‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 8 sur 46 · MADAME ROLAND, SON MARI, SES AMIS · texte numérisé non relu

MADAME ROLAND, SON MARI, SES AMIS

C'est le 4 février 1780 que Roland épousa Marie Phlipon. Il avait alors quarante-six ans, elle bien près de vingt-six. Roland avait mis cinq années à se déclarer. Si on s'en rapportait à ce qu'elle a écrit treize ans plus tard, cette hésitation réduisit ses sentiments à une mesure qui ne tenait rien de l'illusion. Elle dit encore en parlant de son mariage :

Il Je me dévouai avec une plénitude plus enthousiaste que calculée... J'ai senti souvent qu'il manquoit entre nous de parité... Si nous vivions dans la solitude, j'avois des heures quelquefois pénibles à passer; si nous allions dans le monde, j'y étois aimée de gens dont je m'apercevois que quelques-uns pourroient trop me toncher; je me plongeai dans le travail avec mon mari... Je n'ai acquis qu'après assez longtemps la confiance de le contredire. »

i,xii MADA.MK ROLAND ET SO.N TEMPS.

Cette appréciation ne découle-t-elle j)as de la situation niorah' oii se trouvait, en J 7Î).'} , Fautein' (\e<, Mcinoires ? Ouoi qu'il en soit, madame Roland se montra fidèle à son principe, que le mariage est une association où la Jentnw se charge du bonheur de deux individus ; elle resta si hien charfjée de ce J)onlieur, (]ue lorsfju'il a|)prit qu'il allait vivre seul, sou mari trouva le fardeau tiop lourd et mit lin à ses jours.

Roland passa la ])renîière année de son mariafje à Paris. Il V avait été appelé en qualité d'inspecteur des manufactures, pour aider à la préparation de nouveaux rè{;;lements. Il alla ensuite habiter Amiens : c'est là qne sa femme devint mère et nourrice.

Ghampagneux reproduit dans son édition un manuscrit de madame Roland avant pour titre : Avis à ma fille en âge et dans le cas de devenir mère. Les circonstances qui l'ont dicté à madame Roland peignent trop bien l'énergie dont elle était douée pour que nous puissions les passer sous silence. Voici comment elles sont rapportées par Ghampagneux : — Une maladie {jrave et longue avait tari son lait. Elle remarque que sa fille a dépéri : elle espère, en la remettant au sein , que celle-ci avait (juitté depuis cinq semaines , rétablir ses forces ; mais il faut rappeler le lait , et elle est à peine convalescente.

« On rit do son dessein, c'est la première fois qu'on fait un semblable essai : la médecine en prockuiie les dangers : vaine épouvante; cette tendre mère brave tout; les douleurs les plus aiguës ne peuvent la détourner; le succès vient enfin couronner ses efforts; le lait arrive en abondance, et elle active rédncatiou de sa fille. — il fallait qne la citoveune Roland fut grande eu tout; et les épreuves qu'elle a subies dans cette circonstance particulière sont peut-être celles qui exigeoient le plus grand courage. »

Le séjour d'Amiens aurait renqili tous les vcinix de ^larie Pblipon en la rapprochant de Sophie; il parait n'avoir que médiocrement satisfait mathune Roland, puisqu'elle partit sans beaucoup de regrets. Vax nu'uu^ tenq)s (pu^ sou esprit se j)ortait de plus en plus vers les affaires publi([ues, ses amitiés

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se virilisaient en quelque sorte. Elles s'adressaient à des hommes avec lesquels il y avait lien d'idées et d'affections comnmnes : Bosc, Bancal des Issarts, Lanthenas.

C'est encore dans la correspondance qu'il faut chercher le déveloj)pement de ses opinions, de ses goûts, de ses sentiments pendant la période qui s'étend de 1780 à 1791, depuis son maria^je jusqu'^ l'entrée de Roland dans les affaires publiijues. Les indications que nous fournissent les Mémoires sur cette époque de sa vie sont extrêmement sommaires. Rappelons-les d'abord ici ; nous donnerons ensuite des extraits des lettres à Bosc, pour la période de 1782 a 1790, des lettres à Bancal en 1791 et 1792. Les lettres à Lanthenas sont perdues : mais nous nous occuperons plus tard de Lanthenas.

Roland fut appelé en 1784 dans la généralité de Lyon. Il passait deux mois de l'hiver à Lyon et le reste de l'année dans la maison paternelle, au clos de la Platière, paroisse de Thézée, à deux lieues de Yillefranche.

En 1784, on était bien loin de prévoir une révolution prochaine. C'est à la suite d'un vova(;e de madame Roland à Paris pour obtenir des lettres de reconnaissance ou d'anoblissement de son mari que celui-ci avait été appelé à Lvon. Madame Roland n'avait pas trouvé dans les intendants du commei'ce, jaloux de Roland, mécontents de la roideur de son caractère, opposés d'ailleurs à ses idées en matière de liberté de commerce et de travail, l'appui qu'elle en attendait. Sachant que la place de Lyon était vacante, elle l'avait demandée et obtenue.

En qualité d'inspecteur général des manufactures , Roland eut souvent à voyager soit en France, soit à l'étranger. En 1784, il emmena sa femme en Angleterre; trois ans après, en Suisse. Elle a écrit la relation de ses vovages, qui a été publiée par Champagneux.

Les rapports de Champagneux avec M. et madame Roland datent de 1785. Ils se resserrèrent lorsqu'il eut fondé le Courrier de Lyon, destiné à propager les principes auxquels la révolution de 1789 dut naissance.

A cette époque madame Roland avait perdu son père.

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enlevé par le rude hiver de 1787 à 1788, son oncle le chanoine, mort en 1780, et son heau-frère le cure de Lonjjpont; ce dernier était dévoué à la cause des lihertés puhliques qu'ils servaient avec ardeur, hravant les préiu{jés et les inimitiés, cherchant à rallier tous ceux qui avaient le même désir du bien, la même ardeur de réforme. Champajjueux parle de plusieurs articles qu'ils fournirent ai^ Courrier de Lyon, tous du plus (frand intérêt. L'un, entre autres, dû à la plume de madame Roland , où elle rendait compte de la tète de la fédération lyonnaise (30 mai 1790), fot répandu à soixante mille exemplaires. « Pas un fédéré ') , dit Ghampagneux, « qui ne voulût l'emporter avec lui. »

Roland avait été chargé déjà, par la Société d'agriculture, de la rédaction de ses cahiers pour les états généraux; à la première formation de la commune , il fut appelé dans le corps électoral. Rientùt aj)rés la fédération, la municipalité de Lyon le députa extraordinairement auprès de l'Assemblée constituante pour demander <ju'une somme de trente-trois millions de francs, due par la commune, fût prise au compte de la nation. Sa fenuiie l'accompagna à Paris, où ils arrivèrent le 20 février 1791. Elle a raconté avec quel empressement elle se rendit aux séances de l'Assemblée constituante (pp. 228 et suiv., p. 345). Ils avaient été en correspondance suivie avec Brissot, avant de le connaître. L'intimité devint alors fort étroite. Rrissot mit les Roland en rapport avec plusieurs de ses amis, ses collègues à l'Assemblée, particulièrement avec Pétion, Robespierre et Ruzot. Quatre fois par semaine un petit comité se réunissait chez madame Roland. Pendant qu'on discutait sur les affaires publiques, elle se montre travaillant près (l'une table ou écrivant des lettres, et ne perdant pas ini tnot de ce (|ui se débitait, mais aiiuaut tiiieux se mordre les lèvres que de dire le sien : « Je savais quel rôle convenait à mon sexe, et je ne le (juittai jamais » (p. 231). Ses lettres à Rose et à Bancal prouvent fjue si elle ne disait point encore son mot, dans ces réunions d'amis politiques, elle l'écrivait volontiers; mais il est permis de douter de sa mémoire «piand elle croit n'avoir jamais ])ris part à ces discussions.

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Dans ce comité, il y a un homme, Buzot, qu'elle distingue entre tous, et qui était appelé à jouer un rôle décisif dans sa vie; nous le retrouverons à Paris, à l'époque de l'ouverture de la Convention.

Roland resta cinq mois en mission ; lui et sa femme rentrèrent à Lyon vers le 15 septembre 1792, et passèrent l'été à la campa(jne (p. 238).

C'est là qu'il apprit la suppression de la place d'inspecteur des manufactures. Fallait-il vivre à la campajjne sur ses fonds, s'occuper de les faire valoir, ou Lien aller à Paris réclamer une pension de retraite pour indemnité de trente-huit ans de services, et, dans ce foyer de lumières, poursuivre son travail encyclopédique? Roland penchait pour le premier parti, madame Roland pour le dernier; c'est à celui-là qu'ils s'arrêtèrent.

Ils retournèrent à Paris le 15 décembre 1791. Leurs amis étaient aux affaires, et ils ne devaient pas tarder à les y suivre. Pétion était maire. Roland fut nommé du comité de correspondance de la société des Jacobins.

La vie de Roland et de sa femme appartient désormais à l'histoire. Pour la raconter, il ne sufHra plus d'informations particulières, de lettres confidentielles écrites à des amis; nous serons parfois obligé de remonter aux sources mêmes de l'histoire de la France révolutionnaire, aux journaux, et notamment au Moniteur.

En lisant les lettres que madame Roland a adressées à Bosc et à Bancal des Issarts, il ne faut pas perdre de vue le fond calme et simple que cette plume brillante égave de ses fantaisies de sentiment et d'imagination. Ses lettres sont le trop plein d'une activité (jui déborde, à laquelle l'accomplissement de tous les devoirs domestiques ne sufHt pas. Elle a dit quelque part qu'elle n'avait jamais compris que les soins d'une maison, si lourde fût-elle, pussent absorber une femme qui a de l'ordre. Mille endroits de ses lettres attestent la part immense de sa fille dans ses préoccupations. D'un autre côté, le mariage est ])ien pour elle cette association où une seule personne est charj;ée du bonheur de deux. Elle partage jusqu'aux occupations de son mari : elle s'est faite son

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secrétaire; elle rédige des notes, des mémoires, des articles pour les académies et les encyclopédies, se réjouissant sincèrement des succès d'amour- j)ropre que doit son mari à cette collaboration infatifjahle. « Travailler avec Roland lui devient aussi naturel, aussi habituel, dit-elle, que de manjjer avec lui. » Roland tombe-t-il malade? elle ne (juitte plus le chevet de son lit; elle passe des mois entiers privée d'exercice, d'air et de mouvement; elle lui rend la vie, qu'il eût perdue intaillihlement sans elle. Sa santé, son estomac délabré réclament -ils des ménaj^ements particuliers? de ses propres mains elle se condamne à apprêter chaque jour ses aliments, parce que, capricieux comme les malades, il ne maujjerait ])as ce que des mains mercenaires auraient touché. Voilà la vie de )nadame Roland. Entre sa lille ([u'elle a allaitée (et on a vu au prix de quelles souffrances), qu'elle élève avec la sollicitude ardente de la tendresse et de l'ambition maternelles, entre elle et ce mari valétudinaire, dont les nombreuses maladies ont rendu rà{;e plus pesant, sa })eiisée chercbe une distraction dans cette correspondance si Aaste, que les parcelles (jui nous en sont parvenues forment des vohnnes. Le l)esoin d'expansion, de commerce, d'écha\ige d'iirq)ressions et d'idées prouve bien qu'il reste dans cette puissante nature le je ue sais <pjoi inassouvi. (Juand le mouvement de la Révolution se tut nianitesté, elle crut v jeter toutes les forces inoccupées , toutes les aspirations de son être : et c'est alors que des orages nouveaux éclatèrent!

MADAMi; nor.Axi), ni: nni \ i-on. — mcttp.es a rosc.

Rose, (hnis la première édition (\es Me/noires (|u il a publiés en 171)5, a inséré quel(|iuvs-unes des lettres que lui avait adressées madame Roland. Rose, avec Ghampagneux, le plus ancien, le ])lus Terme, le |)lus fidèle ami «le madame Roland, était fils de hosc d'Antic, médecin du roi par (|uartier. Plus jemio (|ue madanu' lloland (il était né le 29 janvier 1751)), il avait nouti avec elle t\cs relations amicales antérieurement à son mariage. Rose lut secrétaire de l'intendance des postes

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(le 1784 à 1788; administrateur des postes sous le premier ministère de Roland. La lettre qui ouvre la série de celles (|u'il a publiées est datée du 23 août 1782; la dernière porte la date du 29 janvier 1791. Cette correspondance est sans suite aucune. Bosc donne la raison des lacunes qui s'y trouvent.

« Cette correspondance, dit-il dans la préface de son édition des Mémoires, a été extrêmement active pendant plusieurs années, souvent journalière, pendant le séjour de madame Roland à Amiens : ma mémoire se retrace confusément quel([ues lettres d'un très-grand intérêt. Je ne les retrouve pas.

»... La citoyenne Roland m'adressoit presque à tous les courliers, depuis le commencement de la révolution, des lettres aussi chaudes de patriotisme que celles qu'on vient de lire; mais je n'ai gardé que celles qu'il n'étoit pas intéressant de faire circuler. Soit qu'elles fussent destinées à moi ou à Lantheuas, je les faisois passer à ce dernier, qui les communiquoit à Brissot et autres, et elles ne me revenoient point. Beaucoup ont servi à faire dans différents journaux, et principalement dans le Patriote français^, des articles remarquables par leur énergie et la justesse des réflexions qu'ils renferriioient. »

Où sont ces lettres, les plus remarqual)1es de toutes, que les amis de madame Roland faisaient circuler? Sans doute au fond des archives de famille, comme ces lettres à Bancal que mademoiselle Henriette des Issarts en a fait sortir, et (pi'elle a intelligemment publiées; ou bien dans les cabinets de ces enfouisseurs d'autograplies qui seraient les gens les plus redoutaldes du monde, s'ils n'avaient l'instinct de la conservation de leurs trésors, et s'ils ne livraient, par leur mort, à la circulation publique les précieux documents qu'ils ont recueillis. Cette correspondance, Bosc aurait voulu la j)ublier tout entière, mais l'appel qu'il fit aux détenteurs des lettres de son amie resta probablement sans réponse, puis- (ju'il n'a pas donné suite à son projet.

Si l'analvse de la correspondance de madame Roland avec les demoiselles Cannet, avec Bancal des Issarts, est une tâche bien difficile, celle des lettres écrites à Bosc est absolument

' Journal de l'uissot.

i.xviii MADAME ROLA>D ET SON TEMPS.

impossible, puisqu'elles sont les anneaux Ijrisés d'une chaîne qui n'existe plus. Nous en citerons cependant quelques fra{jments, pour donner une idée de ces relations, où madame Roland a mis la {j;ràce vive et {jaie de son esprit et la chaleur de son cœur aimant. Ici, point de coquetterie, parce qu'il n'v a de réticence ni d'un côté ni de l'autre. Bosc était la franchise, la rondeur poussée presque à la rudesse. Son amie n'est pas moins sincère, mais elle est femme. Quel spirituel badinage ! quelle bonne causerie ! Bosc conserva toute sa vie, au fond de lui-même, le ravissement de cette intimité. Son respect pour la mémoire de son amie était presque un culte. Placé en deliors de la politique, ne demandant à madame Roland que ce qu'elle pouvait donner, son amitié, confident de ses plus secrètes pensées, personne n'avait été mieux placé pour la ju^rer.

Prenons au hasard à travers ces fragments de lettres jetés çà et là. Si décousus qu'ils soient, ils donnent le ton de la correspondance, et il s'en dégage bien des traits qui éclairent le caractère des deux amis.

Le 9 février 1783. « Je ne vous diiai pas comnio la femme du vieux conte, efi! ja veux être hnthie , moi! .le ne serois pas de ce goùt-là. JMais je vous apprendrai que ce mot loup qui vous paroit si terrible est une gentillesse, une douceur, un eharmant nom qui m'est acquis non de tenqis immémorial, car c'est du lendemain d'un quatre de février', il v a trois ans; je ne sais pour- (jiioi ni (îominent; mais enfin il m'est acquis, et je m'appelle loup pour quelqu'un, comme peut-être vous vous appelez mon bel ami pour quelque discrète dont vous ne parlez pas non plus. D'après cela, jugez ](»s gens sur leurs paroles! N'auroit-on pas autant de raison de douter de ce qu'elles signilient, (jiie Barkley en avoit de douter de l'existence des corps? Mais vous avez autre chose à faire que lire des contes, et je jiuis mieux faire que d'eu écrire.

» La tranquille soiièe d'hier vous a sans doute restauié. J'ai passé cette journée à travailler foii et ferme, connne je n'avois fait depuis longteiiq)s.

» Salut et joie, u

20 mars. <i Vous êtes un bon enfant ipii mérite bien qu'on ' 4 (('vricr 1780, jour du iiiaria{^c do Marie Plilipon rt de Roland.

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. i.xix

Faime «le tout son cœur; votre dernière lettre respire la sensibilité, la raison; elle vous ferolt des amis des gens estimables qui ne vous connoîtroient même que par elle. Goûts beurenx, projets sajjes, sentiments vrais, voilà les semences du bonheur : vous les avez; sans doute que l'événement justifiera vos droits et remplira les vœux de ceux qui vous chérissent ! Nous ne serons jamais des derniers parmi ceux-ci... »

13 mai 1784. « A'^ous nous avez fait une aimable causerie, et j'ai cru que vous étiez à côté de nous. Je vous admire de mettre sur le compte de la froideur ce qui paroitroit le fruit de la sagesse; assurément c'est le plus haut point de celle-ci que de ne voir que ce qui est visible, et de ne point envelopper la réalité d'illusions : n'importe, pour le fait, ce qui vous a conduit là; tant mieux pour vous, si vous n'avez pas eu besoin d'épreuves et d'efforts pour y arriver; votre âme n'a pas été froissée, et votre énergie vous reste. Dans telle carrière qu'on se jette, on peut aller loin dès que l'imagination ne se met pas à la traverse et qu'elle demeure subordonnée au vrai... »

A Sailly, près Corbie. << Je ne sais quel quantième de juin; tout ce que je puis vous dire, c'est que l'on compte ici trois heures d'après-midi d'un lendemain de fête. J'ai vu mon bon ami le dimanche; il m'a quittée hier au soir : j'ai passé une trèsmauvaise nuit, et je me portois encort' si mal ce matin, que je n'ai pu vous écrire quoique j'en eusse formé le piojet. Je ne vous donne point cette succession de choses comme causes et effets nécessaires, mais je vous la donne telle qu'elle est, tout bonnement. J'ai eu connu unication des lettres que vous avez écrites, parce que leur réception est au nombre de nos plaisirs, et que nous ne savons goûter aucun de ceux-ci sans le partager entre nous. Je ne vous offrirai rien en échange de vos nouvelles; je ne me mêle pas des politiques; je ne suis plus au courant de celles d'un autre genre, et je ne suis en état de parler que des chiens qui m'éveillent, des oiseaux qui me consolent de ne pas dormir, des cerisiers qui sont devant mes fenêtres, et des génisses qui paissent l'herbe de la cour.

» J'habite sous le toit d'une femme (jue le besoin d'aimer me fit distinguer, lorsqu'à l'âge de onze ans je me trouvois au couvent avec luie quarantaine de jeunes personnes qui ne songeoient qu'à folâtrer pour dissiper l'ennui du cloître'. J'étois

• Sophio Cannet, dopnis madame de Gomiécourt.

(lé\olr, comme madame (jiivoii du temps jadis; je m'attachai à une compafjne qui étoit aussi nii jx'ii mystique, et la bonne amitié s'est nourrie <le la même sensibilité qui nous Faisoit aimer Dieu jus(|u'à la folie. Cette compa^jne, retournée dans son pays, nie fit connoitre M. Roland en le chargeant de lettres pour moi; jugez si tout cv qui s'en est suivi doit me faire continuer de chérir l'orrasion ou la cause accidentelle qui y a donné lieu?

n Enfin cette amie est mariée depuis peu, et j'ai contribué eu quelque chose à la déterminer; je viens la voir à la campagne, dont je lui ai vanté le séjour comme le plus approprié au bonheur des âmes pures; )e parcours son domaine, je compte ses poulets, nous cueillons les fruits du jardin, et nous disons que tout cela vaut bien la gravité avec laquelle on entoure le tapis vert où l'on fait promener des cartes, l'attirail d'une toilette dont il faut s'occuper pour aller s'ennuver flans un cercle, le petit bavardage de ceux-ci, etc., etc. Au bout de tout cela, j'ai grande envie de retourner à Amiens, parce que je ne suis ici qu'à moitié; mon amie me le pardonne, parce que, son mari étant absent, elle juge mieux de ma privation par la sienne; et quoique nous trouvions fort doux de nous dolenter récipro(pu'ment, nous convenons (pi'être éloignée du colombier, on s'y trouver toute seule, est nne chose assez triste...

n Au reste, les femmes, dans leur phvsique, sont aussi mobiles que l'air qu'elles respirent; j'écris d'après l'impulsion du moment; et si j'avois remis cette lettre à demain matin , jieutètre auroit-elle été vive et gaie. »

Amiens, le 21) juillet. « Il me suffit que vous posiez les armes, je ne demande pas qu'elles me soient rendues; je ne veux pas recevoir de loi, mais je ne prétends pas non plus en imposer à personne. Vous ne vous êtes pas trompé sur les prétentions de votre sexe; je dirai plus, sur ses droits, mais bien dans la manière d(; les défendre; vous ne les avez i)as non plus compromis envers moi, qui \w. veux eu attaquer aucun : vous avez oublié le mode, et c'est tout. Que sont les tléférences, les égards de votre sexe pour le mien, autre que les ménagements du puissant ma{;nanime pour le foible <|u'il honore et pi-olége en même temps? Ou;uid vous parlez en maître, vf)us faites penser aussitôt cpTon peut vous résister, et faire plus peut-être, tel fort que vous soyez. ( I, 'invulnérable Achille ne l'étoit |)as partout.) Rendez-vous des hommages? C'est Alexandre Imitant en reines ses prisonnières, qui n'ignorent pas leur dépendance. Sur

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cet unique objet peut-être, notre civilisation ne nous a pas mis en contradiction avec la nature; les lois nous laissent sous une tutelle prescjue continuelle, et l'usage nous défère dans la société tous les petits honneurs; nous ne sommes rien pour agir, nous sommes tout pour repi'ésenter.

» N'imaginez donc plus (|ue je m'abuse sur ce que nous pouvons exiger ou ce qu'il vous convient de prétendre. Je crois, je ne dirai pas mieux qu'aucune femme, mais autant qu'aucun homme, à la supériorité de votre sexe à tous égaixls. Vous avez la force d'abord, et tout ce qui y tient ou qui en résulte, le courage, la persévérance, les grandes vues et les grands talents; c'est à vous de faire les lois en politique comme les découvertes dans les sciences; gouvernez le monde, changez la surface du globe, soyez fiers, terribles, habiles et savants; vous êtes tout cela sans nous, et par tout cela aous devez nous dominer. Mais sans nous, vous ne seriez ni vertueux, ni aimants, ni aimables, ni heureux; gardez donc la gloire et l'autorité dans tous les genres; nous n'avons, nous ne voulons d'empire «jue par les mœius, et de trône que dans vos cœurs. .Te ne réclameiois jamais rien au delà; il me fâche souvent de voir des femmes vous disputer quelques privilèges qui leur siéent si mal; il n'est pas jusqu'au titre d'auteur, sous quelque petit rapport que ce soit, qui ne me semble ridicule en elles. Tel vrai qu'on puisse dire do leur facilité à quelques égards, ce n'est jamais pour le public qu'elles doivent avoir des connoissances ou des talents.

» Faire le bonheur d'un seul, et le lien do beaucoup par tous les charmes de l'amitié, de la décence, je n'imagine pas un sort plus beau que celui-là. Plus de regrets, plus de guerre, vivons en paix. Souvenez-vous seulement que pour garder votre fierté avec les femmes, il faut éviter de l'afficher à leurs yeux. La petite guerre que je vous ai faite pour nous amuser dans la liberté dr la confiance vous seroit faite d'une autre luanière par l'adroite coquetterie, et vous n'en sortiriez pas si dégagé. Protéger toujours pour n'être soumis qu'à volonté; voilà votre secret à vous autres. ÎMais (|ue je suis bonne de vous dire cela, et le reste que vous savez mieux que moi ! Vous avez voulu me faire jaser; eh bien! nous sommes quittes; adieu. »

7 juin 1784. <( ...J'en aurois bien long à vous dire de tout ce que j'ai éprouvé depuis mon départ de Paris et à mon arrivée ici. La pauvre l^udora n'a pas reconnu sa triste mère qui s'y attendoit et qui pourtant en a pleiu'é comme un enfant; je nie

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suis «lit : me voilà coninie les femmes qui n'ont |)as nourri leurs enfants; j'ai pourtant mieux mérité <|u'elies, et je ne suis pas plus avancée! J,a douce habitude de me voir, une fois suspendue, a rompu relie d'affection qui m'altachoit ce petit être... Je n'v .son;;e pas encore sans un teirihle {gonflement de cœur. Cependant mon enfant a repris ses manières accoutumées; il me caresse comme autrefois : mais je n'ose ])lus croire au sentiment qui fait valoir ces caresses, je vondrois qu'il eût encore besoin de lait, et en avoir à lui donner... »

9 juin 1784. « ... Nous faisons nos dispositions très- prochaines; le temps fuit comme un voleur, celui de fuir aussi pour notre compte, nous touche aux épaules; mille arrau{fements nous pressent; et quoi(|U(' au milieu de ma maison, do ma petite famille, je ne fais qu'une halte; je suis comme un chasseur au rendez-vous. J'acquitte ma char^je et votre commission; le baiser de moi se doinie douc(>ment sur les lèvres, lieu réservé à l'ami du cœur; je donne le vôtre où je l'aurois reçu, sur les deux joues, mais bien affectueusement; le sentiment accompa^jne tous les deux, voilà la ressemblunce : le vôtre a la vivacité de l'amitié empressée, le mien la douceur pénétrante d'une union plus intime : voilà la différence , ])Our teruiin(>r comme la chanson; le tout pour votre plus grande instruction et suivant vos demandes. Je ne suis pas non plus conimt* Eudora; la chère petite sœur a pris dans mon souvenir et dans mon cœur une place d'où persoune ne la délojjera; donnez-moi de ses nouvelles (>t embrassez-la pour moi. J^'ami J>anthenas vous en a dit tant et tant, et l'ami et moi, que je ne saurois tout vous exprimer; je suis pressée à en r'traiifjlcr, comme 31. Sa^je. Adieu, mon ami; nous vous embrassons tons de bien bon C(rur. »

Dans les lettres suivantes il est fait allusion à un incident îîssez obscur. Il j)araît que Bosc aiu-ait soupçonné le ménajje d'être entré en relations amicales avec un individu qui l'avait {jravenient offensé, du moins est-ce là ce que nous avons cru reconnaître. Quoi qu'il eu soit, l'amitié n'a jamais parh- tui lan{jaj;e ])lus affecttu^ux, mieux senti.

i.oujfpont, le jeuili matin, "2^ septeudire. " Vous m'avez laissée» pénétrée, anéantie, au moment de mettre eutic nous un inter- \alle «le cent lieues, au moment «le iu)us «piitter p«>ur l«)nj;fenq)s peut-être, au moment où le cctur brisé, mais daus l'effusion de

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mon âme, les mains de mon ami, de ma fille, réunies dans les vôtres, je renouvelle le pacte de la sainte amitié, ce pacte d'autant plus solennel qu'il étoit accompajjné d'un silence t[ue personne de nous ne pouvoit rompre; à ce moment, vous a'ous dégagez du milieu de nous, vous nous fuyez!... Je suis demeurée immobile sur mon siège, mon entant dans mes bras, mes yeux baignés, attachés sur cette porte que aous veniez de passer. Dans quel état êtes-vous donc vous-même!

» Votre image nous poursuit ici, nous suivra partout, et notre âme, abreuvée de l'ameitume où nous vous avons vu plongé, se refusera aux douceurs qui nous environnent, jusqu'à ce que nous ayons l'assurance que vous croyez en vos amis, que vous les chérissez toujours, que vous êtes persuadé de leur dévouement, jusqu'à ce qu'enfin la douce confiance fasse renaître les beaux jours de notre amitié. Jeune et sensible ami, punirois-tu ceux qui t'aiment d'avoir eu pour toi ce ménagement que leur sensibilité croyoit devoir à la tienne? Dites-moi, rentrez au fond de A'otre âme, jugez la nôtre par elle, et voyez s'il est possible que nous soyons autres (jue ce que nous vous protestons être. Revivez, mon ami, au sein de la confiance; elle est faite pour votre cœur honnête, et l'injure que votre sensibilité nous a faite en croyant que nous vous en avions fait une, est une erreur de sentiment qui appartient à son excès. Ecrivez-nous, mon ami, épanchez-vous encore avec nous, recevez nos tendres embrassements , et renouvelons pour jamais le serment d'une amitié éternelle !

» Mon cœur est plein, le temps me presse, on m'environne; adieu : venez donc ici dimanche. Ci-joint la traduction désirée; l'ami Lanthenas, et mou ami, nous vous embrassons!...»

Du clos la Plàtrière, le 3 octobre. (( ¥A\ bien, notre bon ami, qu'étes-vous donc devenu à notre égard, à nous qui vous conservons le plus sincère attachement, l'estime la plus vraie, l'amitié la plus tendre? Je vous ai écrit de J^ongpont; notre ami J.anthenas vous aura répété l'expression de nos cœurs : nous nous flattions, je vous l'avoue, de trouver ici de vos nouvelles, ou d'en recevoir à notre arrivée, car vous avez encore eu des nôtres de Dijon. Votre triste silence nous accable autant que vos pleurs nous ont déchirés; honune impitoyable, dont l'imagination nous fait tant de mal à tous, pourquoi refuser d'ouvrir votre âme à la vérité, à la confiance, à l'ancienne amitié? Vous avez beau lutter contre elles avec les presti{fes aux(piels vous

txxiv MADA.MF-: l'.OLAND ET SON TEMPS.

vous êirs livré, il faut <|iie vous reveniez à la franchise, au dévonenient avec l(\squels nous vous aimons; et je ne connoîtrois plus rien aux choses tle ce monde, si votre erreur pouvoit tenir ionfjlemps contre la bonne foi et la vivacité de sentiment que nous mettons dans notre liaison. Levez les yeux, mon ami; voyez les braves jfcns qui vous chérissent, (jui n'ont jamais eu que des raisons de aous chérir davantajje, et qui ne souhaitent autre chose (jue le retour de votre attachement... »

21 novembre. " Dans nu pa(|uet (|ue nous adresse l'ami Lanthcnas, je trou\e pour vous la lettre ci-jointe; je saisis avec plaisir cette occasion de vous écrire un mot. Telle cmpres.sée que je sois toujours de le faii'e, je me retiens encore souvent dans la crainte de vous fatiguer; combien cette idée m'est pénible! vous ne l'imaginez pas : mais enfin je suis trop votre amie, et pour vous laisser à vos funestes préjugés, et pour les combattre d'une manière qui vous devienne importuiu-.

» ,.. Ma chère Eudora est bien enrhumée pour la première fois de sa vie; sa toux me déchire les entrailles, m'alarme et me met au supplice. La pauvre petite se rappelle bien de vous, mais moins de vos J»mix (pu- de l'état où elle vous vit à notre départ. Maman, me disoit-elle ce matin, avec son petit accent qui annonce déjà du sentiment, M. d'Antlc, il pleure! Elle m'a fait aussi mouiller uu's yeux.

» jMa santé n'est jias mer\('illeuse; j'observe et connuetite coiunu' je l'entends une ordoinianc(; que j'ai apportée de Paris. Quand je songe (jue c'est pour ce papier et luie visite faite et reçue à l'égard d'un honnne dont je n'entcMids pins parler d'ailleors; cpiand je .songe, dis-je, que c'est \à le fondement sur lequel votre amitié a bâti je ne sais (|uelle monstriu'use chimère, je me dis qu'il faut que vous soyez bien fou, ou que je .sois bien sotte de ne rien comprendre à cela; ou plutôt je ne sais que dire, pen.ser l't faire.

» Tenez, mon ami, nous rabâcherons sans cesse, si vous ne revenez pas à la raison. ,]o vous promets pourtant de ne plus revenir à ceci, et surtout de vous aiuu'r toiijouis; c'est ce (pie je sais, ce cpu," j'entends, ce cpii me plait \c mieux. Kt'cevez un bon .souf(l(!t, une bonne embrassade, bien amicale et bien sincère; c'est ce (]n'il me faut auiourd'hui pour l'humeur mixte dont je me troiixc. Adieu doue; fai bii-ii laim d'avoir de \ous une lettre où vous .soyez comme jadis; brûlez celle-ci et ne jtarlons plus do nos mi.sères. »

MADAME ROLAM) ET SON TEMPS. lxsv

Le 15 décembre. « J'aime mieux encore que vous nous fassiez l'aveu de ce que vous pensez de mal de nous, que d'avoir le seul droit de croire que vous en pensez bien, sans en recevoir l'assurance de votre bouche. Choisissez-nous du moins, mon ami, pour les confidents de vos sentiments et de vos opinions sur tout ce qui nous concerne; nous pouvons nous reposer assez sur ce que nous sonnnes pour supporter tout ce que vous nous croyez être sans jamais vous l'imputer à crime. iSe déchirez point de lettres que vous m'ayez écrites dans l'abandon de votre cœur; tout ce qui vient de lui m'est bon et cher comme il le fut toujours. Votre erreur est l'effet d'une sensibilité (jui nous attach(; encore davanta(;e, et la cause suffiroit pour effacer bien des injustices. Je conçois mieux votre état depuis que je ine suis entretenue au clos, avec l'ami Lanthenas, des raisons que vous aviez de vous plaindre du personnafje en question; mais vos idées n'en sont pas moins fausses par rapport à nous. Je gémirai toute ma vie d'un ménagement mal entendu qui altère les charmes d'une relation fpie je croyois inaltérable : mais quoi ! elle triomphera de cet obstacle; et s'il faut que le silence d'un moment (quoique dignement motivé de notre part) soit à vos yeux un tort si affreux, vous ne pouvez du moins vous dispenser de le pardonner, de l'oublier pour des amis dont le regret mérite si bien ce sacrifice. Vous nous aimerez un jour davantage d'avoir su juger, apprécier, soutenir cette fougue de votre jeunesse aimante et transportée; nos larmes, mon ami, répondent aux vôtres : n'est-il pas étrange que si bien d'accord, et tout attachés, nous ayons encore autant à désirer? En attendant la révolution heureuse et nécessaire sur laquelle je compte, laissezmoi conserver et entretenir l'ami d'Eudora; vous ne lui imputez point la faute de ses pères, et mon cœur vous tient compte de l'exception que, malgré votre erreur, vous savez encore faire. L'ami de mon enfant a bien dos droits à ma tendresse; je vous parlerai d'elle pour vous, et de nous à cause d'elle; vous me trouverez sincère, confiante et attachée autant qu'il soit possible... »

9 février 1785. « ...Il faut pourtant vous dire au clair que vous commencez à devenir aimable : cependant vous êtes un peu fanfaron; mais passe à votre âge; et puis, s'il falloit tout relever de cent lieues!... Au bout du compte, et tous fagots à part, nous vous aimons bien et vous embrassons de même... "

25 mars. «... Vous demandez ce que je fais, et vous ne me

i.xxvi MADAME UOLA>D ET SON TKMl'S.

crovt'Z pas les mêmes occupations qu'à Amiens; j'ai véiitahlomciit moins de loisir pour me livrer à ces dernières, ou les enlreinèler d'études ajjréjbles. Je suis maintenant femme de ménage avant tout, et je ne laisse pas (pie d'avoir des soins à prendre sous ce rajiport. Mon beau-frère a voulu que je me char- {jeasse de la maison dont sa mère ne se mcloit plus depuis noinbie d'aniu'es, et (pi'il étoit las de conduire ou de laisser en partie aux d()mesti(|Mes. Voici comme mon temps s'em[)loie. En sortant de mon lit, je m'occupe de mon enfant et de mon mari; je fais lire l'un, je donne à déjeuner à tous deux, puis je les laisse ensemble au cabinc't, ou seujeinent la petite avec la bonne quand le papa est absent, et je vais examiner les affaires de méiia{je, de la cave au {;renier; les fruits, le vin, \v, linge et autres détails fournissent chaque jour à «juelque sollicitude; s'il me reste du temps avant le dîner (et notez f|u'on dîne à midi, et qu'il faut être alors un peu débarbouillée, parce qu'on est exposé à avoir du )n<)n<le (pie la maman aiuu; à invit(;r), je le passe au cabinet, aux tra\anx que j'ai toujours partagés avec mon bon ami. Après duKîr, nous deineurons quelque temps tous ensemble, et moi, assez constauniieiit, avec ma bi>lle-mère jusqu'à ce qu'elle ait compagnie; je travaille d(> l'aiguille peiulant cet intervalle. Dès que je suis libre, je remonte au cabiiu-t commencer ou continuer d'écrire : mais, (luand le soir arrive, le bon frère nous rejoint; on lit des journaux ou (|ueltpie chose de meilleur; il vient parfois (piehpies hommes; si ce n'est pas moi qui fasse la lecture, je couds modestement en l'écoutant, et j'ai soin que l'enlaut ne l'interrompe pas; car il ne nous <piitte jamais, si ce n'est lors de (|iu'lqiie re|)as de cérémonie; comme je ne veux j^oint (pi'il embarrasse |)ersoniu', ni qu'il occupe de lui, il demeure à son appartement, ou il va promener avec sa boinie, et ne paroit (pi'à la fin du dessert. Je ne fais de visites (pie celles d'une absolue nécessité; je sors (jiu'hpu'fois, mais c'a été ran.' jusqu'à présent, pour me promener un peu l'après-diner avec mon ami et Eudora. A (M's nuances près, chaque jour voit répéter la môme marche, parcourir le même cercle. L'anglais, ritali(ïn, la ravissante nuisi(pu>, tout cela deuu'un; loin derrière; ce sont des {foùts, des connoissances cpii demeurent sous la cendre, où je les retrouverai pour les insinuer à mon Eudora, à uu'sure qu'elle s(; développera. L'ordre et la paix dans tout ce (|ni m'environne, dans les objets (pii me sont confiés, panai les personnes à <jiii je liens; les intérêts de mon enfant toujours envisagé dans mes différentes sollicitudes, voilà nies affaires et

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. i.xxvii

mes plaisirs. Ce {jenrc de vio scroit très-an stère, si mon mari n'étoit pas un honime de beaucoup de mérite que j'aime infiniment; mais, avec cette donnée, c'est une vie délicieuse dont la tendre amitié, la douce confiance marquent tous les instants, où elles tiennent compte de tout et donnent à tout un prix bien grand. C'est la vie la plus favorable à la pratique de la vertu, au soutien de tous les penchants, de tousi les fjoûts qui assurent le bonli(;ur social et le bonheur individuel dans cet état de société; je sens ce qu'elle vaut, je m'applaudis d'en jouir...

)) Mon beau-frère, d'une trempe extrêmement douce et sensible, est aussi fort reli(;ieux; je lui laisse la satisfaction de penser que ses dogmes me paroissent aussi évidents qu'ils le lui semblent, et j'agis extérieurement comme il convient en province à une mère de famille qui doit édifier tout le monde. Comme j'ai été fort dévote dans ma première adolescence, je sais mon écriture, et même mon office divin, aussi bien que mes philosophes, et je fais plus volontiers usage de ma première éx'udition qui l'édifie singulièrement. J.a vérité, le penchant de mon cœur, ma facilité^ à me plier à ce qui est bon aux autres, sans nuire ni offenser rien de ce qui est honnête, me fait ôtn; ce que je dois tout naturellement, sans le moindre travail. Gardez in petto cette effusion de confiance, et ne me répondez là-dessus qu'aussi vaguement qu'il convient... ^

« A vous, monsieur le Parisien'. Je suis tout aise de vous avoir trouvé ce nom-là; n'êtes-vous pas bien pimpant, bien frisé, tendant le jarret, dressant la tête, caressant le jabot, mystifiant tout le jour avec une voix de fousset, et vous regardant au miroir mille fois pour une? C'est précisément votre portrait, dans le genre de Callot.

» Mais, à propos, dites-moi donc quelque chose du J.avaterisme et de vos progrès; vous ne m'en parlez plus, actuellement que je prends mieux que jamais intérêt à tout ce qui y est relatif.

» Vous espérez donc exercer votre science sur ma figure? Je vous préviens que vous pourriez mieux choisir vos sujets, et que si les choses continuent, c'est un télescope qu'il vous fau-

' SusciiiPTiON :

A Monxieiir Monsieur d'Astr;, secrétaire de l'i)itendance des postes, a Paris.

Cette lettre inédite, qui fait partie aiijoiirtriiui des roliections de M. Charavay, porte le timbre de la poste de Villefrauelie (Rhône).

Lxxviii M AD A. M K l'.OI.AM) ET SON TK.MI'S.

dra j)()in- (li.slin{;iier li's phénomènes do ma pleine lune. Ktesvoiis toujours bien niai{fre, avec un ne/ de l)on ((eur et une bouche nn peu... Je ne veux pas dire! Rappelez-vous bien qu'un fjrand principe de notre maître est que la bouche indicjue l'état moral actuel, et que c'est là qu'on doit lire les profjrès de la vertu. Vous autres, {;ens corrompus des villes, n'y verriez que tout autre chose. Adieu , car l'heure me presse, et je bavarde sans raison; salut et amitié, bonnement et à jamais. »

Le 2 août. «... Vous saurez d'abord ({u'avant-hicr je me mourois, qu'hier j'étois languissante, qu'aujourd'hui je me porte à merveille, que je suis {jaie comme un ])inçon et des plus éveillées.

» Demandez- moi pourquoi? Je n'en sais rien; c'est comme cela, voilii fout; et qui se représente mie succession continuelle d'une {jfrande activité et d'un abattement extrême, voit l'histoire de ma santé. Mon bon ami a pris des lunettes, je vous l'ai peutêtre déjà dit; ses yeux sont un peu mieux, sans être {;uéris; il use des bains depuis peu de jours; mais des affaires et puis des affaires reviennent sans cesse le harceler; tantôt c'est l'administration aveugle et tâtonnante, édifiant d'une main, abattant de l'auti'e, demandant toujours des avis et n'eu suivant aucun; tantôt ce sont les académies atixcjuelles il faut débiter de jolies choses, lors juême qu'on en a le moins d'envie; tantôt les relations utiles; tantôt les correspondances agréables (pi'il faut cultiver avec un soin égal, puis le grand ouvrage par-dessus tout, la suite de l'entreprise encyclopédique qu'enfin il est besoin de reprendre. D'après quoi attendez-vous à être tourmenté comme un démon... »

Le K août. f( Et moi, monsieur, je commence ma journée par vous; au reste, c'est par l'ordre de mon seigneur et maître qui me donne \otre lettre; à mon réveil. Il est pouitant dix heures; mais j'ai pris nn bain à sept, je me suis recouchée après, et j'ai dormi dans ce calme piofond et cette doiu-e fraîcheur si nécessaire à la santé. J'avois été hier à un petit bal <|ui se donna par un de nos locataires, et j'y avois dansé deux contredanses; notez que depuis deux ans avant (jiu' |e reçusse le grand sacreuu'ul, je n'avois plus dansé; j'ai éprouvé que le goût de cet agréable exercice ne s'éteint [las si \ite; et malgré mes trenle et un ans, je ne me relirai à minuit <|ik' par sagesse et non par satiété. Je ue sais quel conte vous me faites de votre homme dans le grand

MADAME IIOLAND ET SON TEMPS. i.xxix

genre; le connoissai-je ou non? Il me paroît difficile de le recevoir à mes {;enonx à la première entrevue, si je n'ai pas encore la plus petite notion de lui. En vérité, vous n'avez point de pitié d'une habitante do province dont l'imag^ination se refroidit tout naturellement par l'influence de ce qui l'entoure. Ce n'est pas que nos provinciales y fassent plus de façons que chez vous; mais moi je trouve nos jirovinciaux bien plats; et quand je n'aurois pas déjà été sa^je par habitude et par principes, je le serois devenue par dé(joût et par pis-ailé. De bonne foi, il ne vaudroit pas la peine ici de perdre l'honneur du champ de bataille. Aussi j'ai pris mon allure, et voti'e merveilleux ne m'en fera pas changer; tant pis pour lui s'il n'est pas content... »

19 août. «... Mais revenons à nos affaires; vous êtes un franc hâbleur, un grand prometteur de rien ; vous annoncez toujours des gens qui ne viennent jamais : c'est bien la peine de faire ainsi venir l'eau à la bouche pour un quiesbet! déjà ti'ois fois nous avons calculé, attendu l'époque où devoit, suivant votre avis, nous arriver quelque personnage, aucun ne s'est encore montré. Je me console pourtant de votre amoureux depuis que je sais qu'il n'a que quinze ans; c'est à former, et je ne suis pas encore assez vieille pour faire l'éducatrice et chercher fortune parmi les écoliers; je ne crains point qu'ils s'y connoissent; entendez-vous, monsieur? Eh! mais vraiment, |e voudrois vous voir en Angleterre ; vous y seriez amoureux de toutes les femmes ; je l'étois quasi, moi femelle. Celles-là ne ressemblent point du tout aux nôtres, et ont généralement cette courbure de visage estimée de Lavater. .le ne suis pas étonnée qu'un homme sensible, qui connoît les Anglaises, ait de la vocation pour la Pensylvanie. Allez, croyez que tout individu qui ne sentira point d'estime pour les Anglais, et un tendre intérêt mêlé d'admiration pour leurs femmes, est un lâche ou un étourdi, ou \\n sot ignorant (|ui parle sans savoir... »

12 octobre. « Eh! bonjour donc, notre ami. II y a bien longtemps que je lu; vous ai écrit; mais aussi je ne touche guère la plume depuis un mois, et je crois que je prends quelques-unes des inclinations de la bête dont le lait me restaure : j'usine à force et m'occupe de tous les petits soins de la vie cochonne de la campagne. Je fais des poires-tapées (jui seront délicieuses; nous séchons des raisins et des prunes; on fait des l('ssi\es, on travaille au linge; on déjeune avec du vin blanc, on se couche sur l'herbe pour le cuver; on suit lo vendangeurs, ou se repose

Lxxx MADAMK TtOf-AND KT SON TEMPS.

au bois on dans les pn's; on abat les noix, on a cueilli tons los frnits d'Iiivor, on les étend dans les greniers. ?Sous faisons travailler le doetenr, I)i(Mi sait! Vous, vous le faites embrasser; [)ar ma foi, vous êtes un drôle de corps... >•

1" décembre. « ... Vous nie demandez pourquoi je ne vous ai pas écrit lon{picmeMt depuis cjiudcpie temps; je vous répoudrai avec une franchise égale à la vôtre : 1" J'ai eu peu de loisir; mais peut-être l'aurois-je trouvé, si je n'eusse cru sentir que mes lettres vous Intéressoieut nu peu moins que précédemment; je ne vous dirai pas sur quoi j'ai fondé cette idée, je n'en sais rien : ce n'est un jugement, mais un sentiment. C'(\st même assez inlél'ieur pour que je présume, en y réfléchissant, que vous ne vous êtes pas vous-même aperçu de ce ehaufçement. Cependant il n'est pas grand, puis(pie vous remarquez mon silence, et j'en suis ijien aise. Si vous eussiez été femme, je vous au rois déjà fait une petite (juerelle d'amitié; mais sans que je sache pourquoi ni comment, je ne me sens point du tout indulgente pour votre engeance; et quand je ne crois pas à un empressement, un intérêt au moins égal au mien, celui-ci se concentre et je me tais tout naturellement. Petjf-êfre cela vous paroîtra-t-il plus fier que généreux, et point trop loyal en amitié; je n'en sais encore rien, mais je suis faite ainsi, n

22 décembre. « l^li ! mon ami, vous voilà bien échauffé! dites-moi pounpioi? Vous êtes plaisants, vous autres hommes; vous vous récriez quand on vous dit uiu,' vérité, et vous finissez par convenir qu'elle est bien trouvée.

)) Vous ai-je querellé? Me suis-je plaint de rien? J'ai fait une observation que vous avouez être fondée, et c'est pour cela que vous êtes disposé à crier contre moi? // ticst pus plus possible à [homme moral de rester toujours le même, (pi à Clioinine physique de ne pas chamjer. Voilà votre réponse et le résultat de votre examen : qui donc vous conteste le fait et le principe? J'avois posé le premier comme mon propre aperçu; vous le uu-ftez en maxime, tout cela revient au même, et je n'entends plus rien à votre envie de faire des reproches et à \ofre iilée de l(>s croire mérités.

» Ai-je donc un si jfrand tort d'avoir eu le tact (in et juste, et de vous avoir dit bonnement ce qu'il u\c faisoit apercevoir? Vous auriez voulu peut-être «jue je me fusse lâchée et dolentée; c'est tout au plus ce qui pourroit arriver dans certaine espèce do liaison; mais dans une amitié comme la nôtre, que la teinte

MADAME P.OLAXD ET ,S0\ TEMPS. ixxxi

soit plus ou moins vive, le fond reste ton jours le même. ÎNous avons toujours l'éciproquement, dans notre caractère et notre manière d'être, les mêmes raisons de nous estimer; nous avons dans nos (>oûts et nos idées les mêmes objets de rapprochement et les mêmes aliments à notre relation; il est donc un de{;ré de confiance et d'intérêt qui subsistera nécessairement sans altération.

I) Reste, jK)ur la variété, le plus ou moins d'attrait, d'empressement et de douceur à cultiver cette amitié; sur cela le champ est vaste et libre. Vous étiez couleur de feu l'année dernière, vous êtes maintenant petit-gris; moi qui ne vais génère aux extrêmes, je j;arde une nuance assez uniforme, et je vois vos oscillations sans les trouver étranges.

» La tranquille et sainte amitié a un point d'appui où tient toujours le balancier. Les passions, délicieuses et cruelles, nous emportent de nous-mêmes et nous laissent enfin; mais l'honnêteté de l'âme et des procédés, la confiance d'un cœur droit et sensible, la modération d'un caractère sage et fixé par de bons principes, voilà ce qui assure une liaison, tel refroidissement qu'elle paroisse souffrir. Voilà, mon ami, ce qui vous promet de me retrouver toujours la même; sans doute qu'épouse et mère, attachée, satisfaite par ces titres heureux, il m'est plus facile de conserver de l'égalité avec mes amis, qu'il ne doit l'être à vous dont la situation indéterminée varie \cs affections : aussi j'apprécie les effets et les causes, et tout en vous jugeant dans vos variations, je demeure votre atnie.

n Au l'esté, je ris de ma simplicité à vous répondre avec tant de détails; à vous, qui depuis votre lettre écrite, aurez songé à tant d'autres choses que vous ne saurez peut-être plus ce que je veux dire... »

Du Clos, le 12 mai 1786. « En vérité, vous n'êtes qu'un caméléon, ou je ne sais quoi de pis. Vous commencez votre lettre sur le ton d'un saltimbanque ; vous la continuez en homme sensible, et vous la terminez comme un roué. Dites-moi en qnel endroit a percé le naturel?

» Je voudrois bien vous prouver que je suis fondée à douter; mais je ne suis pas disposée à faire des preuves. Sachez seulement que je ne vous saurai pas le moindre gré de la constance de mon mari, et que s'il me montroit un demi-scrupule dv changement, je m'en prendrois à vous. Appreiuîz donc à mettre plus de finesse, de discrétion et de duplicité dans vos projets de noir-

i.xxxii MADAME lîOLA.ND LT SON TEMI»8.

ceur. Vous n'avez l'air (|iie d'un écolier ou d'un paillasse; <t toute provinciale et bonne que je sois, j'en revendrois à cent comme vous, si j'en voulois prendre la |)eine. Il vous va bien de dire (|n'll ne faut pins m'ainicr; aile/, il \ous sied mieux de convenir que vous l'oubliez, car il n'en sera que <■•■ qui est écrit là- haut, comme disent les bonnes gens. Quant à nous autres femmes, ce n'est pas la même chose; mais la pluie cesse, un rayon de soleil m'attire, et vous ne vous fâcherez pas contre le soleil si sa force attractive est pins pnis.sante que la vôtre? Je jette la plume, vous souhaite le bonsoir, et vais respirer l'air sur la terrasse. Adieu. »

30 mai. " Par ma foi, soit à l'un on à l'antre, vous pouvez v aller tout seul ; je m'en tiens à l'homme que vous connoissez , me moque du diable, et ne crois giière en Dieu : mais une femme ne peut pas écrire le reste de ma pensée.

» Vous êtes plaisant de me demander si je vous aime; est-ce que cela aous fait quelque chose? J'anrois presque besoin d(» vous voir j)our vous répondre pertinemment, car toute vérité n'est pas bonne à dire; et si j'avois continué de vous accorder mon amitié, quoique vous fussiez devenu un peu vaurien, la dignité femelle ne souffroit pas que j'en convinsse. Faitesmoi votre petite confession, si vous en avez le courage; après quoi je vous dirai mon secret. \li\ attendant, je sais bon gré à celui, quel qu'il soit, ((ui protège ma correspondance avec mon mari, et je souhaite qu'on lui rende le même service près d'un objet digne de ses plus chères affections.

r> Quant à moi, je ne vous adresse à personne, car je crois que vous vous moquez autant de jiotre God , tout seul on précédé d'un ^, que du God-damne de nos voisins.

» J'espère que ma lettre ne vous trouvera pas en Espagne, et que vous n'avez pas lieu de craindre la grillade. "

2 juin. « En vérité, je m'y perds! Vous n'avez donc pas i-eçu le seiiiioM <nieje faisois à mon ami sur sa manière <le voyager? Vous n'avez donc pas reçu ce qiu; je répondois au {jcnlil billet que vous terminiez en me disant adieu, on au dîabU'.

I) VÀi bien , sur cette dernière réponse, il faut que je iwienne, pour vous dire que toutes les fois que je me promène dans le recueillement et la paix de mon âme, au milieu d'une campagne dont je savoure (ous les charmes, )e trouve qu'il est délicieux de devoir ses biens à um; inlelliMCUcc siq^rème; j'aime et n' V(mix alors y croire. Ce n'est que dans la poussière «lu cabinet, en

MADAME TÎOLAND ET SON TEMPS. lxxxiii

pâlissant sur Jcs livres, ou dans le tourbillon Jii monde, en respirant la corruption des houinies, ([ue le sentiment se dessèche, et qu'une triste raison s'élève avec les nuagjes du doute ou les vapeurs destructives de l'incrédulité. Gomme on aime Rousseau ! comme on le trouve saf;e et ^ rai quand on le met en tiers seulement avec la nature et soi !... )>

18 août. (( Bien pis qu'étourdi, mais inconsidéré, impertinent... que sais-je? comment voulez-vous que je vous pardonne jamais de m'avoir fait perdre du temps à copier les plus ennuyeuses choses du monde. Copier! — copier! — moi, copiei ! — c'est une dégradation, une profanation, un sacrilège au tribunal du goût. Il vous sied bien, après cela, de mettre le nez au Aent et d'arrondir vos épaules, vous intrus, dans la capitale, dont j'ai emporté bonne partie de ce qu'il y avoit de bon. Ne savez-vous pas que j'ai aussi sur ma toilette des journaux et des plumes, et même des vers à Iris; que je puis parler de ma campagne et de mes gens, de l'ennui de la ville dans cette saison; que je puis porter mon jugement sur les nouveautés; me passionner pour un ouvrage sur la foi des auteurs de la feuille de Paris, faire des visites, dire des riens ou en écouter, etc.? N'est-ce pas là le triomphe de l'esprit et de l'art des élégantes parmi votre beau monde?

" Allez, petit garçon, vous n'êtes pas encore assez adroit pour le persiflage, ni assez effronté pour le bon ton. Vous n'avez pas même assez de légèreté pour qu'une femme habile puisse, sans se compromettre, tenter votre éducation. Allez, ramassez des insectes, disputez avec vos savants sur la nature des cornes du limaçon ou la couleur des ailes d'un scarabée; vous ne feriez à nos femmes que leur donner des vapeurs... "

Villefranche , le 10 novembre. « Aussi du coin de mon léu, mais à onze heures du matin, après une nuit paisible et les soins divers de la matinée, mon ami à son bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec l'un, veillant l'ouvrage de l'autre, savourant le bonheur d'être bien chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami, tandis que la neige tombe sur tant de malheureux accablés de misère et de chagrins; je m'attendris sur leur sort; je me replie doucement sur le mien, et je compte en ce moment pour rien les contrariétés de relations ou de circonstances qni sembleroient quelquefois en altérer la félicité. Je me réjouis d'être rendue à mon genre de vie accoutumé. J'ai eu à la maison, durant deux mois, une

Lxxxiv MADAMK IlOLAND ET SON TEMPS.

feinine charmante dont le beau profil et le ne/ pointu vous rendroient fou à la première vue. A son occasion, j'ai été dans le monde, et j'ai attiré compa^jnie; elle a été fêtée; nous avons entremêlé cette vie extérieure de jours tranquilles passés à la campaijue, et surtout d'a^fréables soirées emplovées à lire et causer sur ces lectures faites en comnnin. IMais enfin il faut reprendre sa façon d'être accoutumée. Aous sommes entre nous, et je me reirouve avec délices dans mon petit cercle le plus près du centre. Aussi, malgré les sollicifations pressantes et prescpie l'engagement de passer à Lyon une partie de l'hiver, j'ai pris la résolution de ne pas quitter le colombier; mon bon ami ne peut cependant se dispenser d'un vovage et d'un sé|our assez long dans ce chef-lieu de son département; mais je l'v laisserai seul cultiver nos relations, suivre ses affaii-es d'administration et s'amuser d'académies; je me renferme dans ma solitude pour tout l'hiver, et je n'en sortirai qu'aux premiers beaux jours pour étendre mes plumes au soleil <lu printemps, .l'ai souri à vos conclusions de ce qu'il devoil être pensé de moi et de ce qu'on pouvoit attendre pour le jeu et les cercles; et je me suis dit : Voilà comme raisonnent tous nos savants, physiciens, chimistes et autres. Ils partent de quelques données dont ils ne connoissent ni la cause ni les liaisons; ils suppléent à ce défaut par leurs conjectures; ils vi-rnissent le tout par le jargon des grands mots, et donnent gravement les résultats les plus faux du monde pour des vérités palpables... »

Au Clos, le 3 octobre. « Vos ferventes prières m'ont rappelée du séjour des ombres, et je puis converser avec les '.ivants. Je ne vous avois pas perdu de vue dans l'autre monde; mais je ne vous apercevois que dans le lointain, comme ces nuages fugaces (jui paroissent à l'horizon et semblent se confondie a\ec lui. Vos oraisons, vos efforts pour \ous faire distinguer, m'ont ramenée parmi vous autres gens du siècle, avec une nouvellu expérience. Lorsque je n'avois encore habité qu'une planète, je croyois qu'on pou\oit culti\er la société de ses habitants sans nuire à des relations avec les hommes d'uiu? autre : il n'en est ])as ainsi, je le vois bien; et l*roserpine avoit raison de partager raïuiée alternativement entre IMulon et Cérès. Tant que je suis demeurée au cabinet, collée sur un bureau, vous avez eu souvent de mes nouvelles; vous et tous nos amis du dehors, vous avez jugé de ma \ ie, de mon Cd'ur peut-être, par nui correspondance; el pendant que celle-ci étoit soutenue, animée, les gens

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. lxxxv

de mon voisinage, de ma ville, me regardoient comme une ermite qui ne savoit causer qu'avec les morts et dédaignoit tout commerce avec ses semblables. J'ai déposé la plume, suspendu les grands travaux; je suis sortie de mon nuiséum; je me suis prêtée à la société, je l'ai laissé m'approcher; j'ai parlé, mangé, dansé, ri comme une autre, avec ceux qui m'envirounoient : on a reconnu que ]e n'étois ni ourse, ni constellation, ni lemme en as, mais un être tolérable et tolérant; et vous m'avez regardée comme morte. Hientôt je vais reprendre mes occupations, rentrer dans ma solitude, et la thèse changera encore une fois.

» Qu'avez-vous fait depuis ce temps? Vous avez sans doute accru la somme de a os connoissances : mais avez-vous augmenté votre courage pour prendre les hommes tels qu'ils sont, le monde comme il va, et la fortune telle qu'elle se présente? Pour moi, j'en suis à ne plus faire cas de rien que de ce qui peut concourir à cette fin. Vous me direz que cela n'.est pas bien difficile (juand on a son pain cuit, avec un second qui vous aide à faire de la philosophie et le reste; mais il y a encore bien des al(>ntours et des choses qui ne sont pas cela, et qui ont de l'influence sur notre bonheur; c'est celte influence que ma raison change en bien ou réduit à zéro.

» Voyez comme je suis Getitille ! (jcntlUel ce n'est pas peu dire; car vous saurez qu'à VlUefranche en Beaujolais on entend par cette expression, appliquée à une femme, idem inascuUnce pour un homme, la ]iratique du bien, l'amour du travail, l'intelligence, l'activité, etc. Ainsi, vous êtes un homme gentil, si vous faites bien votre devoir de citoyen, de magistrat si vous l'êtes, ainsi du reste. Notez que mon idetn ci-dessus se rapporte à expression et non pas à la femme, et ne riez pas plus que moi, lorsque j'entends dire gravement d'un père de famille ou d'un bon a\ocat, il est (/entil. On est mignard au moins dans ce pavs ! et dans celui que \ous habitez, les importants, les gros dos, les mondors et les grands p;uleurs sont-ils toujours bien respectés? Pour vous, que je vois d'ici parler vite, aller comme l'éclair, avec un air lantùt sensible et tantôt étourdi, mais jamais imposant quand \oiis faites le grave, parce qu'alors vous grimacez lavatëriquement , (>t que racti\ Ité va seule à votre figure; vous que nous aimons bien et qui le méritez de même, dites-nous si le présent vous est supportable et l'avenir gracieux; car voilà ce qui constitue le bonheur de l'âge ou se dissipent les illusions des belles années et où commencent les soucis de l'anibition. »

i.xxxvi MADAME T'.OLAND ET SON TEMPS.

() avril 17S8. " lui vérité, mon «lier, peu s'en faiil que je ne uratlrc.s,>;(' à un tiers pour demander de vos nouvelles; il y a si loujftemps que vous ne nous en avez donné avec qiiel<|ues détails, avec ce ton de confiance qui nourrit celle de ses anjis, que je douterois prescpie d'être bienvenue à continuer sur le même pied.

» N'aiirions-noiis point une non\('lle connoissance à faire? Kt vous, qui me mandiez autrefois qn(; vous chan{jiez chaque année, ressemblez-vous encore à vous d'il v trois ans? Il est bien besoin que vous me mettiez au fait, cai', telle Ion{^ue qu'on supj)Ose la lunette, la mienne ne m(î fait pas voir à cent lienes: je ne jnjje que par approximation. Par exemple, je me rappelle de vous avoir connu une âme excellente, un C(eur aimant; et comme ces choses ne se dénaturent pas aisément, je vous les ci'ois toujours et je vous aime en conséquence. JMais il me semble aussi que vous êtes parfois, dans l'expression ou le style, le contraire de doux, ou à peu près; puis, que vous n'endurez pas volontiers qu'on vous le dise; puis je me souviens de vous avoir rendu votre revanche quand ce contraire m'impatientoit; et je me demande : Où en est-il maintenant? La teinte s'est-elle renforcée ou adoucie? Je suis pour la dernière partie de l'alternative, lor.sqne je me repré.-ente les effets de l'étude, de la méditation, des affections heureuses; |e suis pour la première, (|uand j'apprécie l'influence du monde, la connoissance des sots, le sentiment de l'injustice, la haine du préjnjjé et de la tyrannie. Ainsi, je flotterai dans cette incertitude jusqu'à ce que vous m'en ayez tirée. Mais afin que vous n'en avez pas sur mon compte, je vais vous donner mon baromètre calculé sur les lieux cjiuî j'habite. A la campatjnc, je pardonne tout : lorsque vous me saurez là, il vous sera pc'rmis de vous montrer tout ce que vous vous trouverez être an moment où vous m'écrirez : orijfinal, sermonneur, bourru s'il le faut: ]'v suis eu fonds d'indnljfence, mon amitié sait y tolérer joutes les apparences et s'accommoder de tous les tous. A Lyon, je me moque de tout; la société m'v met en gaieté, mon imaj^jination s'y a\ive; et si vous venez l'exciter, il faut s'atieiidre à ses incartades; elle no nous laisseroit point échapper une plaisanterie sans vous la ren\oyer après l'avoir affilée. A Ville f-ranclw , je pès»» tout et l'v sermonne (juelquefois à mon tour, (irave et occupée, les choses font sur moi une impression pro|)re, et |e la laisse voir sans dé[;uisement ; je m'v mêle de raisonner, en sentant aussi \ i\ emenl iprailleurs.

MADAME ROLA>'D ET SON TEMPS. i.xxxvii

!) Convenez maintenant que je vous fais de grands avantages dans notre partie; vous ave/ toutes nies données avant que je connoisse les vôtres.

)» Dans lout cela, j'entrevois vos dissertations, qui ne sont pas en ma faveur; elles vous prennent beaucoup de temps, gourmandent votre imagination et ne fournissent pas le plus petit mot pour l'amitié. Je ne sais plus si vous faites des arguments en baroco ou en friscons; et moi qui ai oublié les catégories d'Aristote, qui ne connois d'insecte que la bête à Dieu, et ne sait plus de Linnée qu'une vingtaine de phrases pour le service de la cuisine ou des lavements, j'ai grand'peur que notre vieille amitié ne trouve plus de rapports. Mais, pour la réveiller, je vous parlerai de ma fille, que vous aimez parce qu'elle me fait enrager. D'abord, elle mérite toujours votre attachement à ce titre, quoiqu'elle me donne beaucoup plus d'espérance qu'il n'en sera pas toujours ainsi; elle commence à craindre la honte du blâme à peu près autant que le pain sec; elle est sensible à l'approbation d'avoir bien fait, peut-être plus qu'au plaisir de manger un morceau de sucre; et elle aime encore mieux recevoir des caresses que de jouer avec sa poupée. Voilà déjà bien de la dégénératiou , direz-vous; voyez le chemin que nous avons fait! Elle aime beaucoup à écrire et à danser, attendu que ce sont des exercices qui ne fatiguent pas sa tête, et elle réussira bien dans ces deux genres. La lecture l'amuse quand elle ne sait mieux faire, ce qui n'est pas très-fréquent, et elle ne supporte que les histoires qui ne demandent pas plus d'une demi-heure pour en voir la fin; elle est encore à cent lieues de Robinson. Le clavecin la fait bâiller quelquefois; il faut que la tête y travaille, et ce n'est pas son fort; cependant il y a des sons qui lui plaisent; et quand elle a écorché des deux mains un petit air des Trois fermiers, elle ne laisse pas que d'être contente de sa personne et de répéter cinq ou six fois trois ou quatre notes qui lui font plaisir. Elle aime une robe bien blanche, parce qu'elle en est plus jolie et que cela doit la faire paraître plus agréable; elle ne se doute point qu'il y ait des habits riches qui fassent croire plus considérable la personne qui les porte, et elle aime mieux un soulier de cuir bordé de rubans roses, qu'une chaussure de soie en couleur sombre. 3Iais elle préféreroit encore courir et sauter dans la campagne, à se voir bien blanche et bien droite en compagnie. Elli' a une forte tendance à dire et faire tout le contraire de ce qu'on lui dit, parce qu'elle trouve plaisant d'agir à sa mode, et cela se pousse quelquefois très-

ixxxviii MADAME ROLAND ET SON TEMPS.

loin. Mais coiumo il arrive qu'on le lui rend toujours avec usure, elle commence à ju{jer fjuc ce n'est pas le mieux, et elle s'applaudit d'une obéissance comme nous ferions d'un effort sublime. Ses clieveux blonds prennent chaque jour une teinte plus foncée de châtain; elle est un peu pâle quand elle n'est point fortement on action. Elle rougit quelquefois d'embarras, et n'a rien de plus pressé qiu' de me confier une sottise quand elle l'a faite. Elle est très-forte, et son tempérament a de l'analogie avec celui de son père; elle a six ans six mois et deux jours; elle révère son père, quoiqu'elle joue beaucoup avec lui, jusqu'à me demander comme la grande grâce de lui cacher ses sottises; elle me craint moins et me parle (pielquefois légèrement; mais ](; suis sa confidente en toutes choses, et elle est fort embarrassée de sa petite personne lorsque nous sommes brouillées, car elle ne sait plus à qui demander ses plaisirs et raconter ses folies... »

he i décembre. « Or cà, monsicMir le docteur, veuillez, je vous prie, me faire savoir suhito, car tel est le mode qui convient aux dames, si le fameux Turneps, (|u'on vante à Paris aujourd'hui et que l'on cultive dans ses environs, est du genre Raphanus ou Brassica. Puis, par extension, vous me manderez dans qiu>l cjenrc vous comprenez la petite rave (jue vous autres Parisiens mangez ;'i dé)eiiner; puis, si vous connoissez la rave longue et ronde qui croît en l*'landre et dans nos provinces, et comment vous la dénommez. Que votn» décision soit exacte et précise sur tous ces points; elle terminera de savantes discussions dans lesquelles vous devez trouver très-glorieux d'être pris pour arbitre. Mais que cette décision soit accompagnée des phrases de Linnée; car nous avons ici beaucoup d'objets et peu de livres. Si je suis satisfaite de votre science, et que pourtant vous ne connoissiez j)as nos raves, le plus sain, le plus doux et le plus léger des aliments pour l'homme et les animaux, je vous enverrai par la tête une de ces raves, de cinq à six livres pesiTut, lomjue ou ronde, à votre choix.

I) Adieu; n'oubliez pas tout à fait vos amis de l'autre siècle, qui vous embrassent tout boiniement. d

Dans une des lettres précédentes, madame Roland félicitait Bosc de se livrer à l'histoire naturelle, « l'étude, » disaitelle, (< (pii s'accorde le mieux avec la paix de l'àme et qui cioi.'jue davantage (V^s jiassions caj»altles de la Iroidiler. » Et en parliMil ain^i elle se laisse aller elle- menu* à une étude

MADAME nOLA.ND ET SON TEMPS. r.xxxix

aussi peu concordante que possible avec cette paix sereine de la pensée. La politique l'envahit, la domine, la remplit de ses fureurs. Il nous en coûte de reproduire la lettre qui suit; mais nous faisons l'histoire et non l'apoloj'jie de madame Roland. Un tel cœur émettre de tels souhaits! une telle plume descendre à de telles expressions!...

Le 26 juillet 1789. « iXon, vous n'êtes pas libre; personne no Test encore. La confiance publique est ti-ahie; les lettres sont interceptées. Vous vous plaignez de mon silence, je vous écris tous les courriers. Il est vrai que je ne vous entretiens plus guère de nos affaires personnelles : quel est le traître qui en a d'autres aujourd'hfii que celles de la nation? Il est vrai que je voius ai écrit des choses plus vigoureuses que vous n'en avez fait; et cependant, si vous n'v prenez garde, vous n'aurez fait (pi'unc levée de boucliers. Je n'ai pas reçu non plus la lettre de vous que notre ami Lantbenas m'annonce. Vous ne me dites point de nouvelles, et elles doivent fourmiller. Vous vous occupez d'une municipalité, et vous laissez écliapper des têtes qui vont conjurer de nou\elles horreurs.

n Vous n'êtes que des enfants; votre enthousiasme est un feu de paille; et si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux têtes illustres, ou (jue de généreux Décius ne les abattent, vous êtes tous f.

» Si cette lettre ne vous parvient pas, que les lâches qui la liront rougissent en apprenant que c'est d'une femme, et tremblent en songeant qu'elle peut faire cent enthousiastes qui en feront des millions d'autres. »

De telles paroles ne se justifient pas. Pour les comprendre, il faut se reporter par la pensée à l'heure de cette lutte terrible, où il v avait en apparence entre les ennemis et les hommes de la Révolution une si grande inégalité de forces; il faut songer au nombre et à la grandeur des obstacles sous lesquels ceux-ci seml)laient devoir succomber; il faut lire ce passage d'une lettre écrite le 17 mai 1790 :

17 mai 1790. « Il (ait lui temps délicieux : la campagne est changée à ne pas la reconiioitre depuis six jours seulement; les vignes et les noyers étoient noirs comme dans l'hiver; un coup de baguette magique ne cbange pas plus vite l'aspect des choses que ne l'a fait la chaleur fl(; cpielques belles journées; tout ver-

X,: MADAMK ItOLAND ET SO^' TEMPS.

dit et se feuille : on trouve; un doux onibrafje là où il n'existoit (juc l'œil triste et mort de reiijjourdisscment et de l'inaclion.

» J'onhiierois bien ici les affaires publiques et les disputes des boniuies; contente de ran{^;er le manoir, de voir couver mes poules et de soigner nos lapins, je ne son^erois plus aux révolutions des empires. iMais dès que je suis en ville, la misère du peuple, l'insolence des riches réveillent ma haine de l'injustice et de l'oppression ; je n'ai plus de vœux et d'âme que pour le triomphe des };randes vérités et le succès de notre régénération... »

Madame Roland devait être la victime de toutes les théories révolutionnaires qu'elle a exj)nmées. Ou' on compare le jujjement qu'elle poite le 20 décembre 1790, sur le peuple de Paris, à celui iju'elle portera le 3 septembre 1792 :

20 décembre. « Faites donc décréter le mode de responsabilité des ministres; faites donc brider votre pouvoir exécutif; faites donc organiser les gardes nationales; cent mille Autrichiens s'assemblent sur vos frontières; les Belges sont vaincus; notre argent s'en va sans qu'on rejfarde comment ; on paye les princes et les fugitifs, qui font avec nos deniers fabriquer des armes pour nous subjuguer... Tiidieu ! tous Parisiens que vous êtes, vous n'y voyez pas plus loin que votre nez, ou vous manquez de vigueur pour faire marcher votre assemblée! Ce ne sont pas nos représentants qui ont fait la révolution; à part nue quiu/aine, le leste est au-dessous d'elle; c'est Vopinion })ul>li(/in', c'est ]e peuple qui va toujours bien quand cette opinion le dirige avec justesse; c'est à Paris qu'est le siège de cette opinion. Achevez donc votre ouvrage, ou attendez-vous de l'arroser de votre saujj.

» Adieu, citoyenne et amie, à la \ ie et à la mort. »

Cette lettre est une de^ dernières de la corresj)ondance que Bosc a publiée. La liaison ne se rompit point : elle devint même de plus en phis intime.

Hosc se montra digne, et du vivant et après la nujrt de madame Uoland, do l'amitié qu'elle lui avait témoignée. Il était allé la visiter dans sa prison' et avait reçu d'elle le danjjerenx (K'pot (le ses Mfinniirs. Vers le mois de juillet, il donna sa

' Vovr/. l.'S .U,//M.//<'V. |.. 2'.»7.

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. xci

démission d'administrateur des postes. Forcé de se dérober dans une retraite sûre aux poursuites dont il pouvait être d'un jour à l'autre l'objet, il n'en sortait qu'avec précaution, mais les deux amis s'écrivaient souvent. Apres une captivité de plus de quatre mois, lorsque madame Roland, ayant acquis la certitude qu'elle était réservée au supplice, eut formé la résolution d'arraclier leur proie aux Ijourreaux en se donnant la mort, avant de la mettre à exécution, c'est Bosc qu'elle consulta; c'est Bosc qui blâma son dessein et l'en dissuada '. Elle attendit donc l'horreur de l'exhibition publique. Le jour de l'exécution, un homme vint se placer au bas de la charrette, reconnaissable à sa haute stature : c'était Bosc. Il la suivit d'aussi près qu'il put; et il ne s'arrêta que devant l'échafaud. Ouand tout tut fini pour son amie, il retourna dans la forët de Montmorency; la petite maison qu'il v possédait au fond des bois avait été l'asile de Roland proscrit, et c'est de là que celui-ci avait ga.;;né Rouen par des chemins détournés. Bosc, qui en qualité d'ardent botaniste connaissait les moindres réduits de la forêt, avait caché les manuscrits de madame Roland dans le creux d'un rocher, afin de les soustraire aux perquisitions qu'il s'attendait à voir faire d'un moment à l'autre chez lui. Vêtu comme les paysans, il parta^jeait leurs travaux et leur genre de vie. Un jour il se crut perdu : dans une de ses promenades, il se ti'ouva face à face avec Robespierre , qui tout bas prononça son nom. Cependant la tourmente passa, et Bosc reparut après le 9 thermidor.

Le })remier usage qu'il fit de la liberté fut de publier les Mémoires de son amie, dans un doulde but également honorable : d'abord pour défendre la réputation de madame Roland et obéir à sa dernière volonté , ensuite pour créer des ressources à la fille uni([ue <|u'elle laissait après elle ". Le

1 Voyez p. 421 des Mémoires, la lettre qu'elle écrit à liosc à ce sujet.

■^ Et voilà riiommo qu'atteiuflrait l'imputation de l'auteur des Sonvoiirs de la marfjn'me de Créf/uy, qui piétend «ju'apiès la mort de madame Roland on a Fait trafic; de ses Mémoires , et qui l'ait dire à l.i marquise fpie son fils avait j>avé à très-haut prix la radiation d'un articli- ([ni la concernait ! Est-il besoin d'ajoufei- «[iie l'examen du manuscrit donne à nue telle

xcii MADAME HOLAND ET SON TEMPS.

jour de l'arrestation de madame Roland, il s'était chargé de la pauvre enfant; quand elle fut orpheline, il s'occupa d'elle avec im surcroit de sollicitude. Le recueil des Mchnoires de son amie fut imprime' au profit de sa fille itni<iuc, privée de la fortune de ses père et mère, dont les biens sont toujours sèf/uestrés. L'excellent homme terminait la Préface, en style de l'époque, par ces lignes où se trahit son anxieuse sollicitude :

« Cet ouvrage est, quant à présent, l'unique (lomainc d'Eudora, la fille unique, la fille chérie de Roland. ^lalheur au brigand qui ne rougi roit pas de le contrefaire! car il n'en vendroit pas sans doule un seul exemplaire; et néanmoins j'appellerois sur lui toute la sévérité de la loi. »

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