‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 38 sur 46 · PREMIERE LETTRE DE MADAME ROLAND A BUZOT · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE DE MADAME ROLAND A BUZOT

"L'Ab. 22 juin.

« Combien je les relis ! je les presse sur mon cœm', je les couvre de mes baisers; je n'espérois plus d'en recevoir ! . . . .1 ai fait inutilement chercher des nouvelles de Mad. Ch. ' ; j'avois écrit une fois à M. Le Tellier, à E. ", pour que tu eusses de moi un si(jne de vie; mais la poste est violée; je ne voulus rien t'adresser, persuadée que ton nom feroit intercepter la lettre et que je t'aurois compromis. Je suis venue ici, fière et tranquille, formant des vœux et gardant encore quelque^ espoir pour les défenseurs de la Liberté, lorsque j'ai appris le décret d'arrestation contre les vingt-deux ; je me suis écriée : Mon pays est perdu ! — J'ai été dans les plus cruelles angoisses jusqu'à ce que j'aye été assurée de ton évasion ; elles ont été renouvelées par le décret d'accusation qui te concerne; ils dévoient bien cette atrocité à ton courage ! Mais, dès que je t ai su au Calvados, j'ai repris ma tranquillité. Continue, mon ami, tes généreux efforts ; Brutus désespéra trop tôt du salut de Rome aux champs de Philippes ; tant qu'un républicain respire, qu'il a sa liberté, (|n'il garde son énergie, il doit, il peut ctn^ u!il(\ I^e midv t offre, dans

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tous les cas, un refuse ; il sera l'asyle des gens de bien. C'est là, si les danj^ers s'accumulent autour de toi, qu'il faut tourner tes regards et porter tes pas ; c'est là que tu devras vivre, car tu pourras y servir tes semblables, y exercer des vertus.

» Quant à moi, je saurai attendre paisiblement le retour du règne de la justice, ou subir les derniers excès de la tyrannie, de manière à ce que mon exemple ne soit pas non plus inutile. Si j'ai craint quelque chose, c'est que tu fisses pour moi d'imprudentes tentatives ; mon ami ! c'est en sauvant ton pays que tu peux faire mon salut, et je ne voudrois pas mon salut aux dépens de l'autre ; mais j'expirerois satisfaite en te sachant servir efficacement ta patrie. Mort, tourmens, douleur, ne sont rien pour moi, je puis tout défier; va, je vivrai jusqu'à ma dernière heure sans perdre un seul instant dans le trouble d'indignes agitations.

» Au reste, quelle que soit leur fureur, ils ont encore une sorte de honte ; mon mandat d'arrêt n'est point motivé; ils m'ont mise au secret verbalement, mais ils n'ont osé écrire les ordres rigoureux qu'ils ont donnés de bouche. Je dois à l'humanité de mes gardiens des facilités que je cache pour ne pas les compromettre ; mais les bons procédés lient plus étroitement que des chaînes de fer, et je pourrois me sauver que je ne le voudrois point , pour ne pas perdi'e l'honnête concierge qui employé tous ses soins à adoucir ma captivité. Beaucoup de personnes sont dans l'erreur à mon sujet et me

croyent à la Conciergerie. Le fait est que le lendemain de mon arrivée ici , il est sorti de ce lieu pour être transférée à l'autre une femme de mon nom ; j'habite la chambre et le lit qu elle occupoit avant moi ; je l'ai entrevue à son départ. Mon bon Plutarque , dont j'amuse mes loisirs, ne manqueroit pas de trouver là des présages. C'était Angélique Desilles, femme de Roland de la Fauchaie, sœur de celui qui momnit glorieusement à Nancy, et qui a péri avant-hier sur l'échafaud, à vingt-quatre ans, avec un grand courage; son défenseur officieux est hors de lui-même et jm^e de l'innocence de cette victime, dont la figure douce et heureuse annonçoit une belle âme. J'ai employé mes premières journées à écrire quelques notes qui feront plaisir un jour; je les ai mises en bonnes mains et je te le ferai savoir, afin que, dans tous les cas, elles ne te demeurent point étrangères. J'ai mon Thompson (il m'est cher à plus d'un titre), Shaftsbury, un dictionnaire anglais. Tacite et Plutarque ; je mène ici la vie que je menois dans mon cabinet chez moi, à l'hôtel ou ailleurs; il n'y a pas grande différence ; j'y aurois fait venir ini instrument si je n'eusse craint le scandale; j'habite une pièce d'environ dix pieds, en quarré; là, derrière les grilles et les verroiix, je jouis de l'indépendance de la pensée, j appelle les objets qui me sont chers, et je suis phis paisible avec ma conscience que mes oppresseurs ne le sont avec leur domination. Croirois-tu que l'hypocrite Pache m'a fait dire qu'il étoit fort touché de ma situation :

« Allez lui dire que je ne reçois point cet insultant compliment, j'aime mieux être sa victime que l'objet de ses politesses ; elles me déshonoreroicnt. » Ce fut ma réponse. Tu verras ci-joint comme j'ai écrit à Garât; ce n'étoit pas la première, mais c'est bien mon ultimatum. Il n'y a rien à attendre de ces gens-là, il faut les mettre à leur place pour les y montrer à la postérité ; c'est tout ce que je prétends faire. Si je n'avois point écrit à la Convention le 1" juin , je n'aurois pas pris cette mesure plus tard; j'ai empêché que R. ' lui adressât rien depuis le 2 juin. Elle n'est plus Convention pour quiconque a des principes et du caractère ; je ne connois point d'autorité à Paris maintenant que je voulusse solliciter ; j'aimerois mieux pourrir dans mes liens que de m'abaisser ainsi. Les tyrans peuvent m' opprimer, mais m'avilir? jamais , jamais! Les scellés sont chez moi sur tous mes effets, linge et bardes, portes et fenêtres ; il n'y a qu'un petit coin de réservé pour mes gens ; la pauvre bonne dépérit à vue d'œil ; elle me saigne le cœur, je la fais pourtant rire quelquefois; mes honnêtes gardiens la laissent entrer de temps en temps. Ils me font aussi, l' après-dîner, passer dans leur chambre qu'ils n'habitent point alors, et où j'ai plus d'air que dans la mienne.

» Ma fille a été recueillie par une mère de famille respectable qui s'est empressée de la mettre au nombre de ses enfans, la femme de l'honnête Creuzé la Touch«.

* Roland.

Le malheureux R. ' a été vin^jt jours en deux asiles, chez des amis tremblants, caché à tous les yeux, plus captif que je ne suis moi-même ; j'ai craint pour sa tête et sa santé ; il est maintenant dans ton voisinafje "^. Que cela n'est-il vrai au moraP ! Je n'ose te dire, et tu es le seul au monde qui puisse l'apprécier, que je n'ai pas été très-faschée d'être arrêtée.

» Ils en seront moins furieux, moins ardens contre R., me disois-je; s'ils tentent quelque procès, je saurai le soutenir d'une manière qui sera utile à sa fjloire; il me sembloit que je m'acquittois ainsi envers lui d'une indemnité due à ses chafjrins ; mais ne vois-tu pas aussi qu'en me trouvant seule c'est avec toi que je demeure?

— Ainsi, ])ar la captivité, je me sacrifie à mon époux, je me conserve à mon ami, et je dois à mes bourreaux de concilier le devoir et l'amour : ne me plains pas!

— Les autres admirent mon coura^fje , mais ils ne connoissent pas mes jouissances; toi, qui dois les sentir, conserve-leur tout leur charme par la constance de ton courage.

» Cette aimable mad. Goussard ! comme j ai été surprise de voir son doux visajje , de me sentir pressée dans ses bras, mouillée de ses pleurs, de lui voir tirer de son sein deux lettres de toi ! — Mais je n'ai jamais

* Roland.

^ A Rouen. Bnzot était alors à Cacn.

' Sans (loiilo elle veut dire qu'elle lui souhaiterait l'énerfjie cl le courajje de Buzot.

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pu les lire en sa présence, et j'avois l'ingratitude de trouver sa visite longue ; elle a voulu emporter un mot de ma main ; je ne trouvois pas plus facile de t'écrire sous ses yeux, et je lui en voulois presque de son empressement officieux.

» Mon ami, ta lettre du 15 m'a offert ces mâles accents auxquels je reconnois une âme fière et libre, occupée de grands desseins, supérieure à la destinée, capable des résolutions les plus généreuses , des efforts les plus soutenus ; j'ai retrouvé mon ami, j'ai renouvelé tous les sentiments qui me lient â lui; celle du 17, elle est bien triste ! Quelles sombres pensées la terminent ! Eh ! il s'agit bien de savoir si une femme vivra ou non après toi ! Il est question de conserver ton existence et de la rendre utile à notre patrie; le reste viendra après!

» Je reçois ici les visites d'un homme qui a été placé par R. ' pour aller dans les prisons s'informer de ce qui s'y passe, épier les abus, recevoir les réclamations, et porter le tout au ministre de l'intérieur. R. crée cette place, je lui présentai le sujet pour la remphr; c'est un ancien avocat, aux malheurs duquel on m'avoit intéressée et dont le cœur honnête, exercé par la souffrance, est infiniment propre à ces fonctions touchantes ^. Je ne songeois plus à lui. Il est impossible de se représen-

' Roland.

- Madame Roland le nomme dans ses Mémoires. C'est Grandpré. Le bien qu'elle en dit a été confinué par le comte IJeugnot. (Voir la partie de ses Mémoires publiée dans la Revue française de 1838.)

ter rattendrissement avec lequel il est accouru ; sa vue m'a été bien a{]fréablc. Comme sa place lui donne des droits et une sorte d'ascendant, il en a usé auprès du concicrf]^e, et c'est, avec l'honnêteté de celui-ci, ce qui contrebalance l'effet des ordres tyranniques de la Commune à mon égard, .l'ai donné son nom à mad, G. ' pour qu'un de tes amis dont elle m'a parlé en eût l'ordre au concierge de le laisser entrer. Mad. G. m'a dit aussi que Barbaroux m'avoit écrit ; je n'ai rien reçu ; il paroil: que la pauvre dame Roland de la Conciergerie aura mes lettres, à moins qu elles n'ayent été interceptées et portées au Tribunal Révolutionnaire, par qui cette jeune et malheureuse femme a été jugée. Comme les coquins en appuyeroient leurs criailleries sur vos prétendues intelligences avec la Vendée! infamies qu ils font répéter chaque jour au peuple de cette triste cité.

» J'adresse à Gorsas quelques imprimés qui me concernent; je ne veux pas que tu lises le Duchesne*, il te ferait pester, et ç'auroit été pis si tu eusses entendu les colporteurs qui ajoutoient merveilleusement au texte.

» La section est bonne; elle n a pas voulu aller avec les autres le 2 juin ; les citoyens ont dit qu'ils vouloient garder leurs propriétés et la jirison ; il y avoit dix mille âmes sous les armes autour de l'Abbaye. Le commandant de la force armée est un Jcanson qu'on dit fort

' Madame Goussard.

* Nous avons rapporté dans notre Etude, page ccviii, les passaffcs do re numéro du journal du père Ducliosne qui concernent madame Roland et auxquels elle lait ici allusion.

LETTRES INEDITES. 23

honnête homme et qne je sais s'être fait soigneusement informer s'il était vrai que ce fût moi qui eût été trans^ férée .

» Puissent ces détails porter quelque baume sur ton cœur !

» Va ! nous ne pouvons cesser d'être réciproquement dignes des sentimens que nous nous sommes inspirés ; on n'est point malheureux avec cela. Adieu, mon ami; mon bien-aimé, adieu !»

Ainsi elle ne veut point qu'on cherche à la faire évader; ses gardiens l'ont liée par de bons procédés, plus sûrs que des chaînes de fer, et sa fuite les compromettrait. Elle résistera à tous les efforts de son mari comme à ceux de son ami pour la décider à prendre la fuite. D'ailleurs, que ferait-elle de sa liberté?... C'est alors qu'elle trahit d'un mot la violence de ses sentiments : « Je dois à mes bourreaux de concilier le devoir et l'amour. Ne vie plains pas! »

L'amour a-t-il jamais dicté une parole plus tendre?. . . Mais que Buzot ne s'y fie point; il ne vient qu'en seconde ligne, après une chose qu'elle aime plus que lui : la patrie : « Il faut se rendre utile à la patrie; le reste viendra après. « Cet amour, qui tout à l'heure lui a inspiré un élan si ardent pour s'arracher aux bras de l'époux et se donner entière à l'amant, voilà qu'elle le prend en pitié, tant il lui semble puéril et petit à côté de l'embrasement du patriotisme ! Avec un dédain superbe de cette beauté qu'il aime, de ce corps qui doit être l'objet de ses convoitises, elle s'écrie : « Eh ! il s'agit bien de savoir si une femme vivra ou non après toi ! ... »

24 LETTRES INEDITES.

Où sommes-nous? à Sparte ou à Rome, dans leurs jours de stoïque héroïsme? et avions-nous tort de dire que ces lettres d'amour ne ressemblent h aucune de celles qu'on a vues?...

Je ne comparerai madame Roland à personne. Une femme de Sparte n'est que le produit mécanique d'une éducation barbare. Si madame Roland a subi l'influence de l'atmosphère où elle vécut, elle trouva sa grandeur en ellemême, dans l'élévation de son caractère et de son cœur.

Que dire de la lettre à Garât , dont elle a adressé à Buzot la copie qu'on va lire? Ce ton dédaigneux ne sied-il pas à la prisonnière que les égorgeurs vont peut-être mettre en pièces le soir du jour où elle écrit? Tout, alors, n'était-il point à craindre?

Cependant les prisons ne devaient pas voir le renouvellement des massacres. Les Girondins, en cela du moins, recueillirent le fruit de leur courage un peu tardif. Ils avaient rendu désormais impossibles, par l'horreur dont ils les avaient enveloppés, ces tueries en masse, ces procédés de justice expéditive qui avaient empli et vidé les prisons du soir au lendemain. Il est vrai que le tribunal révolutionnaire y suppléa; mais du moins il ne frappait les victimes que l'une après l'autre, et un seul coup suffisait à Samson.

Nous renverrons à notre Étude sui- madame Roland pour connaître la conduite (jne tint Garât le 31 mai. On verra que l'apologiste d'Hébert avait mérité, ce jour-là, la foudroyante apostrophe (]ui lui (îst adressée'.

' On trouvera des différcnrcs outre cette lettre écrite de la main de madame Roland et celle qui se troine rapportée dans les Mémoires de Buzot publiés par M. Guadet.

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