-Ma^jne , où avait lieu la fête locale. Surpris par la vue d'une fjrande affluence d'hommes, parmi lesquels se trouvaient des volontaires en passajje, ils s'imaginent qu'ils sont poursuivis. Ils se jettent dans un bois de pins. Barbaroux veut se faire sauter la cervelle , mais la balle , détournée peut-être par les efforts de Pétion et de Buzot pour l'empêcher de se tuer, lui fracasse la mâchoire sans lui donner la mort. On accourt, on apprend par un signe de lui qu'il est Barbaroux. On l'envoie à Bordeaux, où, tout mutilé, il est jeté sous le couteau. Deux jours après (vers le 20 juillet), les corps de Pétion et de Buzot furent trouvés dans un champ de blé , à moitié dévorés par les loups. Le lieu a conservé le nom de C liant j) des Émigrés. Pour les gens de campagne, tout proscrit était un émigré ou un royaliste '.
Guadet père, sa femme, M. et madame Bouquey, Saint- Brice Guadet, furent guillotinés; Troquart échappa comme
* Il existe deux ver.si(}iis sur les t'irconstaiices qui précédèrent et amenèrent la mort de Buzot, Pétiou et Barl).iroux. I/uue, recueillie sur les lieux par M. Guadet, c'est celle que nous avons suivie de préférence; l'autre, adressée à M. Granier de Cassaj[nac par un mafjistrat attaché à la cour de iSordeaux : elle est rapportée dans le premier volume de VHistoirr des Girondins, p. 95, en note (édition iu-8" de 1860). D'ajirès celle-ci, dont nous n'avons ])u vérifier la valeur, llu/.ot, Pétion et Harharonx demeurèrent plusieurs jours à Gastillon, où un {»éuéreux ciloven, M. (loste, leur fournit des moyens d'existence. Ils se séparèrent; Hu/.ot et Pétion avec la résolution de mettr(ï tin à leurs jours, lîarharoux avei- l'espoir d'échapper aux j)oursuites et de sauver sa vie. Onehpies jours a|)rès, celui-ci se croyant découvert, se lira un coup de pistolet. La blessure était sans {jravité. On transporta liarharoiix à Castillon, où il demein-a douze jours. L'orilre étant arrivé de l'envoyer à Bordeaux, ou l'y emmena, et il fut {juillotiné. — Cette version soulève des objections que nous discuterons dans l'Introduction rpu» nous prc])arons pour la |mlilicatii>ii prochaine des Mrmoires iurdlt^ de Pétion et de Loiivct.
MADAME ROLAND ET SON TEMPS. cclxi
par miracle au supplice, mais une captivité de huit mois ruina sa santé et ses i^essources.
Buzot était mort depuis un mois à peine lorsque arrivèrent la révolution du 9 thermidor et la chute de Robes pierre, qui rendirent les proscrits survivants à la liberté...
Sans doute, il n'y a point de spectacle plus douloureux * que celui de la fin traj^ique de tant d'honnêtes gens , et leur sang répandu fait horreur; sans doute, il faut prier Dieu que ces temps ne reviennent jamais; mais les maudire... ne serait-ce point maudire le déchirement du sein maternel qui mit au monde chacun de nous?
Plus l'enfantement a été douloureux, plus grande doit être la reconnaissance.
Ceux qui qualifient si durement ces temps d'épreuves terribles n'en parlent-ils pas aussi trop à leur aise?
A.ssis tranquillement dans la jouissance de nos libertés civiles, qu'aucune révolution ne peut ébranler; appelés tous au même titre à l'impôt et aux honneurs , é.;;aux par les mêmes droits, fils de geiularme ou de gentilhomme, homme* du village ou du château , — pour jouir de cette situation , pour être affranchis des dîmes, des corvées, des redevances, des lettres de cachet et des coups de bâton; poiu* marcher droit et marcher à tout , du même pas , sur un sol aplani où les abus qui ont écrasé nos pères ne nous apparaissent (|ue comme ces ruines féodales qui dramatisent le pavsage de l'bistoire; pour être les heureux et traïKjuilles possesseurs de cette libre atmosphère, que nous a-t-il fallu? — Rien, dirait encore Figaro, que la peine de naître!...
Mais eux, ils vinrent à l'bonre du combat... Tia fiu'eur v grandit avec les obstacles, an ponit (|ii(' les inq^atienls (hi second rang, après avoir fonb' aux pieris ceux qui les avaient
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précédés, se virent à leur tour culbutés par le troisième rang, et que les combattants de la dernière ligne arrivèrent haletants et seuls à l'extrémité de ce champ de bataille, le glaive dégouttant de sang, sang du timide et du traître, sang de l'ami qui retardait la marche et de l'ennemi qui attardait en face, ayant frappé l'obstacle quel qu'il fût, — comme dans cette bataille d'Afrique où les vieilles bandes d'Annibal, pour marcher aux Romains, passèrent sur le ventre des alliés de Garthage.
Ce champ de bataille est horrible! dites-vous. — Est-il plus affreux que ces amphithéâtres romains dans lesquels les chrétiens, femmes, jeunes filles, vieillards, étaient jetés aux bétes? Mais la cause était sainte, mais la semence de ce sang a été féconde. Il est moins horrible à voir, cent fois , ce champ de bataille , que n'importe quel champ de vos victoires que la fantaisie d'un despote a jonché de cadavres , et où fleurissent les lauriers d'une gloire toute souillée des larmes des veuves, des sanglots des orphelins et des imprécations des opprimés. Les noms de ces jours d'iniquité , consacrés par le triomphe de la force , vous les inscrivez pourtant sur des drapeaux, et vous les faites luire à la tête des peuples ! . . .
La pitié et l'horreur qu'inspire cette époque grandiose, si elles dérivent de sentiments infiniment respectables de justice et d'humanité pour les victimes , ne tiennent-elles pas aussi à cet amour forcené de la vie que nos richesses, nos jouissances, notre calme intérieur, ont développé en nous, et qui nous fait le cœur faible , — à pâlir de la vue du sang qui coule ailleurs que dans les tueries de nations !
Eux, ils ne tenaient pas à la vie; ils étaient dans l'ardeur d'une fièvre, dans l'emportement d'une lutte. Là, on ne sent les coups de sabre que quand la terre manque sous les pieds.
Au commencement, effravés de l'apatliie des àmos éiier-
ccLxiT MADAME ROLAIND ET SON TEMPS.
vées par des siècles de despotisme, ils osèrent envisager sans effroi la guerre civile : « L'adversité forme les nations comme les individus; et la guerre civile même, tout horrible qu'elle est, avancerait la régénération de notre caractère et de nos mœurs " , écrivait une femme.
Elle éclata, la guerre civile, mais entre les vainqueurs. Ils y entrèrent résolus... Allez donc leur exprimer votre compassion; ils vous trouveront seids à plaindre. Allez leur parler, à ces hommes de la première, de la deuxième et de la troisième heure de la Révolution, d'argent, de richesses, de bien-être... ils se moqueront de vous. Les plus désordonnés consentirent à recevoir de l'or, mais à se vendre nul ne consentit : « J'ai été payé, non vendu », disait Danton. Mirabeau, Thémistocle et Démosthène n'auraient point dit autrement. Il y a des heures où les ahus qui croulent, eussent-ils à monnayer et à distribuer un lingot d'or de la grosseur de l'Himalava, ne trouvent pas une conscience à acheter.
Ce petit souttle qui soutient notre vie henoite, il n'aurait pas suffi à leurs poumons de fer. Ils marchaient dans le désintéressement et dans l'audace d'une entreprise qu'ils sentaient grande, unique et féconde entre toutes. Ils étaient les gladiateurs du cirque, portant et recevant des coups meurtriers, prêts à tomber, mais à tomber souriants, l'œil fixé sur ce gradin des âges, où s'échelonnent les générations à venir dont ils attendent toute leur récompense et toute leur gloire. « En nous faisant naître à l'époque de la liberté naissante, le sort nous a placés comme les enfants perdus de l'armée qui doit combattre pour elle et la faire triompher : c'est à nous de faire bien notre tache, et de préparer ainsi le bonheur des générations suivantes. » C'est encore une femme qui parle!...
Approchez-vous d'eux; écoutez-les : parlementaires, Girondins, Montagnards; vous entendrez la même parole, le même vœu, la même pensée sortir de leur poitrine : « Périsse
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ina mémoire, et que la patrie et que la grande cause de la liberté soient sauvées. » Ce sera le suprême adieu du Girondin Barbaroux à son fils, l'adieu de Louvet; et quand il sortit des entrailles du Montagnard Danton, ce cri expiateur de ses fautes, les sept cent cinquante députés de la Convention, debout, les mains étendues, le répétèrent d'une seule voix.
Ne nous prenez point pour des admirateurs idolâtres de tel ou tel de ces personnages. Nous ne voulons ni de leurs exagérations ni de leurs doctrines, encore moins de leurs préventions. Vu isolément, chacun d'eux nous apparaît avec ses faiblesses ou ses difformités : l'un est trop timide, l'autre est trop roide; tel inspire la pitié, tel donne le frisson; en voici qui attirent, en voilà qui repoussent. Mais est-ce donc une raison pour leur dénier, aux uns ou aux autres, cette vertu, qui fut celle de la i-ace et du temps, du sacrifice de la vie à un principe, et d'aller au loin l'admirer, cette vertu, chez les Grecs et les Romains?
L'humanité relit perpétuellement certaines pages; le maître les épelle du doigt à l'enfant : elles portent les noms de Sparte, d'Athènes et de Rome. Qu'y voyons -nous? Des hommes sans pitié pour eux et pour les autres, avec une seule tendresse au cœur, pour la patrie et pour la liberté. Au lieu d'aller chercher au loin , regardons les pères de nos pères, et inclinons-nous. « J'aime mieux la mort cent fois » , écrivait madame Roland du fond de sa prison de Sainte- Pélagie, à quelques pas de l'échafaud, « que de devoir la vie à la victoii'e des Autrichiens et des Prussiens... » Vous voyez bien qu'ils n'ont que faire de votre compassion. De telle façon, la mort ne leur déplaît point; de telle autre, ils ne veulent point de la vie.
C'est elle encore qui traçait en ces termes le programme de l'abnégation républicaine : « Quand on ne s'est pas habitué à identifier son intérêt et sa gloire avec le bien et la splendeur du général, on va toujours petitement, se recherchant
cci,xvi MADAME ROLAND ET SON TEMPS.
soi-même, et perdant le but auquel on doit tendre. » Quel style, solide comme l'airain, et d'une fierté digne de l'idée!
Vraiment, ces régions de la Révolution sont les hauteurs de l'histoire. L'air y est âpre, mais la vie y est forte. A perte de vue s'étendent les perspectives sublimes; à côté s'ouvre le précipice, tourbillonne l'avalanche. Pourtant nul ne descend de ces hauteurs sans regret; il semble qu'on va quitter le jour pour la nuit. Au-dessous, tout se rapetisse, se décolore, s'aplatit.
On a vu comment alors on mourait... Une seule femme, dans cette multitude, mourut mal, la Du Ban'y, encore fut-ce bêtise; elle ne se souvint que de ses lâchetés de courtisane, elle qui mourait pour une cause qui était la seule action de sa vie capable de l'honorer.
Veut -on savoir maintenant comment vivaient ceux qui survécurent? Je n'irai pas les prendre dans les camps, sur la place publi(pie, dans la vie politique, où un travail, une' agitation de seize heures par jour, le matin au club , le jour à la Convention, le soir à la Convention et au club, laissait à peine le temps du repos, du sommeil; — j'irai dans la sphère la plus sereine, celle de la science; la plus haute, celle du comité de salut public. Monge me fournira cet exemple ; Monge , que madame Roland maltraite fort : un lâche, elle dit presque un idiot.
Les fonctions de membre du comité du salut public n'étaient pas rétribuées; aussi arrivait-il souvent (pi'après avoir pris part à ses séances, Monge ne mangeait que du pain sec. Une fois, la famille du savant géomètre avait ajouté un morceau de fromage au pain quotidien; Monge s'en aperçut, et s'écria avec quelque vivacité : «Vous alliez, ma foi, me mettre une méchante affaire sur les bras; ne vous avais-je donc pas raconté qu'ayant montré, la semaine deniièrc, un ])eu de {joiinnandise, j'entendis avec beaucoup de peine le représentant Nioux dire ni\>(('iicMiscniciit à ceux <|ui l'en-
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touraieiit : « Monjje commence à ne pas se gêner : voyez » coîunie il mange des radis! » Ces mots, que M. Ara(];o dit, dans sa Notice sur Monge, avoir copiés textuellement d'une note de madame Monge, peignent le caractère inquiet de l'illustre savant. Nioux, qui le connaissait, aura sans doute voulu s'en amuser, en lui faisant craindre une dénonciation pour avoir mangé des radis. Mais ne peignent-ils pas aussi l'étrange pénurie de ces remueurs du monde, membres du comité de salut public ' ?
Les mots empoisonnés, les défiances meurtrières qui ont sillonné le ciel de la liljerté chez tous les peuples, les frappèrent les uns les autres : trahison, accaparement, corruption, Pitt et Cobourg, etc. Entrez dans la tempête où ils combattirent; quel spectacle! au dedans, la famine; autour de soi , les haines et les complots ; dans les départements , la guerre civile, l'anarchie brisant les ressorts, paralysant les ressources , faisant mille tronçons du corps vivant de la patrie; sur les frontières, l'invasion étrangère; au loin, l'Europe, le monde entier, se dressant d'horreur et de colère contre la Révolution française... Ah! une folie que nous ne connaissons pas, que nous ne pouvons connaître, s'empara alors de ces têtes, la folie du soupçon^. L'épouvantement
^ Au reste, les préoccupations de la science mettaient Monge au-dess>is des craintes de son caractère timide. On lui auprcnd, à son retour des ateliers, ovl il passait ses jom-necs à jnéparer l'armement du pays pour faire face à l'Europe en marc}i(î vers nos frontièr(*s, qu'il vient d'être dénoncé avec Bertliollet : « Ma foi, répond-il, je ne sais rien de tout cela; ce que je sais, c'est (lue mes fahrinues de canons m/irclient parfaitement. » Peut-être Arcliimède n'était-il rien moins que biave ; mais (piand le soldat de Marcellus se présenta, il n'eut pas peur, et il se fit tuer plutôt que d'interrompre son jjroblème. Monge eût fait comme Arcliimède.
- Etieinie Dumont avait observé cette espèce de vertige chez les Girondins dès avant le 10 août :
« Tous ensemble travailloient à détruire la monarchie jiar un sentiment de crainte, pour se délivrer d'une espèce de fantôme qui les effrayoit. On peut se moquer, si l'on veut, de ces terreurs imaginaires, mais elles ont fait la seconde révolution. Les esprits n'étaient phis dans leur état naturel. »
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fit la Terreur, et les plus terrifiés avaient été les terroristes.
Pauvres sentinelles perdues de la liberté! Durs à la peine, ils ne prennent pas le temps de s'asseoir au riant banquet où la vie les a conviés. Ils se roidissent contre les attendrissements de la nature; chaque immolation d'un sentiment personnel leur semble une force nouvelle qu'ils ont acquise au profit de la chose publif[ue. Ils ne regardent ni Tami qui leur tend les Ijras, ni l'épouse qui leur sourit, ni l'enfant qui les appelle de leur doux nom ; ils ne se retournent pour les voir qu'une minute , celle qui précède l'éternité : « O Lucile ! s'écrie Camille, mes mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants ! » Danton lui-même aura sa faiblesse : « Ma pauvre femme ! je ne te verrai plus! » Au moment où d'Orléans passa devant le Palais-Royal , devenu propriété nationale , comme une bouffée de souvenirs vint jeter un nuajje sur sa figure impassible. Rol)espierre, lui, fidèle à son caractère, détourna les yeux, au passage du tombereau devant la mai.son de Duplay. Je gage qu'en ce moment il ne sentit plus sa mâchoire fracassée; il ne sentit, peut-être pour la première fois, que le battement de son cœur. Ah ! lorsque je songe à ce que vous avez souffert, un instant j'oublie tout : j'oublie le meuitre de Louis XVI, ô Philippe! le massacre de septembre, ô Danton! la mort de la Gironde, ô procureur général de la lanterne! — j'oublie, cœurs durcis par la colère, tètes folles de défiance, quelles furent vos fureurs à tous, — et derrière la charrette qui te porte, ô Camille! je n'entends plus que tes sanglots : « Mon petit! mon Horace!... Ma Lucile! ma chère Lucile!... »
Un grand poète a voulu ('criic l'histoire des (Jirondins. Dans la série de tableaux cpii composent ce livre sympathifjue, une note vibre invariablement : la colère contre celui (|iii frappe, la pilié [)our celui qui meurt. Kt comme tous
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meurent l'un après l'autre, il s'ensuit que tous ont une larme du poëte.
Et c'est justice. A l'exception de quelques êtres immondes et abjects, sortis des plus basses fanges du torrent révolutionnaire, quel est celui qui n'eut, dans cette crise suprême de la civilisation moderne, sa part d'héroïsme à côté de sa part de sacrifice et d'infortune? Je n'excepte pas les plus durs : les Billaud-Varennes, les Saint-Just, les Robespierre. Où est-il celui qui mérite le soufflet de l'historien honnête homme? Sur les mobiles de leurs actes, par surcroît d'informations, interrogez les survivants. Beaucoup de conventionnels régicides traversèrent les régimes postérieurs. Poursuivis de malédictions par des populations soudainement devenues fanatiques de royalisme , aucun ne fit amende honorable. Quelques-uns ont dit : « Nous étions enfiévrés ; » la plupart : « Si c'était à refaire, nous le ferions. » N'allons pas au delà. L'historien ne juge point d'après une loi écrite, mais sur la conscience du genre humain.
Et puisqu'il en est ainsi, paix à tous, respect à tous, et gloii'e aux meilleurs soldats de la vérité et de la justice !
Danton disait au bourreau, qui empêchait Héraut de Séchelles de l'embrasser : « Barbare, tu n'empêcheras pas nos têtes de se donner l'accolade dans ce panier. » Ne soyons pas pires que le bourreau; laissons ces têtes se donner, dans le passé, le Ijaiser de paix et de réconciliation. Ah! pardonnezvous, ombres de nos pères! Sur vos cendres mêlées dans la même tombe, un arbre a grandi; il n'est pas un de vous auquel une de ses racines ne doive quelque chose de sa force. Cet arl>re abrite vos petits -enfants; ils en bénissent l'ombrage; ils bénissent la terre à jamais sainte que votre sang a fécondée!...
Le Montagnard René Levasseur, un des proscripteurs du 2 juin, écrivait dans ses Mémoires : « Les Montagnards regardaient les Girondins comme des traîtres — Aujourd'hui,
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je ne puis juger fie même... Tloland et Louvet avaient confondu Lafavette et IJaillv avec Maurv et Bouille. Il n'était pas étonnant, lors(|ue les premiers s'arrêtèrent à leur tour, que nous fussions portés à confondre Vergniaud et Pétion avec Ramond et Dumas. C'est le cours naturel des choses. Nous n'apercevions que le l)ut et l'entrave. »
Nous, qui voyons de plus haut, nous étendons notre justice plus loin, — à tous les partis. Partout où le dévouement fut sincère et désintéressé, où l'honneur fut malheureux de sa fidélité, l'innocence méconnue et accahlée, ils ont droit à nos hommages et à notre admiration. Glorifions les hlessures sans regarder à l'uniforme des morts. Mais comment notre plus vive et intime sympathie ne serait-elle pas pour ceux qui furent, dans ces terribles mêlées, les soldats de notre cause?... Hélas! je cherche le monument que nous leur avons élevé!... Nous bornerons-nous à parler sans cesse de leurs erreurs?... Que le peuple ne donne à ses amis, de leur vivant et pour prix de leurs œuvres, que l'éponge imbibée de vinaigre et de fiel, c'est l'invariable conduite des démocraties; mais à Phocion, à Socrate, à Démosthène, à Barneveldt, à Sidnev, aux de Witt, la démocratie repentante éleva des statues. Et nous, nous avons refusé son salaire à la mort héroïque!... .le ne demande j)as où sont les statues qui ont été dressées, je demande où sont les images qui ont été conservées de ceux qui nous enfantèrent à ce monde nouveau de l'égalité civile, de ceux que d'un mot madame Roland a admirablement caractérisés : nos pères à la liberté?... Si je veux me recueillir au milieu de ces combattants jetés sur les confins de deux âges, où irai-je? J'entends ta voix éloquente, ô Vergniaud ! et la postérité la plus reculée l'entendra après moi; mais pour relire tes discours en face de ton image, je ne puis. Et toi, beau Barbaroux; et toi, Buzot, sensible et brave; et vous tous, champions de la même cause, de vous il ne reste rien, rien! On vous dirait nés dans un lointain de
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quelques mille ans, et parmi ceux qui vivent encore, plusieurs cependant ont dû vous voir et vous parler. Une sorte de honte voile, dans nos galeries historiques, cette page de nos annales. Ah! quelle main arrachera ce crêpe, fera briller derrière nous cette splendide aurore du jour qui nous éclaire, recueillera les vestiges, encore épars entre les mains des contemporains, d'un passé si près et si loin de nous? Quelle généreuse et patriotique main inaugurera enfin un musée de la Révolution, <jui manque à la France démocratique du dix-neuvième siècle?... Ce jour-là, mais de ce jour seulement, on ne nous reprochera plus d'avoir spéculé sur l'abnégation pour nous dispenser de la reconnaissance; ce joui'-là, on ne dira plus que nous avons recueilli les fruits de la victoire sur les cadavres des vainqueurs sans les ensevelir, et que nous avons, au profit de notre ingi^atitude, revendiqué le bénéfice de cette expression de Vergniaud, la plus sublime expression humaine peut-être, du sacrifice : « Jetez-nous dans le gouffre, et que la patrie soit sauvée ! »