‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 42 sur 46 · QUATRIEME LETTRE DE MADAME ROLAND A BUZOT · texte numérisé non relu

QUATRIEME LETTRE DE MADAME ROLAND A BUZOT

« 7 juillet.

» Tu ne saurois te représenter, mon ami, le charme d'une prison où l'on ne doit compte qu'à son propre cœur de l'emploi de tous les momens ! Nulle distraction fascheuse, nul sacrifice pénible, nul soin fastidieux; point de ces devoirs d'autant plus rigoureux qu'ils sont respectables pour un cœur honnête ; point de ces contradictions des lois ou des préjugés de la société avec les plus douces inspirations de la nature ; aucun regard jaloux n'épie l'expression de ce qu'on éprouve ou T'Occupation que l'on choisit; personne ne souffre de votre mélancolie ou de votre inaction , personne n'attend de vous des efforts ou n'exige des sentiments qui ne soient pas en votre pouvoir; rendu à soi-même, à la vérité, sans avoir d'obstacles à vaincre, de combats à soutenir, on peut, sans blesser les droits ou les affections de qui que ce soit, abandonner son âme à sa propre rectitude, retrouver son indépendance morale au sein d'une apparente captivité, et T exercer avec une plénitude que les rapports sociaux altèrent presque toujours. Je ne m'étois pas même permis de chercher cette indépendance et de me décharger ainsi du bonheur d'un autre qu'il m'étoit si difficile de faire ; les événements m'ont

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procuré ce que je n'eusse pu obtenir sans une sorte de crime ; comme je cliéris les fers où il m'est libre de t' aimer sans partage et de m'occuper de toi sans cesse! Ici, toute autre occupation est suspendue; je ne me dois plus qu'à qui m'aime et mérite si bien d'être chéri. Poursuis généreusement ta carrière, sers ton pays, sauve la lil^erté, ciiacune de tes actions est une jouissance pour moi, et ta conduite est mon triomphe. Je ne veux point pénétrer les desseins du ciel, je ne me permettrai pas de former de coupables vœux ; mais je le remercie d'avoir substitué mes chaînes présentes à celles que je portois auparavant, et ce changement me pàroît un commencement de faveur ; s'il ne doit pas m'accorder davantage, qu'il me conserve cette situation jusqu'à mon entière 'délivrance d'un monde livré à l'injustice et au malheur.

" Je suis interrompue dans l'instant ; ma fidèle bonne m'apporte ta lettre du 3 ; tu es inquiet de mon silence ; mais tu ne sais donc pas, mon ami, que je n'ai vu le boîi ange qu'une seule fois ; quelle a dû partir et qu'elle a définitivement quitté cette ville peu après ; j'ai fait eonnoissance avec sa sœur, qui me sert d'intermédiaire pour la correspondance ; les dispositions n'ont pu être faites si rapidement, au milieu de ma translation, qu'il ne se soit écoulé quelques jours sans que j'aye pu t'écrirc. Je n'ose conserver avec moi aucune espèce de papier, je puis craindre un examen imprévu d'un moment à l'autre, et mes gardiens ont conçu je ne sais

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LETTRES INEDITES. 41

quelles inquiétudes qui me font un peu plus resserrer depuis quelques jours. Mais en te donnant ces détails pour satisfaire ton impatience et ton inquiétude, je suis pressée de m'élever contre ta résolution de te mettre sous les armes. Mon ami, je sais ce que le courage dicte ou préfère, et à Dieu ne plaise que j'arrête jamais ces nobles élans ! Mais il s'agit ici de ce que le bien public requiert et non pas seulement de ce que l'homme brave se plaît à embrasser. H y a trop peu de têtes propres au conseil, nécessaires à diriger les mouvemens, pour qu'il faille les exposer dans l'action. Représentans du peuple dont on a méconnu les droits, outragé l'inviolabilité, vous avez été dans vos départements faire entendre de justes réclamations ; ils se lèvent pour rétablir leurs droits, ce n'est pas à vous de marcheivà la tête de leurs bataillons ; vous auriez l'air de vous y mettre pour satisfaire des vengeances personnelles. Déjà Lacroix a répandu ici que tu viendrais avec les bataillons, et je ne doute pas que la crainte qu'inspire aux lâches ton intrépidité, ne leur fasse prendre toutes les voyes pour n'avoir plus à la redouter. Tu peux leur être plus fiineste où tu es encore et avec tes soins persévérans que par les actes d'un guerrier. Je ne te dirai pas que l'idée de dangers nouveaux, prochains et multipliés, contriste mon cœur et fait évanouir pour moi toute espérance ; si tu de vois les courir, je serois la première à te féliciter de les braver , car enfin , je sais aussi comment on échappe au malheur, ou comment on vient à bout de

le surmonter et d'y mettre un terme ; je n'ai qu'un mot à dire : si tous tes collègues, après une mûre délibération, croyent devoir prendre ce parti-là, tu n'auras point de raison d'en choisir un autre; mais j'estime que tu ne dois pas leur en donner l'exemple et qu'il est plus conforme aux principes de rester au poste où vous êtes. Je ne veux point en exprimer davantage ; j'ai hâte de faire partir cette lettre ; il y a toujours tant de longueur avant que chacune parvienne à sa destination !

» Adieu, mon ami, mon bien-aimé ; non, ce n'est point là un dernier adieu, nous ne sommes point séparés à jamais , ou la destinée abrégeroit beaucoup le fil de mes jours. Ah ! prends garde de ne pas tout perdi^e par une ardeur inconsidérée ! »

« Le 7j au soir.

» Douce occupation , communication touchante du cœur et de la pensée, abandon charmant, libre expression des sentimens inaltérables et de l'idée fugitive, remplissez mes heures solitaires ! Vous embellissez le plus triste séjour, vous laites régner au fond des cachots un bonheur après lequel soupirent ' quelquefois vainement l'habitant des palais.

n L'asile ordinaire du crime est devenu l'abri de l'in-

' Des n(''{}li{jencos comme cello-ci et d'autres que le lecteur a rencontrées montrent la ra|)iilité avec laquelle ces lettres, que madame Roland semble n'avoir pas relues, ont été écrites.

nocence et de 1 amour; purifié par leur présence, il n'offre plus dans l'étroite enceinte qui les renferme que l'ima^je de la paix, les instrumens de l'étude, les souvenirs affectueux dune âme aimante, dune conscience pure, la résignation du courage et l'espoir de la vertu. 0 toi ! si cher et si digne de l'être, tempère l'impatience qui te fait frémir : en songeant aux fers dont on m'a chargée, ne vois-tu pas les biens que je lem^ dois? Tu veux que plus tranquille sur tes propres dangers j approuve la préférence que tu leur donnes sur la vie moins exposée de législateur ; ah ! sans doute, il convient mieux à l'énergie de ton caractère, à ta bouillante ardem' pour le renversement de la tyrannie et le salut de notre patrie déchirée, de travailler généreusement à combattre l'une et servir l'autre par les moyens réunis de la force et de la sagesse , que de lutter péniblement contre le crime dans une assemblée incapable de le confondre ; juges donc avec la même impartialité des avantages d'une situation qui me laisse entièrement à moi, sur celle où des obhgations saintes et terribles contraignoient mes facultés et déchiroient mon faible cœur. Je suis où l'a voulu la destinée; on diroit qu'attendrie sur mes maux, touchée des combats qu'ellemême m'avoit imposés, elle a préparé les événements qui dévoient me procurer quelque relâche et me faire goûter le repos ; elle s'est servie de la main des méchans pour me conduire dans un port; elle les employé à faire du bien malgré eux, et à dévoiler toute leur noir-

4't LETTRES INEDITES.

ceur de manière à inspirer cette haine avant-coureur de leur chute; elle offre à mon courage l'occasion d'être utile à la (gloire de celui avec qui elle m'avoit liée, elle cède à ma tendresse la liberté de se développer en silence et de s'épancher dans ton sein. 0 mon ami, bénissons la Providence ; elle ne nous a pas rejettes, elle fera plus un jour, peut-être ; vengeons-nous toujours à mériter ses bienfaits, de la lenteur qu'elle paroît mettre à les accorder.

" J'ai oublié de te dire que Duperrey, à qui j'avois eu l'idée d'écrire sans savoir qu'il eût rien pour moi, m'a mandé qu il avoit longtemps gardé deux lettres qui m'étoient destinées, cherchant inutilement comment me les faire parvenir, qu'enfin il les avoit remises à P. ', mais que celui-ci étoit parti le lendemain et qu'il les avoit probablement emportées. — Je croyois plutôt qu'il les amoit égarées ou perdues, c'est mieux dans sa trempe un peu froide et négligente. Au reste, tu es à même de t'en informer aujourd hui, et c est pour cela que je te mets au courant.

» Sans doute que tu as vu maintenant la mère d'Adèle, notre bon ange. C'est ainsi qu'elle veut être désignée dans ces écrits, et tu sauras \o. nom qu'elle a imaginé de me donner avec sa sœur. Je n'ai vu celle-ci non plus qu'une fois. Le lieu que j'habite est à une grande distance des quartiers fréquentés, et il faut être fort réservé dans ses démarches pour se conserver des

• l\'tion. Il était alors auprès do Buzot à Caen.

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moyens de communiquer, car les tyrans épient tout et s'opposent à tout.

» J'ai beaucoup applaudi dans le principe à la résolution des départcmeas de n'agir que tous ensemble. Je ne sais maintenant si ces délais, qui donnent à 1 ennemi tant de facilités pour se metire en mesure, ne deviendront pas funestes à la bonne cause. On fair venir en poste un bataillon de Metz ; l'argent et lintrigue ne sont pas épargnés, et leur effet est redoutable dans une masse aussi corrompue. Il est vrai que la majorité des Parisiens ouvrira les bras aux frères des départemens : elle les attend comme des libérateurs ; mais jusque-là elle laisse faire, et, s'ils n'étoient les plus forts, elle tourneroit aussi contre eux, car la làcbeté les caractérise. Cette lâcheté abandonne le terrain aux oppresseurs, qui ont pour eux, dans ce moment, des apparences de légalité avec lesquelles on enchaine les sots. Il est possible que cinq à six mille hommes, arrivés dans la première quinzaine, eussent changé l'air du bureau; mais, puisqu on a tant fait que d'attendre, ce n'est plus le cas de se détacher : il faut que ce soit la masse qui s'ébranle. La grande affaire est de s assurer des postes, de maintenir une grande discipline, d'entretenir le bon esprit par des rcvits marqués au coin de la v<''iité, de la vigueur et de la simplicité, de bien veiller aux subsistances, aux moyens de soutenir les frais, et d'ordonner sagement les dépenses. Voilà les parties que devroient surveiller les députés et

auxquelles leurs soins ou leurs avis doivent être donnés. Il y a j)resque toujours assez de fjcns pour agir, et trop peu qui soient capables de diri.'j^ei'.

» V.' m'a bien parlé de fonds, s'ils m'étoient nécessaires; mais, outre que mes besoins sont extrêmement bornés, j'ai eu recours, dès le commencement, à mon propriétaire , et je l'ai fait parce qu'il est nécessairement nanti , • pour tous les cas , des moyens d'être remboursé.

» Le malheur a voulu que les fonds que nous avions placés nous aient tous été remboursés en avril et mai. Embarrassés de leur rentrée, X."^ a cherché et fait une acquisition. Elle n'est pas toute payée, et j'ai sous les scellés, indépendamment de tous mes effets, peut-être huit ou dix mille livres que je n'ai pu retirer, parce que je n'a vois pas la clef du bureau où elles sont renfermées. Les scellés ont été apposés par les brigands, comme si c'étoit autant d'objets confisqués, et ils se sont approprié, par avance, quelques-uns de ceux qui étoient à leur dévotion , comme chapeaux , cannes , gants, etc.

» Il me semble qu'indépendamment de l'intérêt général , celui même de chaque département exige la conservation de l'unité : car c'est sous le faux prétexte qu'ils veulent la rompre que des communes de ceux mêmes qui se sont le mieux prononcés se portent en

• Vallée.

* Roland.

sens contraire. On courroit donc le risque de cruelles divisions intestines si l'on se jetoit dans cet extrême.

» Toute cette semaine vient de se passer au bruit des cloches et du canon, que font retentir quelques mains payées. Les sections, peu nombreuses dans leurs assemblées et dominées comme à l'ordinaire, n'offient point le vœu libre de la masse des Parisiens , mais l'expression forcée arrachée par l'activité turbulente de quelques individus à d'autres foibles et contraints.

» Je fais ici la vérification de l'axiome tant répété que rien ne supplée l'œil du maître, et j'aurois de bonnes observations à faire sur le régime des prisons à un ministre qui voudroit s'occuper de cette partie intéressante. J'ai eu la fantaisie de me réduire au régime particulier qu'établit l'État pour les détenus; j'y trouvois le plaisir d'exercer l'empire qu'on aime à avoir sur soi-même dans la diminution de ses besoins, et le moyen de faire du bien à ceux qui sont plus malheureux que moi. Mais, les forces physiques n'égalant plus les autres chez moi, il m'a fallu abandonner mon entreprise. Le défaut d'exercice n'admet point un grand changement dans la qualité des aliments, parce qu'il ne permet d'en prendre qu'une moindre quantité. J'ai ici un meillem' air qu'à l'Abbaye , et je passe quand je veux dans l'agréable appartement du concierge. C'est même là que je suis obhgée d'aller recevoir le petit nombre de ceux qui peuvent me visiter; mais il faut traverser pour cela une grande partie de la maison sous l'œil des gui-

chetiers et celui de vilaines femmes qui errent dans mon quartier. Je garde donc habituellement ma cellule. Elle est large de manière à souffrir une chaise à côté du lit. C'est là que, devant une petite table, je lis, je dessine et j'écris; c'est là que, ton portrait sur mou sein ou sous mes yeux, je remercie le ciel de t'avoir connu, de m'avoir fait goûter le bien inexprimable d'aimer et d'être chérie avec cotte générosité, cette délicatesse, que ne connoîtront jamais les âmes vulgaires, et qui sont au-dessus de tous leurs plaisirs.

') Des fleurs que B.' me fait envoyer du Jardm des Plantes décorent cet austère réduit, y développent leurs formes heureuses et le parfument de leurs douces odeurs. Une pauvre prisonnière de mon voisinage me rend des services dont le secours est utile à ma foiblesse , et dont le prix ne l'est pas moins à sa misère. Voilà ma vie.

» Mais sais-tu que tu me parles bien légèrement du sacrifice de la tienne , et que tu semblés l'avoir résolu fort indépendamment de moi? De quel œil veux-tu que je l'envisage? Est-il dit que nous ne puissions nous mériter qu'en nous perdant? Et si le sort ne nous permettoit pas de nous réunir bientôt, faudroit-il donc abandonner toute espérance d'être jamais rapprochés, et ne voir cjue la tombe où nos éléments pussent être confondus? — Les métaphysiciens et les amants vulgaires parl(Mit beaucouj) de persévérance, mais c'est celle de la conduite qui est plus rare et plus dilficile que celle

* Bosc.

des affections. Certes, tu n'es pas fait pour manquer d'aucune ni de rien de ce qui appaitient à une âme forte et supérieure : ne te laisse donc pas entraîner par l'excès même du courage vers le but où mèneroit aussi le désespoir.

» Tu as vu mes raisons pour ne pas accepter, dans ces circonstances, un expédient dangereux et qui ne me semble point nécessaire ; mais si les circonstances empiroient décidément, je ne m'obstinerois point dans le refus d'une mesure que leur rigueur justifieroit. Il s'agit seidement de calculer avec calme, pour ne point donner à l'impétuosité du sentiment ce qu'il appartient de déterminer à la prudence .

» Où donc L.' a-t-il laissé son amie? — Que je la plains! — Cependant, si j'étois à sa place, tu ne serois pas seul aux lieux qui t'ont reçu, et je m'estimeroisr heureuse, car je partagerois tes dangers.

» Et ce jeune Bx.^, ne fait- il pas des siennes dans cette terre hospitalière? C'est pourtant le cas d'oublier de s'amuser, à moins que de savoir, comme Alcibiade, suffire à tout également. Quand je me rappelle la sérénité de P.^, l'effervescence aimable mais passagère de G."*, etc., — je crains que ces honnêtes gens, là-bas comme ici, n'emploient à rêver le bien public le temps qu'il fjiudroit consacrer à l'opérer.

* Louvef.

' Barbaroux.

' Pétion.

'' Guadct.

» La femme de B.' est ici. Elle a obtenu de le voir. Il est d'ailleurs fort resserré. On va transférer les autres au IjUxembourfT. Un homme qui s'intéresse à moi désiroit (jue j'eusse le même sort. Je serois mieux à plusieurs égards ; mais par cette raison même ils ne le voudroient pas. D'ailleurs, comment imaginer qu'ils me rapprochassent de députés, tandis qu'ils m'ont probablement ôtée de l'Abbaye pour m' éloigner de celui qu'ils y avoient fait renfermer?

') Je ne sais, mon ami, si dans vos projets vous songez à vous ménager des intelligences dans toutes les sections de Paris, de manière qu'à votre approche elles prennent des délibérations qui aous secondent. Sans cette entente, vous risquez d'échouer; avec elle, vos succès seroient infaillibles.

♦ n Ne négligez pas cette mesure ; elle est nécessaire et elle presse.

» Adieu , mon bien-aimé ! »

■ Brissot.

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