‹ Etude sur Malebranche d'après des documents manuscritsChapitre 11 sur 23 · élire tin P. Perria an P. Malehraiiclte · texte numérisé non relu

élire tin P. Perria an P. Malehraiiclte

Du is septembre.

Mon révérend Père,

La proposition que vous m'avez expliquée par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'éerire est justement celle qui étoit en question. Le sens que vous lui donnez est net et intelligible, .le l'ai fait voir à M. l'abbé de Fisme (ou Fiène), et lui ai fait même comprendre qu'on ne peut pas la condamner sans faire révolter tous ceux qui tiennent que la grâce efficace par elle-même détruit la liberté. J'a empêché que lui ni son confrère, qui est l'abbé Mascarany, ne donnent leur sentiment par écrit. Us sont résolus de ne le point faire, et comme M. le procureur général est encore à Paris, sans que nous ayons pu apprendre s'il en a parlé à quelque puissance, je ne sais ce qu'il fera de ces exemplaires. Mandez-moi ce que je pourrois faire, car je suis très-sincèrement en J. C, mon révérend Père, voire très-lionoré et très-obéissant serviteur,

PERR1N, prêtre de l'Oratoire1.

vît

Lettre du r. Malebranclie au P. l.am>. bénédictin.

Copiée sur le brouillon.)

Mon révérend Prie, j'ai lu les deux écrits que vous m'avez laissés, et je les ai envoyés au R. P. Blampin.

1 1; [Kiroilquc celte lettre fui envoyées Rouen.- P. .t Iry,

Vous me défendez fort bien contre les prétendues démonstrations de M. Arnaud, et il me semble que vous en dites assez pour renverser les principes de Spinosa, autant que je m'en puis souvenir, car je n'ai pas assez de loisir pour relire le livre de ce misérable philosophe, qui même est fort dégoûtant et demande quelque attention, pour être assuré qu'on prend bien son sens.

J'ôterois les termes d'unité, de vérité et de bonté qui sont dans (l'indication n'y est point); car ils ne sont point nécessaires, et cependant ils sont obscurs, car, par exemple, il n'y a point d'unité dans l'étendue, la vérité n'est qu'un terme relatif, non plus que celui de bonté, du moins dans le sens ordinaire. A l'égard de ce que vous dites de la liberté, vers la fin de votre ouvrage, que Dieu veut que je me détermine librement, puisque sa volonté est efficace, n'explique pas, ce me semble, la difficulté ; car au contraire, puisque Dieu veut que je me détermine librement, il faut que sa volonté ne fasse pas ma détermination, ou que Dieu ne fasse pas ma détermination réduplicative, ut sic; comme on dit. Car si Dieu me fait déterminant à choisir A ou B; à la vérité je me déterminerai, mais nécessairement vers A ou B, car Dieu me fait tel. Il me fait me déterminant. Que de dire : Dieu fait ce qu'il prétend faire, il prétend me faire agir librement, donc j'agis librement, lorsqu'il me détermine; on répondra qu'il y a contradiction dans ces termes : Dieu me détermine, ou me crée me déterminant et en même temps agissant librement. Qui diroit : Dieu peut tout ce qu'il veut, or il

DE MALEBR ANCHE. :;i

veut faire un carré rond, doue il fait un carré rond, raisonneroit mal, si l'idée du carré n'est pas celle du rond. De même si l'idée de la liberté renferme la détermination propre de la volonté, il faut que la volonté fasse ce que Dieu ne nous porte point invinciblement à la faire, c'est-à-dire que Dieu ne fasse point la volonté se déterminant, en sorte que l'action de Dieu emporte la propre détermination de la volonté.

Je crois en général qu'écrivant contre Spinosa il faut rapporter de ses écrits suffisamment pour assurer le lecteur que ce sont ses sentiments que l'on combat. On pourrait néanmoins prouverles vérités qu'il attaque sans faire mention de lui, et peut-être que cette manière scroit assez utile, et effectivement j'ai dit bien des choses dans ce dessin de munir mon lecteur contre ses impiétés, comme ce qui est (dit) par rapport à lui, dans la neuvième Méditation dont M. Arnaud corrompt le sens, et prétend démontrer que je fais Dieu corporel, tant il est éclairé et équitable sur ce qui me regarde. Je vous parle, mon révérend Père, avec la liberté que vos bontés me donnent, car je suis persuadé que vous me faites l'honneur de m'aimer, et qu'ainsi vous prendrez ce que je vous dis en bonne part.

Au P. l.amj. bénédictin.

2 novembre 8-i .

J'ai changé dans la copie, elle n'est pas au net, il n'y a que le sens '.

1 Tout ce tjui prért'ile e=l écrit de la main du I'. Malebranche. — P. Adri/.

bl CORftËSPOKbANCË iKÈDtTB

l.clli'o ilu P. WitW-hraiiPlH» an P. Lamy< tti'ciôilictlit '.

Du 1 i janvier.

Mon révérend Père,

Je vous aurois envoyé plus tôt cette méchante réponse, si un gros rhume accompagné d'un grand mal de têle , et ensuite quelques affaires ne m'en eussent empêché. J'ai lu et relu votre lettre avec attention, et j'avois déjà compris que votre sentiment étoil tel que vous l'exposez. Ainsi, mon révérend Père, vous vous êtes donné une peine inutile, de laquelle néanmoins je vous suis obligé, et dont je vous remercie; et c'est ce que j'ai toujours remarqué qu'on fait, lorsqu'on philosophe par lettre, principalement sur des matières abstraites, de sorte que le meilleur est de s'épargner mutuellement celle peine ; car j'espère que quelque jour nous pourrons en un quart d'heure de conversation nous instruire à fond des dispositions où nous sommes, et précisément de ce qui nous retient dans nos sentiments. Je vous prie cependant, mon révérend Père, de méditer un peu sur la notion qu'on doit attacher au mot de représenter. Car pour moi, je crois qu'à parler exactement et en rigueur, rien de ce qu'on voit immédiatement n'est représenté, mais seulement présenté, qu'on ne voit que ce qui est, que l'idée contient ce qu'on voit en elle, que c'est précisément ce qu'on voit qui affecte l'âme par son efficace, qu'ainsi les réalités

1 Cette lettre a été tirée d'une copie par une main inconnue.— P. Adry,

intelligibles sont plus nobles que eelles que Dieu forme sur elles comme modèle : sunt maxime qua sunt, dit S. Augustin ; en un mot, je crois que la substance divine, comme participable par les créatures, en est représentative, parce qu'elle affecte les esprits par ce qui est en elle, qu'elle veut communiquer aux créatures. Maison ne voit point les créatures qui sont formées sur ces idées, s'il ne contient les perfections qui sont en elles. Car encore un coup, l'esprit ne voit immédiatement rien de distingué d'elles. Si donc la modalité de l'âme en étoit représentative, comme aussi de l'infini, il faudrait que toutes les créatures possibles ne fussent que des participations de l'âme, et que l'infini fut son essence; et cela par celte raison qui à moi me paroi t évidente, que pour présenter ou représenter passivement, il faut contenir réellement, et pour représenter activement, il faut que ce qui contient réellement nous affecte, et si ce qui nous affecte le fait non selon tout ce qu'il contient, nous verrons les créatures. Si l'idée de l'infini, ou ce que je vois immédiatement quand je pense à l'infini, n'étoit qu'une modalité de l'âme, il me paroit que la démonstration de l'existence de Dieu tirée de son idée, seroit fausse, car une puissance finie, telle que peut être mon attention à la lumière infinie de ma substance, pourra exciter celle lumière, en produisant en moi une modalité dont je suis capable. Mais il y a bien de la différence entre la perception que j'ai de l'infini , et ce que j'aperçois quand j'y pense, ma perception, ma modalité étant certainement finie et mon

idée ou ce que j'aperçois ne l'étant certainement pas. Et comment sais-je que mon idée, ou ce que j'aperçois immédiatement, est infinie? C'est que je le vois tel; et pourquoi, dis-je, que ma perception est finie? C'est qu'elle ne peut le mesurer ni le contenir. Si je pense à un cercle en général, la perception que j'en ai est ma modalité; mais le cercle en général est tout autre chose. Je sens légèrement ma perception, parce que les idées abstraites me louchent peu, mais mon idée, le cercle en général, je le vois clairement, et j'en puis déduire plusieurs propriétés. Je ne vous mande ceci, mon révérend Père, que pour remplir un peu ma lettre, car pour se convaincre mutuellement ou l'un ou l'autre, il faudroit plusieurs entrevues, et même j'y étois préparé par une forte méditation sur le sujet. Je vous prie, cependant, d'examiner si les distinctions d'être formel et d'être objectif*»! essendo, in reprœsentando, réveillent des idées claires. Car pour moi je trouve que bien qu'à l'égard des créatures et de leurs idées, ces termes puissent avoir un bon sens, à l'égard de Dieu ou de l'infini, ils ne peuvent que disposer à l'erreur, comme étant des inventions de l'esprit humain qui ignore la présence intime et l'opération continuelle de cette raison universelle qui éclaire les esprits sur la manifestation de sa substance , comme parle S. Augustin, et clans laquelle sont les idées primordiales de tous les êtres créés et possibles, et généralement toutes les vérités. Je vous prie, mon révérend Père, de m'aimer toujours in bisceribus Gèkisti,

et de demander à Dieu que notre amitié que l'amour de la vérité a commencé à lier, ne se rompe jamais.

Lettre «tu l*. Lam> au P. Maiehraiidie.

N'en doutez pas, s'il vous plaît, que la réponse dont vous m'avez honoré, ne m'ait rendu, sinon la vie (pour me servir de l'expression dont vous me tlattez), du moins l'agrément de la vie. Il est certain que j'avois perdu celui-ci, en perdant par je ne sais quel malheur la liberté de vous écrire, et le plaisir de recevoir quelquefois de vos nouvelles, et quoique ma conscience ne me reprochât rien sur cela, je n'étois nullement content de moi-même, rien ne pouvant me consoler de la perte ou du refroidissement d'une amitié aussi précieuse que m'est la vôtre.

Mais, mon révérend Père, vous m'avez rendu la joie et le calme, par la bonté avec laquelle vous avez reçu ma lettre. Que les éclaircissements sont nécessaires entre les amis! Permettez-moi ce mot. Vous appréhendiez, dites-vous, que l'amour de la vérité ne nous eût séparés, et moi je craignois de m'ètre rendu indigne de votre union par mon peu d'amour ou du moins par mou peu de connoissanec de la vérité. Que les apparences sont trompeuses! non, mon révérend l'ère, permettez-moi de nous le dire, vous ne cou-

:,fi CORRESPONDANCE INEDITE

noissez qu'une fort petite partie de t'estime, du respect et de l'attachement que j'ai pour vous, si vous avez pu croire que quelque chose fût capable de me séparer de vous; l'amour de la vérité n'avoit garde de produire cet effet. C'est cet amour qui a fait naître notre connoissance et notre union, et vous savez que lien n'est plus propre à conserver les choses que ce qui leur a donné la naissance.

En effet, mon révérend Père, quoique cet amour soit peut-être assez foible en moi, je puis néanmoins vous assurer que j'en ai assez pour goûter extrêmement tout ce qui vient de vous et pour n'avoir presque nulle peine à entrer dans vos sentiments, pour extraordinaires qu'ils paroissentaux autres. Je ne vous dis point les affaires que je me fais quelquefois sur cela ; pour peu que vous en fussiez informé, vous conuoitriez aisément que je distingue peu vos intérêts de ceux de la vérité, et que, si je me fais un honneur d'avoir de la relation avec vous, du moins dans les sentiments, vous n'en avez guères de considérables dont je n'ai fait usage, ou dans la philosophie, ou dans les Traités de théologie que j'ai été obligé de donner, et si j'en ai quelques-uns de différents des vôtres, ils sont en si petit nombre, si peu importants, et je m'en suis expliqué à vous-même avec si peu d'attache que je ne puis m'imaginer que vous m'ayez cru capable d'en vouloir faire un sujet de séparation. Non, mon révérend Père, je peux bien m'ètrc mal pris à vous proposer mes doutes et mes difficultés, je puis rn'ètre mal expliqué,

m; malebkanche. ..:

avoir pris quelque contre-temps ou lé contre-pied de vos pensées, je puis enfin avoir péché dans la manière, el j'ai surtout sujet de craindre que eela ne nie soil arrivé dans la dernière lettre que je me donnai l'honneur de vous écrire lorsque j'enseignois à Reims (vers 1(371) ; niais dans le fond il est certain que rien n'a été de plus droit ni de plus simple que mes intentions, et que je n'ai cherché, surtout dans celte dernière lettre, qu'à m eelaireir et à entrer plus avant dans, vos sentiments sur la grâce qui étoit la matière que je traitois alors, et dont je n'étois pas assez informé, parce que votre quatrième tome de la Recherche de la vérité n'avoit pas encore paru. Cependant comme je n'aime pas à être incommode à mes amis, il est vrai que, sur votre réponse, je me condamnai au silence, quelque fâcheux qu'il me parût : mais assurément sans rien perdre de la vénération, cl si j'ose dire de l'amitié que j'ai toujours eue pour vous, depuis que j'ai l'honneur de vous connoitre. Voilà, mon révérend Père, ma confession ingénue cl un compte fidèle de ma conduite et de mes dispositions pour vous.

Quand je saurai (pie mes lettres ne vous déplairont point, vous me trouvère/, moins réservé sur ce chapitre, el quoique depuis que je suis dans cette solitude, j'aie rompu commerce avec bien des amis, il y aura exception pour \ous. Mais en voilà assez et peutèlrc trop sur mes intérêts; il faut parler des vôtres, que je ne distingue guère en vérité des miens.

Je ne sache point que M. Arnaud ait parlé de nous

58 CORRESPONDANCE INEDITE

d'une manière désobligeante. Je l'ai vu autrefois dans des sentiments fort contraires à cela, et je ne puis croire qu'il ait changé. Je vous dirai seulement pour répondre à la confiance dont vous m'honorez que je sais non-seulement qu'il écrit contre le Traité de la grâce, mais même qu'une partie de son ouvrage commence à paroilre dans un mois sous le titre : Des vraies et des fausses idées. Gomme on m'en fait attendre un exemplaire, il y a trois semaines, j'ai différé quelque temps à vous écrire, dans l'espérance de vous en faire offre, au cas que vous ne l'eussiez pas encore. Si vous souhaitez que je vous l'envoie d'abord que je l'aurai reçu, vous n'avez qu'à dire. Cependant il ne faut pas vous dissimuler qu'un de mes amis qui l'a déjà parcouru, m'écrit qu'il le trouve très-fort. Mais pour moi, je veux attendre à en juger que je l'aie bien lu, et en attendant j'ai peine à croire qu'il vous fasse grand mal dans ce premier Traité. Car comme il n'y attaque que votre sentiment sur la manière dont nous voyons toutes choses en Dieu, je doute fort qu'il puisse dire quelque chose de mieux. Il est plus aisé en celle matière de ruiner que d'établir. Quoi qu'il en soit, j'aurai de la joie qu'on vous donne lieu de prouver et d'établir davantage votre système de la grâce, surtout pour les théologiens, car je ne puis persuader aux gens que vous soyez en état de le faire, quoique je n'en doute point; si vous pouvez engager S. Augustin dans vos intérêts, ou du moins faire voir que votre système n'est pas opposé à ce qu'il a enseigné de la prédestination

ÏM MALEBRANC11E. SI

et de la grâce, vous lèverez le plus grand préjugé que l'on ail contre votre Traité. Je vous suis au reste sensiblement obligé de l'ouverture que vous me faites de vos ouvrages et de vos desseins. Je prie Dieu de tout mon cœur de vous donner la santé, le temps et le lieu d'exécuter ceux-ci. Plut à Dieu que vous avez quelque maison, quelque solitude dans le voisinage de la nôtre ! La liberté -de vous entretenir quelquefois et de vous consulter pourroit alors m'exciler à entreprendre quelque chose; mais abandonné comme je suis dans ce désert, sans conseil et sans secours, quelques vues qui me puissent venir, je n'ose me déterminer à rien; outre que nous sommes dans un siècle où l'on a si peu de liberté de dire ce que l'on pense et où la vérité est souvent si mal reçue que cela fait perdre toute l'envie qu'on pourroit avoir de la produire. Il faut la voiler et la déguiser en mille manières ; et comme si les François avoient honte de la voir naître en leur pays, ils ne la reçoivent presque point, si elle n'est vêtue à l'étrangère ; jusque-là, mon révérend Père, que, comme vous me l'apprenez, les vérités essentielles de la relit] ion qui constamment devroient être de tout pays, ont eu besoin d'habits étrangers pour passer en France. A mon égard, je ne serai pas si délicat, et je voudrois bien les avoir toutes nues.. Je vous prie donc, mon révérend Père, d'ajouter à la grâce que vous m'avez faite, de me donner avis de cet ouvrage, celle de m'apprendre en quel pays il est imprimé, et le moyeu d'en avoir. Je vous prie aussi de ne pas nommer AI. Arnaud par son nom,

60 CORRESPONDANCE INEDITE

lorsque vous voudrez m'en parler; vous pourrez me le marquer par le nom de M. Arisle, ou tel autre qu'il vous plaira.

J'ai envoyé votre lelttre au P. Desbordes. Je ne me suis pas trompé dans ma conjecture sur le jugement que vous en feriez; vous ne vous tromperez pas sur mon chapitre en me croyant inviolablement en J. C, mon révérend Père, votre très-humble et . très-obéissant serviteur,

Permettez-moi , s'il vous plaît, de ne pas signer, vous connoissez mon caractère, cela suffit.

Ce 28 mai fl6S3 til \iilclm'.

Lettre «le M. Dortoui' «le Unirait nu P. Mnlehrnurlte.

Le 17 septembre 17 13.

Commençant par ces mots :

Ce jeune homme qui laisoil ses exercices, etc. Déjà publiée par M. Feuillet de Couches.

Lettre du P. Mulebraiiehe n >l. <le Mairnu à HiéssievK.

29 septembre 17 13.

Commençant par ces mots :

Je suis maintenant à la campagne, etc.

Aussi publiée par M. Feuillet.

1 François Lamy, moine bénédictin.

m" MAtEÉRANClIÊ. 6

Lettre «I»' U, de Mairan au p. Mali'lirauclie

*'.<■ 0 novembre 1713.

Commençant par ces mots :

J'ai reçu votre lettre du 2<> septembre, je suis, ete. Publiée par M. Feuillet.

Lettre ilu P. Stalefcrnaefce à M. «le Page!, à i.jon'.

J'ai lu avec avidité vus observations, el celle lecture a excité en moi deux espèces d'admiration différentes : Tune, sur l'ail infini de la sagesse divine, car je regarde votre ouvrage comme une hymne composée a sa louange; l'autre; sur votre sincérité el votre attachement désintéressé pour la vérité : qualité très-rare parmi les auteurs.

Lettre tl«* M. Graaet. prêtre «le la riaetrlne chrétienne.

Mon Irès-révérend Père,

Je m- sais quelles seront vos premières pensées lorsque vous vous verrez entre les mains cet écrit qu'un

1 Louis de Pugcl on du Pnset , né à Lyon en 1629, mort le ni décembre 1709, l'un des plus savants physiciens de son temps. L'Académie de l.\on le pleura comme un de ses fondateurs. P'oy.les Lyonnois dignes de mémoire, t. 1.

.62 COURESPONDANCE INÉDITE

i-nconnu ose prendre la liberté rie vous envoyer d'un bout du royaume. Tout ee qu'il peut vous assurer c'est que, sachant combien tous vos moments sont entièrement employés, il a eu de la peine à se résoudre d'interrompre les précieuses occupations de votre loisir, mais comme il ne connoit ailleurs qu'en vous seul les qualités qu'il demande pour l'examen de ce petit ouvrage, et que d'ailleurs c'est un fruit de la lecture de votre admirable Recherche de la vérité qui fera toujours ses plus chères délices, il n'a pas dû balancer un moment, d'autant mieux qu'il n'ignore pas que vous n'êtes pas moins le plus honnête homme du royaume que vous en êtes le plus habile, comme il croit pouvoir le démontrer dans les formes à qui que ce soit qui n'en paroitroit pas persuadé. N'attendez pas, s'il vous plaît, de trouver rien ici qui soit proportionné à votre élévation, ce n'est qu'un essai et le premier ouvrage d'un jeune homme de vingt-cinq ans qui n'a ni l'esprit ni la capacité qui auroient été nécessaires pour faire quelque chose qui méritât, je n'ai garde de dire votre approbation, mais la peine et le peu de temps que vous aurez la bonté d'employer pour le lire. 11 est sans doute que je passe les bornes du respect par cette permission indiscrète que j'ose me donner, mais permettez-moi, s'il vous plaît, de dire que vous devez quelque chose à ceux que vos ouvrages ont rendus vos admirateurs et les adorateurs de la vérité, et qui dans le mouvement de l'ardent amour que vous leur en avez inspiré, vous exposent leurs doutes pour être instruits, ou

m MALEBHANCHS. 6:î

qui, comme il m'arrive présentement^ moi, ne fonl que rendre à César ce qui est à César, lorsqu'ils semblent vous importuner. Au reste, vous êtes tellement le maître de ce petit écrit que vous en pouvez absolument disposer; il n'aura d'autre sort que celui que vous trouverez bon, et c'est uniquement sur le jugement que l'auteur apprendra que vous aurez fait, qu'il réglera lui-même le sien, ou pour la pièce tout entière, ou pour les endroits qui vous paroitront défectueux. Comme il a fallu emprunter la main d'un enfant, faute d'un meilleur écrivain et de loisir pour le transcrire moi-même, vous y trouverez un grand nombre de fautes d'orthographe, mais plut à Dieu que l'ouvrage ne fût imparfait que de ce côté-là, mais c'est vous seul qui en déciderez souverainement; pour moi, je me croirai très-avantageusement récompensé, quoi qu'il en puisse arriver, pourvu que je sache qu'il a été assez heureux que de tomber entre vos mains, et j'aurai infiniment plus que je puis jamais mériter, si vous avez la bonté d'agréer l'attachement très-respectueux avec lequel je serai toujours, mon très-révérend Père, voire très-humble et très-obligé serviteur.

6RA.NET, piètre de la doctrine chrétienne. A Vence, le. 20 mai 1CSS.

Au cas que vous fussiez en peine de savoir par quelle voie j'ai pu vous faire tenir ce paquet, c'est M. l'évêque de Glandôve qui, partant pour Paris, a bien voulu s'en charger.

U COftkESPOXbAKCïi INKDlTM

Réponse i>. M. (.ran «M, d'après le brouillon ci»' M. >inl< liianclie.

.le n'ai reçu que le 3 d'octobre voire lettre datée du 10 (20) de mai. Apparemment c'est qu'on a voulu attendre que je fusse revenu de la campagne, où j'ai été pendant près de cinq mois, et d'où je ne suis que depuis 10 à 12 jours, si accablé d'affaires et de lettres que je n'ai pu que lire votre écrit, sans écrire les réflexions qui me sont venues dans l'esprit, j'ai seulement marqué d'un point rouge à la marge quelques endroits qui souffrent quelques difficultés ou dont je ne conviens pas. Car, par exemple, il me semble, que vous entriez du moins en partie dans le sentiment du 1er chapitre de .M. Cordemov sur l'Indivisibilité des corps que je crois tout à fait faux.

Cependant vous citez pour l'appuyer le dernier chapitre de la Recherche de la vérité. Il n'est pas nécessaire que je m'explique davantage. Car vous pouvez être (Mi peine de deux choses sur votre ouvrage : la première, s'il est à propos présentement qu'il paroisse, la seconde, s'il est en étal de paroitre ou d'être imprimé. Or, comme je ne crois pas que le temps soit encore venu du moins en ce pays-ci pour lui donner le jour, et que bien loin que les docteurs, nommés pour l'approbation du livre, vous le passassent, qu'ils s'y opposeraient. Si Je ne me trompe, cela l'ait que je ne crois pas non plus qu'il soit nécessaire que je vous dise ce que je pense pour le mettre en étal de paroitre,

bE MALEBRANCHI h 6S

si le temps étoit propre. Au reste, je l'ai lu avec plaisir, j'y ai remarqué beaucoup de justesse d'esprit, mais il y a un peu trop de hauteur à l'égard des scolasliques. Ce n'est pas le moyen de les gagner; ce seroit de ces endroits à corriger. Vous savez, monsieur, que, pour convaincre les gens, le meilleur secret c'est de dédommager leur amour-propre. On peut quelquefois lâcher une petite raillerie, mais il ne faut pas donner des marques de mépris. Dans les écrits de théologie dont les scolasliques se croient les juges, il ne faut pas les chagriner pour ne les pas soulever. Il y a encore quelques autres endroits qui ne seroient pas, ce me semble, écrits dans votre ouvrage, si vous aviez examiné mes divers ouvrages. Le dernier ce sont les Entretiens sur la métaphysique et sur la religion, chez Reinier, libraire à Rotterdam. Ce libraire a presque tout imprimé mes livres, et vous pourrez peut-être, les avoir par Lyon ou Genève. On a imprimé de moi onze volumes depuis la Recherche. Je vous dis cela, monsieur, afin que si vous aviez la curiosité de les lire, comme en effet ils valent bien la Recherche que vous estimez tant, vous. cherchiez quelque voie pour les avoir; car ici on ne les a qu'avec beaucoup de peine, el ils sont excessivement chers. Je ne vous dirois pas ceci, si vous ne m'aviez insinué dans voire lettre que je suis dans l'obligation de vous apprendre quelquechose dans ma réponse à l'égard de votre écrit. Assurément, monsieur, il y a beaucoup plus à apprendre dans ces ouvrages imprimés (pie dans la critique la

plus exacte que je pourrois faire de voire livre et que je n'ai nullement le temps et la capacité de faire exacte.

Deuxième Lettre île M. Granet au P. Maleiiratiehe.

A Tarascon , le lor décembre (IG88).

Monsieur, la lettre que vous m'avez fait la grâce de m'écrire ne m'a été remise que bien tard à cause du changement que mes supérieurs m'ont obligé de faire. Je l'ai reçue avec d'autant plus de joie que je l'allendois avec une impatience que je ne pourrois pas bien vous exprimer. Il est vrai, comme vous l'avez remarqué, qu'il y a certaines choses vers les commencements de mon écrit qui semblent favoriser le sentiment de M. de Cordemoy sur l'Indivisibilité des corps. Mais la manière dont je m'explique ensuite fait voir, si je ne me trompe, que je l'entends tout autrement que lui. Il veut que les corps soient indivisibles absolument, et par eux-mêmes, sans marquer aucune restriction; au lieu qu'étant Irès-persuadé que ce sentiment est tout à fait faux, je prétends seulement qu'ils le sont à l'égard des agents naturels, mais nullement par leur nature. Je sais bien que si un de ces corps qui seroit, par exemple , de figure carrée, conique ou triangulaire, etc., étoit planté en repos parmi d'autres, et tellement appuyé de tous côtés qu'il n'y eût qu'un de ses angles qui parut, et qui donnât prise à l'action de quelques autres corps qui le hçurteroient, comme cet angle

DE MALEBHANCHK. 61

n'auroit point de force pour résister à ce mouvement, il seroit emporté, supposé qu'il ne fût pas soutenu du côté opposé à eelui par lequel il seroit poussé et ainsi le corps seroit divisé. Mais il me semble que celte supposition est impossible, et que de quelque manière qu'une masse soit froissée ou broyée, ce ne seroit jamais des pointes des corps seulement qui s'en détacheront, mais pour le moins des corps tout entiers, ou même et le plus vraisemblablement de très-petites portions de matière. Car si je me trompe et que j'aie cité mal à propos le dernier chapitre de la Recherche pour appuyer ma pensée sur ce sujet, j'ose vous prier trèshumblement de me redresser; cependant je crois devoir vous dire que cette indivisibilité des corps de la manière que je comprends et que je tache de l'expliquer, s'accorde, ce me semble, assez avec ce qu'en dit M. Descaries dans une de ses lettres que j'ai vue depuis quelque temps en manuscrit sur le sujet même de l'Eucharistie, adressée au P.Mersenne; mais peutêtre que je n'ai bien compris ni ce dernier chapitre ni cette lettre, ou que ce point dépend de plusieurs autres choses que je n'ai pas encore vues. Pour ce qui est de faire paroitre mon écrit, je vois bien que cela ne pourroit que souffrir d'assez grandes difficultés, et que quand même il seroit en état de pouvoir être mis au jour, il ne faudroit pas espérer que messieurs les approbateurs des livres lui fussent favorables, ne fût-ce qu'à cause de la nouveauté, et qu'ainsi il faudroit recourir ailleurs, ce qui ne pourroit pas même s'exécuter

rs correspondance inédite

qu'auparavant je n'eusse appris de vous ou de vos autres livres plus en particulier les changements qu'il y faudrait faire pour l'achever, ou que je n'eusse été moi-mènu; à Paris vous consulter là-dessus et sur bien d'autres choses, ce qui seroit pour moi le plus grand avantage qui pourroit m'arriver, et dont je ne désespérerois pas. si certaines mesures que j'avois prises pour cela pouvoient se renouer. Quant à la manière dont je m'explique en certains endroits à l'égard des scolastiques, je vois bien moi-môme qu'elle est un peu outrée; mais aussi ils parlent eux-mêmes et ils écrivent si impertinemment contre des auteurs et des ouvrages dont ils n'ont jamais connu le mérite ni la valeur, qu'il est assez mal aisé de se contenir dans les bornes de la plus exacte modération, lorsqu'on a la plume à la main et que l'occasion se présente de leur donner dessus; mais il seroit fort aisé de modérer ces petites saillies d'une plume encore fort jeune. Je n'ai pas compris quels sont ces autres endroits qui ne seroient pas, comme vous me dites, dans mon écrit, si j'avois examiné vos derniers ouvrages, à moins que ce ne fût vers la fin où, parlant des anges et des saints, il semble par le terme de bon plaisir, dont je me sers, que j'attribue à des volontés particulières les communications différentes que Dieu leur fait de son essence ou de ses faveurs ; mais ce doute est levé par deux petites remarques que j'ai insérées dans l'original qui me reste. Si c'est autre chose, je m'en éclaircirai, comme je l'espère, parla lecture et la méditation de ces ouvrages que je tâcherai

de recouvrir quel qu'ils coûtent et dont je vous remercie très-humblement de m'avoir donné la connoissance. J'ai déjà depuis assez de temps, outre les deux premiers tomes avec les éclaircissements, le Traité de la nature et de la grâce, les Conversations et les Méditalions chrétiennes et le Traité de morale; et ce que je suis bien aise de vous faire savoir, c'est que je tache d'en inspirer l'estime et la lecture dans toutes les occasions, et mes petits soins ne sont pas tout à l'ait inutiles ; mais n'en voilà que trop pour abuser de votre loisir. Je regrette extrêmement les moments précieux que la lecture de cette lettre vous fera perdre; j'ai été assez de temps à me résoudre si je prendrois la liberté de vous l'écrire, mais j'ai enfin passé sur toutes les autres considérations, principalement pour vous assurer une seconde fois du profond respect et de la dépendance entière avec laquelle je suis, monsieur, votre humble et très-obéissant serviteur,

GRANET, prêtre (la la doctrine chrétienne.

Lettre du docteur Burnet au r. Malebroneuc.

Londres, 24 mai 1681.

.Mon révérend Père ,

J'ai eu l'honneur de votre lettre du 19 et des compliments qu'il vous a plu de me faire à l'occasion de mon livre; si ensuite vous avez la bonté de m'en dire

vos pensées plus sévères et plus justes, elles ne me seront pas moins agréables. Il n'y a personne au monde qui ait des respects plus véritables et plus profonds pour l'Écriture sainte que j'en ai ; mais on en use, ce me semble, préjudicieusement et peu dignement en voulant nous faire dire par le Saint-Esprit les particularités de la physique même. Il a plu à la Providence divine de nous y conserver les conclusions générales touchant les grands changements du monde et les divers états de la nature, lesquels ont beaucoup de rapport et de liaison avec le monde moral; mais pour le menu de ces changements, les moyens et leurs causes, il est à nous à les chercher; Dieu n'a pas voulu nous rendre oisifs; au contraire, il l'a fait pour nous donner à penser, et pour exciter notre esprit à une recherche plus curieuse. Pour ce qui regarde Moïse, je suis salisfait que sa Cosmopeïa n'a pas pour sujet le grand univers, mais notre monde sublunaire, qui fut seul fait d'un chaos, il y a cinq ou six mille ans, et cela étant posé, on prendra des mesures plus aisément pour l'explication de sa philosophie. Cependant si mon livre vient à être imprimé pour la seconde fois, je rangerai tout cela qui est dit touchant Moïse d'une autre manière. Pour la conflagration, je ne doute pas qu'elle ne soit l'effet de l'ordre déjà établi dans le monde, mais dans ces grands coups et ces désordres de la nature, si on doit ainsi dire, les anges ont leur part, comme des intendants et des ministres du grand opérateur, quand il monte ou démonte sa machine.

DE MALEBRANCRE. 71

Il est vrai, je ne crois pas que la Conflagration se fera d'aucune des trois manières que vous avez marquées ; si le feu, au centre de la terre, se rép an droit au dehors, nous n'aurions plus de monde terrestre; après cela, de nouveaux deux, ou de nouvelle terre ; ce feu est gardé, ce me semble, pour le dernier coup, eu m morlua Stella resurgel. Et je ne vois pas ou que le soleil s'augmente, ou que la terre s'en approche. Il y a encore un autre moyen, comme je crois, plus simple et plus aisé, et qui, avec ses suites, s'accorde merveilleusement, tant avec l'Écriture sainte qu'avec l'idée que j'ai donnée de la première terre et du paradis. Pour la morale et la théologie chrétienne, autant qu'elle s'y rapporte, c'est, je crois, la dernière chose qui sera connue démonslrativement. Pour la bien comprendre, il faudroit premièrement compose]' la théorie de la nature humaine, savoir l'ordre établi dans nos pensées et dans les mouvements de l'âme, savoir le fondement de tous nos appétits et detoutesnos passions, et quetles règles ils suivent, savoirqu'esl-ce que l'amour-. propre, et combien il agit en nous, et de quels autres principes nous sommes capables. Comme aussi de quelles autres unions, outre celui du corps, examiner quelle différence il y avoit entre le corps du premier Adam et du second, et celui de nous autres, et en quoi, ou les principes, ou l'union de chacun, et le pouvoir de l'esprit sur le corps, éloil différent. Mais c'est à vous, mon Père, et à ceux de votre force, d'entreprendre de beaux ouvrages de cette sorte, et je suis

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ravi d'entendre que vous ayez composé un Traité de la nature et delà grâce.

Comme le sujet est des plus importants et des plus difficiles, aussi sais-je bien que sans l'avoir bien pénétré, vous ne l'auriez pas entrepris. Je vous remercie de la grâce et de l'intention que vous avez de m'en envoyer un. A moins de trouver quelqu'un qui va venir en Angleterre, je ne sais pas d'autre voie pour le rendre ici que par la correspondance de vos libraires ou autres marchands avec les nôtres. Les civilités que vous me continuez encore me font souvenir des premières et des obligations que je vous a eu autrefois à Paris.

Je suis, mon révérend Père, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

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