OEUVRES DE JEUNE FILLE
A cette époque où le sentiment (jui domine presque avec la violence de l'amour est l'amitié pour Soj)hie, je trouve, dans un morceau des OEuvrcs de loisir, daté de 1773, la Plainte secrète, l'expression des principes qui, en matière d()mes(i(|uo, seront la règle de sa conduite. Après avoir établi (|uc l'union des cœurs ne peut être profliiilc fjue j)ar le rapport des sentiments, des idées et des goûts, elle ajoute : u Oiiand on aime assez quel(|u'un pour s'v unir étroitement, il faut se regarder comme destinée à faire le bonheur de deux personnes au lieu du sien seul , et travailler en conséquence, sans compter beaucoup sur le
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secours de son associé. » Vinjjt ans après, elle écrira dans ses Mémoires : « Le mariage est une association où la femme se charge pour l'ordinaire du bonheur de <leux individus. » En même temps que les principes se fixent, le style de l'écrivain se forme. Dans les Réflexions diverses de la même année, une description poétique, entremêlée de réflexions philosophiques à la manière de Jean -Jacques et de Bernardin de Saint-Pierre , sur le lever et le coucher du soleil , se termine ainsi :
«... Le silence majestueux et universel annonçoit les ténèbres; le pavsage s'effaçoit; il disparut enfin : une lueur incertaine et tremblante, renvoyée par le croissant argenté, suffit à peine pour guider mes pas. O Dieu! lorsque la nuit dos ans aura déployé ses voiles sur mon être affoibli, lorsque mes sens émoussés et mes idées languissantes me plongeront dans les ténèbres de l'âge, fais que ta loi, comme un rayon salutaire, éclaire encore mes pas et me conduise au terme on tout repose éternellement et heureusement. »
Dans cette année et les suivantes affluent les prétendants. Elle en fait une galerie assez plaisante. Une seule figure y a quelque importance, la Blancherie. Et encore les souvenirs de madame Roland ne rendent-ils pas fidèlement les impressions de Maiie Phlipon, qui furent très- vives, comme l'atteste la correspondance avec les demoiselles Gannet, dont nous donnerons plus loin une analyse. Vers le temps où la Blancherie lui faisait la cour, Manon s'interrogeait sur l'amour, dans une dissertation qui nous est restée.
« Il n'y a point beaucoup de femmes dans ce cas (de s'être formé le goût au point de ne se trouver sensible qu'au vrai mérite). Peut-être y a-t-il une sorte d'avantage à n'être pas si difficile sur l'article; on en trouve plus tôt son fait, car on peut dire qu'en toutes choses la délicatesse, en nous rendant capables d'une plus grande portion de bonheur, nous rend aussi ce bonheur plus rare. — C'est sans doute la vue do ces inconvénients qui a fait dire à quelques grands hommes, Buffon, Ilelvétius, et je crois Rousseau , que le moral de l'amour ne valoit rien , et qu'il n'y avoit que le pbysique de cette passion (|ui fut bon.
" L'habitude de se vaincre, le courage d'esprit qui nous fait nous soumettre à la nécessité et suivre nos devoirs parmi les
obstacles, voilà les meilleures armes contre l'amour. Si elles ne l'en I pèchent pas de nous atteindre, elles rempêchent de nous maîtriser. Que peut-on demander de plus? Pour moi, en souhaitant de ne le jamais sentir, je n'ose l'espérer, et je borne mes préU'ntions à ne pas lui céder. »
Madame Roland est une statue de l)ronze coulée d'un seul jet. Telle à vinjjt, telle à trente-neuf ans.
Je passe rapidement sur les incidents qu'elle a racontes dans les Mémoires avec tant de charme ou d'émotion. Elle perdit sa mère vers le mois de mai 1775. L'étude lui fut plus chère encore, et elle sentit plus f[ue jamais le besoin d'écrire. 8a conesj)ondance avec Sophie devint singulièrement active.
(1 J'avois commencé quelques recueils, je les augmentai sous le titre iV OEiivres de loisir et Fu'flexions diverses. Je n'avois d'autre projet que de fixer ainsi mes opinions et d'avoir des témoins de mes sentiments que je pourrois comparer un jour les uns aux autres, de manière que leurs gradations ou leurs changements me servissent à moi-même de {;radalion et de tableau... Jamais je n'eus la plus légère tentation de devenir auteur un jour... Ma grande affaire, c'étoit mon bonheur. »
Le chaprin de la mort de sa mère et des désordres auxquels son père se laissait aller, durent avoir de l'influence sur les pensées que, dans ses heures solitaires, elle confiait au papier. Je trouve, dans les Rêveries poétiques datées de 177(), une critique de l'état social inspirée de Montes- (luieu et écrite d'un ton irrité. Klle a pour conclusion : « Si le svstème demeure et que les vivres restent chers ainsi que les baux, et que le peuple continue à souffrir, il arrivera ou une violente crise qui peut renverser le trône et nous donner une autre forme de gouvernement, ou une léthargie semblable à la mort. » Prophétie bien audacieuse, qui s'est pourtant réalisée à la lettre; mais dix-sept ans plus tard. Le trône a été renversé, et l'établissement d'une autre forme de jfouvcrnement a amené à l'intérieur cette léthargie semblable à la mort.
Pour bien connaître les personnes auxquelles madame Roland nous intéresse ])ar la place (ju'elle leur a donnée
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dans ses Mémoires , il faut recourir à ses lettres aux demoiselles Gannet. Ses Mémoires nous ont laissé le tableau de ce petit monde, ses lettres nous transportent au milieu de lui et en marquent les mouvements jour par jour, presque heure par heure. C'est là qu'on retrouve la Blancherie, Sévelin^jes, Sainte-Lette , madame Trude, et toutes ces figures plus ou moins expressives qui ont reçu le relief de sa plume immortelle.
En 1775 avait apparu M. Roland de la Platière, « homme éclairé, de mœurs pures, à qui l'on ne peut reprocher que sa grande admiration pour les anciens aux dépens des modernes, qu'il déprise, et le faible de trop aimer à parler de lui » , disait Sophie dans une lettre d'introduction qu'il lui avait i^emise pour Marie Phhpon. C'était « un homme de quarante et quelques années, haut de stature, négligé dans son attitude De la maigreur, le teint accidentellement jaune, le front déjà peu gai'ni de cheveux et trèsdécouvert, n'altéroient point des traits réguliers, mais les rendoient plus respectables que séduisants " , dit madame Roland. (P. 158.)
Vers la fm de l'année 1776, elle reçut une autre visite de Roland, qu'elle avait déjà vu plusieurs fois, et qui se disposait à faire un voyage en Italie. « Sa convei'sation, instructive et franche, ne m'ennuyoit jamais, et il aimoit à se voir écouter avec intérêt, chose que je sais fort bien faire. » Il venait lui remettre ses manuscrits pour en disposer dans le cas où il lui arriverait malheur, moyen de ne point se faire oublier.
Le récit de la jeunesse de Marie Phlipon s'arrête l^rusquement en 1776. Madame Roland, dans quelques pages auxquelles elle a donné pour titre : Aperçu de ce qui me restoit à traiter pour servir de dernier supplément aux Mém,oires, ne fait qu'indiquer sommairement les circonstances qui ont précédé son mariage et passe absolument sous silence les événements et les préoccupations qui remplirent sa vie pendant les années 1777, 1778, 1779. Deux sources aident à combler cette lacune : ses OEuvres de loisir et sa correspondance. L'une nous montre le travail spéculatif de son intelligence, l'autre
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nous ouvre son unie. Nons recourrons d'ahord à la ])remière, nous bornant à reproduire çà et là quelques fraj^inents, dans une analyse aussi brève que possilde. Nous prendrons ensuite ses lettres, de tout ce qu'elle a laissé la partie d'elle-même la plus expressive, la plus complète, la plus propre peut-être à faire valoir les brillantes et solides qualités de son esprit et de son cœur. Un sentiment, l'amitié, viljre dans toutes ces pa(jes, jusqu'au moment où le mariajje ouvre à madame Roland un champ nouveau et chaque jour agrandi d'occupations et de pi'éoccupations.
— 1777. Pensées mélancoliques. «Je prends la plume, ditelle, sans trop savoir pourquoi. » Pourquoi? Parce qu'elle préférait à l'entretien des autres un entretien avec ellemême, à la condition de se servir, pour ce dernier, de l'intermédiaire de la plume, f^lle manifeste l'incertitude, le scepticisme général où elle flotte. « J'ai des amies auxquelles je pourrois écrire , mais elles me paroissent si dévotes , et je la suis si peu, que je crains de leur faire hausser les épaules, etc. — J'ai du dégoût pour l'histoire, chaque écrivain la présente et l'habille à sa mode Je suis rebutée
de la métaphvsique, etc. » Elle voudrait être à la campagne. Elle vante les douceurs de l'amitié et les jouissances qu'elle a dues à sa liaison avec Sophie Cannet.
— Sur la vieillesse. Elle commence ainsi : « Le souvenir des plaisirs dont on a joui et qu'on ne peut plus goûter, est tout à la fois délicieux et cruel , à moins que ce> plaisirs n'aient produit des effets subsistants, dont les charmes consolent. — En appliquant cette réflexion aux plaisirs d'une certaine espèce, on voit la raison des regrets et de l'ennui d'un vieux célibataire (|ui a profité de sa jeunesse. (Je souris en écrivant ceci, parce que je pense à certain vieillard qui m'a fourni cette observation, et (|iii se mordroit les lèvres s'il lisoit cette feuille.) » — Voici des principes énoncés avec fermeté : « Une àme droite, portée au scepticisme, se sent obligée à une vertu exacte et sévère. Sans la pratique de la plus grande justice, elle craindroit de n'avoir secoué le joug que par un désir coupable de se livrer à ses penchants, sans gêne. » Ailleurs elle se plaint des emportements de son ima-
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{rination : «Que mon imajjination est vagabonde, hélas!... Combien elle me maîtrise! C'est ce dont j'ai !e plus à me plaindre dans tout moi-même ! »
— Rêverie du bois de Vincennes. Elle se laisse conduire, par cette imajjination, du désespoir aux plus riantes perspectives ouvertes par l'amitié.
— Pctisées diverses. « J'ai lu quelque part, et je l'ai trouvé vrai, que l'expérience s'acquiert moins à force de vivre qu'à force de réfléchir sur ce qu'on voit et sur ce qu'on fait. — Il faut dans les affaires un secret inviolable; dans le commerce ordinaire de la vie, une réserve prudente, et dans les liaisons du cœur, une confiance sans bornes. — La dernière partie de mon précepte n'est pas sans inconvénient, je le sais ; mais, pour ma part, j'aime mieux courir les risques de son observation que de me priver des plaisirs qui doivent en résulter. »
1778. De la liberté, dissertation écrite au sortir d'une soirée de famille.
4 janvier 1778, à trois heures du matin. « Je suis rentrée depuis onze heures, et je griffonne du papier depuis minuit. Je vais me coucher pour l'amour de toi; car un peu de Jean- Jacques me feroit bien passer Li nuit; niais tu gronderois, et je ne veux point te fâcher, n (A madame Trude, sa cousine.)
— Du ""IS juillet au matin. 1778, Sur Socrate. Longue dissertation d'après les mémoires de Xénophon. Je remarque ce passage :
(i Montaigne dit à ce sujet, avec beaucoup de justesse : « Il n'v « a rien, selon moi, plus illustre en la vie de Socrate qiie ') d'avoir eu trente jours entiers à ruminer le décret de sa mort, ') de Tavoir digéré tout ce temps-là d'une très-certaine espé- )) rance, sans émoi, sans altération. » Appliqué à madame Roland, c'est cinq mois qu'il faudrait dire. « Platon nous a conservé les discours qu'il a tenus dans cet intervalle, et qui renferment toujours la même présence d'esprit, la môme force de sens. i>
1778. Voyage à Soucis, 'd juin. On v trouve quelques vues économiques, des réflexions sur la lourdeur des charges qui pèsent sur le cultivateur et le producteur, l'éloge de la vie
des champs. Un jour madame lloland aura cette vie des champs
« Je n'ai jamais rien imaj^finé de plus désirable qu'une vie parta^fée entre les soins domestiques et ceux de l'agriculture, coulée dans une métairie saine et abondante, avec une petite famille où rexoin|ile «les chefs, le travail commun, maintiennent la concorde, l'attachement, les mœurs et l'aisance.
)» Les arts isolent les hommes; ils placent l'intérêt et l'avantage de chacun dans le malheur et l'incapacité de ses concurrents; les travaux des champs les rapprochent; ils se font en commun, ils exigent des secours réciproques et multiplient également les besoins mutuels; de là plus de simplicité, de franchise, d'égalité, d'union, de confiance et de bonheur. Qu'il est doux de venir se reposer à l'ombre de ces berceaux, avec Plutarque ou Virgile, etc. »
Ce qui peint non moins fidèlement que ce qui précède le caractère de mademoiselle Phlipon , c'est le récit de son vovage à Etampes avec madame Trude, vêtue en paysanne et passant pour la domestique de sa cousine. Les voilà parties à quatre heures du matin , madame Trude à cheval , mademoiselle Phlipon à âne. Arrivées à Etampes, celle-là se rend chez un de ses débiteurs , celle-ci va visiter la ville , 7in poing sur le côté, l'autre bras en balancier, comme une paysanne lourdaude et ébahie. Elle dîne avec la cuisinière, et se hâte de partir pour rire de son aventure.
Cette pièce, comme presque toutes les autres, se termine par un hommajje à l'amitié, où son âme avait j)orté toutes ses ardeurs : « Elle est mon sauveur, ma déité, ma consola-^ tion , mon appui, mon ivresse et mon tout, puisqu'elle n'est qu'un avec la vertu. »