D'ALLEMANS
i:\triiit «I une lettre de M. d'Alleniana ait V. Malelniuu-ue.
A Mcntardy, ce l" de juin 1U87.
Je suis bien aise des avances que vous fait
M. de Meaux, je sais l'eslinie qu'il a pour vous, combien il souhaite d'avoir commerce avec vous. Ainsi je suis sûr qu'il fera toujours toutes celles qui vous pourront approcher de lui. Apparemment vous savez présentement ce qu'il pense sur mon écrit. Pour moi, je ne le sais pas, car depuis que je le lui ai envoyé, je n'en ai reçu nulles nouvelles. Mais cela ne m'étonne pas; je sais qu'il est occupé el qu'il oublie facilement. Ce qui est sûr, c'est que tôt ou tard il me le fera savoir, et je vous manderai toujours ce que j'en apprendrai. Je plains les journaux de M. Ravie et suis bien fâché qu'il ne s'en fasse plus en France. J'attends avec impatience le livre dont vous me parlez du R, l\ Le Vassor que j'honore et que je salue très -humblement. Je souhaite bien aussi la fin de celui du P. Pres-
let Mais à propos de vos livres, M. l'abbé Gatelan
et M. de la Chèse me parloient d'un nouveau qu'a fait M. Arnaud sur les idées1; l'avez-vous vu? Savez-vous ce que c'est, et si vous le savez, apprenez-le-moi, s'il
' Dos vraies et des fausses Idées.
vous plaît. A moins que ce pauvre bonhomme ' n'ait écrit pour donner gloire à la vérité, je le plains trèsfort, et je suis sûr qu'il ne fait que tomber dlabsurdités en (de) plus grandes absurdités. Nous sommes ici, mon très-révérend Père, il va dix ou douze jours. Nous vous y attendons avec impatience, et nous vous supplions, et le R. P. Salmon, de faire en sorte que rien ne nous prive de l'honneur et de la satisfaction de vous posséder le plus tôt et le plus longtemps qu'il se pourra; certainement tout ce qui nous en priveroit nous causeroit la dernière mortification et une très-grande
peine Venez finir ici votre Métaphysique, je vous
en supplie; apportez surtout tout ce que vous en avez fait. Madame d'Allemans vous assure de ses très-humbles respects, et je vous honore, mon très-cher et trèsrévérend Père, avec des sentiments qu'il m'est impossible de vous exprimer,
D'ALLEiMANS.
Extrait d'iiuc lettre «le M. «l'AlU-maiis an P. Malcln-anclie.
ChampnicTs, 30 octobre 1087.
M. de Meaux n'a pas voulu entrer avec moi clans la discussion que je lui avois proposée, et me mande qu'en vain je m'efforce de lui apprendre la théologie;
1 Voilà le grand Arnaud bien légèrement traite.
et qu'il veut entrer clans un examen exact par la lecture de tous vos livres, puisque vous n'avez pas voulu lui en épargner la peine, et, pour cet effet, il m'en de mande le catalogue entier et me mande ceux qu'il en a déjà. Il m'assure qu'il ne jugera pas sans avoir tout vu et tout entendu, mais que si par cette lecture il n'est pas désabusé des nouveautés qu'il a cru nous devoir être imputées, il ne peu! rien me promettre, sinon qu'il fera sur cela ce que devant Dieu il verra devoir être fait. Du reste, il paroît toujours très-fâché du refus que vous faites de le voir, après tout ce qu'il m'a chargé de vous promettre de sa part, échauffé et entêté contre le système. Vous voilà toujours averti de tout, mon très-révérend Père, voyez de la manière que vous devez le ménager. Je lui mande simplement que je suis ravi du dessein qu'il a pris de tout lire et de tout examiner ; qu'en fait de dogme vous condamnez comme lui tout ce qui est nouveau, mais que vous croyez avec bien d'autres, que non-seulement il a toujours été permis de donner de nouvelles preuves des vérités anciennes, mais encore que cela a été pratiqué et même ordonné en tous les temps. Je le prie de bien prendre garde à cela et l'assure d'ailleurs que vous n'avez nul éloignement naturel de le voir et de lui complaire. Je suis même ici pour un rendez-vous que m'y avoit donné l'abbé de Fénelon. Il en partit hier.... Nous avons très-fort parlé de vous et avec estime et sans entêtement. Il n'a presque rien lu de vos livres. En sortant, il m'a demandé la distinction
de certains termes qui vous sont propres, comme Je causes occasionnelles, etc. Je le lui promis et la lui enverrai à Paris au premier jour. M. révoque de Mirepoix m'a écrit une grande lettre; il me parle du système avec une très-grande modération et comme plein d'estime et d'amitié pour vous. Il me fait plusieurs difficultés, qu'il avoit faites, dit-il, lui-même, parce qu'il n'a presque rien vu de vos livres et de ceux de M. Arnaud, mais après avoir seulement lu votre éclaircissement sur les anges, la dissertation de M. Arnaud et votre réponse. Il m'avoue tout net qu'il ne vous a pas entendu ou qu'il vous fait injustice. La plus grande difficulté est sur les déterminations libres des esprits, lesquelles Dieu ne fesant pas, il ne peut connoilre, dit-il, d'où il suit qu'elles sont indépendantes, et par conséquent éternelles, et comme un autre principe distingué de lui. Il trouve le système trop composé, les miracles et la cause occasionnelle y étant également prévue. Il trouve trop nouveau de dire que la prédestination de J. C. a dépendu de la prévision des déterminations libres de son âme. De dire que Dieu n'a su créer des intelligences sans leur donner un dieu homme pour chef, et que, comme homme même, il n'est pas scrutateur des cœurs par la lumière qui reluit sur son aine de l'union hyposlalique; ne voyant pas comme vous voyez que, s'il ne l'est que par ce même rélîéchissement de lumière, il est démontré qu'il ne l'est pas par sa nature, et que celle lumière ne contenant que l'ordre et les vérités
immuables, il ne peut savoir les contingentes que par
révélation.
Il a de la peine, dit-il , de vous entendre dire que si S. Augustin eût connu les causes occasionnelles, il aurait mieux répondu qu'il n'a t'ait aux Pélagiens. Par tout cela, on voit bien la vérité de ce qu'il dit , qui est qu'il n'a pas lu vos livres. J'ai une extrême joie de ne voir l'aire que de telles objections aux pi us habiles; je n'en aurai pas de peine à les résoudre dans une réponse que je lui ferai....
Extrait d'une lettre «■<■ M. d'Alternant* au r. Malrlirauclie.
A Champniers, le 80 mars IG87.
M. le comte de Boursac vous rendra ce paquet, mon
très-révérend Père, il contient l'écrit depuis si longtemps promis à M. de Meaux, et une lettre que je lui écris, où il me semble que je lui fais assez bien voir ou qu'il n'a su ce qu'il a dit dans son Discours sur l'histoire universelle, ou qu'il faut qu'il soit de votre sentiment. Si j'avois simplement écrit pour des philosophes, mon écrit seroit bien plus serré, plus fort et par conséquent plus court; mais écrivant pour qui vous savez que j'écris, j'ai cru devoir employer l'autorité de l'Écriture et de S. Augustin, et dire pourtant tout ce que vous dites : voilà mon dessein. J'aurois pu facilement, en l'exécutant, faire un ouvrage plus étendu , mais j'ai cru encore le devoir faire de sorte
qu'il fut facilement lu, et en même temps ne le devoir pas tout à fait dépouiller du caractère philosophique, quoique je m'y servisse d'autorité. C'est à vous à en juger, mon très-révérend Père, et surtout à voir si j expose fidèlement vos sentiments. Il me semble l'avoir fait, mais je m'en rapporte entièrement à vous, et vous le pouvez supprimer ou tout entier ou en partie, tout comme vous le jugerez à propos. S'il n'y avoit que quelque chose à refaire, vous n'avez qu'à le raccommoder vous-même ou à me le marquer, à me le renvoyer, ce sera bientôt raccommodé. Que si vous le trouvez en état d'être montré et d'êlre vu, comme j'espère que vous l'y trouverez assez, vous n'aurez qu'à fermer le paquet, le remettre à M. le comte de Boursac, afin qu'il le remette à M. de Meaux. Si vous voulez, il saura que vous l'avez lu, approuvé et avoué , sinon il ne saura pas seulement qu'il ait passé par vos mains, en un mot, il ne saura sur cela que ce qu'il vous plaira.... Je salue très-humblement le R. P. Salmon. Je vous supplie l'un et l'autre de vous faire mutuellement souvenir du dessein de votre voyage en ce pays pour l'été prochain. Je le vois approcher avec plus de consolation que je ne puis vous le dire.... Je vous demande des nouvelles delà Métaphysique commencée; souvenez-vous qu'il faut l'apporter ici ou l'y venir achever....
Si eel ('mm il pouvoit tourner à bien, ce seroit à vous à voir le sort que vous voudriez lui donner.
DE MALEBUANCllE. 91
Extrait «l'une lettre de M. «l'Alleiiiaiis nu P. Mnlehruiiehe.
A Montardy, ce 15 février 1685.
Si la cabale a fait ce dont vous la soupçonnez,
elle s'est véritablement achevée de peindre pour
savoir si ce que je vous ai écrit &u sujet de l'immortalité de lame est une démonstration ou une simple preuve, il n'y a qu'à voir s'il est raisonnable que Dieu puisse créer une intelligence pour la rendre malheureuse par sa seule volonté et sans qu'elle y ait rien contribué de sa part, ce que je crois tout à fait opposé à l'idée que nous avons d'un être souverainement parlait. Que si cela est impossible, et que par conséquent il ne la puisse créer que pour la rendre heureuse, je soutiens que mon écrit ne contient pas seulement une preuve morale, mais une démonstration achevée ; faites-y réflexion encore, revoyez mon écrit après la présente remarque, ou faites voir l'un et l'autre à M. l'abbé Calelan que je salue, et je m'assure qu'il en conviendra et vous aussi, surtout si vous prenez bien garde que par là je ne prétends nullement démontrer qu'elle sera éternellement et parfaitement heureuse du bonheur des saints, mais simplement d'un bonheur naturel, et tel que l'ordre demande que le reçoive une créature intelligente qui sort des mains de la bonté infinie de Dieu. Car pour ce bonheur surnaturel , je conviens qu'il faut qu'il soil mérité, <i que nulle créature ne le peut mériter qu'en une personne divine, et qu'on ne
conçoit point qu'il lui soit naturellement attribuable. Que si on n'avoue que Dieu nous a créés pour le connoitre, l'aimer, etc., et que cependant on dise que nous pouvons (inir, parce que nous pouvons cesser de faire l'un et l'autre, je dis que c'est là sûrement se contredire. Car si Dieu nous a faits pour le connoitre et l'aimer, il s'ensuit qu'il nous a faits pour être heureux, que s'il nous a faits pour être heureux, celte seule fin exclut nécessairement l'annihilation actuelle dont le seul doute nous rendroit nécessairement malheureux et empêche de la sorte que Dieu n'arrivât à une des fins de notre création; ainsi, si la connoissance imparfaite de notre nature ne nous délivre pas de ce doute terrible, la suite connue de la fin de notre création nous en délivre absolument, et quoique nous puissions cesser d'aimer Dieu et de le servir, nous ne pouvons pas cesser d'être pour cela; au contraire c'est là un péché d'une malice infinie, à quoi rien n'a de rapport qu'une punition éternelle et qui nous rend absolument dignes de l'annihilation, car vous nous apprenez, après la vérité intérieure, mon très-révérend Père, que l'annihilation seroit une grâce, un bien pour des pécheurs, parce qu'il vaut mieux n'être point du tout que d'être mal, et dont, par conséquent, ils sont indignes. Il est vi'ai que leur punition, telle qu'elle puisse être, ne sauroit être salisfactoire de leur.péché, parce que l'une est finie, à cause de son objet; et qu'entre le fini et l'infini, il n'y a point de rapport; mais elle satisfait toujours à l'ordre, autant qu'il est en eux, et s'il ne
DE MALEBRÂNCHE. DO
peut êlre pleinement satisfait, sans l'iitervenlion d'une personne divine, il l'est toujours davantage par la continuité de celle punition que s'ils en éloienl délivrés par leur annihilation; de sorte que si ou ne peut démontrer qu'une intelligence soit créée pour le bonheur des saints, il est très facile d'entendre comme elle peut tomber dans le malheur des damnés, car quoique ce malheur ne soit point pleinement salisfaeloire , mais étant plus de l'ordre qu'il soit que s'il n'étoil point du tout, les pécheurs subsiste roient éternellement, pour en êlre châtiés, autant qu'ils en seroient eapables. En un mot, nous devons attribuer à une chose tout ce que nous concevons de celte chose. Dans la création d'une intelligence, l'idée de celui qui l'a créée nous y t'ait concevoir un bonheur véritable, cl dans l'idée du bonheur véritable d'une intelligence, l'exclusion de l'annihilation y seroit nécessaire; donc nulle intelligence ne peut être tirée du néant, pour jamais plus rentrer dans le néant.
La démonstration de ce système de l'être souverainement parfait n'est point autre que colle-ci de l'immortalité de l'Ame.
Dans l'idée de l'être souverainement parfait, j'y conçois l'existence nécessaire, tout de même dans la supposition de la création d'une intelligence, j'y conçois un bonheur vrai et nécessaire. L'idée de ce bonheur est incompatible avec celle de sa lin. Car enfin on ne peut être heureux et savoir qu'on ne l'est que pour un temps, donc elle ne finira jamais, sinon à
cause de sa nalure, du moins à cause du bonheur sans lequel Dieu ne la peut créer, et il suffit qu'elle connoisse, par l'idée qu'elle a de l'être parfait, qu'elle n'a su être créée sans lui pour être assurée qu'il lui appartient pour l'éternité. Car, encore un coup, ce ne seioit jamais un bonheur sincère et vrai, si elle pouvoit cesser par sa destruction de toujours vivre dans ce bonheur, et si elle ne voyoit que la façon d'être, dans laquelle seule elle a pu recevoir l'être exclut, nécessairement le malheur de le perdre, quoique non celui de perdre la susdite façon d'être, possibilité dont la vue n'est pas un malheur, mais une suite nécessaire de sa nature, et un avertissement et un motif merveilleux pour veiller sans cesse aux moyens de conserver son bien-être.
Quelque incommodité qu'il y ait de philosopher par lettre , il faut pourtant, mon très-cher et trèsrévérend Père, que vous en souffriez encore ce petit essai. La matière est d'importance, et si ma démonstration se trouve véritablement démonstration , il faut avouer qu'elle est bien considérable. Nous n'en avions jusqu'ici que par rapport aux autres créatures, qui, ne pouvant agir sur elle, ne la pourroient détruire, mais de la prendre de la propre idée qu'on a de l'action de Dieu dans la création et de sa façon d'être nécessaire, il est certain que c'est une découverte de la dernière importance, supposé qu'elle en soit bien prise, comme je n'en puis nullement douter jusqu'ici. Par grâce, examinez la chose de près, examinez-la
avec M. l'abbé Calelan , et que je sache, s'il vous plaît, l'avis de l'un et de l'autre sur cela. Pour moi, j'y ai bien pensé, je vous assure, il y a même longtemps, et je n'y pense jamais mieux que lorsque seul dans un cabinet je consulte la vérité intérieure, sans que rien d'extérieur ne distrait ou trouble mon imagination1. Comme cela, je philosopherons mieux par écrit qu'autrement. Je voudrois bien que cette manière vous accommodât; ce me seroitune grande consolation dans la nécessité qui m'éloigne de vous ; mais il est juste de vous laisser votre choix libre sur cela, de ne pas vous faire perdre votre temps, il n'y en a jamais eu qui m'ait été si cher, si précieux et si utile que celui-là.
Lettre île M. (l'Alleiiiang nu P. Maiebranelie.
A M untardy, le 22 décembre 1085.
Dites-moi, je vous prie, mon très-révérend Père, si ne voilà pas une démonstration que les modifications de notre âme ne sont représentations de rien que d'elles-mêmes. Les modifications qui sont idées ou connues par idées, donnent l'idée de la substance dont elles sont les modifications. Un triangle, un carré, etc., sont des modifications de l'étendue. Ils sont connus par idée, aussi donnent-ils l'idée de la substance dont
1 C'est bien d'un disciple de Malebranche.
ils sont les modes, je veux dire de l'étendue, mais mon âme est modifiée de mille sortes, sans que ses modifications lui fassent jamais apercevoir sa propre idée, puisqu'elle ne se connoît nullement par idées. Ses modifications ne sont donc pas des idées ou connues par des idées.
Or, rien n'est connu ou représenté que par soi ou par son idée. Les modifications de l'âme ne sont pas des idées. Elles ne peuvent donc représenter, elles ne peuvent donc être l'expression de la substance dont elles sont les modes, ni à plus forte raison du fini et de l'infini, ni de quelque autre chose qui soit au monde qui ne soit pas elles, ou qui doive et qui puisse être connu par idée.
Je ne sais comment M. Arnaud se démêleroit de ce raisonnement. Au reste, éles-vous de retour de Rouen? J'ai prié M. l'abbé Calelan et M. de laChèse de m'en avertir, et je vous supplie de me le mander aussi. Je vous demande toujours vos trois derniers ouvrages, ou copies ou à copier, selon que je vous l'ai mandé.
LeR. P. Le Vassor a resté à Loudun en Poitou. Ceux (les missionnaires de l'Oratoire ' ) qui sont venus jusqu'en Périgord ne sont assurément pas vos disciples, s'ils sont de vos amis. Des miens m'ont rapporté comme ils (les missionnaires) avoienl parlé de vous et de
1 Les missionnaires de l'Oratoire, envoyés à Bergerac cl dans le Péri— g'iid , étoient les PP. Bachelène, David, Sulinon, de Mové et l.égier, en I6S6 et îGST . La mission avoit commencé en lGSJ. Peut-cire que le P. Salinon n'y étoit pas alors. — ]'. Adry.
DK MALEBRAXCHE. 97
M. Arnaud, de vos ouvrages et des siens, particulièrement du Traité de la nature et de la grâce. Je déplore leur ignorance ou leur malice. Je ne sais pas leurs noms, car je ne les ai point vus et je ne les voudrois voir que pour les confondre sans robe ni apparence de docteur.... Si vous aviez besoin de passages qui prouvent bien clairement que S. Augustin a cru que les lois naturelles empêchent ou favorisent en mille sortes les effets de celles de la grâce, je vous en fournirois bien facilement.
Extrait «l'une lettre «le M. «I ' Mleinans au P. Malehraneiie.
A Montarik, ce 8 février 1G8G.
Quand j'aurai l'honneur de vous voir, je vous ferai bien voir, mon très-révérend Père, qu'en effet on ne peut que chicaner sur ma démonstration, et que celle majeure — dans les modifications qu'on connoît par idées, on y voit par idée aussi la substance dont elles sont les modifications — est très-certaine....
J'ai lu et relu vos livres avec un extrême plaisir et une entière conviction, et pour vous en dire mon sentiment en peu de mots, je'trouve que, dans votre première lettre, vous exposez si parfaitement votre doctrine sur les idées que vous la rendez évidente, et M. Arnaud évidemment ridicule, pour ne rien dire de plus fort. Dans la seconde, je trouve que vous le.... sur sa doctrine de la grâce. Dans la troisième, que
98 CORRESPONDANCE INEDITE
vous y faites parfaitement voir votre conduite véritablement droite, et celle de M. Arnaud, malhonnête en toutes façons, celle d'un homme piqué, chagrin et passionné. Et enfin, je trouve que votre réponse à sa dissertation est si pleine, si forte et tellement supérieure à tout ce qu'on peut objecter contre votre système de la grâce, qu'il faut qu'on le reçoive ou qu'on renonce pour jamais à être attentif1. J'ai déjà écrit cela à La Rochelle, pour qu'on y liât le commerce de quelques libraires avec Lee'rs, et je presserai la chose par moi ou par mes amis tout le plus que je pourrai.
Mandez-moi bien vos desseins pour re printemps prochain. Je ne vais proprement à Paris que pour vous voir, et je n'y veux être que lorsque vous y serez.... Si quelque chose ne pouvoit prévenir au monde, ce seroit sans doute, mon très-révérend Père, les sentiments que j'ai pour vous; mais quoique je vous aime, ce me semble , au delà de toute expression , il me semble aussi que la vérité est le principe de ce que je suis pour vous, en sorte que plus je vous aime et plus je me sens éloigné d'être séduit et trompé. Au reste, je prie cette divine vérité pour vous tout comme pour moi; priez-la bien, je vous prie, en ma faveur; c'est en elle, c'est en N. S! que je suis inviolablement et très-respectueusement, mon très-cher et très-révérend Père, absolument à vous.
1 Les amis d'Arnaud pensaient de même , de leur côté , des lettres de leur maître.
m MALEBRANCHli. 99
Extrait «l'une lettre «le M. «r tlleniaiis an P. Maleliranehe '.
A ChampDiers, le. 10 mars HJSC.
Je me suis arrêté tout court la semaine dernière pour cela même dans une étude qui me tlonnoit*une extrême satisfaction. J'ai ici vos ouvrages, et j'avois apporté tous ceux de S. Augustin qui traitent de la grâce. Je com parois la doctrine de ce saint docteur avec la vôtre, et je voyois avec un souverain plaisir qu'il ne dit rien qui vous soit contraire, rien qui ne puisse être expliqué selon vos principes, mais qu'il dit beaucoup de choses qui vous sont entièrement communes, et qu'enfin il ne demeure court sur les endroits où vous êtes allé si avant que parce qu'il n'a pas aperçu celle grande vérité : que Dieu est une cause générale qui ne se détermine que par et selon les occasionnelles qu'il a établies. Qu'on mette ce principe dans la bouche de S. Augustin, et vous ne dites rien que je ne lui fasse dire mol pour mot. Car d'ailleurs il reconnoît parfaitement que l'ordre est la règle inviolable de Dieu , qu'il ne peut agir que pour lui, que d'une manière digne de lui , et qu'enfin il est la seule cause vraie et efficace.
Je ferois sur cela des remarques que je pourrois continuer, si j'avois de la santé, et quipourroient être, ce me semble, de quelque usage. Mais il faut pouvoir
1 Après avoir parlé de sa maladie pour laquelle le P. Malebranche lui avoit donné quelque? remèdes dont il s'étoit bien trouvé. — P. Adry.
s'appliquer pour cela, et quoique ma facilité à méditer ne diminue pas, mon corps s'en trouve assez épuisé pour que je ne puisse faire tout ce que je souhaiterois bien. On dit qu'il faut que je me divertisse, et aussi suis-je résolu à le faire de la manière la plus agréable et la plus utile pour moi que puisse être, c'est-à-dire que je suis résolu de vous aller embrasser, mon trèscher et très- révérend Père, immédiatement après Pâques, si la cour ne fait point de voyage. Sur quoi, "e vous supplie de me tenir averti. J'ai reçu la lettre de M. de Chevreuse et celle de M. de Beauvilliers, de l'envoi desquelles je vous rends mille grâces. Ne craignez pas que je vous aime trop ; je ne saurois trop aimer celui qui m'a montré la vérité, et qui, en me la montrant, m'a appris à l'aimer. Et quand je pourrois vous aimer jusqu'à la préoccupation, après ce que je vous dois, je ne sais si vous pourriez guère me séduire. Je suis bien sûr que vous ne sauriez devenir un séducteur ; mais quand cela seroit possible, vous m'avez mis de trop bonnes armes entre les mains pour craindre sur cela ni vous ni personne, aidé de la grâce et de la miséricorde de Dieu. Travaillez toujours, mon très-cher et très-révérend Père, je doute que personne au monde le fasse comme vous ; et si vous ne le faisiez, vous seriez responsable à la vérité de tous les avantages que vous auriez donnés par là à ses ennemis. Elle saura bien faire paroître vos ouvrages que le seul esprit d'erreur ou d'envie peut tenir cachés, et quand vous n'en tireriez pas en ce monde toute la
gloire qui vous en est si justement due, elle vous sera rendue en l'autre, là où elle est véritablement gloire, et vos amis et ceux qui viendront après vous en tireront sans doute tout le profit possible. Je meurs d'impalienee d'avoir l'honneur de vous voir, mon très-cher et très-révérend Père. Je vous recommande sans cesse à Dieu comme le plus parfait elle plus propre instrument que je sache dans son Église; et je suis profondément pénétré de ne vous pouvoir exprimer avec quel profond respect , avec quelle vénération, avec quelle estime, avec quelle tendresse inexprimable je suis absolument et inviolablement à vous ,