XXXIV MADAME I50LAND ET SON TEMPS
t'érence, nous nous arrêterons sur ceux qui peuvent servir de correctif ou de complément aux matières ahordées dans les Mcnioires. D'ailleurs, si d'un pareil livre on veut citer (juel<|ue chose, il tant se jjarder d'un examen trop attentif", car ou serait incvital dément entraîné par le charme de ce langa{je si net et si charmant à tout reproduire : il faut donc se résijjner à sacrifier les meilleures pages et prendre presque au hasard.
Le charme, étrange de cette correspondance, où le style ne languit jamais, où les moindres objets sont rendus avec une précision qui leur donne une sorte de splendeur, où tout est chaud, transparent, lumineux, il peut s'expliquer d'un mot : Marie Phlipon aime; elle aime comme on aime en pension , comme son ardente nature lui en faisait un besoin; elle aime Sophie Cannet.
Les poèmes de l'amour se comptent par centaines. Cette correspondance est vraiment le poème de l'amitié.
Le commencement se ressent d'une certaine gravité doctorale, et on croit entendre un écho des leçons du couvent : « Epoque à jamais mémorable, puisque dans le séjour que j'y fis, je trouvai ces deux trésors dont je ne saurois assez estimer la valeur, je veux dire le goût de la piété et une véritable amie. » Cette piété, si elle avait été aussi durable qu'elle avait été ardente, eut sans doute préservé l'organisation impressionnable de Marie Phlipon de bien des orages; mais nul n^échappe à sa destinée.
Je passe sur toutes ces lettres charmantes où mademoiselle Phlipon expose ses scrupules de dévotion, ses théories à son anùe. Sa tète est une petite ruche bourdonnante au ^premier ravon du soleil : chaque abeille part avec l'espérance d'un (jros ])utiu; chaque pensée déploie ses ailes et vole à l'avenir. Le mari, cet incomui, ce conquérant, cette idole de la pensée d'une fille de dix-huit ans, occupe déjà nue {jrande place dans le champ de sa rêverie. Tantôt son orgueil s'indijpic de la nécessité des exhibitions de jeimes filles qu'on appelle <les hais, où, en habits d ordonnance y elles sont passées en revue par leurs juges : « Kaut-il vendre honteusement sa liberté en paraissant donner ^\e:i fers? Que
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les femmes sont sottes ! elles auroient sur les hommes un A^éritable empire, si elles autorisoient celui des agréments par celui de la raison, en se conservant toujours le droit de disposer de leur cœur en faveur du mérite, approuvé par le devoir. » Belle théorie, qui suppose, elle le dit elle-même il me semble, des tetnpéranients bien tranciiiilles . Tantôt elle se montre tout agitée de la demande qu'a faite d'elle un médecin : son extérieur n'a rien qui en impose et qui Jlalte ; cependant elle ne répugne point à son alliance. Ses lettres se pressent en ce moment, courtes, heurtées comme des bulletins de bataille. Le fantasque docteur disparaît, mécontent du père , et la correspondance , ramenée au calme , reprend paisiblement son cours.
9 mai 1774. « De même qu'il faut à l'homme un travail décidé, extérieur, pour employer ses facultés agissantes, il faut aussi un objet déterminé d'application et d'efforts à cette puissance active qui constitue essentiellement un êtie. »
Elle applique cette réflexion à la nécessité pour elle de combattre sa fougueuse imagination : « Puis -je prétendre à une paix inaltérable? Non. »
Elle parle de la maladie du roi Louis XV :
« Quoique l'obscurité de ma naissance, de mon nom, de mon état, semble me dispenser de m'intéresser au gouvernant, je sens, malgré tout cela, que le bien généial me touche. Ma patrie m'est quelque chose... aucune chose ne m'est indifférente... Est-ce un avantage que cette extrême sensibilité? N'est-ce pas donner plus de prise à la douleur que d'être accessible par tant d'endroits? »
A tout iustant ce sont des témoignages de tendresse, comme celui-ci :
Du 25 novembre 1773. « ...Je gronde ma délicatesse, qui m'empêche de rien trouver d'aimable. Je me suis fait un modèle de ce que je pourrais aimer, mais la société ne m'offre rien qui y ressemble. »
« ... Ce que je puis au moins t'assurer, c'est que je t'aime avec une sincérité, une ardeur qui s'épurent et s'animent cbaque jour; mon âme se livre sans réserve à un sentiment plein de
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charmes. Du reste, contente de ma situation, je ne désire pas de la changer. »
« ... Puisses-tu recevoir cette lettre comme une nouvelle marque de tendresse, et recueillir le baiser plein de tcu que j'v dépose, avec l'émotion vive que j'éprouve en collant le papier contre mes lèvres ! Adieu. .')
Ailleurs, elle raj)pellera à Sophie leur liaison au couvent, leurs entretiens dans la grande allée de tilleuls :
Du lundi 20 février 1774. « ... Te souvient-il de cette allée sur la (fauche, moins fréquentée que les autres? C'étoit toujours vers elle que nous dirigions nos pas; là, tout entières an sentiment, nous nous promenions paisiblement, l'un de tes bras appuvé sur mes épaules et l'un des miens passé autour de toi... Pourquoi ne jouissons-nous pas de ce plaisir dans quelque autre jardin? en sentirions-nous moins le prix, et n'avons-nous rien à nous dire? Hélas!... adieu; écris-moi, c'est ma consolation. Adieu, chère Sophie. »
L'épisode de ses relations avec La Blancherie occupe une place considérable dans cette correspondance. Les passages que nous en extrayons suffiront à la rectification des assertions des Mémoires, et pour donner la véritable mesure des sentiments de mademoiselle Phlipon. La part de l'imagination dans l'impression produite a été considérable. Rien d'étonnant que le souvenir s'en soit affaibli, et ait réduit l'incident aux proportions qu'il aurait dû avoir et qu'il avait dépassées :
30 mai 1774. « ... Je découvre toujours de nouveaux rapports dans nos façons de penser; il semble que son âme soit l'expression de la mienne : c'est précisément ve qu'il me faut... — Je ne nu! doulois pas que je l'aimasse; mais depuis que j'ai entendu parler d'établissement, il me peine de voir un obstacle invincible à l'union avec un homme qui m'agrée beaucoup et qui m'aime. — Mon orgneil est blessé de ma faiblesse, et cependant je ne me condamne pas trop, car je ne puis me reprocher une surprise des sens : c'est un rapport de sentinuMit ([ui me séduit; . je me sens d'ailleurs assez libre pour en aimer ini antre qui m'offriroit autant de convenances morales. Dans des instants de crise, alors <pie ma [)liil<)sophie n'est pas un appui suffisant, la religion est mon refuge. Je trouxc de la douceur à déposer dans
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le sein de Dieu, que je regarde comme mon plus tendre père, des faiblesses inconnues à l'univers. Je pense avec consolation que mon sort est entre ses mains, qu'à travers tous ces événements il me conduit, sans que je m'en aperçoive, au but qu'il m'a déterminé. »
Quel était ce but? Madame Roland l'a-t-elle jamais bien connu? Au moins l'a-t-elle toujours cherché d'un esprit sincère et pénétré?
24 juillet 1774. « ... Ma passion, ou ma chimère actuelle (s'il faut l'appeler ainsi), a pour objet l'utilité générale... — A mes yeux, la première et la plus belle vertu réside dans l'amour du bien public, dans celui des malheiu'eux et dans l'ardeur à les secourir. Tu sens qu'avec ces idées je ne dois pas estimer toute situation dans laquelle, borné par le cercle étroit du moi personnel, ou ne vit que pour soi, sans avantage pour les autres, végétant sans fruits. »
La théorie du mari qu'on va lire est une plaidoirie en faveur de La Blancherie, auteur de livres d'éducation. A ce moment, tout converge vei's lui dans les pensées de la jeune fdle :
K ... Tu peux juger combien cette façon de penser me rend plus délicate que jamais sur le choix d'un époux. Je vois dans le mariage des peines infinies qui ne me semblent compensées que par le plaisir de donner à la société des hommes utiles. Ce plaisir l'emporte sans contredit sur les peines; mais, pour le goûter, il me faut quelqu'un qui pense de même, et de plus joigne à cette façon de voir la capacité d'élever dignement ses enfants. A l'égard d'un mari, je dois faire les mêmes recherches que feroit un homme sentant le prix d'un excellent gouverneur pour son fils, et se trouvant dans l'impossfbilité de l'être luimême : je sens la nécessité d'un second qui pense bien et qui supplée à ce <|ui me manque pour élever mes enfants comme je le veux... »
« ... Il est ici un objet que j'évite comme s'il m'étoit odieux; si l'on me demandoit quelle aversion m'en éloigne, je pourrois répondre par ce vers de Racine :
Si je le liaïssois , je ne le fiiirois pas ! -n
Son passage à Versailles n'a fait que" développer ses ten-
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dances aux doctrines républicaines , dont elle avoue le principe, la haine de l'inégalité extrême :
Du 4 oi-tobrc 1774. «... Mais levenons à Versailles. .le ne puis te dire combien ce f|uc j'y ai examinr m'a fait sentir le prix de ma situation et ])(''nir le ciel pour m'avoir fait naître dans un ranj;" obseiir. Tu crois peut-être que ce sentiment est fondé sur le pen de valeur (pie je donne aux biens de l'opinion, et sur la réalité que j'envisa{fe dans les peines attachées à la {jrandeur? Point du tout : il se fonde sur la connaissance que j'ai de mon caractère , qui serait b-ès-niiisible à moi et à CEtat, si fetois placée à quelque distance du trône* ; car je serais vraiment choquée de cette inégalité extrême que met le ranj; entre plusieurs millions d'hommes et un seul individu de la môme espèce. Dans mon état, j'aime mon prince, parce que je ne sens guère ma dépendance : si j'étais trop près de lui, je haïrais sa grandeur. Un roi bienfaisant me semble un être presque adorable, mais, si avant de paraître au monde on m'eut donné le choix du gouvernement, je me serais déterminée, par caractère, pour une république. »
Dans cette âme de feu, l'amitié n'e.st point un sentiment; elle est une passion brûlante comme l'amour. On en jugera par les extraits suivants :
Du 2G <lécembr(î 1774. « ...Il faut, dit-on, du réciproque dans rainitié, sans cela elle n'est qu'une chimère : oui, pour rétablir, je conviens de cette nécessité; mais si par une supposition paradoxale, tu pouvois cesser de m'aimer sans sujet de ma paît et sans perte de qualilés de la tienne, il me semble cpie tu ne saurois me devenir indifférente. Encore moins pourrois-je te haïr; il me resteroit toujours à dire : Hélas! nous étions faites pour être amies, nous le serions encore si elle n'étoit pas aveuglée; mon jnemier beau jour sera celui où elle reconnaîtra ses torts et me rendra son cœur : le mien lui est toujours acquis.
» Pour toi, ma chère Sophie, laisse à mon amitié le soin d'apprécier la tienne; elle est (lop intéressée à en sentir tout le prix poiM" u'(>n pas mettre la valeur au plus haut degré. Je la chcMcherai toujours <laus tous tes procé«lés pour moi, je la découvre nièuu' daus les raisouiuMuenls qiu! je combats; et si jamais la hoideur se manifestoil, je fermerais les yeux pour ne
' l^.ii'olt' ni'oiilii'liiiMc . (lir.ilt un lox ;ilisir.
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pas la voir : ce scroit alors une vérité que je travaillerais sans cesse à me dérober. Pourvu que tu m'aimes assez pour faire cas de ma tendresse et pour la recevoir avec joie, je suis contente. Ma sensibilité est faite pour des extrêmes qui ne sont pas propres à tout le monde; j'en goûte les plaisirs, je m'en réserve les peines, sans l'exiger aussi vive dans qui que ce soit. Je t'aime parce que tu me plais; en t'aimant, je n'ai pas d'autre but que de t'aimcr encore : j'aime mon amitié même, je la veux croire essentielle à mon bonheur; que dis-je! je la crois effectivement nécessaire à ma félicité; et quand mon esprit voudroit me persuader le contraire, je lui imposerois silence comme sur les articles de foi. Si c'est une erreur, je la chéris et la trouve trop douce pour vouloir en guérir. .l'ai pensé mille fois que l'illusion, souvent plus agréable que la vérité, mériteroit quelquefois de lui être préférée, si elle étoit aussi durable : si mes dispositions à ton égard étoient soumises à l'illusion, je veux (jue son empii-e sur moi, dans ce seul cas, dure autant que ma vie. Puisse chaque année en augmenter la force! qu'elle m'aveugle, qu'elle m'asservisse de plus en plus! Mon âme libre et fière aime pourtant les chaînes qui l'unissent à toi; ce sont les seules qu'elle reconnaisse et veiiille toiijours porter : je hais l'affreuse liberté qui me donneroit l'indifférence pour Sophie, n
Ne croirait-on pas lire une page de la Nouvelle Héloïse dans le fragment que voici?
Du vendredi au soir, 21 avril 1775. u ... .Te suis persuadée que tu ne te représentes pas au juste la réception que j'ai faite à ta lettre. J'étois à dîner ici eu' famille; il est inutile de dire que depuis huit jours je revois de toi , que je tressaillois à chaque coup de sonnette, imaginant que c' étoit le facteur, et (ju'ainsi qu'il arrive ordinairement, je ne songeois pas à lui au moment de son arrivée. La conversation étoit languissante, mais l'appétit n' étoit pas endormi; chacun alloit rondement, en disant son mot par intervalles. .le faisois comme les autres, lorsque la domestique, me présentant quelqiu; chose, j'allonge le bras négligemment comme pour prendre une assiette; mais, d'un coup d'œil , j'aperçois ta dépêche; je m'en saisis avec précipitation, en rn'écriant avec ce ton de surprise et d'attendrissement que tu peux connaître : Ah! Sophie, Sophie!... On me regarde en souriant; je demande permission de faire lecture, et mon empressement, ainsi que mon sans-façon, ne me permettant pas de prendre toutes les précautions, je ne m'éloijjnai pas de
la table; je rrovois être seule, je ne vovois que toi. Quand j'eus achevé cette charmante lettre, je la serrai dans ma poche, et je tâchai de faire bonne contenance, mais on m'avoit observée; tous mes traits parloient, et l'on s'obstinoit à m'adresser la parole pour me faire lever les yeux, qu'on voyoit se char(;er, et que je me sentois incapable d'ouvrir beaucoup sans laisser couler des larmes retenues avec peine. Mes soins furent inutiles; il fallut pleurer, et je le fis délicieusement... »
17 mai 1775. « ... Adieu, ma chère Sophie; va, cette nuit j'ai bien rêvé de toi, je t'ai bien embrassée, et, en m'éveillant, j'ai trouvé mes yeux humides de larmes... "
La Blancherie est ordinairement sur le second plan , quelquefois sur le premier. Il lui apporte les épreuves corrigées des Extrait!; du Journal de mes voyages, ou Histoire d'un jeune homme, pour servir d'école aux pères et aux mères, en lui recommandant de ne les montrer à persofine. Mademoiselle Phlipon est ravie. Elle lit avidement cette compilation un peu fastidieuse; elle lui trouve de l'analogie avec ses Loisirs, ces œuvres que nous avons analysées et que connaissaient mesdemoiselles Cannet; enfin elle conclut que ce jeune Iwnuue lui ressemble trop pour le juger. — Que madame Roland aurait maudit la rage d'écrire si , à l'époque où elle écrivit ses Mémoires, elle avait pu relire les lettres de mademoiselle Pldipon!
31 octobre 1775. « ... J'appris qu'// étoit encore en convalescence. La cause de sa maladie avoit été un chagrin profond dont il ne put me faire connaître l'objet, trop de témoins nous entourant; mais il me dit à mi-voix : Hélas! vous aviez une amie dans votre mère, et vous l'avez perdue; moi, je cherche une aniie dans la mienne, et je ne la trouve pas! Je lui demandai des nouvelles de son ouvrage; il est imprimé, mais il ne paraîtra que dans un mois. Je l'ai pourtant vu, car il m'avait apporté les feuilles charjfées de corrections. Il désirait que je ne les montrasse à personne et que je les rendisse prom|)tement , parce qu'il falloit les renvoyer à C)rléans. J'ai lu, ma chère Sophie... Tu connais mes Loisirs, n'est-ce pas"? eh bien, ce sont les mêmes principes; c'est mon âme tout entière : l'auteur n'est pas un Rousseau, sans doute, mais il n'ennuie pas. C'est de la belle iriorale, débitée agréablement, présentée en faits et soute-
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nue d'un nombre infini d'allusions historiques et de citations de tous les auteurs. Je n'ose pas juger ce jeune homme, parce qu'il me ressemble trop; mais je crois que je dirois de lui ce que j'ai dit à 31. Greuze de son tableau : Si je n'aimois pas la vertu, il m'en donneroit le (;oùt.
» Depuis toutes ces scènes, je suis dévote, parce que c'est mon cœur qui a{;it : toutes les fois qu'il a l'empire, la religion triomphe; reprend-il sa tran(|uillité, alors mon esprit prend son vol, se balance dans les airs, veut croire et doute encore. "
Avec quelle vivacité cliarmante elle retrace le combat entre sa raison et cette imajjination qu'elle prend pour son cœur, et ses voyages du gros bout au petit bout de la lorgnette !
11 janvier 1776. « ... En vérité, je me repens de tout le commencement de ma lettre; je suis un drôle de petit personnage; ma situation varie avec les heures de la journée. Quand je suis une fois dans la science et l'étude, adieu l'amour!... ma gaieté, ma force, mon activité reviennent; — mais si je m'abandonne un peu trop à moi-même, si ime certaine visite... le cœur fait tic-tac, et l'imagination se tourmente. — Lorsque je suis montée dans ma philosophie, je trouve quelquefois D. L. B. un peu petit... retournez la lunette, me voilà folle! — Cela me jette dans de grandes réflexions sur la nature de l'homme, sur sa dépendance, et Dieu sait!... Comme llelvétius me paroît avoir souvent raison ! n
Nous voici au plus bas de la faiblesse. Le cœur de Manon se brise au moment de la l'uptui^e nécessaire. Elle aime à penser que La Blancberie va se désespérer, et elle se désespère d'avance; mais elle veut qu'on garde ses lettres. La Blanclierie les verra peut-être un jour, et jugera ce qu'elle a souffert.
13 janvier 177G. « Hélas! quand il l'eçut cet ordre donné sur l'escalier, il commençoit à se mieux porter. Je ne l'avois pas vu depuis cette époque : il est changé à faire peur. — Mon père, qui étoit absent au conmiencement de la visite, revint au bout d'une demi-heure; D. L. B. lui souhaite la bonne année, l'embrasse, et se retire le cœur navré. Il n'y avoit que mes veux qui comprissent cette douleur; encore falloit-il que je parusse gaie! — Il ne se doute pas de ce qu'il me fait éprouver; mou appa-
xi.ii MADAME HOLA M) F:T SON TEMPS.
rente; sôrénité doit redoublci' son tourment; cela me contrarie horriljleiiient et me transporte hors de nioi-mênie. — Un seul mot de ma bouche ponrroit le ia|)pel(.'r à la vie, ù la santé : je le crois, je le sens, et je ne pailerois pas?... Il se tait, lui, et ne fait par là cpie ni'intércssci- davanta{fe : il est tonjonrs fidèle à ses principes et di{]ne de mon estime.
n Je te remets donc la lettre (jue je lui écris : je n'os.e pas te dire que mon vœu le plus cher est que tu la lui envoies d'Amiens, sous une antre enveloppe... Oni, je le désire, et j'hésite à te le commander, parce que dans l'état où je suis on ne juçc pas bien soi-même de ce qui est le plus convenable; juye donc et a^fis. L'amour m'a vaincue : je ne sais plus me commander, mais au moins je ne me charfjerai pas de me conduire; je remets entre les mains d'une amie une autorité que je ne dois plus garder.
» Décacheté la lettre, fais-en lectnre, sonye à mes tourments, aux siens... et vois si tu dois l'envoyer.
» îMais, dans tous les cas, ne brûle rien. Dussent mes lettres être vues un jour de tout le monde, je ne veux point dérober à la lumière les seuls monuments de ma faiblesse, de mes sentiments. — ILt puis, que sais-je? D. L. B. les verra peut-être plus tard!... Cette douce chimère me ravit!... Adieu, très-chère, ce qui reste de ton amie est plus à toi «ju'à elle-même... »
Mademoiselle Phlipon raconte une tentative qu'elle fit pour voir Jean-Jacques :
20 lévrier 177(). « ... J'entre dans l'allée d'un cordonnier, rue IMâtrière; je monte au second et je frappe à la porte. On n'entre pas dans les ttMuples av(>c plus <le vénération que je n'eu avois à cette humble porte; j'étois pénétrée, sans avoir cette timidité qui m'accompa{jne en présence de ces petits êtres du monde que je u'estinu3 jjuère dans le fond; je flottois entri' l'espérance et la crainte. Voilà bien de l'étalajje perdu, v^eroit-il possible, pensai-je, que je pusse dire de lui ce (ju'il a dit des sa\ants? u Je les prenois pour des an{;es; je ne passois pas siuis respect devant le senil di- leurs poites; je les ai vus : c'est la seule chose dont ils m'aient désabusée, d Tout en l'aisonnant ainsi, |e vois la porte? s'ouvrir et paraître inu^ femme de cir)(|uante ans au moins, coiffée d'un bonnet rond, avec un iléshabillé propre et simple (M un {;ratid tablier. Elle avoit l'air sévère, et méuu! un peu dur : -i Madame, n'est-ce pas ici que demeiuv M. Kousseau? — Oui, iM.ideiiioisrlle. — l*(>Mrn)is-|e lui p.irler? — (^Miestse <|ue
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vous lui voulez? — Je vleus saAoir la léponsc d'une lettre que je lui éci'ivis ces jours derniei's. — Mademoiselle, on ne lui parle pas; mais vous pouvez dire aux personnes qui vous ont fait écrire (car sûrement ce n'est pas vous qui avez écrit une lettre comme cela...) — Pardonnez-moi, interrompis-je. — L'écriture seule annonce une main d'homme. — Voulez-vous me voir écrire? lui dis-je en riant. Elle me fit non de la tête, en ajoutant : Tout ce que je puis vous dire, c'est que mon mari a renoncé absolument à toutes ces choses; il a tout quitté; il ne demanderoit pas mieux que de rendre service, mais il est d'âjje à se reposer. — Je le sais, mais au moins j'aurois été llattée d'entendre cette réponse de sa bouche; je profitois avec empressement de l'occasion pour offrir mon hommage à l'homme du monde que j'estime le plus : recevez-le, madame. » Elle m'a remerciée, en tenant toujours la main à la serrure; et j'ai descendu l'escalier avec la très-légère satisfaction de voir qu'il avoit trouvé ma lettre assez bien tournée pour ne pas la croire l'ouvraye d'une femme, et avec la petite peine d'avoir perdu mes pas. Il me fâche un peu de ne l'avoir pas vu, mais je n'en suis pas étonnée. Il aura pris tout ce que j'écrivois pour un prétexte adroitement bâti, à l'effet de me procurer sa vue et de lui faire une visite inutile. »
La Blancherie a reçu congé, dans des termes sans doute qui devaient le tenir à la distance la moins éloignée, Pai-tout où va mademoiselle Plilipon, son regard le cherche avec inquiétude, et si elle ne le trouvait pas, elle crierait à la trahison. Singulière situation! Et à quoi a-t-il tenu que mademoiselle Phlipon devhit madame La Blancherie, une femme de lettres pure au lieu de la femme d'un ministre girondin? Tout simplement à ce que La Blancherie était un niais, à ce que Marie Phlipon ne perdit l'éblouissement de son rêve que le jour où elle reçut une de ces blessures d'amour-propre que les femmes ne pardonnent pas.
Mercredi soir, 27 mars 1776. «... Ea Blancherie avoit reçu un billet' : mon père ne se fait pas faute d'en envoyer aux gens, pour peu qu'il les connaisse; il ne s'étoit pas étonné que j'eusse porté ce nom sur la liste. D'ailleurs, j'-avois souscrit à mon penchant en faisant un ajq^el à D. E. B. pour qu'il vint gémir avec
' De messe dite eti luémoire de sa mère.
xi.iv :\[ADA\IE ROLAND ET SON TEMPS.
moi et paî(a[f('r jusqu'à ma peine. — Il s'est en effet rendu à riM\itatioii, et je me suis aperçue de son arrivée dans l'église. Après avoir assisté très-lon{jtenips à l'offiee, il est venu saluer selon l'iisaçe, mais sans oser nw re;;ar(ler, et avec une rapidité qui ne m'a point permis de découvrir sur son visage l'état de sa santé; c'était jiourtanf ce que mes veux avides eussent voulu apercevoir sans paraître le rhercliiîr. — Kh bien, je me suis applaudie de sa timidité; elle m'a paru être un ménagement pour moi. Il n'ignore pins que je l'aime, me disais-je alors; il a reçu mon aveu; cependant il évite tout ce qui pourroit, dans son air, annoncer le triomphe; il jdaint ma sensibilité, il la respecte : c'est son devoir, sans doute; mais en le remplissant, il me prouve que je ne m'étais pas trompée en le jugeant digne de moi.
» Tu imagines tout ce que pouvoit m'inspirer sa présence en pareille cérémonie. J'ai rougi d'abord de ces larmes adultères t\m couloient à la fois sur hïr mère et sur mon amant. ((Hel , quel mot!) Mais devaient-elles me donner de la confusion? Non. Rassurée bientôt par la droiture de mes sentiments, je t'ai prise à témoin, ombre chère et sacrée, de la pureté dont ils sont empreints. O toi, m'écriois-je du fond de mon âme, dont les tendres soins firent germer dans mon cœur l'amour de cette sagesse dont tu m'offrois l'image, toi <jui fus ravie si promptement à ma reconnaissance et à ma tendresse, de quelque manière que tu puisses exister encore, si le Ciel équitable te laisse quehpie connaissance de ce qui touchoit le plus ici-bas ton âme pure et sensible... vois ta fdle renouveler le serment de te prendre toujours ])our modèle. Depuis que je t'ai perdue, je n'ai conçu aucune affection dont tes yeux puissent s'offenser; un doux penchant m'entraîne vers un objet dont les seules vertus ont captivé mon cœur : j'ose l'avouer à ton intelligence dégagée maintenant de tout voile obscur, et je t'adjure de m'approuver !...
» Je ne dois jamais i-ougir d'un amour qui m'élève à mes propres yeux, et qui me force à atteindre clia(ju(> jour à une perfection plus haute. Si la raison, le devoir, la néci'ssité, \eulent que dans la suite je m'attache à un autre que La Blancherie, cet autre devra bien lui ressembler pour que je sou.scrive à l(Mir loi.
» Mais, au milieu de tontes ces pensées, je m'occupe beaucou|) de celles (jui peuvent assaillir D. L. l\. à l'occasion de ce service (inticipc; il peut croin;, ainsi que tous ceux tpii ne sont pas instruits, que mon père ou moi, plus vraisemblablement,
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nous allons nous marier. Dans ces deux suppositions, s'il m'aime, il doil être tourmenté. Je m'inquiète Je son inquiétude; je voudrois l'en tirer. Il est vrai (ju'en supposant que je me marie, il compte sur une lettre de ina part; tant qu'il ne la recevra point, il est naturel qu'il se rassure : mais dans l'ordre des choses possibles, il y a de quoi s'inquiéter avec apparence de raison... J'ai eu envie de lui écrire; je voudrois aussi lui dire que s'il va à Amiens il vienne prendre une lettre... ÎMais lui écrire encore! Peut-être m'abusé-je...
» Qui sait s'il m'aime assez pour appréhender mon union avec un autre?... Je le crois... mais... la prudence et la raison apportent toujours leur mais et retiennent ma main. Oh! tu devrois bien me tirer de ce labyrinthe... Qu'est-ce que je veux?... Sophie, ma Sophie! pardonne : il est bien doux, il est bien cruel d'aimer! Je sens que mon coeur frémit d'avoir éloigné D. L. B.; je l'ai chassé en lui disant qu'il m'évite une présence qui m'était trop chère pour ne pas m'être nuisible; l'exactitude avec laquelle il m'obéit est une preuve d'affection qui ui'attache et qui me tue. Ciel! pourrai-je me repentir d'avoir bien fait? Non, je n'aurai point cette faiblesse! D. L. ]{. restera éloifjné ; je m'efforcerai de m'élever au deyré de perfection où je le place : sa main seroit ma récompense; mais si le destin me la refuse, au moins je l'aui'ai méritée.
» Je t'impatiente, ma bonne amie. Hélas! il y avoit bien longtemps cpie je ne t'avois parlé de tout cela. Tu me grondes de me livrer trop à l'étude : songe donc que sans elle l'amour exalteroit mon imagination jusqu'à la folie peut-être. C'est une diversion nécessaire. Je prends la philosophie; je m'occupe de grands objets qui puissent envahir une faculté puissante et qui l'empêchent de se concentrer dangereusement sur un point. Je ne cherche pas à devenir savante : j'étudie parce que j'ai besoin d'étudier comme de manger. »
Il est piquant de voir apparaître M. Roland juste en ce moment où le sentiment que La Blancherie inspire à mademoiselle Phlipon menace di exalter son imo g {nation jusqu'à la folie.
2 mai 1776. « ...J'ai interrompu ma lettre, ma bonne amie, en l'honneur de M. Roland, qui est venu nous voir et qui a passé ici près de deux heures. J'gi appris cette fois à l'apprécier : la solidité de son jugement, l'agrément de sa conversation, la variété de ses connaissances, tout cela m'a cliarmée. »
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L'astre n'est plus à son zénith; il commence à baisser, comme on le verra par la lettre suivante, et à peine ce mouvement va-t-il être sensible , qu'il s'éclipsera tout à coup, connue dans ces contrées où il n'y a j)oint d'intervalle entre le jour et la nuit. Du moment que l'àme ardente de mademoiselle Phlipon n'aimera plus, elle méprisera, mépris justilié par l'outrajje, car n'est-ce point l'avoir outrajjée que de l'avoir trompée?
Du 5 juillet 1770. (1 ... Ce que tu as appris de D. 1.. B. ne doit rien ôter à l'intérêt de son livre; certainement il exprimait ses pensées avec bonne foi quand il l'écrivit, et j'ai peine à croire qu'il ait cbangé. D<! faibles indices ne suffisent pas pour me persuader luie variation si importante : je vois des raisons de douter qu'elle existe, et je les appuie de mou mieux. J'aimerols mieux le savoir dans les bras d'une autre avec toute sa raison et sa délicatesse, que le voir à mes };enoux tendre et passionné après avoir perdu ses principes. Je me plaindrois des choses, et non de sa personne; je respecterois les motifs qui l'anroient fait agir; enfin, si je plcnrois mon malheur, je ne pleuierois pas sa vertu éclipsée et mon illusion détruite. Il faut l'avouer, pourtant, la scène du Luxembouqf' m'a suggéré mille réflexions qui éteignent l'enthousiasme; la haute estime que je veux lui conserver est fondée sur mes ancieinies raisons et sur un pciit-ctre actuel. Quand ou a aimé connue j'ai fait, il est affreux de ne pouvoir plus regarder son amant comme le premier homme de son espèce; l'adoucissement à mes peines réside dans la piueté de mon âme et dans rinté;;rité de ma conduite. T.orscpic je parais aux veux de La Blancherie, je sens que ma j)résence est pour lui l'exhortation la plus vive à la veitu, ou le plus sensible reproche s'il y a manqué. Mais, dans ce dernier cas, je souffre de .sa connision peut-être plus que lui-même. »
8 octobre 1770. a L'estime la mieux établie, la délicatesse et le sentiment me conduiront à l'aïUel, on bien je n'irai jamais. Je suis à l'âge où l'on connaît l'euq/ire des sens, et je t'assure que leiu's inqiulsions brutales ne renqiorlei'oul jamais sur les nobles conseils du c(rur et d(^ la raison. Si l'amour me prenoit |)ar les veux, je mourrois de liouU* avaiil de lui céder, n
* Cj-Uc scène osl racenléc dans les M(-molres, \i. 161.
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Mademoiselle Phlipon était douée d'une véritable organisation d'artiste. Dans un passajje de ses lettres, elle dit : « Mon violon , ma guitare et ma plume sont les trois quarts de ma vie. Il me semble que sans eux je serais dans un désœuvrement et un ennui mortels. » Elle ne goûtait pas les autres arts moins vivement que la musique; elle aimait à la passion le dessin. Quelle émotion, quelles jouissances pour elle, en présence des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture !
Du 11 décembre 1776. «... Ah! si je poiivois voyager, quelles fêtes donneroient sans cesse à mon cœur et à mon esprit les chefs-d'œuvre de musique, les peintures des maîtres, les prodiges de l'architecture! Toujours accompagnée de gens instruits, je m'aiderois de leurs lumières pour distinguer de nouvelles beautés; combien j'en découvrirois, puisque avec une faible somme de connaissances je sens si bien celles qui sont à ma portée ! Eh ! si le tableau de Greuze me fait pleurer, que feroient donc les ouvrages des Raphaël et des Michel-Ange?... Mais, renfermée dans un petit cercle où tout ce qui m'environne me contraint et m'atterre, moi, pauvre fdle qui souhaite de voir les monuments de l'Italie, et de prêter une oreille sensible à ses opéras enchanteurs, je ne parviens seulement pas à entendre ceux du chevalier Gluck dans la ville que j'babite. L'amie Henriette avoit bien raison de me voir possédée de la folie du déguisement : il y a des moments où elle me tient bien fort. Je suis enchaînée de manière à ne pouvoir visiter (je ne dis pas mesdemoiselles Sophie et Henriette Cannet, elles me sont si indifférentes!...) mais leur catbédrale. Entre nous, la difficulté n'existe que dans l'esprit de mon père, et malheureusement elle est insurmontable : on ne déracine pas les opinions comme on détruit d'auti'cs obstacles. "
Le caractère un peu aventureux de mademoiselle Phlipon se laisse deviner au milieu de ces confidences. Peut-on blâmer le père de Manon de ne point lui être venu en aide? Il voyait poindre, dans cette mipatience de désirs, les germes d'une existence agitée.
Du 24 décembre 1776, à une beure du matin. «... C'est une plaisante chose que de se trouver devant un honuue à qui l'on a donné le droit de dire en face qu il \ous estime au point de
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re{jretter de ne pouvoir former avec vous le pacte le plus sacré. Je ii'avois jamais parlé de pareille chose avec qui que ce fût. J'ai {foùté l'avantage de cotte noble confiance, de cette supériorité que donne une pureté reconnue de sentiment; de plus, j'étois tranquille, parce que, revenue du l'enthousiasme, capable de l'examen de la raison, celui que je voyois n'étoit plus à mes yeux le premier homme de l'univers. Le masque, ou plutôt mon voile, est tondié; je touche du doifft les défauts; l'admiration se tait, l'illusion est détruite : l'amour enfin n'existe plus. Peu s'en faut que je ne regrette cette douce erreur : jamais mon âme ne fut plus grande, plus exaltée, plus belle que lorsqu'elle se trouvoit sous son empire. Dieux! quelle énergie, quel ressort! Persuadée que l'objet de mon affection étoit au-dessus de tout ce qui existoit, jalouse de le mériter par mon élévation, je me sentois capable de ce que l'héroïsme peut faire entreprendre de surprenant et d(; sublime; chaque vertu me paraissait une grâce nouvelle qui pouvoit m'embellJr; je jouissois de l'idée que j'excitois en lui la même émulation, les mêmes transports. Mes élans étoient d'autant plus fréquents et plus rapides que le silence les contrai{;noit toujours.
» Je vois bien aujourd'hui qu'il se trouvoit fort éloigné de mon point; je lui ravissais son estime, mais j'avais seule la passion. Si l'autre jour j'eusse encore été sous son joug, cette découverte m'eût désespérée; mais elle n'a fait que m'instruire, en confirmant les réflexions dont je m'étois nourrie cet été. Je sais que mon image, gravée dans son souvenir, y servira souvent d'objet pour une comparaison à laquelle je ne saurois perdre; il n'est plus le maître de l'effacer; entraîné, séduit, engagé, n'importe, tant qu'il conservera le goût des choses honnêtes, il sera lorcé de m'y associer dans son esprit : voilà mon triomphe et ma gloire.
)) Je souffre pour lui de ce qu'il ne me laisse pas des impressions aussi avantageuses. Je lui crois, il est vrai, l'âme belle, sensible; (,'t compatissante; mais elle n'a point tout le lu-rf ilont je la croyois pourvue; je ne sais (juelles ombres se font voir sur sa sincérité; il n'a pas toute la modestie qui convient à l'homme supérieur et qui le caractérise infailliblement; il tient du jeune homme par un quelque chose avantageux, et peut-être par tant soit peu de légèreté.
» Avec des principes louables, une raison prématurée, du sentiment et de la <lélicatesse, je le crois souvent dupe de son imagination et d'un certain faux dans l'esprit. Je lui ai prédit
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qu'il subiroit encore bien des révolutions avant que son sort fut fixé de manière ou d'autre.
n Tu ne saurois croire combien il m'a paru singulier; ses traits, quoique les mêmes, n'ont plus la même expression ou ne peignent plus les mêmes choses. Ah! (jue l'illusion est puissante! Je l'estime au-dessus du commun des hommes, et surtout de ceux de son âge ; mais ce n'est plus une idole de perfection , ce n'est plus le premier de l'espèce, enfin ce n'est plus mon amant : c'est tout dire.
" A demain. »
Il ne sera désormais que Lien rarement question de La Blancherie. — Il ouvrit un bureau général de correspondance pour les lettres et pour les arts , en prenant le titre fastueux d'agent général de la littérature. La Révolution le décida à se réfugier en Angleterre, où le hasard le fit loger dans la maison ignorée qu'avait habitée Newton. L'intention qu'il annonça hautement de la restaurer lui valut d'illustres patronages et le droit d'ajouter à son nom celui du célèbre astronome. Il mourut à Londres en 1811. — En 1776, année de la publication des Extraits du Journal de mes voyaqes, il avait trente-([uatre ans. — Oui aujourd'hui songerait à parler de lui sans la place qu'il a eue dans la vie et dans les préoccupations de mademoiselle Phlipon?
Du 25 décembre 1776, à une heure du matin. «... Tu trouves peut-être singulier (pie je t'écrive toujours à la première heure des vingt-quatre : lui petit détail de ma vie journalière t'instruira de la disposition de mes Instants. Je ne ine lève jamais dans cette saison qu'à près de neuf heures; la matinée s'emploie aux affaires de maison et de ménage; l'après-mldl je travaille à l'aiguille, en rêvant à force et en labrlcant tout ce qui me plaît, vers, raisonnements, projets, etc. Le soir, ordinairement, je lis jusqu'au souper, dont l'heure est Incertaine, parce qu'elle dépend du retour du maître, qui, toujours sorti durant la journée, sans égard à ses affaires, me laissé trop souvent répondre aux survenants, désireux de traiter avec lui. 11 lentre la plupart du tenq« à neuf heures et demie, quelquefois à dix et au delà. Le soupci- est bientôt fait, car lorsque les mets ne sont pas noudjreux, lorsqu'on ne dit mot et qu'on man{;e vite, les repas ne peuvent être de longue durée. Alors je prends les
cartes pour amuser mon père, et nous jouons au piquet. Dans les intervalles, je tâclu; de former une eonversation : des réponses laconiques la brisent sur-le-cliauip. Je suis toujours à remuer récheveau pour attraper un bout de fil; je sue, mais c'est en vain. Le temps s'écoule, onze heures sont sonnées : mon père se jette au lit et moi j'entre dans ma chambre, où j'écris jusqu'à deux et trois heures. »
Du 27 décembre I77(). u ... Je me souviens toujours <lo l'effet singulier que produisit sur moi un bouquet de violettes à Noël : j'étois, lors({U(! je I(; reçus, dans cette situation d'âme qu'apporte souvent une saison favorable au sérieux de l'esprit; mon imagination sommeilloit, je pensois fi-oidement et je ne sentois guère; tout à coup la couleur de ces violettes, leur parfum délicat, vinrent frapper mes organes : ce fut un réveil à la Aie. Un doux frémissejiient parcourut fous mes membres, l'activité déploya ses puissances, de riantes images naquirent en foule, une teinte de rose se répandit sur l'horizon du jour : mon courage fut animé, et je devins en effet capable de plus de choses.
» ...On no désire jamais plus vivement une Providence, on n'est jamais si porté à croire à un Dieu rénuinérateur que dans les moments où le spectacle de la vertu opprimée fait réclamer une jiistic<; placée au-dessus de celle des hommes. Quelle ressource pour le pauvre dans les épreuves de la misère, si l'idée d'un l]tre puissant et bon, l'espoir d'inie autre vie ne soutiennent son courage et n'adoucissent ses maux? Mais coujbien cette croyance élève une âme souffrante! J'ai vu une mère livrée aux horreurs de l'indigence, déchirée de ne pouvoir y soustraire ses enfants, verser des larmes moins amères en les offrant an Dieu (|ui la frappe; croii'e entendre sa voix dans les motifs de consolation que je cherchais à lui donner, le bénir de ma présence, iuqilorer sa bonté sur moi, ranimer sa confiance en lui, et trouver dans ce sentiment xui charme à ses douleurs. La pensée de ce témoin secret dont l'œil s'arrête sur celui qui pâtit, et dont la main tient un(; récompense en réserve, allernùt la vertu de cette femme et la dérobe aux atteintes flétrissantes d'un secouis (|ui la feroit rougir, comuuî aux traits mortels du désespoir. Ah! si c'est une erreur, elle est consolante et sublime! dans le flegme du raisonneuu'Ut, je puis douter de tout el même ne croire à rien; mais, rebutée des spéculations, j'irai chercher la vérité dans l'âme du pauvre, en recueillant ses soupirs et en
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essjiyant ses pleurs. 0 toi que je prêche, saus te connaître, au malheureux que tu consoles, ne me refuse pas ta lumière en m' échauffant de ton amour!... »
La vie de mademoiselle Phlipon, réduite à l'isolement depuis la mort de sa mère, est encore troublée par de pénibles préoccupations. Son père se ruine, et elle a lieu de craindre qu'il ne dépense dans le désordre jusqu'au petit patrimoine de sa fdle. Pour connaître la vérité, elle se rend sous un déguisement à une adresse qu'elle s'est procurée par une lettre interceptée. La voilà causant et faisant causer une créature dans laquelle elle n'a pas de peine à reconnaître la maîtresse de son père. Dès lors, elle n'a plus de doute, et elle sait où doivent s'arrêter ses ménagements. L'audace, la décision du caractère de mademoiselle Pblipon , l'empire qu'elle exerce sur elle-même pour arriver à son but, se montrent bien dans un acte sur lequel les jugements peuvent varier, mais qui, en définitive, l'éclaira sur tout ce qu'elle avait à craindre.
Deux jours après cette équipée hardie, elle peint ses agitations dans une lettre à la date du 16 janvier : « Si la satisfaction de croire me manque, je ne suis pas non plus incrédule parfaite : la conviction m'échappe de part et d'autre. Dans cette balance, je m'attache à la vertu avec transport... Mon indifférence pour tout ce qui n'est qu'opinion est montée, je l'avoue, au dernier période. »
La rupture avec La Blancherie est consommée. Revenue à elle, Manon reconnaît la longueur du chemin que son imagination a fait toute seule : « Je ne crois pas qu'il m'ait jamais aussi fortement aimée que je l'aimois moi-même. » (P. 73.) II y a dans ce mot encore de l'illusion.
Du reste, la voilà déjà prudente comme une vieille femme. Elle ne se met point en frais de toilette : « Moi qui reste toute l'année en camisole, et qui, malgré les escaliers, les chiens couchants , etc. , me coiffe toujours avec les deux grandes boucles du temps passé. » (P. 100.) A quoi bon la toilette? elle a revu et modifié son programme; le mari idéal est un j)hilosophe...
Du 5 avril 1777. a ... A ces diverses manières de voir concer-
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liant les piédicateiirs, je pourrais comparer les changeiuents qui sont survenus dans mes idées relativement aux qualités désirables dans un mari. Depuis quatorze ans jusqu'à seize, je voulols un homme poli; depuis seize jusqu'à dlx-luilt, je voulols un homme d'esprit, et depuis dix-huit je veux un vrai philosophe. De manière que si j'aujjmentois encore mes exi{];ences, à trente ans il me faudra sans doute un sa{;;e humanisé. Qui sait, au reste, si l'exafjération de la délicatesse ne me conduira pas au dé{;oùt absolu de rospccc humaine? Tu pourrois être un jour fort étonnée de m'entendre avouer ma belle passion pour quelque substance aérienne, ou quelques ondins, et de me voir chercher avec les cabalistes la poudre projectile qui facilite aux hommes sa{jes le commerce avec ces êtres d'une nature supérieure. iMa foi, la folie seroit plaisante : nous ririons bien toutes deux si jamais elle me prend. En attendant, je demeure toujours petite créature mortelle, aimant encore mes semblables et chérissant Sophie plus que moi-même. »
!25 mai 1777. <. ... On m'envole chercher de chez mes voisines pour faire de la musique, et puis un lolo : je m'en défends, on me pousse; c'est un combat. Dieux! combien de [jens envient mon sort. Elle est jeune, dit-on; elle a de la santé, de la gaieté, de la liberté, une vie douce s'il en fut jamais, une fortune honnête et certaine, un père qui l'adore, que sals-je?... J^'opinion, toujours fausse, exagérée, troujpeuse, me prête et me prodigne des biens dont chacun me fait compliment et dont je n'ai que les apparences. On me fête pour ce que l'on me suppose, et l'estime que l'on m'accorde n'est donnée qu'en j)artie aux qualités par lesquelles je sens la mériter à plus juste titre. Forcée d'abandonner toute étude autre que celle de cacher mes maux, je sacrifie, contre mon gré, le temps le plus précieux de mes* biens, à faire une toilette que je hais pour voir des gens que je n'aime guère : les propos légers et badins sortent de cette même bouche qui pousse des sanglots la nuit, sur un oreiller; le rire habite sur mes lèvres, et mes larmes, serrées sur mon cœur, y font à la longue, malgré sa fermeté, l'effet que produit l'ean sur une pierre : en tombant goutte à goutte, (Ole la mine Insensii)lement. I.<; courage ne détruit pas la sensibilité, et les efforts qui nous roidissent contre le malheur ajoutent souvent à son impression. Jamais je ne me sentis si fort afHi{;ée. »
Le cliagriii ([ue hii fait éprouver la conduite de son père empoisonne sa vie. Tout la désespère , tout dénote autour
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d'elle l'iufjratitude et la l)asse.sse. Elle écrit sous l'impression d'un danjjer qu'elle vient de courir : « O mes amies! quel désespoir si j'avois trouvé le déshonneur dans une maison où la pitié et la bienfaisance m'avoient conduite! Mignonne (sa Lonne) ne sait rien de ce dernier péril. Il y a des singularités dans cet événement comme dans presque toutes les circonstances de ma vie. » Cette singularité, n'est-ce pas un peu le caractère aventureux de mademoiselle Phlipon , et plus tard de madame Roland, qui l'y a mise?
Uuoi qu'ait dit Marie Phlipon de son aversion pour le rùle de la femme de lettres, elle n'écrivait pas ses œuvres de loisir sans penser à ses amies. Elle recommandait à Sophie de garder avec soin sa correspondance , et elle traitait, au mois de juin 1777, le sujet mis au concours par l'Académie de Besançon : « Comment l'éducation des femmes pourroit rendre les hommes meilleurs. » Il me semble que son travail devait renfermer des o]>servations fines et judicieuses. Il n'obtint pas l'honneur d'une simple mention.
Du 21 juin 1777. « ... Il étoit neuf heures du matin; j'étois levée depuis peu, parce que j'avois veillé fort avant dans la nuit; le temps étoit un peu sombre, sans être triste : on jouissoit de ce demi-jour flatteur si propice au sentiment, et qui suffit à la félicité; sortie des bras du sommeil, j'avois encore quelque cliose de sa molle langueur; reposée, fraîche et contente, j'étois prête à m'abaudonner à une mcianeojie attendrissante ou à une gaieté douce, suivant la nature des objets qui Waffécteroient tout d'abord. C'est en ce moment que j'ai reçu votre missive agréable et leste : aussitôt ma petite folie a secoué ses grelots, et le sourire s'est placé sur mes lèvres. Malheur à ceux que le hasard amèneroit près de mol, si la fantaisie des conquêtes me prenoit aujourd'hui! Qu'eu dites-vous, mes bien-aimées; ne suis-je pas d'humeur conquérante, ou toute propre à l'être? C'est un caprice dont je n'ai pas encore goûté : je doute fort qu'il soit jamais le mien. »
Dans une dissertation sur la constance , adressée aux demoiselles Cannet, nous avons la preuve que mademoiselle Phlipon met fort bien à profit sa propre expérience et celle des autres que lui apporte la lecture. Elle compare les homme» aux femmes dans la nature de l'amour (ju'ils éj)rouvent.
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a Plus vifs, plus impétueux, plus hardis (pie nous, ils sont moins tendres, moins attachés, moins fidèles; ils ont toute l'ardeur, Tactivité, la souplesse que donne la violence du désir; mais ils n'ont pas cette sensibilité concentrée, brûlante et délicate qui anime, é|)ure, vivifie toutes les actions; tjui produit et perpétue cette chaino imperceptible et forte d'é{jfards, de soins et de ménag(!ments. Toutes leurs attentions paroissent intéressées; on diroit qu'ils n'ont qu'un but et que l'amour est chez eux un effet du tempérament, tandis que chez les femmes le besoin d'aimer est un besoin du cœur. »
u Quant à présent, |e lis peu, je n'écris (juère, je ne médite pas profondément, je fais comme l'abeille; je sors, j'écoute, je me promène, j'examine, je questionne, je pleure et je ris tour à tour. ))
Elle termine j)ar ces Uj^nes : « Adieu, mes tendres amies. J'ai i-êvé de M. Roland; il m'ennuie de ne rien savoir à son sujet. » N'oublions pas que ce dernier lui avait laissé ses manuscrits, œuvres de l'expérience et du travail de toute sa vie. La recluse les lisait et les relisait. Le 1*"^ juillet 1777, elle discute avec Sophie le jugement que celle-ci a porté sur M. Roland : « ...Tu lui accordes la pénétration, et tu lui refuses la finesse. . . Quelle observation particulière te fait parler ainsi? Tu lui crois des systèmes : sur quel objet? etc. » On voit que sa pensée continue à se préoccuper du voyajfeui'.
Son intérieur devient de plus en plus maussade : « Nous causons rarement (avec son père), jamais sur le ton de la communication... Personne n'étoit moins fait pour un pareil rôle. La conHaiice est l'àme de mon àme et le charme de ma vie, etc. — Cependant j'ai repris ma santé, mon embonpoint, je dirois presque ma {^jaieté. »
Plus que jamais elle admire Uoiisscmu.
Du 4 octobre 1777. « ... Je suis fâchée (pie tu n'aimes pas Rousseau, car je l'aime au delà de toute; i-xpression, et je n'entends pas bien les reproches que tu lui fais. Personne ne fut plus consétpient et plus ferme dans sa conduite. La prévention, la sottise, la haine et la iiuv-haucelé l'ont ])ersécuté avec un acharnemeni et une violence dont on voit peu (rexem|)les : il s'est défendu en homme sensible à l'estime publique et qui cherche à la mériter, mais à la fois en homme supérieur aux
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vaines attaques tle l'envie; et il a fini par se soustraire à sa propre célébrité en choisissant une vie obscure et paisible, digne d'un sage et bien étonnante pour un homme qui pouvoit attendre les plus grandes distinctions, si elles étoient le prix des lumières et de la vertu. Quelle est donc cette cause juste, soutenue par ses adversaires? Il faut que tu t'expliques : je porte Rousseau dans mon cœur, et je ne souffre pas qu'on l'attaque d'une manière vague... »
On vient de lui dojuier les œuvres de Rousseau :
Du 1" janvier 1778, à onze heures du soir. « ... Avoir tout Jean-Jacques en sa possession, pouvoir le consulter sans cesse, se consoler, s'éclairer et s'élever avec lui, à toutes les heures de la vie, c'est un délice, une félicité qu'on ne peut bien goûter qu'en l'adorant comme je fais. Dans le moment de l'enthousiasme, mes mains, prenant tous les volumes les uns après les autres, gardèrent, je ne sais comment, un tome de l'Iléloïse : avec ce précieux dépôt, je m'enfuis au coin de la cheminée et je m'v tapis en silen(e, dans le plus grand recueillement. J'en étais à cette lettre où Saint-Preux enti'etient Julie des effets de la iiuisique qu'il avait entendue chez mylord Edouard, lorsque par un à-propos que tu trouveras ressembler à une fable, le son flatteur de plusieurs instruments vint frapper mon oreille; étonnée, hors de moi, j'arrive près de la fenêtre; j'écoute une sérénade charmante, composée de clarinettes, de cors de chasse et de bassons, et je distingue, à la lueur des réverbères, les joueurs groupés au bas.de la maison voisine. Captivée par une harmonie qui me trouvait si bien disposée, je tombai sur une chaise, dans un saisissement de plaisir; je pleui'ois en écoutant (car il faut jeter des larmes sitôt que les sensations acquièrent une certaine vivacité). Je demeurai longtemps attentive après que la inusique eut cessé. Au délire enchanteur succédèrent des réflexions douces et tranquilles; je voulus reprendre ma lecture : mon père arriva, et nous soupàmes. -i
Madame Roland dit en un endroit de ses Mémoires , en parlant de Rousseau : « Je crains Jjien qu'il n'ait fortifié mon foible. » Ce faible ne rempéchait pas d'être, le plus souvent, pleine de sens et de raison. On ne prendra pas ce qui suit comme une boutade de sagesse, quand on songera à sa manière de vivre.
Du 15 mai 1778. a ...J'ai retiré un fruit bien singulier de
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mes faibl(î.s connaissances; c'est d'avoir conçu beaucoup de mé pris pour celles qui m'étaient jadis en vénération. 11 fut un temps où je ne me trouvais contente qu'avec un livre ou une plume à la main : je suis présentement aussi satisfaite de l'emploi de mon temps lorsque j'ai cousu une chemise à mon père ou additionné un compte de dépense, qu'après avoir fait une lecture profonde. Je ne me soucie nullement d'être savante, je veux être bonne et heureuse : voilà ma ^jrande affaire. L'n sens droit, un cœur honnête, que faut-il de plus?... »
Je voudrais que ces frafjnients pussent donner une idée de tout ce qu'il V a de raison, (renjouement, d'ima{jination, de sentiment , de folâtre et {jracieux abandon dans la correspondance de cette jeune bile. L'expression de sa pliysiononiie varie à l'infini. Tout à l'beure nous étions en face d'une hoiniête quaker : re{fardez maintenant. Elle vient de faire ce voyage à Soucis avec sa cousine Trude, où elle s'était si bien dé{juisée en cuisinière. So[)bie l'a qualifiée de friponne. « Cette injure, lui dit- elle, ressemble aux petits soufflets que l'on efface bien vite par un baiser; je voudrois en recevoir cent par jour de cette espèce , d'une main de mon choix s'entend. >>
Ailleurs :
« ...J'avois besoin de te lire, et j'ai laissé partir ton frère avec autant de joie que j'en avois eu à son airivée. Il a prétendu, en s'en allant, que tu l'avois chargé de m'embrasser : il s'en est acquitté subito, et j'ai eu l'esprit de douter de la commission quand elle a été faite. Je viens de rire do mon sanjj;froid et de ma réflexion, et je te permets d'en faire autant, à condition que tu u»e ven{;eras d'un mensonjje, si c'en est un (comme je le suppose), en te saisissant, à la première vue, de ce que je n'ai laissé prendre (ju'à ton intention... » l>u 21 novend)re 1778.
Encore un retour vers La lUaiicberie ! Fut-ce le dernier? Elle venait de lire son onvrajfe publié :
Il ... Celui cpii pciisoii cl é(ii\oit ainsi à dix-sept ans est doué d'une âme non conniiune. Je me suis rendu ce téujoi{jna{;e avec complaisance, d'après l'impression (jue cette lecture m'a faite; il est doux de se justifier, dans tous les teuqis, les sentiments que l'on a pu conc(;\oir. Je reconnais que renlhousiasme m'avail
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transportée et m'avoil fait illusion; je jii{^;eois être un Socrate celui qui n'était encore qu'un jeune homme et qui, par cette raison, pouvoit être inconséquent; mais il méritoit réellement de l'estime; en donnant de l'amour, j'ai fait grâce, ou plutôt je me suis abusée sans m'a\ ilir. Je ne fus jamais plus ardente pour le bien, plus prompte à le pratiquer, ni plus enivrée du charme de l'avoir fait, (|u'au temps de cette heureuse passion. Il est impossible, actuellement, que j'éprouve jamais rien de semblable, et déjà je ressemble à ces [jens sur le retour, qui refjrettent les erreurs de leur première jeunesse. Ah! Sophie, cette sensibilité qui te paraît si vive et si neuve me semble à moi déjà bien émoussée. Qu'il est triste de se dire : Je connais assez les hommes pour ne plus pouvoir les estimer beaucoup désormais! Sophie, ne me manque pas : l'amitié, par ton moyen, doit me foire oublier toutes mes pertes ; si je te perds, je veux mourir... "
Une lettre du 6 octobre 1778 rappoxte la rencontre qu'elle fit chez M. Gibert de la famille Pache, rencontre fatale, comme on sait, puisque Paclie dut son élévation à Roland, et eut une part considérable à la chute de la Gironde. Elle parle aussi de Sevehnfje, qui, â{jé de cinquante-quatre ans, lui demanda sa main. Mademoiselle Phlipon eut des scrupules à cause d'enfants d'un autre lit aux(|uels cette union aurait pu faire tort. Afin de les apaiser, Sevelinfje proposa de vivre en mariage comme en célibat, et mademoiselle Phlipon n'était pas éloignée d'ac([uiescer à cette bi/arre proposition, lorsqu'il cessa tout à coup ses démarches. — Tous les personnages qu'elle rencontre, elle les dépeint à ses amies : c'est une petite galerie amusante et instructive. Un mot suffit souvent pour que le portrait soit parfait. Du Genevois réj)ublicain, par exemple, elle dira : «Je trouve qu'il est des hommes dont l'esprit ressemble à une lanterne sourde, qui n'éclaire que celui qu'elle guide. »
Cependant M. Roland avait reparu : « AI. Roland est à Paris. Je l'ai revu avec plaisir, mais tu penses bien que les embarras qui m'environnent ne me permettent qu'à peine de jouir à la dérobée d'une visite intéressante. » (1" février 1779.) C'est dans une de ces visites à la dérobée que Roland se déclara. Il connaissait mademoiselle Phlipon depuis cinq ans environ. Celle-ci ne dit rien de cet événement à ses
ivm .MADAME ROLA.ND ET SON TEMPS.
homies amies. A l'approche de ses viii{jt-oiii(j ans, elle s" est rehrc'-e chez son oiiclo, le chanoine de Vincennes, poiu' aviser au parti qu'elle devait prendre à 1 é{;ard de son père. 11 est dur d'avoir à lui demander des comptes : « Je veux donner à mon père mon temps, mes soins et mon arjjent; mais il faut que j'aie mon hien pour le lui conserver. » Elle écrivait ceci de Vincennes le 18; elle devait repartir .le lendemain au soir pour rentrer dans la maison paternelle. Elle prévovait de {grands tracas. Il est probable qu'ils ne se rapportaient pas seulement à la reddition des comptes, mais à la crainte <fue son père ne se montrât contraire aux espérances de M. Roland; car voici une lettre inédite de Marie Phli[)on datée du 21 et adressée à M. Roland de la Platière, hôtel de Rome, rue de la Licorne, prés de l'église de la Madeleine '. On v voit clairement que, dès cette époque, Roland avait fait connaître ses sentiments et ses projets, et que Manon s'armait de courage contre des obstacles qu'elle prévovait :
De mon lit, ce 21 lévrier. « Il n'est pas sept heures; je m'éveille, et la premièie émotion que j'éprouve est celle d'un sentiment qui me lamènc vers son objet. Le jour (|ue j'aperçois ne sera pas embelli par Tespérance prochaine de l'evoir cet objet, mais le charme de l'entretenir ne sera pas entièrement peidu pour moi, el mes premières expressions lui .seront adressées.
» Je me suis couchée tard, j'ai peu donni : cependant je me trouve fraîche et tranquilR'. Sans être {;aie, je goule avec complaisance cette espèce de sécurité douce et consolante que l'on trouve enfin en soi-même tpiand on peut v rentrer avec confiance. Je prévois et j'attends les événements sans les défier ni les craindre. Ce seroit une chose monstrueuse et contradictoire que d'êtRî votre amie et de pouvoir manquer de coiua{;e. Mon, mon ami, celle que vous avez jugée di(;ne de partager vos aftec- (ions ne sait pas plier sons les disgrâces en les supportant; de bonne heure elle apprit à mériter l'estime de ceux qui vous resseud)lent. Elle mépriseroit, en vous aimant, toutes celles que le malheur pourroit rassendjier sur sa tête. Me vous occupez point des peines dont vous effacez l'inqiression; jouissez de l'assurance de les suspendre et de les faire évanouir.
' .Nous en ilevons i.i njiiiiiiiiiiicatiuii à l'olilijjcanrc de M. Cliaravav.
MADAME IlOLAM) ET SOX TEMPS. lix
)) Ayez soin de votre santé, de votre bonheur; il ne vous scroit pas pardonnable de troubler la félicité de ceux qui vous chérissent, et vous savez bien qu'elle n'est qu'une avec la vôtre.
)) Je vais aujourd'hui dans la société, par raison, devoir et convenance; si je lu'ennuie trop au milieu de ces êtres amphibies, froids et passifs (jui me dé{;oûtent et que je ne peux définir, je vous en accuserai, je me ven(;ei'ai sur vous, par mes reproches, de tout le désa{;rément que j'aurai souffert. En attendant, salut, paix, amitié. »
Madame Roland a raconté dans ses Mémoires (vovez p.. IG9 et suiv.) les événements qui suivirent, la demande de Roland, la réponse impertinente de Phlipon, le parti qu'elle prend d'écrire à Roland d'abandonner son projet de mariage, et sa rentrée au couvent de la Congrégation de la rue Neuve Sainte-Geneviève, où elle loue un petit logement de vingt écus par an. Elle se trouvait réduite alors à un revenu de cinq cent trente livres environ. Elle travaille, elle s'exerce aux privations, à la solitude, à la résignation; elle cherche à se venger du sort en méritant ce bonheur qu'il lui refusait. M. Roland ne paraissait plus. Au commencement de novembre, elle terminait ainsi une lettre à l'amie d'Amiens :
« ...J'ai connu toutes les doulevus, je ne crains que les remords; je puis délier les autres maux. La vie n'est qu'un enchaînement de bizarreries, je la finirai sans effroi ou je la .supporterai sans impatience. Les hommes toujours à plaindre sont presque tous des fous qui s'abusent ou des fripons qui se trompent, bien plus dignes de pitié que de haine; les passions ne sont que les mensonges riants ou terribles du bel âge; la science n'est que vanité, bluettcs amusantes pour ceux qui ne l'apprécient pas au-dessus de sa valeur : la vertu seule est quelque chose, car elle soutient dans les chagrins et dédommage de toutes les privations; lorsque l'amitié l'accompagne, il faut remercier le sort. »
Lorsque l'amour, ou quelque chose d'approchant, vient en aide à la vertu, c'est encore mieux, et l'amitié elle-même reste à peine quelque chose. M. Roland, qui avait demandé la main de Manon avant qu'elle se séparât de son père, et qui, devant la mauvaise disposition de ce dernier, s'était retiré un peu précipitamment, au bout de six mois eut
l'idée de revoir la recluse. Il fut charmé de la retrouver plus fraîche, plus jolie que jamais. Sans doute (jue son visa^je exprimait aussi très-vivement sa reconnaissance pour qui la retirerait de cette claustration. Il renouvela sa demande. Cette fois, mademoiselle Phlipon, devenue majeure, n'hésita pas à l'aijréer. Je ne sais pourquoi elle se trouva embarrassée pour apprendre la {jrande nouvelle à ses bonnes amies d'Amiens, qui avaient bien un peu conspiré ce qui arrivait. Etait-ce parce qu'elle avait né{jli{jé de les tenir au courant de ses relations très-suivies dans les derniers temps avec M. Roland? Et comment avait-elle sacrifié ce beau texte de développements épistolaires, elle qui naguère consacrait tant de })ages à La Hlancherie? N'était-ce pas parce que le sentiment qu'avait fait naître ce dernier était un sentiment spontané, instinctif, où il v avait plus d'imagination que de fond, tandis (jue le calcul s'était mêlé au premier et en avait fait une trop sérieuse affaire pour qu'on l'exposât à aucune chance fiicheuse?... Ouoi qu'il en soit, on est tout surpris de la froideur de la dernière lettre et de la résignation si prompte avec latpielle mademoiselle Phlipon témoigne devoir se consoler de perdre d'un côté (l'amitié) ce qu'elle gagne de l'antre.
« Dois-jo me flatter, clit-clle, que le voile qui restera toujours sur le comment d'un événement si inattendu, ne diminuera rien à la confiance ou mcMiie à Testiine que tu avois pour moi?... Dois-je enfin retrouver partout cette loi, sage en jfénéral , mais quelqn(>fois triste de la compensation, et perdre de ton côté ce que je {;agne de l'autre? C'est à toi de romj)léter mon bonheur...
11 ... l*énétrée intimement, sans être enivrée, étourdie, j'envisajfe ma destination d'un (cil paisible et attendri. Des devoirs toiiclianls et multipliés vont renq)lir mon cieur et n>es instants; je ne serai plus cet être isolé, gémissant de son inutilité, <'lierchant à déployer son activité d'une manière qui prévint les maux de la sensibilité aigrie. La sévère résignation, le fier courage qui servent (rappiii, dans le malheur, aux àiiies fortes qu'il éprouve, seront reinplacés par la |oiiissance pure et modeste des vrais biens <lu ciriu-. Feiiuue chérie d'im honuTie que je respeclt; et cpu' l'ainie, |e trouvjMai ma félicité dans le chariue inexprimable de contribuera la sienne; enlin j'épouse M. Iloland.
MADAME ROLAND ET SON TEMPS. i.xt
Le contrat est passé, les publications se font dimanche, et avant le carême je suis à lui; je vais former cet engagement si saint à mes yeux et si doux, lorsqu'une estime profonde, suivie d'un sentiment tendre, fait de ses obligations autant de plaisirs. » 27 janvier 1780.
Elle ne dit qu'un mot des stipulations du contrat. « Quant aux conditions présentes, elles sont telles qu'un homme généreux et délicat peut les faire pour un ol)jet qui l'intéresse. C'est tout ce que j'ai à t'en dire. » En comparant les renseignements qu'elle donne sur son avoir, après la reddition des comptes de son père, avec ses dispositions testamentaires en faveur de sa fille, au moment où elle est sur le point de se suicider, on voit que Roland l'avait avantagée dans le contrat de six mille livres, en lui en reconnaissant douze mille au lieu de six mille qu'elle avait apportées.
La correspondance publiée finit là (fin de janvier 1780). Les amies se trouvèrent rapprochées, et si elles continuèrent à s'écrire de loin en loin, leurs lettres sont sans intérêt. — C'est donc maintenant à la correspondance avec Bosc et avec Bancal des Issarts qu'il faut recourir pour suivre Marie Phlipon dans sa nouvelle existence.