‹ Etude sur Malebranche d'après des documents manuscritsChapitre 15 sur 23 · LANGEY · texte numérisé non relu

LANGEY

Jamais homme ne chercha tant de finesse que Al. Arnaud. Que n'altaque-t-il le Traité au lieu de tracasser comme cela? On lui pardonnerait s'il avoit commencé par là et qu'il y eût réussi, de rebattre comme nos vieux chiens qu'on souffre dans nos meutes. Cela ne vous fera-t-il pas, malheureusement pour moi, aller à la campagne après Pâques, moi qui y serai en ce temps-là ?

Lettre de M. Lnngey an P. Mnleliranehe.

Il ne tiendra jamais à moi, monsieur, que notre amitié ne soit étemelle S'il v avoit de l;i passion, elle

seroil toute en voire faveur, vous honorant et vous estimant autant que je fais, et pour l'intérêt et la gloire du monde, et la coutume même, tout m'enlraîneroit, si Dieu et ma conscience ne me retenoient, et plût à Dieu, comme disoit le grand saint, que vous fussiez comme moi! C'est ce que je vous aurois, monsieur, supplié de croire dès l'autre ordinaire, si l'on n'eût point surpris la dévotion de madame de Guise, que mes ennemis ont obligée d'écrire au roi que ma plus jeune fille vouloit être catholique, encore qu'elle n'en eût jamais la pensée, et me l'ayant enlevée avec les gardes-du-corps qui sont à Alençon, qui, avec une lettre de cachet, s'emparèrent de ma maison à la petite pointe du jour et dans toutes les formes, comme si la lettre de cachet, pour un véritable chrétien, n'avoit pas plus de vertus que toutes les forces de la guerre. Comme si ma conscience ne m'obligeoit pas d'obéir ainsi qu'au Seigneur, n'ayant que la prière pour ce pauvre enfant de douze ans, alin que Dieu, qui lient les cœurs des rois dans sa main, entende les cris d'un enfant de cet âge, dans le temps qu'elle crie, son âge et sa foiblesse ne lui permettant pas toujours de crier et de dire, car ce sont ses propres termes pendant deux jours, qu'elle ne veut pas aller à la messe. Jugez de l'affliction où je suis, et si je ne prie pas Dieu jour et nuit, et je prends seulement ce moment pour vous dire, monsieur, que toutes choses égales, nous serions tous deux du même sentiment. Prenez la peine de faire comme moi, priez Dieu et priez-le sans cesse,

mêliez la main h la plume, à dessein de la suivre partout où la vérité vous conduira. Suivez-la, monsieur, où elle vous fera voir la gloire de Dieu. Écrivez vos pensées sur chaque matière qui soit en forme de table ou de catalogue, et vous mêles donnerez. Je vous y répondrai avec toute la soumission à l'ordre que je désire que vous ayez, car, sans eela, ne nous donnons pas celle peine, et, je vous prie, pas de citations, si ce n'est de l'Écriture sainte. J'ai le respect que je dois avoir pour l'antiquité. Mille choses se disoient dont nous n'avons pas le goût, n'ayant pas les mêmes assaisonnements. La vérité est de tous les temps, les hommes ne peuvent prescrire contre elle. Avec la parole de Dieu, ou la voit aussi bien qu'on l'a vue ; il ne reste qu'à la voir. Vous nous en avez donné des règles presque inconnues avant vous; vous êtes un père pour moi, mais soyez un père secret. Car, comme je me servirai de tout ce que j'ai appris de vous en ce tempsci , on s'en prendroit à vous-même, si j'avois de la conscience, une conscience immuable comme Dieu, sur qui elle a son fondement. Car toutes les choses du monde ne me font rien.

Si j'étois sous le règne des empereurs païens, je dirois que la mort, le feu et lous les plus cruels supplices ne peuvent rien contre un dépôt que Dieu a mis entre nos mains, à la faveur des édils du roi et des rois ses prédécesseurs et du rappel de mon grand-père exilé pour la même cause, qui revint d'Allemagne, à condition de professer la même religion. Je ne puis

vous répondre au resle de votre lettre , monsieur; l'Ecriture nous dit qu'il ne faut jamais faire de mal, afin qu'il en arrive du bien, et en effet c'est entrer en défiance de Dieu. Songez, monsieur, s'il ne punit pas sévèrement ces péchés comme les plus grands péchés; l'autre cas de conscience que je suis obligé de vous représenter pour finir ma lettre qui n'est déjà que trop longue, c'est que ce qui est fait sans foi est péché, et que quand on feroit un bien qu'on croiroit un des plus grands maux du monde, c'est un péché qu'on ne peut excuser devant le tribunal de Dieu, où sa loi inviolable propose le bien, le vrai bien et connu comme tel, qu'on ne peut mépriser quand on le voit tel qu'il est , sans une condamnation terrible. Vos principes sont tous semblables à cela, si ma douleur ne trouble mes pensées. En effet, elle met le désordre dans ma lettre, et je connois bien qu'elle est écrite d'une manière moins facile qu'à l'ordinaire. Mais les amis, monsieur, comme vous, reçoivent tout des gens qui ont la dernière vénération pour eux, et excusent tous leurs défauts, pourvu que la vérité s'y trouve, et la cordialité dont vous devez, monsieur, être très-assuré de votre très-humble et très-obéissant serviteur,

LAWSËY.

De Mimbré, ce 15 de novembre 1G85.

m MALEBltANCHE. 111

Lettre «le SI. i.mn't'j au P. Dlnlelirnnelic.

Vous serez sans doute bien élonné, monsieur, d'ap- . prendre que je suis à l'abbaye de Saint-Vietor, et sans les fêles, vous le devriez èlre davantage que je ne vous l'eusse point mandé plus tôt en envoyant savoir de vos nouvelles comme je fais. Je ne vous fais point de compliments sur ce que je ne puis vous aller voir. Vous croirez bien que l'ordre qui m'a mis ici ne me donne pas cette liberté; mais comme l'ordre porte que je puis recevoir ceux qui me feront l'honneur de me venir voir, si quelque jour vous aviez quelque visite à faire à ce quartier, vous n'avez qu'à entrer dans la seconde cour, à la première pnrte-cochère des maisons toutes neuves, vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus ; car je ne saurois dire qui vous honore, qui vous vénère et vous estime. Tout cela n'exprime pas assez près ce que je sens pour vous , monsieur, et si vous croyez qu'il y ait quelques mesures à garder, mandez-le-moi , je vous en donnerai de telles qu'il n'y aura rien à craindre pour le qu'en dira-l-on, vous assurant que je ne voudrois pas pour rien du monde qu'il y allât du vôtre. Mais que j'aie encore une fois l'honneur de vous- embrasser et de vous dire que c'est le plus passionné de tous vos amis que Langey.

Ce 1 avril 1687.

112 CORRESPONDANCE INEDITE

Lettre de M. T.angey an P. Maleitranelie.

Je suis parti de Paris, monsieur, sans vous pouvoir aller dire adieu, quelque résolution que j'en eusse prise. Mais on nous donna si peu de temps à quitter notre patrie pour jamais, que l'heure que j'avois destinée à vous aller embrasser avee Je P. Salmon et à vous demander la continuation de votre amitié, me fut ravie par des gens qui n'occuperont jamais la place que vous avez acquise dans mon cœur et que personne ne vous peut ravir. Me voici à cette heure dans un pays où je puis dire, avec toute sorte de liberté, que je prie Dieu pour vous, et les reproches que quelques-uns de ces messieurs de l'abbaye de Saint-Victor me faisoient que nous n'avions point dans notre religion le zèle pour leur conversion que vous aviez pour la nôtre, me paroissent aujourd'hui très-injustes, employant comme nous faisons toute notre vie en oraisons pour cela, et comme la grâce ne détruit pas la nature, et que ce qui est de plus cher à notre mémoire précède toute autre chose, je vous laisse à penser ce que je fais à tout moment où Dieu est loué en toute liberté et où nous pouvons dire en toute liberté sur ce sujet tout ce que nous pensons. En vous faisant excuse encore de ce que j'ai été si longtemps à vous écrire, il faut vous dire, monsieur, qu'à deux journées de Paris le froid nous prit, et plus nous avancions, et plus il sembloit que nous le cherchions. Enfin, l'exempt

DE MALEBRANCHE. m

qui nous conduisent nous ayant mis en liberté à IVJons, nous tombâmes dans une autre captivité qui fut l'inhumanité des Flamands, qui est terrible pour les autres nations; car quoiqu'ils soient ravis de voir dépeupler la France, le commun peuple qui en saute de joie, nous prenoit des pistoles où il ne leur falloit que cinq sols; et mangez ou ne mangez pas, vous payez tout autant, et nous qui n'avions plus rien que ce que nous avions sur nous, jugez, Monsieur, de notre désolation, qui nous a fait horreur, jusqu'à ce que nous ayons clé ici où nous recevons toute sorte de soulagements, y trouvant un prince (le prince d'Orange) qui, entre mille autres vertus royales, a celle de protéger l'Église de Dieu avec des bontés et des tendresses admirables. II n'y a que les maisons qui sont extrêmement chères, car il y a un monde inconcevable, et l'Élatestaugmenté de la moitié, et si les gens y deviennent pauvres, la bénédiction se répand dans l'État; car en donnant, l'État même en profile , puisque c'est pour vivre , et que c'est là le fond sur lequel est son principal revenu; et au lieu que les libéralités appauvrissent tous les autres, Dieu a disposé de longue main à les enrichir de leurs plus grandes charités. 11 ne me reste de papier que pour vous offrir mes services, en vous réitérant que personne n'est plus à vous que je le serai toute ma vie. Mandez -moi qui est-ce qui imprime vos derniers ouvrages, afin que , s'il faut avoir soin de leur impression , je l'aie , et si

vous désirez quelque chose d'ici, adressez-vousàmoi,

comme à celui qui est tout à vous, et, plus que qui que ce soit, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

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