DEUXIEME LETTRE DE MADAME ROLAND A BUZOT
Cette seconde lettre, à la date du 3 juillet, n'est pas moins belle que la précédente. Elle renferme des mots très-vrais et très-sentis : « Si je dois mourir... eh bien, je connois de la vie ce qu'elle a de meilleur, et sa durée ne m'obligeroit peut-être qu'à de nouveaux sacrifices. » Madame Roland tient plus au bonheur de sa patrie qu'à la satisfaction de son amour, il est vrai , mais elle tient plus à son amour qu'à la vie, et elle préfère la mort à de nouveaux sacrifices...
« 3 juillet.
« Quelle douceur inconnue aux tyrans , que le vulgaire croit heureux dans l'exercice de leur puissance! Et s'il est vrai cju'une sublime intelligence répartisse les biens et les maux entre les hommes suivant les lois d'une rigoureuse compensation, puis-je me plaindre de mon infortune, lorsque de telles délices me sont réservées?— Je reçois ta lettre du 27; j'entends encore ta voix courageuse , je suis témoin de tes résolutions , j'éprouve les sentimens qui t'animent, je m'honore de t' aimer et d'être chérie de toi. — Mon ami, ne nous égarons pas jusqu'à frapper le sein de nôtre mère en disant du mal de cette vertu qu'on achète, il est vrai, par de cruels sacrifices, mais qui les paye, à son toiu-, par des dédommagemens d'un si grand prix. Dis-moi, connois -tu des moments plus doux que ceux passés
dans rinnoccnce el le charme d'une aftection que la nature avoue et que règle la délicatesse , qui fait hommage au devoir des privations qu'il lui impose, et se nourrit de la force même de les supporter? Connois-tu de plus grand avantage que celui d'être supérieur à l'adversité, à la mort, et de trouver dans son cœur de quoi goûter et embellir la \ïc jusqu'à son dernier souffle? — As-tu jamais mieux éprouvé ces effets que de l'attachement qui nous lie, malgré les contradictions de la société et les horreurs de l'oppression? — Je te l'ai dit, je lui dois de me plaire dans ma captivité. — Fière d'être persécutée dans ce temps où l'on proscrit le caractère et la probité, je l'eusse, même sans toi, supportée avec dignité; mais tu me la rends douce et chère. Les médians croient m'accabler en me donnant des fers... Les insensés! que m'importe d'habiter ici ou là? Ne vais-je pas partout avec mon cœur, et me resserrer dans une prison, n'est-ce pas me livrer à lui sans partage? Ma compagnie, c'est ce que j'aime; mes soins, d'y penser. Mes devoirs, dès que je suis seule, se bornent à des vœux pour tout ce qui est juste et honnête, et ce que j'aime occu[)e encore le premier raujj dans cet ordre. Va, je sens trop bien ce qui m'est imposé dans le cours naturel d(^s (choses pour me plaindre de la violence qui l'a détourné. Si je dois mourir... eh bien! je connois de la vie ce (|u'clle a de meilleur, et sa durée ne m'obligeroit peut-être qu'à de nouveaux sacrifices. L'instant où je me suis le plus glorifiée d'exister,
où j'ai senti plus vivement cette exaltation d'âme qui brave tous les dan(jers et s'applaudit de les courir, est celui où je suis entrée dans la Bastille que les bourreaux m'avoient choisie. Je ne dirai pas que j'ai été au-devant d'eux, mais il est très-vrai que je ne les ai pas fuis. Je n'ai pas voulu calculer si leur fureur s'étendroit jusqu'à moi; j'ai cru que, si elle s'y portoit, elle me donneroit occasion de servir X.' par mes témoi^juages , ma constance et ma fermeté. Je trouvois délicieux de réunir les moyens de lui être utile à une manière d'être qui me laissoit plus à toi. J'aimerois à lui sacrifier ma vie pour acquérir le droit de donner à toi seul mon dernier soupir. Excepté les agitations terribles que m'ont causées les décrets contre les proscrits, je n'ai jamais joui d'un plus (^rand calme que dans cette étranfje situation,^! je l'ai jooûté sans mélange lorsque je les ai sus presque tous en sûreté, lorsque je t'ai vu travaillant en liberté à conserver celle de ton pays.
» Je suis étonnée que les deux amis ne t'aient porté que mon premier billet ; tu aurois dû recevoir par eux deux longues lettres. La seconde se sentoit de l'indignation dont m'avoient pénétrée ma seconde arrestation et l'affreux entourage que je me trouve avoir dans cette autre maison. Je n'échappe point encore à l'impression que produisent les propos dégoûtants de femmes perdues qui logent sous le même toit, les rumeurs qu'excitent parfois les tentatives des assassins pour égorger
* Roland.
leurs {gardiens. Je n'écris plus ici comme je faisois dans mon premier logis; je me sens très-surveillée, et je ne veux pas exposer mes pensées à tomber dans des mains indignes. Je suis capable de dire à mes bourreaux tout ce qu'on peut leur adresser de terrible, mais ils ne sont pas faits pour entendre tout ce que je pourrois exprimer. J'ai repris le dessin, je fais de l'anglois, je lis les anciens, je médite beaucoup et je sens davantage.
» Le pauvre X.' est dans un triste état. Ma seconde arrestation l'a rempli de terreur; il m'a envoyé de trente lieues une personne qu il a chargée de tout tenter. J'ai fait sentir l'imprudence et les dangers de pareilles entreprises ; d'ailleurs , je ne veux pas m y prêter : ce seroit gâter ses affaires eu pure perte, s'exposer davantage et se couvrir d'un vernis de crainte en compromettant encore de dignes gens; car, dans toutes mes prisons, je trouve des gardiens honteux de m'y voir, qui cherchent à me faire oublier ce que leur office a d'odieux. Il n'est pas jusqu'aux derniers porte-clefs, dont quelques-uns ont pourtant une figure scélérate, qui n'aient l'air humble à ma vue, comme étonnés de celle de l'honnêteté. Et puis... Mais qu'ai-je besoin de le dire? n'ayant pas craint d'être ici, je ne dois pas trouver pénible d'y rester.
» Je n'ai su l'arrivée du malheureux B.^ qu'après mon départ du mémo lieu, et j'imagine que le dessein de
» Roland.
* Brissot, arrêté à Moulins, fut écroué à l'Abbaye le 23 juin.
m'ôter de son voisinage a contribué à l'atroce manœuvre par laquelle j'ai été reprise au même moment que relâchée. Il est très-vrai que c'est de l'invention de Ch.' et autres du comité de sûreté générale. On peut en juger par sa réponse au ministre, qui avoit pressé pour que, du moins, je fusse interrogée. C'est une pièce curieuse par l'absurdité du fond et l'indécence du style. Tu en auras copie.
') L'acharnement contre B.^ est extrême. Le tribunal révolutionnaire travaille maintenant l'affaire d'Orléans, et s'apprête à s'occuper de lui après. Sa situation me tourmente ; il est affreux de voir l'un des plus ardents défenseurs de la liberté exposé au sort de Sydney.
» Puisse cette lettre te parvenu' bientôt , te porter un nouveau témoignage de mes sentiments inaltérables^^e communiquer la tranquillité que je goûte, et joindre à tout ce que tu peux éprouver et faire de généreux et d'utile le charme inexprimable des affections que les tyrans ne connurent jamais , des affections qui servent à la fois d'épreuves et de récompenses à la vertu, des affections qui donnent du prix à la vie et rendent supérieur à tous les maux !
» Mille choses à nos amis, et surtout au sensible L.^. »
On serait tente de prendre pour une exagération dictée par la vanité ce que dit madame Roland des égards que
' Chabot. — 2 Brissot. — ' Louvet.
lui valait, de la part des (jeôliers, l'aménité de son caractère; mais nous avons à cet égard le témoignage du comte Beugnot {Etude sitr madame Roland, p. ccxxv), et Cham- |)agneux constate une influence dont il avait été le témoin (•hloui et charmé :
« Je pénétrois auprès de la citoyenne Roland ; mes visites se répétèrent presque tous les jours; je restois auprès d'elle souvent depuis cinq heures jusqu'à dix heures du soir. Je l'avois bien admirée dans les antres moments de sa vie, mais je ne rapj)réciai comme il faut que sous les verrous. Quelle dignité elle avoit portée dans sa prison! elle y étoit comme sur un trône. J'abordois son cachot comme on aborde un temple, et je ne me lassois pas d'offrir chaque jour de nouveaux hommages à la divinité qui riiabitoit.
» On taxera peut-être d'exagération ce que je dis; mais j'ose assurer que si quelque chose manque à mon récit, c'est de Jie pas rendre assez énergiquement tout ce qu'inspiroit une femme supérieure à celles dont l'histoire a consacré la mémoire.
)' La citovenne Roland avoit tout adouci autour d'elle. Les concierges, leurs femmes et tous les ministres des prisons lui témoignoient les plus grands égards » , etc.
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