‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 43 sur 46 · NOTICE SUR BUZOT PAU MADAME ROLAND · texte numérisé non relu

NOTICE SUR BUZOT PAU MADAME ROLAND

Nous avons fait connaître [Etude sur madame Roland) l'homme auquel ces lettres si vives et si énergiques étaient adressées.

Il resterait sans doute Ijeaucoup à dire encore sur ce sujet. Mais comme nous n'écrivons point une biographie, nous nous bornerons à reproduire un passage des Mémoires de Buzot et le jugement d'un historien contemporain, qui, rapprochés d'une notice sur Buzot due à la plume de madame Roland, et publiée ici pour la première fois, serviront d'éléments de contrôle et d'appréciation.

Le contemporain est injuste * ; il a vu le député de l'Eure avec des yeux défavorablement prévenus ; aussi l'hommage qu'il rend à la droiture de son caractère , à la probité politique de sa vie, n'en aura que plus de valeur :

« Buzot parla souvent à l'Assemblée constituante , — dit- il, — sans y obtenir la moindre influence, sans y acquérir la réputation d'orateur. Un organe sombre, une diction traînante, une physionomie néJjuleuse, ses prédic-

* Voici le jugement, plus favorable, porté dans le même ouvrajife sur madame Roland :

« Madame Roland, sans être belle, avoit une figure douce et naïve; de grands yeux noirs, pleins d'expression et d'esprit, animoient une physionomie peu régulière; sa Aoix étoit sonore et flexible; son entretien attachant, semé d'anecdotes et cle réflexions neuves et flatteuses qui séduisoient l'auditeur; le meilleur choix de termes en faisoit le charme. Aussi, un homme de lettres distingué qui avoit voyagé avec elle sans la connoitx'e, disoit à son sujet : — On n'a jamais entendu une femme parler aussi bien, ni même im homme. » Nouveau dictionnaire liistoricjue, par Chaudon et Delandine, édit. de 1803.

tions continuelles de complots et d'attentats, le firent surnommer par ses collègues le prophète de malheur. Nommé il la Convention, il y soutint le parti des républicains;mais comme il étoit l'ennemi de toute faction , il eut le courage d'attaquer les orléanistes, et surtout Danton et Robespi(îrre. «

Ce n'était pas la première fois que l'épithète de prophète de malheur avait été adressée, par l'imprévovance satisfaite, à la sagacité importune,

Buzot avait de bonne heure reconnu le péril de la situation. Il dit, dans ses Mémoires, qu'il fut plusieurs fois sur le point de se retirer de la vie politique :

«... Déjà, ne voulant pas trahir ma conscience et mes principes, j'avois été plusieurs fois sur le point, avant mon expulsion de la Convention, de me démettre d'une place où tous les dangers, celui même de déslionorer ma mémoire, ne me laissoient l'espérance d'aucun bien à faire; où même notre opiniâtre et inutile résistance ne faisoit que prolonger l'erreur des bons citoyens sur la vraie situation de la Convention nationale. Je ne sais quel amourpropre, qu'on honoroit du nom de devoir, me retint à mon poste malgré moi; mes amis le voulurent, et je restai. »

Peut-être ne fut-ce point l'amour-propre, mais l'amour, qui retint Buzot en quelque sorte malgré lui. A l'époque dont il parle, Roland, ayant eu connaissance du sentiment intime (jui menaçait la pnix de son intérieur, avait voulu se retirer à Villefranche. Ses ennemis, par l'ajournement mdéfini de l'apurement de ses comptes, rendirent sa retraite impossible. Madame Roland resta donc à Paris, et par suite Buzot ne se démit pas de ses fonctions.

Il est intéressant d'opposer à cette appréciation du caractère de Buzot, tracée par les auteurs du Dictionnaire

historique , celle-ci , qui est inédite , et où se reconnaît la facture de madame Roland.

Nous avons dit que le portrait gravé en tête de ce volume est la reproduction de la chère peinture dont parlent les lettres, consolation ou du moins adoucissement de la dure captivité. Sous cette miniature se trouvait une feuille de papier plice eu deux et découpée de la grandeur de la miniature'. Les quatre petites pages qu'elle forme sont couvertes de l'écriture de madame Roland, de manière à ne pouvoir recevoir une ligne de plus. C'est la mesure qu'il ne fallait pas dépasser.

Il y a dans ces li^jnes écrites avec une apparence de froideur, pour ainsi dire sur la pierre d'un tombeau , des mots confidentiels qui pouvaient paraître étranges : « Les chagrins du cœur ajoutèrent à la tnélancolie , vers laquelle il était incliné. » Quels chagrins du cœur? Qui les connaît, elle seule exceptée? Mais il fallait expliqueiH^a tristesse et l'amère expression de cette image, sur laquelle ses regards s'arrêtaient avec amour, et qu'elle voulait sauver de la destruction en faisant connaître l'importance du personnage qu'elle représentait.

Sans doute, ces lignes furent écrites très-peu de jours avant le 18 brumaire, à une époque où il ne restait à madame Roland aucun espoir relativement h son sort et à celui des proscrits. Pour elle, Bu/ot est mort désormais; elle prononce son oraison funèbre, elle recommande sa mémoire : « Buzot vivra dans le souvenir des gens de bien; la postérité recueillera précieusement un jour son portrait... » Le portrait a été recueilli; l'amour a, par un dernier effort, assuré une sorte d'immortalité à ce fragile reste du bien-aimé.

^ Voyez le fac-sinnlc en legard «.lu jioilrail.

>( Frnnrois-Nicolas-Léonard Buzot. Ne à Evreiix fil 1760, député à r Assemblée constituante en 1789, président du tribunal criminel du dc'partemcnt de TEure, député à la C-onvention en 1792.

» La nature l'a doué d'une âme aimante , d'un esprit Fîfr et d'un caractère élevé. iSa sensibilité lui faisoit clîéiir la paix et les douceurs d'une vie obscure et des vertus privées. Les cbaj^rins du cœur ajoutèrent à la nK'laiicoIie vers laquelle il étoit incliné. Les circonstances le jetèrent dans une carrière politique ; il y porta l'ardeur d'un bouillant courage et l'inflexibilité d'une probité austère.

» Né pour les beaux temps de Rome , il espéra vainement préparer des temps pareils pour une nation qui paroissoit naître à la liberté; mais les François corrompus ne sont pas digues d'elle : ils ont méconnu leurs défenseurs, et ceux qu'ils auroient dû cliérir, bonorer, ont été proscrits par une assemblée de lâcbes que dominoient des brigands. Buzot, déclaré traître à la patrie , pour laquelle il s'étoit sacrifié , a eu sa maison rasée, ses biens confisqués; mais la boute en est pour les auteurs et les témoins passifs de cette iniquité.

') Buzot vivra dans le souvenir des gens de bien. Ses pensées fortes, ses sages avis, seioni cilés; on relira ses deux lettres à ses commettants des 6 et 22 janvier 93. La postérité bonorera sa mémoire, ses contemporains ne manqueront pas de le regretter, et l'on re-

cueillera précieusement un jour son portrait poiu* le placer parmi ceux de ces généreux amis de la liberté qui croyoient à la vertu , qui osoient la prêcher comme la seule base d'une république , et qui eurent la force de la pratiquer. »

Jamais ni madame Roland ni Buzot n'éprouvèrent le moindre remords du sentiment qu'ils s'étaient inspiré l'un à l'autre. Ce fait, dans lequel les uns verront un trait de démoralisation caractéristique de l'époque, et d'autres, avec plus de raison peut-être, la meilleure preuve de la pureté de leur passion, nous nous bornerons à le constater ici par le double témoignage des deux amis :

« Plutarque, — dit madame Roland, — m'avoit disposée pour devenir républicaine; Rousseau me montra

le bonheur domestique auquel je pouvois prétendre et les ineffables délices que je pouvois goûter. Ah! s'il acheva de me garantir de ce qu'on appelle des foiblesses , pouvoit-iî me garantir de ce qu'on appelle une passion? Dans le siècle corrompu où je devois vivre, et la Révolution que j'étois loin de prévoir, j'apportai de longue main tout ce qui devoit me rendre capable de grands sacrifices et m'exposer à de grands malheurs. La mort ne sera plus pour moi que le terme des uns et des autres. Je l'attends; et je n'aurois point songé à remplir le court intervalle qui nous sépare, du récit de ma propre histoire , si la calomnie ne m'avoit traduite sur la scène pour attaquer plus grièvement ceux qu'elle vouloit perdre. J'aime à publier des vérités qui ne m'intéressent pas seule, et^e n'en veux taire aucune, pour que leur enchaînement serve à leur démonstration. »

[Ecrit le 10 septembre .)

Dans Y Avant -propos du manuscrit des Mémoires de Buzot, qu'a acquis la Bibliothèque impériale, Buzot fait connaître son intention d'écrire des mémoires complets sur sa vie, non pas qu'ils doivent présenter au lecteur une suite d'aventures plus ou moins romanesques :

« On ne trouveroit, — dit-il, — dans ces Mémoires,

rien de semblable , mais de bonnes mœurs , une probité sévère, quelques bonnes actions mêlées d'erreurs involontaires, et plus souvent de ces foiblesses qu'on chérit encore en se les reprochant; un profond respect pour la dignité de l'homme, pour ses droits et ses devoirs; un amour vrai, constant, inébranlable de l'ordre, de la justice, de la liberté; la liberté! mais de celle qui, égale pour tous, sagement ordonnée pour le bonheur de tous, est autant éloignée de la licence que la vertu l'est du crime. Voilà le tableau que nous ])ouvons offrir à ceux (jui l'aiment. Si quelques passions s'y entremêlent, ce sont celles qui honorent le plus l'espèce humaine, grandes et simples comme la nature, qui les emploie souvent à développer et à perfectionner ses plus beaux ouvrages. Heureux le sage qui ne les éprouva jamais! plus heureux celui qui se rendit meilleur par elles! •>

Ainsi Buzot semble se glorifier de sa passion et il fait entendre qu'elle l'a rendu meilleur...

Il est probable que madame Roland vivait encore ii l'époque où a été écrite la notice qu'on vient de lire. — Buzot avait trouvé un asile chez la courafjeuse madame Robert Bouquey, à Saint-Emilion (voir notre Etude sur madame Roland) ; c'est dans un premier st-jour chez cette dame qu'il écrivit le commencement de ses Mémoires.

Le supplice des Girondins fut suivi, de la part des sociétés populaires et des commissaires de la Convention,

d'une recrudescence d'ardeur révolutionnaire , dans les départements.

Buzot apprit presque coup sur coup et la mort de son amie et la nécessité où se trouvait madame Bouquey de fermer sa maison aux proscrits.

Il crut que son dernier jour était arrivé. D'ailleurs, quel intérêt la vie pouvait-elle lui offrir désormais?... Avant de la perdre, l'excès du désespoir avait failli le priver de la raison.

Il donna son manuscrit à madame Bouquey, après y avoir mis ce post-scriptum avant de le fermer :

« Je prie les dépositaires de cet écrit de le remettre à ma femme, qui le fera imprimer. Un bon ami que j'ai à Évreux a dans ses mains un manuscrit précieux que je le prie de remettre, dans deux ou trois ans, à la jeune fille de la personne qui en étoit l'auteur, si moi je ne suis plus. Les lettres qu'il possède encore , il faudra^Jes jeter aux flammes, dans ce cas seulement; et je lui fais présent du portrait, comme gage éternel de mon amitié pour lui. »

Il confiait à celle qui portait son nom le soin de sa mémoire, en la chargeant de publier l'écrit où elle est justifiée. Rien d'étonnant, par conséquent, qu'il ne parle, dans cet écrit destiné à sa femme, qu'à mots couverts, du coup terrible qui venait de le frapper. Mais en même temps, il écrivait à Jérôme Le Tellier, ce bon ami d'Evreux, une lettre, encore inédite, où il donne un libre cours h ses regrets et à sa douleur. La lettre, comme les Mémoires, devait être laissée aux mains de madame Bouquey. Buzot croyait le terme de ses soiijjranccs arrive; et il adressait à Le Tellier cet adieu, cette sorte de testament, dans l'amertume des derniers moments, empoisonnés par l'image de la misère de sa femme, errante et dénuée de tout.

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