CORRESPONDANCE AVEC LES DEMOISELLES CANNET
La correspondance avec les demoiselles Cannet embrasse hi période ([ui s'étend du 25 janvier 1772, épofpu* où madame Roland touchait à sa dix-huitième année, jusqu'au 27 janvier 1780, (piinze jours environ avant son mariage.
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C'est en 1765 que la liaison de Marie Plilipon avec les demoiselles Gannet avait pris naissance au couvent des dames de la Gonjjrégation ; la petite fille de onze ans s'était attachée particulièrement à la plus jeune, Sophie, qui avait quatorze ans. L'âge d'Henriette, dix-huit ans, la mettait au rang des grandes personnes. Les demoiselles Gannet retournèrent à Amiens, qu'habitait leur famille, dans le courant de 1761). Mais Marie Phlipon avait commencé à écrire à Sophie dès le temps même où elle était sortie du couvent; dans ces confidences épistolaires , elle pint peu à peu le goût, l'habitude et la facilité extraordinaire qu'atteste le nombre considérable d'écrits qui sont sortis de sa plume. Sophie attachait un prix extrême à la conservation des lettres de sa jeune amie. M. Breuil, auquel on est redevable de la publication de la correspondance avec les demoiselles Gannet, nous apprend que Sophie avait précieusement mis de côté jusqu'aux plus insignifiants billets que Marie Phlipon lui faisait porter par sa bonne pendant ses séjours à Paris.
Le mariage de mademoiselle Phlipon avec Roland mit fin à la correspondance. Le retour de Roland à Amiens, où le fixait sa place d'inspecteur des manufactures, au commencement de 1781, rapprocha les trois amies. Pour une raison qui nous échappe, et qui tenait peut-être à des divergences d'opinions politiques, Roland exprima le désir que les relations de sa femme avec les demoiselles Gannet devinssent moins suivies. « G'étoit mal vu, dit à ce sujet madame Roland : le mariage est grave et solennel ; si vous ôtez à une femme sensible les douceurs de l'amitié avec les personnes de son sexe, vous diminuez un aliment nécessaire, et vous l'exposez. »
En 1782, environ un an après la naissance d'Eudora, madame Roland assista au mariage de Sophie avec le chevalier de Gomiécourt, capitaine aux grenadiers de France, qui habitait à six lieues d'Amiens. Le chevalier était beaucoup plus âgé que sa femme ; il inourut en 1 788 , laissant deux enfants, dont l'un, le chevalier de Gomiécourt, habitait en 1841 Agy près Bayeux, et sans doute a donné communication à M. Breuil de la correspondance de madame Roland,
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que lui avait transmise M. Cannet de Sélincourt, frère des demoiselles Cannet.
Henriette, qui avait aimé M. Roland, cl qui avait apprmtvd scidetiient la pfcfc'reiice qu'il avait donnée à Marie Phlipon, dit celle-ci, épousa en 1783 M. de Vou{jlan.s, vieux majjistrat ([ui la laissa veuve en 1791 . — A l'épo(|ue où madame lloland écrivait ses Mémoires , les deux demoiselles Cannet étaient donc veuves. Sophie, redevenue dévote, lanjjuissait d'une maladie de ])oitrine qui faisait craindre pour ses jours, nécessaires à deux jolis enfants, et qui l'enleva en 1795, à l'âge de quarante-quatre ans.
La différence des oj)inions politiques et religieuses avait, dans les dernières années, avons-nous dit, de 1789 à 1793, rendu plus rares les relations des trois amies. Sophie et Marie Phlipon ne se revirent pas. Mais pendant la captivité de la femme de l'ancien ministre de l'intérieur à Sainte-Pélagie, Henriette vint la trouver, poussée par une pensée d'affection et d'héroïsme. « J'étais veuve, disait -elle à M. Breuil, et sans enfants; madame Roland avait un mari déjà vieux, une petite fille charmante, et tous deux réclamaient ses soins d'épouse et de mère. Quoi de plus naturel (|ue d'exposer ma vie inutile pour sauver la sienne! Je voulais changer d'hahits avec elle et rester prisonnière, tandis qu'elle aurait essavé de sortir à la faveur de ce déguisement. Toutes mes prières, toutes mes larmes, n'ont rien pu ohtenir. Mais on te lueroit, me répétait-elle sans cesse : ton sang versé retomheroit sur moi. Plutôt soufh'ir mille morts que d'avoir à me reprocher la tienne ! » Henriette trouvait tout naturel d'offrir sa vie, et madame Roland tout simple de refuser le sacrifice. Elle a, d'un mot, consigné dans ses Mémoires l'offre suhlime de l'amitié : « Henriette, libre, toujours vive et affectueuse, est venue me voir dans ma captivité, où elle auroit voulu prendre ma place pour assurer mon salut. »
L'année même de la mort de Sophie, Henriette épousait M. Hélot, président au trihuiial de la Seine, mort en 1803. l'^llc contracta en 1814' un troisième mariage avec M. Rerville, secrétaire général de la préfecture de la Sonmie, et mourut à Amiens le 27 janvier 1838, àgéc de (piatrc-vingt neuf ans.
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A tous les points de vue, la correspondance de madame Roland avec les demoiselles Gannet offre un vif intérêt; elle forme le complément nécessaire des Mémoires. En même temps qu'elle expose les mœurs et le genre de vie d'une petite bourgeoise dans la seconde moitié du dix-huitiéme siècle, elle nous montre les sentiments, les idées, l'àme et l'intelligence de Marie Phlipon se développant , se modifiant soit en bien, soit en mal, sous l'influence des accidents de l'existence. De seize à vingt-cinq ans, on assiste à l'irruption de la vie. Pas une idée qui ne soit notée, pas une émotion qui ne soit exprimée sur le papier, au moment même de son épanouissement. Quelle abondance, quelle variété, quelle vigueur, quelle franchise de touche ! Au premier abord , il paraît impossible qu'une correspondance si volumineuse puisse attacher. Une jeune fille, et la fille d'un petit bourgeois moins artiste qu'artisan, de quoi peut-elle entretenir deux provinciales, ses camarades de pension? Du monde? Elle ne le voit pas. Du mouvement des lettres et des arts? Elle y est forcément étrangère par situation. Sa vie est la plus obscure, la plus concentrée qu'on puisse imaginer. Les incidents principaux sont la mort de'sa mère, le passage de trois ou quatre prétendants, les orages sourds d'un intérieur où sont en présence une fille mquiète, mais respectueuse, un père sans conduite. Ses parents sont des gens vulgaires et dénués d'instruction. Pour toute autre que pour Marie Phlipon, il n'y aurait rien à dire de cette vie monotone et de cet entourage insignifiant; et cependant ses lettres ont fourni la matière de deux volumes, et ces deux volumes se lisent avec un intérêt soutenu. Sous cette plume, il y a la chaleur d'un cœur jeune, énergique, débordant d'enthousiasme et d'amour; il y a une imagination brillante et saine, il v a une intelligence merveilleuse qui ne se fixe pas sur un sujet sans le pénétrer, sur un être sans le scruter, et qui ferait admirer un ciron par le talent qu'elle mettrait à le décrire.
Il ne peut entrer dans nos vues d'analyser ce répertoire d'idées et d'impressions de jeune fille, morceau unique, imprégné d'une grâce et d'une émotion virginales; mais nous voudrions en donner une idée par quelques extraits. De pré-