‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 44 sur 46 · LETTRE DE BUZOT A LE TELLIER · texte numérisé non relu

LETTRE DE BUZOT A LE TELLIER

« A Monsieur JÉRÔME Le Tellier, à Évreiix.

» J'ai hésité longtemps à vous écrire ; je craignois de vous compromettre , si votre nom se trouvoit dans mes écrits. Mais la personne qui se charge de ma lettre est sûre, et vous ne la recevrez que dans un temps où l'on pourra sans danger vous la faire parvenir. Mon ami, j'ai bien souffert, je souffre bien encore; mais le terme de mes souffrances est bientôt arrivé , et je ne regrette pas plus le passé que je ne crains l'avenir. On ne sauroif croire combien l(^s souvcniis d'une bonne conscience aident à supporter les misères de la vie!

" Quand je ne serai plus, je vivrai encore dans votre cœur, car je suis siir que vous m'aimez; et cette confiance dans votre amitié me donne souvent des idées bien consolantes. Je ne vous dis rien de ce qui se passe sous vos yeux : cela fait frémir d'horreiu". Elfe n'est plus, — elle n'est plus, mon ami! Les scélérats l'ont assassinée ! Jugez s'il me reste quelque chose à regretter sur la terre ! Quand vous apprendrez ma mort , vous brûlerez ses lettres. Je ne sais pourquoi je désire que vous gardiez pour vous seul un porlruil. Vous nous étiez également cher à tous les deux. — ^LtIs ce qui empoisonne mes derniers moments, c'est l'image afheuse de ma femme dans la misère. Je ne sais où cette pauvre femme est retirée. Je n'ai pu lui donner des nouvelles de mon sort, ni rien apprendre du sien.

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Je vous prie, au nom de Tamitié, de lui donner vos soins et de l'aider de vos lumières. Quand il sera possible de réclamer les droits de la justice et de Thumanité , j'espère encore qu'il lui restera quelques ressources dans mes biens immobiliers qu'on n'a pu détruire. Je laisse aussi dans les mains de la personne chargée de cette lettre quelques écrits faits à la bâte et sans ordre dans les retraites passagères où l'on m'a réfugié en Gascogne; je les adi-esse à ma femme. Mais si ma femme ne vit plus, ils vous seront remis; vous les lirez, et, suivant les circonstances, vous en disposerez pour le mieux. Adieu, mon ami : il faut se quitter.— Je le sens, nous ne nous reverrons plus. Conservez-moi toujours un souvenir dans votre cœur. Personne ne peut s'en offenser, et moi je vous aimerai jusqu'à mon dernier soupir. Adieu.

>.F. N. L. BuzoT.

» Si cette lettre tombe dans les mains de mes ennemis, seront-ils assez cruels pour en punii* Le Tellier? Je déclare que je n'ai entretenu avec lui aucune correspondance politique, et que notre ancienne amitié, bien antérieure à la Révolution, n'a influé en aucune manière sur ses opinions et sur sa conduite durant ces derniers temps. Sur le point de me soustiairc aux maux de la vie , j'ai cherché autour de moi quelques âmes compatissantes et honnêtes à qui je pusse confier mes derniers sentiments. Pouvois-je placer mon espoir et

fiO LETTRES INÉDITES.

ma confiance ailleurs que dans le sein dim ami sincère? O toi, qui que tu sois, qui pourrois être tenté d'abuser de cet écrit pour assouvir ta haine contre moi, respecte du moins les dernières paroles d'un homme de bien malheureux et mourant , et ne trouble pas le repos

de ma tombe !

» F. N. L. BuzoT. «

Suscription de la lettre :

J Monsieur Le Tellier (Jérôme),

à Evreiix, ci-devant Normandie.

Buzot vécut encore quelques mois, traînant d'asile en asile une existence que soutenait l'espoir seul de la vengeance.

Obligé de quitter précipitamment Saint- Emilion vers la fin de juin, il se rendit, avec Pétion et Barbaroux, à Castillon.

Les circonstances qui marquèrent les derniers jours de sa vie, et qui sans doute hâtèrent sa fin, sont mal connues. Nous rapellerons seulement ici (]ue, le 19 messidor an II (9 juillet 1794), les corps de Buzot et de Pétion furent trouvés dans un chanq) de blé. L'état de ])utréfaction de ces cadavres était si avancé, qu'il fallut les enterrer sur place; et la vigne qui a remplacé le champ de blé porte encore le nom de Champ des emif/rés.

Gomment ne s'est-il pas trouvé encore quelqu'un dont la piété patriotique ait donné la sépulture en terre chrétienne

aux restes de celui que madame Roland a honoré de son amour? « Généreux ami de la liberté qui croyait à la vertu, qui osa la prêcher comme la seule base d'une république , et qui eut la force de la pratiquer. »

Le lecteur voudra peut-être maintenant connaître notre opinion sur l'origine des documents que nous venons de publier pour la première fois : 1" Lettres de madame Roland à Ruzot et lettres de Buzot à Jérôme Le Tellier ; — 2° Portrait de Buzot, et jugement porté sur Buzot par madame Roland. — Gomment se fait- il que des documents d'une nature mystérieuse, et qui se complètent les uns par les autres, arrivent en même temps au grand jour de la publicité, lorsque leur existence n'avait pas même été soupçonnée, après plus d'un demi-siècle dcj^^echerches et d'études sur les grandes figures de la Révolution? D'où viennent ces lettres d'amour adressées à Buzot? Est-il possible qu'il s'en soit séparé, qu'il ait confié à quelqu'un ce secret que ni Pétion ni Barbaroux n'ont connu, que Louvet seul savait par Lodoiska?... Ces gages sacrés, un homme d'honneur les anéantit ou ne s'en détache que par la mort.

Et sans doute, la mort seule les a arrachés à Buzot. Ils ont été remis avec ses Mémoires, avec les Mémoires de Pétion et de Louvet, la tragédie de Salles, les observations de Barbaroux, trouvés dans les maisons Bouquey et Guadet; ils sont allés grossir cet amas de dépouilles des proscrits, qui des bureaux du commissaire du comité de salut public, Jullien (de Paris) , devait passer un jour, poussé par la

main d'acquéreurs obscurs, sur la table du commissairepriseur. Ce cadavre rendu méconnaissable par la putréfaction, on l'a dépouillé des vêlements dont il était couvert, et peut-être dans un portefeuille a-t-on trouvé ces papiers dont un cœur fidèle ne se sépare pas; cette lettre à Jérôme Le Tellier, qui avait été gardée, et qui a donné le nom de la victime du désespoir et de la faim.

Voilà notre hypothèse. — Nous croyons que ces papiers ont été remis primitivement à Jullien. Celte partie de notre supposition ne nous semble pas contestable pour quiconque voudra examiner les faits attentivement '.

2° Quant au portrait de Buzot, nul doute qu'il ne soit this dcar picture qu'elle a eue, pendant toute sa captivité,

* Il semble, an premier abord , qu(^ les lettres et le portrait que nons publions puissent être ceux dont parle Bnzot <lans le Post scriptum de ses Mémoires (page 136, édition Guadet) et dans la lettre à Le Tellier. Mais un peu de réflexion montre le néant de l'hvpotbèse. jNotre portrait est un portrait de lîiizot; or il est clair que le portrait que Le Tellier doit (jarder pour lui seul est un portrait de madame Roland. Le Tellier était éyalement cher à tous les deux; voilà pourquoi on lui confie une image qu'il conservera par affection pour celui qui la donne et pour celle qu'cdle représente. La lettre à Jérôme Le Tfîllier n'avait pas été envoyée, puisqu'elle figure avec les lettres de madame Roland, les autographes de Salles et de Barbaroux, les Mémoires de Pétion, de Louvet, de Ruzot, etc., vraiseuddablement saisis à Sainl-Emilion, et vendus en bloc à un libraire, en novendire dernier. — Le Tellier n'aura pas eu besoin de connaître les dernières volontés de Buzot pour remettre à Eudora le maïuiscrit précieux : le Voyage en Suisse, que Cbampagneux a pu publier après qu'Eudora Roland fut devenue la femme de son fils. — Une des letU'es, que nous avons reproduites, de madame Roland à Buzol , celle du 3 juillet, est cxirèmemcnf fatiguée. Les bords en sont déchirés par l'usure. Les autres sont en bon état.

ou sous les yeux ou sur son cœur. La Notice dont elle l'a accompagnée, et où elle parle du bien-aimé comme Cornéiie parlait des Gracques, le plaçant déjà au nombre des morts illustres, atteste qu'elle possédait encore ce portrait dans les derniers temps de sa vie, car c'est évidemment vers le mois d'octobre qu'elle a dû écrire. A cette époque, les communications avec les personnes du dehors étaient devenues, pour les prisonniers, très-difficiles. A qui madame Roland aurait -elle pu, d'ailleurs, remettre cette miniature sans confier son secret? A Bosc ou à Champagneux? Elle ne serait pas alors sortie de leurs mains; elle ne serait pas tombée dans celles du revendeur, ce grand liquidateur de toutes les ruines, où" elle a été trouvée. Mais on ne donne un tel trésor à personne; on le garde sur soi pour le sentir à toute heure et on meurt avec '.

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