TROISIÈME LETTRE DE MADAME ROLAND A BUZOT
« 6 juillet.
« Je Lai vu hier pour la seconde fois, cet excellent V.'. Il m'a remis les tiennes du 30 et du 1". Je ne les avois point ouvertes en sa présence. On ne lit point son ami devant un tiers, tel qu'il soit, et connût-il ce dont il est porteur. Mais son attachement pour toi, son dévouement à la bonne cause , sa douceur et son honnêteté me l'ont fait entretenir assez lonfjtemps avec plaisir, quoique j'eusse ton paquet dans ma poche, et c'est assurément beaucoup dire. Calme-toi, mon bon ami : ma nouvelle captivité n'a point tellement a.fjgravé ma situation qu'il faille rien risquer pour la changer. La manière dont elle s'est opérée , l'entourage que je me suis trouvé dans cette seconde prison, ont excité chez moi, dans les premiers instants, une indignation violente; mais elle est tellement partagée par le public, que nos oppresseurs ont plus à perdre et que j'ai plus à gagner d'en laisser subsister le sujet que de le détruire. Ils triompheroient momentanément de ma fuite; ce seroit à moi de craindre et à eux de se vanter. Il ne faut pas faire cet échange.
» Ma délivrance est infaillible par l'amélioration àe^
' C'est sans doute de Vallée qu'il est ici question. Voyez les lettres de lîarbaroux citées plus haut.
34 LETTRES IISEDITES.
choses; il n'est question que d'attendre. Cette attente ne m'est point pénible, et, en vérité, à l'exception de quelques moments bien cliers, le temps le plus doux pour moi, depuis six mois, est celui de cette retraite. Je ne te répéterai point les difficultés et les dangers d'une tentative dans le local actuel, eu égard à sa disposition et au nombre des surveillans. Rien ne m'arrêteroit si j'avois à les braver seule pour aller te rejoindre ; mais exposer nos amis et sortir des fers dont la persécution des mécbans m'honore pour en reprendie d'autres que personne ne voit et qui ne peuvent me manquer, cela ne presse nullement. Je sens toute la générosité de tes soins, la pureté de tes vœux, et plus je les apprécie, plus j'aime ma captivité présente. // est à R.', bien près de toi , comme tu vois , chez de vieilles amies et parfaitement ignoré, bien doucement, bien choyé, tel qu'il faut qu'il soit pour que je n'aie point à m'inquiéter, mais dans un état moral si triste, si accablant, que je ne puis sortir d'ici que pour me rendi'e à ses côtés. J'ai repoussé les projets, du genre des tiens, qu'il avoit formés à mon sujet, et pom' lesquels est encore à Paris une personne qu'il a envoyée. Politiquement parlant , ce seroit détestable , comme il seroit fou à ceux des députés qui restent ici de s échapper maintenant. Ma personne n'est pas de la même importance que la leur, puisque je ne représente que moi ; mais mou oj)prrssioii eu est encore plus odieuse, parce
* Roland est à Rouen.
qu'elle semble plus gratuite. La durée de ma captivité est une attestation journalière de la plus révoltante tyrannie ; il faut toute leur bêtise pour laisser cet aliment à la haine publique, et nous serions bien malhabiles de l'ôter. La présence des derniers dangers pourroit seule nous justifier. Ces dangers n'existent pas ; s'ils naissoient inopinément, il se trouveroit beaucoup d'honnêtes gens pour les détourner. Me traîneroient-ils au tribunal révolutionnaire? J'ai calculé cela même, et je ne le crains pas. Ce seroit une nouvelle école de leur part; je la ferois tourner au profit de la chose publique, et bien difficilement ils en feroient résulter ma ruine. Aussi n'ont-ils pas dessein d'entamer de sitôt le procès de la grande conspiration des trente-deux , dans laquelle ils veulent m'impliquer comme complice du projetnde pervertir l'opinion publique. On ne sait duquel on doit plus s'étonner, de leur profonde malice ou de leur absurdité. L'impudent capucin' a annoncé que le comité de salut public ne feroit son rapport à ce sujet qu'après l'organisation nouvelle des finances et la simplification du code.
j' J'apprends que des officiers municipaux ont couru hier les sections pour lever et faire marcher contre ce qu'ils appellent des brigands. Ce matin, on a battu la caisse des grands jom^s pour le même objet.
» Je me suis fait apporter, il y a quatre jours, this dear picture, que par une sorte de superstition je ne
' Chabot.
voulois pas mettre dans ma prison ; mais pourquoi donc se refuser cette douce imajje , foible et précieux dédommagement de la présence de rol)jet? Elle est sur mon cœur, cachée à tous les yeux, sentie à tous les moments et souvent baignée de mes larmes. Va, je suis pénétrée de ton courage, honorée de ton attachement et glorieuse de tout ce que l'un et l'autre peuvent inspirer à ton âme fière et sensible. Je ne puis croire que le ciel ne réserve que des épreuves à des sentiments si purs et si dignes de sa faveur. Cette sorte de confiance me fait soutenir la vie et envisager la mort avec calme. Jouissons avec reconnoissance des biens qui nous sont donnés. Quiconque sait aimer comme nous porte avec soi le principe des plus grandes et des mcilleui-es actions, le prix des sacrifices les plus pénibles, le dédommagement de tous les maux. Adieu, mon bien-aimé, adieu ! »
Cette chère peinture (this dear picture) dont elle parle, douce image placée sur son cœur, cachée à tous les yeux, sentie à tous les momens, et souvent baignée de ses larmes, un hasard pour ainsi dire extraordinaire nous l'a conservée ; la généreuse obligeance d'un amateur éclairé l'a mise entre nos mains, et nous avons pu la faire graver en léle de ce livre.
Madame Roland a donné, dans la lettre qu'on vient de lire, la meilleure raison de son r(îlus de se prêter à des projets d'évasion : « Si j'avois à braver seule les dangers pour aller te rejoindre, mais sortir des fers pour en reprendre d'autres que personne ne voit. . . cela ne presse nullement. »
Son devoir est d'être auprès de Roland malheureux; aucune considération ne pourrait l'empêcher de le remplir.
Nous arrivons à la lettre du 7 juillet, la plus longue, la plus ardente, la plus remarquahle de toutes, et sans doute la dernière que Buzot ait reçue. Les cris du cœur se mêlent aux exhortations héroïques. Il y a, d'ailleurs, de lettre en lettre comme un crescendo de passion. Naguère madame Roland n'était pas allée au-devant de la captivité, mais elle l'avait acceptée sans regret (lettre du 3 juillet, p. 27) . . Maintenant elle chérit les fers, où il lui est libre d'aimer son ami sans partage; elle remercie le ciel d'avoir substitué les chaînes présentes à celles qu'elle portait auparavant. Elle souhaite de les garder jusqu'à la mort, si elle ne peut recouvrer la liberté qu'à la condition de reprendre les liens où elle vivait.
Puis elle cherche à persuader à Buzot qu'il ne doit point se mettre à la tête des fédérés. Les arguments qu'elle invoque paraissent , quoi qu'elle fasse , bien spécieux ; sa passion en accuse d'un mot la faiblesse : « Ah ! prends garde à ne pas tout perdre par une ardeur inconsidérée! >»
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix !...
Il y a une arrière-pensée de l'amour, terrible égarement que je ne veux pas analyser, que le lecteur jugera. Avaitelle quelque fondement, quelque sérieuse racine dans l'esprit de celle qui la laisse entrevoir? Non assur:' 'lient. Mais cette perspective qui s'ouvre sur les flancs d'un abîme, c'est trop déjà de ne l'avoir pas fermée ou voilée résolument.
Il est vrai qu'elle peut invoquer la nécessité de conjurer les sombres résolutions de Buzot : « Tu me parles bien légèrement du sacrifice de ta vie... Est-il dit que nous ne
puissions nous mériter qu'en nous perdant?... Ne te laisse pas entraîner par l'excès du courage vers le but où mèneroit aussi le désespoir. » Elle cherche à rattacher cette vie à quelque avenir impossible auquel elle voudrait qu'il crût sans y croire elle-même. Comme elle l'enlace de ses caresses! « Ton portrait sur mon sein ou sous mes yeux, je remercie le ciel de t' avoir connu, de m'avoir fait goûter le bien inexprimable d'aimer et d'être chérie avec cette géné- .rosité, cette délicatesse que ne connaîtront jamais les âmes vulgaires , et qui sont au-dessus de tous leurs plaisirs. » Plus loin, elle se compare à l'amante de Louvet, à Lodoïska. Elle l'aurait surpassée en dévouement, en tendresse : « Si j'étois à sa place, tu ne serois pas seul aux lieux qui t'ont reçu. » Elle n'aurait pas reculé, comme Lodoïska, devant les dangers que pouvait courir le bien-aimé.
Mais ce qu'on admirera surtout dans cette lettre, c'est le ton tranquille qui y règne. Pas une plainte, ])as un murmure, pas un regret. Sa cellule est large de manière à souffrir une chaise à côté du lit; c'est là que, devant une petite table, elle lit, elle dessine, elle écrit. On la dirait presque heureuse. Est-ce l'héroïsme de l'amour qui étouffe le murmure et dissimule l'inquiétude? est-ce l'empire d'une âme maîtresse d'elle-même qui lui fait trouver ce calme que les influences extérieures ne peuvent troubler, parce qu'il est le calme même de la conscience?
Les Mémoires prouvent d'ailleurs que madame Roland n'avait pas la sécurité qu'elle affecte dans ses lettres, et qui, si elle l'avait eue, l'aurait empêchée de prendre la plume pour s'adresser à V impartiale postérité.