‹ Etude sur Malebranche d'après des documents manuscritsChapitre 14 sur 23 · D'ALLEMANS · texte numérisé non relu

D'ALLEMANS

Ce qui suit est tiré sur une copie qu'eu a faite le P. Lelong.

M. d'Allemans, dans sa lettre du 4 janvier 1685, mande au P. Malebranche qu'il lui envoie une preuve de l'immortalité de l'âme, qui lui paroit bonne et qu'il n'a point vue ailleurs, et lui en demande son avis S

Un être qui est essentiellement capable de connoissance et d'amour ne peut être créé que pour connoîlre et aimer ce qui est intelligible et aimable, or rien n'est intelligible et aimable que Dieu. Donc il ne peut être créé que pour connoitre et aimer Dieu. La connois-

\k ' La réponse est du mois, de mai 1685. Nous ne l'avons point trouvée.— 1'. Adrij.

sance et l'amour de la vérité, je veux dire de Dieu, mène à sa jouissance, et sa jouissance rend essentiellement heureux celui qui la possède. Donc il ne peut être, être dans la fin de sa création et dans la possession de l'effet naturel de celte fin sans être essentiellement heureux. Celui qui est essentiellement heureux a non-seulement ce qui le rend tel , mais est encore assuré de ne tomber jamais dans ce qui le pourroil faire déchoir de cet état. Donc celui qui est dans sa fin, dans la suite de sa fin et dans ce qu'opère de nécessaire cette suite de sa fin, est infailliblement assuré qu'il ne rentrera plus dans le néant. Puisque non-seulement de savoir qu'il cessera d'être, mais même de n'être pas assuré ou de douter qu'il sera toujours, le rendroit nécessairement malheureux, dans le temps qu'il seroit, si l'on veut, plus favorisé que les anges. Et qu'on ne dise pas qu'il pourroit être heureux et ne l'être pas toujours , parce que pouyant ignorer ce malheur, son attente ne troubleroit pas son bien-être. Cela est impossible, car étant connoissant, il entend qu'il sort du néant par cela même qu'il est imparfait, que ce qui est imparfait n'est pas nécessaire, et que ce qui n'est pas nécessaire peut bien n'être pas toujours. Ainsi, la propre connoissance de soi-même lui donne nécessairement cette importante curiosité de savoir s'il sera toujours, et voyant qu'il ne peut attendre de soi-même l'éternité de sa durée, il est infaillible que cette connoissance le rendra infiniment malheureux. Si d'ailleurs il n'est assuré du contraire, et il ne man-

DH MALEBKANCHK. \W

(|uera pas de l'être, parce qu'étant connaissant , il connoitra sa fin, qui est de connoître et d'aimer Dieu, la conséquence de sa fin, qui est d'être nécessairement heureux. Quand on est arrivé par sa grâce et la conséquence de la conséquence de sa tin, qui ne peut être que la durée éternelle de son bonheur, puisque celui qui connoît et aime Dieu arrive à sa possession et par conséquent essentiellement heureux, et. renferme par nécessité non-seulement la présence des biens qui y tendent, mais encore l'exclusion de tous les maux et l'assurance d'en être toujours délivré ; entre lesquels le néant a un si grand rang, que le seul doute de sa possibilité est incompatible avec tout bonheur.

Cette preuve se peut encore tourner ainsi. Dieu n'agit que par deux principes, par justice ou par bonté. A l'égard des intelligences qui ne sont pas encore, il ne peut agir par justice, il n'y a que ce qui est et qui a bien usé ou abusé de son être envers qui il la puisse exercer; il peut bien encore ne les créer jamais ; mais s'il agit à leur égard, ce ne peut être que par bonté et par miséricorde. Si ce n'est que par bonté et par miséricorde , il ne les peut créer que pour les rendre heureuses; il ne les créera jamais sans les assurer de l'éternité de leur bonheur; puisque telles qu'elles peuvent être, elles ne peuvent éviter de vouloir connoître la vérité à cet important égard ; que la seule ignorance les rendroit nécessairement malheureuses, et frustreroit ainsi Dieu de sa tin, et le tromperoit dans son dessein, ce qui n'est pas possible.

A cette démonstration on m'a objecté qu'elle prouvoit trop , parce que, dit-on, le bonheur des damnés semble s'ensuivre comme celui des bienheureux. On n'en tirera jamais cette conséquence, et on avouera qu'elle ne prouve que ce que j'ai voulu prouver, si on considère que la béatitude n'est essentielle à un être intelligent que lorsqu'il a été fidèle à sa lin. Par exemple, Dieu est l'unique vraie fin, l'unique objet possible des intelligences, il ne les créera donc que pour lui. Mais parce qu'il ne les peut créer que pour lui, peut-il conclure que toutes doivent essentiellement arriver à lui? Non assurément; et il est difficile de démontrer que Dieu agit de cette sorte parce qu'il est sage, une infinité d'intelligences peuvent s'en détourner parce qu'elles ont des défauts. Elles ont toutes été tirées du néant, elles participent toutes du néant. Elles ont toutes été créées par l'être et participent toutes de l'être. Ce qu'elles ont d'être, c'est-à-dire de perfections, n'a pu être créé que pour l'Etre, car le néant ne sauroil être une fin. Mais parce qu'elles ne sont pas tout être, c'est-à-dire parce qu'elles manquent d'une infinité de perfections, il est manifeste qu'elles peuvent tomber, si unies certes qu'elles puissent être, dans une infinité de défauts, et par conséquent s'éloigner de leur fin.

Mais comme d'y arriver renferme un bonheur essentiel et vrai, et par conséquent éternel, s'en éloigner renferme aussi une malice infinie, et par conséquent une peine qui y soit proportionnée, c'est-à-dire éternelle ; donc, de quelque côté que se tourne la créature

intelligente, elle ne trouvera qu'éternité partout, puisque, pour jouir d'un bonheur ou d'un malheur éternel, il faut subsister éternellement; ce qui ne peut être autrement, car si elle va à Dieu et qu'elle y arrive, la voilà éternellement heureuse; si, au contraire, elle va à la créature, c'est-à-dire au néant, cela n'est pas juste, elle est indigne, et le traitement dû à son choix inique et injuste est une éternité malheureuse.

Ce n'est pas ce qui est de nous que Dieu regarde en nous pour le récompenser, cela a été corrompu dès notre origine, et n'est devenu digne que de sa haine. Si donc il nous justifie par son esprit et par sa grâce, ce ne peut être qu'en considération de cet esprit qui nous justifie qu'il nous veut faire part de ses biens; mais cet esprit, cet amour qui nous sanctiiie et qui nous réforme, est d'un mérite infini. Il ne nous peut donc mériter des récompenses, des biens d'un caractère infini, c'est-à-dire éternels.

L'esprit de Dieu est la vie des justes, cet esprit est éternel, la vie des justes est donc éternelle.

Le péché est d'une malice infinie, la durée infinie de la peine est ce qui lui est proportionné, les pécheurs consumés en seront donc éternellement accablés.

Lettre de M. i.ausev ' au r. Malchrauche.

Ce 15 avril JG85.

Que de lumières, monsieur, et qui est-ce qui ne verroit pas dans un si beau jour ! Si vous ne m'aviez pas bien appris que c'est la sagesse infinie qui nous instruit elle-même, je vous offrirois des sacrifices en actions de grâces. J'étois, comme je vous ai déjà mandé, très-persuadé que le choix que Dieu avoit fait de Jacob n'étoit pas l'effet d'une volonté particulière. Riais qu'est-ce qu'étoit cela en comparaison de ce que je vois aujourd'hui, monsieur? je crois qu'après votre lettre tout m'est vTsible ou peu de chose m'est caché. J'en enverrai ce qu'il en faut à mon ami qui demeure un peu loin d'ici : je ne doute pas qu'il ne soit ravi de voir cette profondeur des richesses de la miséricorde de Dieu si bien et si naturellement expliquée. C'est une sûreté admirable pour nous que notre salut ne dépende point, s'il faut ainsi dire, de pièces et de morceaux, que l'ordre de Dieu soit le nôtre, et qu'il ne faut pas que nous nous endormions, mais tout au contraire qu'il faut veiller pour se trouver dans cet ordre de ce bienheureux Jacob. Si vos occupations de ce temps ne me faisoienl pas déjà voir que celle lettre

1 Langey était protestant.

DE HALEBfi ANCHE. 107

vous paroîlra Irop grande, je vous assurerois que cet ami pourroit être des vôtres s'il étoit connu de vous, monsieur, comme il l'est encore du P. Dubreuil. I! n'a souhaité cet éclaircissement que pour s'éclairer lui-même sur un sujet où il n'y avoit que vous qui pùl le rendre facile. Je voudrois que vous le connussiez, il a du mérite, il n'a pas voulu aller avec M. d'Ageu pour avoir le temps de rêver. Il est dans un lieu qui est propre, et il ne s'y épargne pas. Je l'ai fait grand Cartésien, quoique ce soit à lui l'honneur de grand. C'est à vous, monsieur, à le faire Malebranchiste, et à moi à vous assurer que personne ne peut être plus que moi, monsieur, votre très-honoré et très-obéissant serviteur,

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