‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 37 sur 46 · DE BUZOT A JEROME LE TELLIER · texte numérisé non relu

DE BUZOT A JEROME LE TELLIER

Nous avons les lettres d'amour de la Chanoinesse Portugaise à son amant, d'Héloïse à Abailard, et quelques milliers d'autres ; car l'amour a commencé avec le monde, et sa langue est la plus vieille qui ait été parlée. Les lettres que nous publions sont cependant uniques en leur ganre.

Elles ne se distinguent pas seulement par leur nature : étranges, exceptionnelles sont les circonstances où elles ont été écrites, recueillies, conservées et enfin portées à la publicité.

Vers les derniers jours de novembre 1863, un jeune homme se présenta chez un libraire du quai Voltaire, qui lui avait été désigné comme pouvant lui acheter des autographes et des manuscrits; il avait sous le bras une liasse de vieux papiers trouvés dans le fond d'une caisse, où son père, grand amateur de bouquins, les avait laissés. Le libraire examine, hésite, refuse. Ces papiers ont si peu d'intérêt! Mais il y en a d'autres, dit le jeune homme; je reviendrai. Il revient une fois, deux fois, avec d'autres liasses : on fait un bloc du tout, qvù est payé cinquante francs.

2 LETTRES INEDITES.

Un mois après paraissait le catalogue d'une vente d'autographes ' , mentionnant cinq lettres de madame Roland à Huzot, une lettre de Buzot à son ami Jérôme Le Tellier; des mémoires inédits de Louvet, de Pétion; la copie des mémoires de Buzot, une tragédie de Salles, des remarques et observations de la main de Barbaroux, etc. C'étaient les papiers du jeune homme.

Son père n'avait jamais parlé de l'intérêt qu'ils pouvaient offrir. Où les avait-il acquis? Sur ce point, il nous a été impossible de recueillir aucune lumière , aucun renseignement. C'est donc dans les lettres mêmes , dans l'ensemble des documents qui viennent évidemment tous de la même source, que nous avons dû chercher ces indications que la tradition nous refusait, en les cou\Tant d'une impénétrable obscurité.

Mais avant de lire ces lettres, il faut, si on veut bien en comprendre le sens, prendre connaissance de la correspondance saisie chez Duperret, et qui fournit à la Montagne les principaux chefs d'accusation contre madame Roland et contre plusieurs des Girondins.

Lauze Duperret avait été député par le département du Rliône à l'Assemblée législative, puis à la Convention. Ardent républicain, il vota cependant, lors du procès de Louis XYI, avec la Gironde pour l'appel au peuple et le bannissement. Dans les conflits dont la Convention fut le théâtre, il se signala non par l'éloquence, mais par un

' Catalogue (hni choix de livres, etc., et de documents manuscrits iiir la Révolution française. — l'iaiice, 186i.

LETTRES INEDITES. 3

.'•rand courage personnel. On le vit, le 10 avril, tirer l'épée contre un Montagnard qui l'avait menacé d un pistolet, et braver dans cette attitude le parti qui voulait le faire emprisonner à l'Abbave. Un tel homme devait inspirer confiance à madame Roland. Aussi, bien qu'elle ne le connût pas intimement, « et qu'elle ne l'eût pas vu, a-t-elle dit dans son interrogatoire du 13 brumaire, plus de dix fois, » fut-ce à lui qu'elle s'adressa lorsqu'elle eut été conduite à l'Abbaye et que ses amis eurent été chassés de l'Assemblée. La proscription n'avait atteint que les chefs; comme Duperret, qui ne montait guère à la tribune, était inconnu des clubs et des sections, son nom ne figura pas sur la liste fatale.

L'affaire de Charlotte Corday le perdit. C'est à lui que Barbaroux avait adressé l'héroïne; c'est lui qui l'avait conduite chez le ministre de l'intérieur. A la nouvelle de l'assassinat, la Convention le décréta d'accusation. On le relâcha par suite de l'absence de preuves qui témoignassent de sa complicité; mais ses relations avec les députés do Caen étaient divulguées, l'attention publique se portait sur lui, et il n'était point douteux qu'à la première occasion on ne se saisit de sa personne et de ses papiers. Elle se présenta. Ses papiers furent pris. On y trouva la protestation des soixante et treize députés de la Convention contre les événements du 31 mai et du 2 juin, protestation qu'il avait rédigée et fait signer par ses collègues; on trouva des lettres de Barbaroux, de Corsas, de madame Roland. Elles montraient l'intérêt extrême que les Girondins portaient au sort de madame Roland; elles prouvaient que celle-ci avait été en relation avec les représentants hors la loi; qu'elle avait fait des vœux pour le triom|)he

de leur cause; eu un mot, qu'elle avait conspiré intentionnelleuient contre les o})})resseurs de la Convention. Il n'en fallait pas tant ])Our motiver une condamnation du tribunal révolutionnaire contre madame Roland.

Duperret, compris dans le procès de Brissot, lut au nombre des vingt et un dé])utés exécutés sur la place de la Révolution, le 31 octobre ITO.'J.

Duperret avait reçu de madame Roland, le G juin, la

lettre suivante :

« Le G juin, à l'Abbaye.

» Je vous adresse, brave citoven, la copie d'une lettre que j'ai écrite à la Convention, qui lui a été adressée officiellement par le ministre de l'intf'rieur, et que rien encon; n'a pu y faire lire. Si votre courage y peut (pielque cliose, je vous la recommande ; si vous connoissez quelques moyens de la faire publier, veuillez les employer.

» Je ne suis toujours point interrogée; j'ignore jusqu'il quand je dois être retenue dans ces lieux, qui furent le théâtre de scènes d'horreur.

» Certes, avec l'innocence et la vérité, j'y suis plus libre et moins à plaindre que les ])ourreaux dominateurs, et ma fermeté ne s'étonne de rien. J'ai un enfant, une famille éplorée, je ne dois rien négliger pour leur être rendue.

» Quoi que vous fassiez, recevez les assurances de mon estime.

» Roland, née Phlipon. »

La réponse ci-dessous se trouvait sur la seconde feuille du billet daté du (> juin :

» S'il ne faut, vertueuse citoyenne, que de la bonne

volonté et le plus intrépide courage pour seconder to\is vos amis, qui sont tous les gens de bien, afin de vous délivrer de l'affreuse oppression dans laquelle vous ont réduite vos lâches persécuteurs, comptez sur moi; je ferai, n'en doutez pas, tout ce que votre âme généreuse feroit pour moi si, me trouvant à votre place, je réclamois vos bons offices,

» L'audace du crime voudroit vous immoler à sa rage; mais quand on a, comme vous, le bouclier de la vertu ù lui opposer, on ne craint rien. L'écaillé va bientôt sortir des yeux du bon peuple qu'on égare, et il saura bien vous dédommager des maux que des scélérats vous font souffrir. Je suis plus que jamais tout à vous, ô respectable citoyenne! «

La suscription de ce billet porte ;

DuPERRET, député des BoiicIies-du-Rhône.

Duperret avait, dans le même temps, une active correspondance avec les députés réfiigiés en Normandie. Voici quelques fragments des lettres que lui écrivait Barbaroux :

« Évrcux, le 13 juin 1793.

» Charles Barbaroux, député, etc., à son bon ami Duperret.

» Quelle n'aura pas été ta surprise, mon cher ami, à la nouvelle de mon départ! Vallée t'aura dit comment cela s'étoit fait, et tu rends assez de justice à mon courage |)Our penser qu'aucun sentiment étranger aux intérêts de la patrie ne m'a déterminé à cette démarche. Instruit de tous les complots des dominateurs de Paris, j'ai pensé que je ne pouvois les dévoiler parfaitement que dans un pays

libre; j'y suis, et dans }>eu je burinerai l'histoire de tous leurs briganda{»es Je voudrois bien que tu pusses déterminer Guadet, Pétion et les amis à venir nous rejoindre; ils diront que c'est ce qu'on désire à Paris; soit; mais en est-il moins vrai qu'ils seront plus utiles parcourant les départements, et y portant la statue brisée de la Liberté

pour la relcAer? Sois dili(jont à me faire y)asser par la

voie de l'ami Vallée, hôtel Bouillon, quai Malaquais, tous

les avis que tu jugeras importants Le Nord et le Midi

vont se tenir par la main; ils se lèvent, et la liberté no mourra pas. " — En marge : «i N'oublie pas l'estimable citoyenne Roland, et tâche de lui donner quelques consolations dans sa prison, en lui transmettant les bonnes nouvelles; pour cela, tu ])ourrois voir Champagneux, chef des bureaux du ministre de l'intérieur. »

« Caen, le 15 juin 1793.

» Auras -tu renijdi ma commission auprès de

Guadet? Ah! qu'il vienne! Son âme, oppressée par le sentiment de l'injustice, a besoin du spectacle de la belle nature et des sentiments de l'amilié; qu'il vienne avec Pétion, avec Louvet, avec les autres amis et avec toi! Tu peux te

concerter à cet égard avec le bon ami Vallée Le silence

de Louvet afflige tous ses amis. Dis à ma more et aux demoiselles Noël de parler aux nièces de madame Cholet, qui viennent assez souvent les voir, et d'aller ensemble visiter madame Cholet, (pii doit avoir des nouvelles de Louvet;

j'en veux absolument recevoir, ou ]e suis malheureux!

— Tu auras sans doute; encore rempli ma commission à l'égard de madame Roland , en tâchant de lui faire passer quelques consf)lations. Elle doit être bien malheureuse, cette estimable éjjousc du j)his estimable citoyen! Ah! fais tous tes efforts pour la voir et pour lui dire <pie les vingt-deux proscrits, tous les hommes do bien, partagent

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ses maux ; puisse ce partage la soulager ! Crois-tu qu'on ait le dessein de la garder prisonnière? Je ne le crois pas; je pense, au contraire, que sa vertu les embarrasse, et qu'ils voudroient la voir éloignée. Elle devroit tenter la ])roposition de rester seulement aux arrêts chez elle. Puisse-t-elle jouir bientôt de sa liberté, avec nos bons arais! (Jaelle crise affreuse! mais aussi quelle gloire si nous sauvons la liberté! Je te remets, ci-jointe, une lettre que nous écrivons à cette estimable citoyenne; je n'ai pas besoin de te dire que toi seul peux remplir cette importante commission : il faut, à tout prix, qu'elle tente de sortir de sa prison et de se metti'e en sûreté.

» Tu iras donner de mes nouvelles à ma mère, à laquelle je n'ai pas le temps d'écrire aujourd'hui. Je t'embrasse, et les amis, et les amies, et tes filles. Buzot, mon cher Buzot, t'embrasse. «

Le bon cœur de Barbaroux se manifeste dans toute cette corres|)ondance. Je ne parle pas du sentiment d'amour filial, dont l'expression touchante revient à chaque instant; mais quelle sollicitude pour le sort de ses amis! quel dévouement' quelle chaleur d affection ! Il est facile de voir, par exemple, dans cette dernière lettre, que les inquiétudes que lui inspire le sort de madame Roland s'accroissent de toutes les inquiétudes ressenties par Buzot, son cher Buzot, placé à ses côtés, associé à sa fortune : Croistu qu'on ait le dessein de la garder prisonnière? Il veut que Duperret le rassure, afin qu'il puisse rassurer à son tour son malheureux ami ! Mais il ne peut échapper lui-même a l'influence des appréhensions qu'il entend exprimer : Il faut à tout prix, conclut-il, (ju'clle tente de sortir de sa prison et de se mettre en sûreté.

Dans une lettre postérieure, du 18 juin, Barbaroux

presse encore Dupeiret de venir le rejoindre avec ses collègues :

«Ne manque })as de m'envoyer, par le moyen de notre collègue Vallée, le détail des plus intéressantes nouvelles de Marseille et des départements méridionaux, l'état de

Paris et celui de la Convention Tout va bien dans les

dix déj)artemeuts qui composent la ci-devant Bretagne et la ci-devant Normandie; la liberté n'y mourra pas » , etc.

Vient ensuite une adresse de Charles Barharoux à ses collègues Durand -Maillanne, Duprat, Duperret, Pélissier et Ma invielle y députés par le département des Bouches-du- Rhàne, où il leur rend compte des motifs qui l'ont déterminé h quitter Paris. Elle est datée de Gacn, le 22 juin de la République une et indivisible.

Duperret transmettait les nouvelles qu'il recevait de Caen à madame Roland; il s'efforçait de lui donner des espérances qu'il n'avait j)oint, car à Paris on devait mieux juger que partout ailleurs le danger de la situation. Les communications entre le Nord et le Midi étaient interrompues. Les protestations des députés fugitifs, les relations qu'ils avaient publiées des événements du 2 juin , n'avaient pu s'écouler dans les départements voisins de ceux qu'ils occupaient. Les sociétés populaires, les commissaires envoyés par la Convention , les municipalités menacées et effrayées , avaient intercepté les écrits sur lesquels la Gironde avait foiulé en j)artie l'espoir de voir se former la coalition des départements contre la tyrannie de la commune de Paris. Ainsi tout moyen de faire entendre la vérité était sur le point de lui manquer; ses ennemis allaient ruiner sa cause par la calomnie, eu attendant le jour où ils se proposaient de l'écraser sous la force.

Diiperret avait reçu des exemplaires de l'adresse de Barbaroiix aux Marseillais. Il est probable qu'il en fit parvenir une à madame Roland, car ce ne peut être que de cette adresse qu'elle parle dans la réponse à cette lettre de Duperret :

« Vertueuse citoyenne,

» Depuis l'instant de votre arrestation , je n'ai cessé de m'intriguer pour tâcher de trouver le moyen de vous faire parvenir les consolations que tous vos amis voudroient vous offrir ; mais les tigres qui vous persécutent y ont mis tant d'obstacles , qu'il ne nous a été permis que de gémir avec vous des rigueurs de votre sort. J'ai gaixlé plusieurs jours trois lettres que Bar ' et Bu. . . ^ m'avoient adressées pour vous, sans qu'il m'ait été possible de vous les faire parvenir; et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'au moment où je pouvois le faire, en profitant de la voie que vous me fournissez, la chose est devenue impossible, attendu qu'elles se trouvent entre les mains de Pétion, à qui j'avois cru devoir les remettre , le croyant mieux à même que tout autre de vous les faire passer, et qui est parti sans avoir pu y réussir. J'en avertirai dès aujourd'hui ces citovens, à qui j'écris par une voie sure, et les préviendrai des moyens que j'ai maintenant de pouvoir remplir leur commission. En attendant que vous en receviez des nouvelles directes, je ne dois pas vous laisser ignorer toute leur sollicitude pour vous. Je ne reçois aucune lettre de leur part sans que vous y soyez pour quelque chose; ils semblent plus occupés, je vous assure, des rigueurs (jue vous éprouvez que de toutes celles qu'ils éprouvent euxmêmes. Quant à moi, vertueuse citoyenne, mon âme se

' Harbaroux.

2 Buzot.

déchire quand je me représente toutes les é[)reuves par lesquelles vos lâches persécuteurs vous font passer, d'autant plus qu'avec toute la honne volonté possible, il n'est aucun moyen à pouvoir ])r('ndre, quant à présent, contre cette affreuse tyrannie. Mais rassurez-vous, leur rèjjne va bientôt finir, la nation entière va se lever ])our écraser cette horde de scélérats, et va vous dédommager généreusement de tous les maux que vous souffrez pour elle. Je vois déjà les couronnes civiques qui s'apprêtent pour vous et votre respectable époux ; et , rempli de cette agréable idée, m'en reposant sur votre constance dans des maux passagers qui ne sauroient abattre votre âme courageuse, je me plais à vous croire mille fois plus heureuse dans votre honorable prison, que ne le sont, sur leur siège de sang et de crimes, les tyrans qui vous détiennent. Les trois quarts au moins des départements se sont déjà prononcés de la manière la plus forte, de toutes parts, pour renverser le trône de l'anarchie ; les plus grandes mesures se prennent entre eux pour opérer cette heureuse révolution, qui, j'espèr(;, va être la dernière de toutes. Vingt- deux de nos collègues proscrits, dans ce moment peut-être plus, sont léunis à Gaen, où ils travaillent nuit et jour pour éclairer r()j)inion pid)lique et faire réussir ce vaste plan. J'en reçois fréquemment des nouvelles qui sont de jour en jour plus satisfaisantes. Malgré les efforts des conspirateurs, qui jouent dans ce moment de leur reste pour tâcher d'esquiver le coup, j'aurai soin, (juand l'occasion s'en présentera, de vous informer des nouvelles intéressankîs qui viendront à ma connoissance. Je dois cependant vous pn'venir, afin de calmer votre juste impatience, que les mouvenKîuts des départements ne seront pas aussi j)rompts que nous le ch'sirerions. Tous les maux de la patiie sont si grands et si complicpiés, (ju'il laul nécessairement user de toute la sagesse et la j)ruden((; ]>ossibles dans les remèdes à y apporter, puisque la moindre inq^révoyance risqueroil

LETTRES INÉDiTES. 1[

de tout perdre. D'après Jes données que je puis avoir, je ne compte guère qu'on frappera les grands coups que sur la fin du mois que nous allons commencer. En attendant, je suis bien sûr que nos ennemis peuvent encore nous faire bien du mai; mais il est impossible de pouvoir l'éviter. En attendant, armons-nous de patience et bravons les dangers; les âmes républicaines sont à l'épreuve de tout. Il est inutile que je vous offre mes petits services dans tout ce qui pourra bumainement dépendre de moi : mon dévouement pour vous et tout ce qui vous appartient est sans bornes, et rien au monde ne me sera si flatteur que de pouvoir trouver l'occasion de vous être agréable en quelque chose. C'est dans ces sentiments que je vous prie de me croire très-respectueusement votre dévoué serviteur.

{Saîis date.) » L. Duperret. »

Madame Roland à Duperret.

« Je vous dois mille remerciments , brave citoyen, des sentiments que vous me témoignez , et surtout des excellentes choses dont vous me faites part. Mes amis et ma patrie sauvés, que m'importe le reste? Dès que les premiers sont en sûreté et que la majorité des départements, jugeant l'état des choses, se dispose à l'améliorer, je n'ai plus d'inquiétudes ni de regrets. Je suis fière d'être persécutée dans un moment où l'on proscrit les talents et l'honnêteté. Assurément, je suis plus tranquille dans mes fers que ne le sont mes oppresseurs dans l'exercice de leur injuste puissance. J'avoue que le raffinement de cruauté avec lequel ils ont ordonné ma mise en liberté, pour me faire arrêter de nouveau l'instant d'après, m'a enflammée d'indignation ; je n'ai plus vu jusqu'où j^ourroit se porter leur tyrannie; je me suis hâtée de faire prévenir tous ceux qui prennent à moi quelque intérêt, non que je crusse

(ju il y eût rien à faire, ni que mon courage s'étonnât de rien , mais afin que ces attentats fussent connus , et que mon sort ne restât pas ignore.

» Je sais que le ministre de l'intérieur a signé une lettre qu'on lui a fait écrire pour l'administration de la police, laquelle a répondu qu'elle n'avait agi que par ordre du comité de sûreté générale de la Convention. C'est une manière de s'entendre et de s'étayer pour se dispenser de toute faveur et pour éloigner les réclamations. Je n'ai pas envie d'en adresser à personne, car je ne veux pas m'avilir. J'attendrai ma liberté du retour du règne de la justice, et digne de la bonne fortune, je ne m'abattrai pas dans la mauvaise.

» Les nouvelles de mes amis sont le seul bien qui me touche; vous avez contribué à me le faire goûter. Ditesleur que la connoissance de leur courage et de tout ce dont ils sont capables pour la liberté, me tient lieu de tout. Dites-leur que mon estime, mon attachement et mes vœux

les suivent partout. L'affiche de B * m'a fait grand

plaisir. Adieu, brave citoyen; votre droiture et votre intrépidité vous assurent des sentiments que je vous porte et vous conserve. »

Cette lettre , sans date , sans signature , porte pour adresse : An citoyen Duperret.

Enfin madame Roland écrivait encore à Duperret, en lui envoyant son interrogatoire, que Dulaure a publié dans le Thertnomètre du jour :

« Brave citoyen, je vous lais passer mon véritable interrogatoire, dont la publicité est la seule réponse qu'il me

' liaibaroux. C'est de VAdrcssc aux Marseillais qu'il est question probablement.

convienne de faire aux mensonges de Ducliesne et de ses pareils.

» Si toute communication n'est point encore interdite avec nos amis détenus, dites-leur que l'injustice qu'ils éprouvent est la seule qui m'occupe. Quoi ! ce peuple aveuglé laissera donc périr ses meilleurs défenseurs! Ce pauvre Brissot, décrété d'accusation, est-il vrai qu'il soit arrêté? Mais que me sert de faire des questions? Vous ne pouvez me répondre, et vous ferez bien de brider ce billet d'une main prétendue suspecte. Je vous honore et vous salue.

» Roland, née Phlipon; à l'Abbave, 24 juin. »

« On paroît me faire sortir de l'Abbaye, je crois revenir chez moi; avant d'y rentrer, on m'arrête pour me conduire à Sainte -Pélagie. Qui sait si de là je ne serai pas conduite ailleurs? Ne m'oubliez pas. »

Ce billet , écrit à Duperret , ne porte ni adresse ni signature.

GOMESPOXDANGE AYEG BUZOT.

Nous avons reproduit les lettres précédentes parce qu'elles font connaître la situation où se trouvait madame Roland, et parce qu'elles donnent en entier des noms dont nous avons cru retrouver les initiales dans les lettres qui suivent.

On a vu plus haut {Étude su?' ynadame Roland) au milieu de quelles circonstances madame Roland entra <>n correspondance avec Ruzot. L'analogie de certaines idées exprimées dans les lettres écrites à Duporret et celles adressées h Buzot s'explique par la coïncidence des dates. Elles exposent une situation morale qui n'a pu se modifier du 22 juin au 24 juin.

La publication de ces lettres éclairera, si nous ne nous trompons, d'un jour nouveau, le caractère de madame Roland, en même temps qu'elle introduira une page singulière dans l'histoire de la femme et de l'amour au dixhuitième siècle.

Ici on n'accusera point sans doute madame Roland de monter sur un théâtre, d'y faire parade de vertus républicaines. Elle ne s'adresse plus à la postérité. Un seul homme devait entendre ces confidences du cœur. Ecrites pour lui seul au monde, elles ne j)()rtent lrac(; d'aucun effort, d'aucune recherche; l'œil ne rencontre ilans les trentedeux pages qui les renferment qu'une rature insignifiante.

Voilà donc madame Roland en tête-à-tête avec son amour ; derrière les barreaux de la prison, sa plume a la liberté ([Lie sa bouche n'aurait point eue assurément dans le petit cabinet de l'hôtel de l'intérieur ou dans le salon de la rue de la Harpe. Elle est à cette heure et dans cette situation où une femme peut tout accorder à celui qu'elle aime, i^ans rien risquer.

Mais que les amateurs de scandales ne se réjouissent point d'avance, ou qu'ils ferment ce livre!...

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