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CHAPITRE PREMIER

Du style de Malebranche.

LES ÉCRITS DE MALEBRANCHE RÉVÈLENT UN GÉNIE TOUT CONTEM- PLATIF, UNE NATURE ARDENTE ET CONVAINCUE, QU'ACCOMPA- GNENT UNE GRACE TENDRE ET TRISTE ET UN ESPRIT DÉLICAT.

Le trait distinctif de Malebranche se montre dans son goût si décidé pour les pures et abstraites méditations. Contempler d'un œil que rien ne distrait les idées absolues, vivre d'adoration, savourer dans le recueillement de la solitude « le pain dont l'esprit se nourrit et s'engraisse1, » ce fut là sa véritable vocation, et tout le rôle qu'il eut à remplir. Inflexible, exclusif, hautain, appliqué à ses seules vues, il ne semble point né pour agir immédiatement sur les hommes; il ne pouva it paraître avec un plein succès sur un théâtre où il faut un génie souple, une certaine condescendance à l'égard des opinions d'autrui, ou tout au moins quelque attention aux pensées de ceux devant qui l'on est. Le

1 Méditations chrétiennes, XIII, 3.

barreau, la chaire, la tribune, exigent que l'orateur pénètre dans l'esprit de ses auditeurs, descende en leur cœur pour reconnaître quels sentiments les peuvent émouvoir, quelles raisons les sauraient convaincre, quelles fibres chez eux sont faciles à toucher. Ceux qui sont appelés à discuter en public, doivent étudier, observer, approfondir les hommes qu'ils veulent maîtriser. Aussi, les endroits où se livrent les grands combats de la parole, les salons mêmes, champs habituels d'escarmouches et de petites guerres, sont ordinairement fermés aux natures qui ne veulent en rien s'accommoder aux autres, aux caractères qui se séparent des idées communes. Pour terrasser d'un coup sûr les esprits, il faut, ainsi que Bossuet, savoir où ils sont sensibles; afin de ravir les cœurs en les enchantant, il est nécessaire de posséder, comme Fénelon, les secrets de leurs penchants et même de leurs faiblesses. Enfin, si l'on veut s'emparer de la raison de ses adversaires, en leur livrant un assaut en règle à la façon de Bourdaloue, n'a-t-on pas besoin d'étudier sérieusement la place, de surveiller les diverses positions, d'être rompu sur la manœuvre et la tactique de l'ennemi? Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, tout en s'élevant vers Dieu, ne quittent pas entièrement la terre et vivent avec les hommes; mais Malebranche, toujours ennuyé de ce monde, absorbé par la contemplation des choses éternelles, sans aucun égard pour quoi que soit qui s'écarte de sa manière de penser, ne pouvant supporter sans se révolter la moindre contradiction, l'objection

la plus légère, n'était point destiné à demeurer au milieu de la société ; la retraite était bien son partage. Méprisant les soins vulgaires de l'existence, il eût volontiers demandé avec un Père du désert si les hommes bâtissaient encore des maisons. Par là, il ressemble à Pascal, dont la fière raison dédaignait l'estime des hommes, se raillait de leurs efforts et de leurs inquiétudes au sujet de la vie matérielle, s'effrayait de les voir s'attacher à quelques objets plaisants.

En entrant à l'Oratoire, il a donc très-exactement obéi à son génie. C'est en effet dans la solitude que Malebranche paraît avec tout son éclat ; lorsqu'il se renferme dans sa cellule, je le vois sous son vrai jour, avec ses admirables dons : sa modestie, sa grâce simple et pure, son touchant détachement des choses de ce monde, sa douce et sainte contemplation, ravissent, pénètrent, émeuvent profondément. Quand son âme trop pleine d'amour déborde en pieuses effusions, qui resterait froid en l'entendant, en le considérant? Alors, cette fraîcheur d'imagination, ces épanchements affectueux et délicats , celte religieuse onction dont les amis de la retraite ont l'art, séduisent le cœur attendri. Les yeux fixés vers Dieu, l'âme doucement émue, l'esprit rempli d'un ineffable mépris pour tout ce qui n'est pas éternel, le religieux ressemble vraiment alors à l'auteur inconnu de V Imitation. Il a ce feu calmé par la prière, cette exquise naïveté, cette tristesse suprême, ces larmes et ces soupirs, cette science profonde en sa simplicité, que nous révérons dans le soli-

taire qui traça les pages du plus beau livre qui soit sorti de la main d'un homme. C'est le même silence imposé aux bruits de la terre, le même apaisement des sens, la même vie intérieure sous le regard de Dieu. Ah! qu'en ces heures de recueillement, d'adoration, de contemplation, Malebranche est véritablement grand! El pour ne pas vouloir discuter avec les hommes, pour ne pas leur exposer ses systèmes, qu'il leur parle éloquemment! En ouvrant les Méditations chrétiennes, il me semble que je suis brusquement introduit au milieu des mystères du cloître. La parole humaine, ainsi que dans l'Imitation, y entretient avec le Verbe éternel un commerce intime et sacré. On croit entendre la voix d'en haut qui répond à l'appel du solitaire, et on est saisi d'un religieux respect. « Quoi! mon Jésus, c'est donc vous-même qui me parlez dans le plus secret de ma raison? c'est donc votre voix que j'entends? Quoi! c'est vous seul qui éclairez tous les hommes ! Hélas ! que j'étais stupide, lorsque je pensais que les créatures me parlaient, quand vous me répondiez! que j'étais superbe, lorsque je m'imaginais que j'étais ma lumière à moi-même, quand vous m'éelairiez ! que j'étais insensé, lorsque je voulais rendre aux intelligences le culte et la reconnaissance que je ne dois qu'à vous! 0 mon unique maître, que les anges mêmes vous adorent avec tout ce qu'il y a d'esprits, puisque vous êtes seul leur raison et leur lumière, et que les hommes sachent que vous les pénétrez de telle manière que, lorsqu'ils croient se répondre à eux-mêmes

et s'entretenir avec eux-mêmes, c'est vous qui leur parlez et qui les entretenez ! Oui, lumière du monde, je le comprends maintenant, c'est vous qui nous éclairez, lorsque nous découvrons quelque vérité que ce puisse être ; c'est vous qui nous exhortez, lorsque nous voyons la beauté de l'ordre; c'est vous qui nous corrigez, lorsque nous entendons les reproches secrets de la raison ; c'est vous qui nous punissez ou nous consolez, lorsque nous sentons intérieurement ces remords qui nous déchirent les entrailles, ou ces paroles de paix qui nous remplissent de joie... Hélas! à quoi pensent les hommes, de ne point reconnaître celui qui leur donne la vie! Ils se mettent en peine de savoir quelles sont les viandes dont on nourrit le corps, et ils négligent d'apprendre quelle est la substance qui nourrit les esprits... 0 Jésus, ma lumière et ma vie, nourrissez-moi de votre substance, faites-moi part de ce pain céleste qui donne aux esprits la force et la santé ! Je ne puis vivre pour vous si je ne vis de vous : je ne serai jamais animé de votre esprit si je ne suis éclairé de votre lumière; et si je ne suis étroitement uni à vous je ne serai jamais parfaitement raisonnable. Mon unique maître, mettez-moi, je vous prie, au nombre de vos fidèles disciples. » A ces paroles, on pourrait joindre la belle prière qui est à la tête des Méditations chrétiennes : « 0 Sagesse éternelle, je ne suis point ma lumière à moi-même, et les corps qui m'environnent ne peuvent m'éclairer ; les intelligences mêmes, ne contenant point dans leur être la raison qui

les rend sages, ne peuvent communiquer cette raison à mon esprit. Vous êtes seul la lumière des anges et des hommes; vous êtes seul la raison universelle des esprits ; vous êtes même la sagesse du Père, sagesse éternelle, immuable, nécessaire, qui rendez sages les créatures, et même le Créateur, quoique d'une manière bien différente. 0 mon véritable et unique maître, montrez-vous à moi, faites-moi voir la lumière en votre lumière. Je ne m'adresse qu'à vous, je ne veux consulter que vous. Parlez, Verbe éternel, parole du Père, parole qui a toujours été dite, qui se dit et qui se dira toujours; parlez, et parlez assez haut pour vous faire entendre, malgré le bruit confus que mes sens et mes passions excitent sans cesse dans mon esprit. »

Ainsi que l'auteur de V Imitation, le religieux de l'Oratoire, fuyant le bruit du monde , se soucie peu des livres, et goûte avant tout sa chère solitude. Les affaires le poussent au dehors ; mais il veut rentrer au dedans. Il écrit en 1684 : « 11 y a longtemps que je désire le repos et la pratique de la vertu; je crois en avoir assez dit ; mais j'ai des amis qui veulent que je parle encore. Je veux me taire1. » Ailleurs, il se plaint de n'entendre plus rien dans la plupart des livres2. Ses goûts se révèlent vivement partout, dans ses œuvres, dans les lettres publiées par M. Cousin et par M. Charma, comme dans celles que nous mettons au jour. Le P. Adry nous le peint méditant dans une

1 Lettre de Malebranche à l'abbé B., p. il. * Lettre du 3 novembre, p. 4.

cellule obscure, et y passant presque toutes ses heures. Lorsqu'il avait à réfléchir, dit-il, il voulait être seul; il était inquiété par l'idée seule d'avoir quelqu'un près de lui4. La lettre de Lenfant, traducteur de la Recherche de la vérité, le montre fermant les fenêtres de sa chambre et rêvant dans le silence et dans l'obscurité2. J'attribue même à ce goût d'une vie solitaire cette sorte d'irritation et d'humeur qu'il manifeste quand le soin de sa défense le force à rompre avec ses habitudes. Quand on est si fort ami de la retraite, quand on redoute ainsi le monde, il est naturel d'en perdre le ton et les mœurs, et d'être un peu brusque dans les luttes de l'intelligence, où l'homme de société sait toujours conserver une politesse exquise et une délicate courtoisie. Ce n'est pas qu'il faille outrer les choses : malgré son vif attrait pour la vie des premiers anachorètes, Malebranche, nous le savons, eut des amis, mais des amis qui, comme lui, aimaient la science et le travail; cela n'est pas entièrement opposé : les hommes quicherchentla solitude se réunissent quelquefois pour s'exciter mutuellement au goût du travail et de l'obscurité.

Gomme cet esprit austère n'exprimait les pensées qui le remplissaient que dans le dessein défaire partager aux autres ses sentiments; comme il n'écrivait que poussé par ce zèle dont l'homme convaincu est animé, d'attirer les esprits des autres à sa croyance, tout en lui respire la loyauté, la bonne foi, la modestie et la simplicité.

1 Ms. du P. Adry, I'e partie, 4 Lettre de JL Lenfant, p. 44.

Comme il aime sincèrement la vérilé, et comme on conçoit bien qu'il passe sesjours à la chercher ! el comme il pratique bien ce qu'il enseigne ! Il ne faut pas vouloir, pour quelque intérêt que ce soit, l'arracher à ses devoirs ou à ses études1. En vérité, en voyant ces consciencieux méditatifs du xvne siècle, si parfois on les trouve un peu rigoureux, on est, dans le fond, pénétré pour eux de respect et d'admiration. Quelle différence avec ceux qui leur succédèrent dans l'étude de la philosophie! Ah! je le sais bien, la société de Voltaire et de Rousseau n'était plus celle de Pascal, de Malebranche, de Nicole; ils n'avaient guère sous les yeux qu'une foule corrompue, moqueuse, égoïste; je sais bien aussi que les moralistes duxvme siècle n'ont pas été sans vouloir réformer les vices et les abus dont ils étaient témoins ; mais, hélas! les réformateurs cèdent au torrent qui entraîne la France; en le grossissant, ils rendent son cours plus rapide, et si l'un d'eux ne boit pas à la coupe enchantée où son siècle s'enivre, il vit dans un monde fictif, se crée des vertus imaginaires, sans même conserver les derniers vestiges des mœurs honnêtes et les faibles dehors dont séparent ses contemporains, Les œuvres de ce temps ressemblent trop à ses soupers délicats, où la chère délicieuse, le vin pétillant, un luxe exquis, ravissaient les sens en les énervant. Moins piquante, dégagée de celte finesse, de ces raffinements dangereux, la philosophie de l'âge précédent offre un

1 Voir la lettre du 23 décembre 1688, p. 20.

repas solide et simple, d'où Ton sort réjoui et fortifié. Rien ne trouble, n'enivre, n'épuise, dans cette saine et substantielle littérature. A quiconque est fatigué du poids du jour, lassé de ses obligations, dégoûté de son devoir, quelques pages de ces grands moralistes, d'un Bossuet, d'un Malebranche, d'un Fénelon, rendront la paix, le courage, l'amour du travail, l'énergie intérieure, donneront pour les luttes de la vie de durables consolations, en montrant un rayon et une espérance d'en haut.

Sans doute, partout se trahit l'humaine faiblesse, et rien ici-bas n'est, accompli. Pour ne parler que de Malebranche, s'il a les qualités les meilleures de l'ami de la retraite, il a aussi les défauts que peut engendrer la solitude; ses écrits en portent d'ineffaçables traces. Qui ne connaît ses idées fixes, ses chimères, entêtements? « On a beau être philosophe et chrétien remarquait-il lui-même, on est homme et on le sent. » Mais assurément les vices de l'oratorien appartiennent à l'esprit plutôt qu'au cœur. Comme Fénelon, il a péché par excès d'amour, et sa raison a été la dupe de son cœur. Dans le fond , quelques paradoxes que parfois on regrette de ne pas voir transformer en vérités, n'empêcheront pas ses livres d'être vraiment profitables pour qui sait lire, pas plus qu'ils n'empêchaient ses entretiens d'être considérés comme trèsutiles par un Condé ou un abbé de la Trappe. A la longue, cependant, cet esprit systématique et tranchant nous irriterait, si une àme bienveillante, aima-

ble, remplie de délicatesse, ne nous charmait toujours.

Telles sont les qualités générales qui me semblent appartenir àMalebranche et constituer sa physionomie littéraire. Il faut maintenant, en entrant dans le détail, en appuyant sur les traits particuliers, étudier comment le style représente exactement le caractère que nous venons d'attribuer à l'oratorien. Commençons par regarder les taches, par remarquer les imperfections; ce procédé sera charitable, car ensuite nous serons plus à l'aise pour admirer tout ce qu'il y a dans Malebranche de pur, d'attrayant, d'irréprochable.

Ce qui frappe d'abord le regard qui cherche le côté fâcheux, et ce qui est le propre d'une nature contemplative, amie de la solitude, éternellement appliquée aux mêmes objets, c'est un dur et inflexible attachement à ses opinions. Une fois que Malebranche adopte un sentiment, une idée, il ne cède plus, il ne recule jamais, il devient rude aux contradictions. Seulement , si sa doctrine est repoussée parla foi, le philosophe, sans perdre un pas, fera mille efforts ingénieux afin de n'être pas entraîné par le terrible courant delà dialectique. On conçoit que dans de telles situations le style ne conserve pas la netteté et la noble fermeté qui lui serait nécessaire. Je me représente alors ainsi l'écrivain aux abois : il ressemble à un homme placé au bord d'un précipice, qui sent sous ses pieds un terrain. fuyant, et qui s'attache aux aspérités et aux branchages dont il est environné; il ne tombera peut-être pas au fond de l'abîme; mais il n'arrivera pas non plus, comme ferait

un Bossuet, à un endroit sûr par lui-même, et à un plateau large, solide, d'où l'on se rit du danger.

Ainsi, comme, en vrai solitaire qu'il est, il n'a jamais fait assez la part du fini dans l'univers, voulant cependant rester fidèle à l'enseignement chrétien, Malebranche s'expose à voir sans cesse en conflit l'esprit de système et l'esprit de foi. Au milieu de ces luttes, l'idée s'enveloppe naturellement de nuages et se distingue mal. Cela vient, sans doute, de ce que l'homme le plus sincère et le plus sûrement loyal, s'il vient à se rendre l'esclave d'un système, est conduit à s'occuper uniquement, malgré lui peut-être et à son insu, de l'appuyer du côté où il menace ruine, sans jamais vouloir porter aux fondements mêmes la bêche et la pioche. On ajoute contre-fort à contre-fort, étai à étai, soutien à soutien; on met du ciment et du mortier; peu à peu les lignes principales s'obscurcissent, l'édifice s'efface; mais, malgré tout, on n'a rien de plus solide et de plus sûr. Le spectateur embarrassé, avant de trouver les grandes parties et les vraies constructions, se heurte de tous les côtés. Un observateur désintéressé me disait à ce sujet : Je ne sais, mais quand je lis Malebranche, il me semble d'abord que je suis dans une belle plaine fort unie; me voilà charmé; mais, au milieu de mes ravissements et à l'instant où je m'y attends le moins, je sens sous mes pieds des épines et des pointes de rocher qui m'arrêtent; j'y échappe comme je puis, pour arriver aux bons endroits; mais , à la longue, cela peut fatiguer de la promenade.

Ce n'est pas tout encore. Il y a dans l'oratorien des choses entièrement obscures, et, si Bossuet ne l'eût pas dit de lui je n'oserais prononcer ici un tel mot, qui touchent au galimatias \ En veut-on une preuve? Malebranche , on le sait, déclare que la raison ne peut rigoureusement démontrer l'existence du monde corporel, et que, pour en être certain, il faut recourir à la foi. Ses adversaires lui objectaient trèsjustement que les principes mêmes de la foi, les motifs de crédibilité réclament la connaissance des corps, et demandent que nous soyons assurés du témoignage des sens. Que répond-il? «. Il semble, en effet, que la foi suppose des prophètes, des apôtres, une Écriture sainte, des miracles. Mais, si l'on y regarde de près, on reconnaîtra que, quoiqu'on ne suppose que des apparences d'hommes, de prophètes, d'apôtres, d'Écriture sainte, de miracles, etc., etc., ce que nous avons appris par ces prétendues apparences est incontestable. » Et comment? « Puisqu'il n'y a que Dieu qui puisse présenter à l'esprit ces prétendues apparences, et que Dieu n'est point trompeur, car la foi suppose tout ceci. » Raisonnement détestable! Le principe de la foi, selon Malebranche, suppose la réalité des corps; et, pour prouver celte réalité même, il en appelle à la foi. Continuons à examiner la chaîne de ce singulier argu-

J Lettre à un disciple du P. Malebranche. Cfr. Basnage, Histoire dés salants, mai 1685. 11 parle spirituellement d'une région élevée où se plaît le philosophe oralorien, et « inaccessible aux pauvres mortels, accoutumés à • onsulter leurs sens. »

ment : « Or, dans Yapparence de l'Écriture sainte et par les apparences des miracles, nous apprenons que Dieu a créé un ciel et une terre, que le Verbe s'est fait chair, et d'autres semblables vérités qui supposent l'existence d'un monde créé. Donc il est certain par la foi qu'il y a des corps, et toutes ces apparences deviennent par elle des réalités1. » Quel langage et quelle argumentation! La raison n'arrive qu'à des apparences; la foi suppose des corps; il est donc nécessaire, pour croire, que ces apparences se transforment en réalités; et c'est la foi elle-même qui seule obtient ce résultat. Vraiment on n'a plus si bon air après cela à se moquer des cercles vicieux de l'Aristole des scolasliques duxvie siècle.

Est-ce tout? Non. Près de ces faux et obscurs raisonnements qu'enfantait naturellement l'esprit de système, se trouvent de très-fréquentes répétitions de certaines idées exprimées par les mêmes mots. Ces idées, qu'on peut nommer idées fixes, comme les causes occasionnelles, les esprits animaux, nuisent singulièrement à la dignité du style; elles donnent même parfois à la phrase un air bizarre et ridicule. Ainsi, parle-t-il des animaux, l'idée fixe de l'automatisme des bêtes qui le possède, lui fait tenir ce singulier langage : «Les bêles qui, comme les chiens, ont besoin de fléchir ceux avec qui ils vivent, ont d'ordinaire leur machine disposée de façon qu'elles prennent l'air qu'elles doivent avoir par rapport à ceux qui les environnent2. » Passe encore, si

1 Recherclie de la vérité. Ed. de 1712, t. III, p. 68 et G9.

2 Ibid., t. II, p. 203.

l'on veut, pour les chiens et les animaux ; mais voici quelque chose qui touche à notre race même : « Les hommes, dira-t-on, ont-ils un bec au bout du ne- et une crête sur la tête2? » maligne et spirituelle objection faite à la théorie de Malebranche à l'égard de l'incertitude de nos jugements fondés sur les sens. « Je ne le crois pas, répond nettement l'oratorien; mais lorsque je n'en juge que par mes sens, je n'en sais rien. » La conséquence était nécessaire, mais l'aveu semble naïf et comique. « J'ai beau, pour cela, me tâter le visage et la tête ; je ne manie ni mon corps, ni ceux qui m'environnent qu'avec des mains desquelles je ne sais ni la longueur ni la figure. Je ne sais pas même avec assurance que j'ai véritablement des mains; je ne le sais que parce que dans le temps qu'il me semble que je les remue, il se passe de certains mouvements dans une certaine partie démon cerveau, laquelle, selon qu'on le dit, est le siège du sens commun. Mais peut-être que je n'ai pas même cette partie dont on parle tant et que l'on connaît si peu1.»

Si l'on voulait pousser la critique jusqu'aux dernières limites, il faudrait reprocher à Malebranche d'avoir laissé se glisser dans ses livres de nombreuses fautes typographiques2. Mais les écrivains du grand siècle ne s'abaissaient guère au soin attentif et minutieux de la correction des épreuves. M. de Sacy a dit de la

1 Recherche de la vérité, éd. de 1712, t. III, p. 55 et 5G. s II travaillait beaucoup ses livres, dit le ms. de Troyes ; mais il ne s'occupait guère de l'impression.

Bruyère : « Cet homme qui soignait tant son style soignait très-peu ses épreuves, et ne s'inquiétait guère que ses imprimeurs ne le défigurassent. » Malebranche a du moins de très-légitimes excuses : ses écrits paraissaient quelquefois en Hollande, très-souvent ils n'étaient publiés qu'en secret et à la hâte.

Les reproches que la critique sévère et impartiale peut adresser à Malebranche sont enfin terminés; et il ne reste plus guère qu'une tâche attrayante et bien douce. C'est toujours, en effet, une chose aisée que de louer un auteur du grand siècle et d'admirer un écrivain tel que Malebranche, ou plutôt c'est un soin qui plaît et une œuvre dont on ne voit pas les difficultés. D'ailleurs, l'oratorien, ami des ingénieux paradoxes, me fournit un excellent moyen d'observer les grandes qualités de son style. Ses règles littéraires peuvent se réduire à trois principes généraux, à trois lois fondamentales : repousser les charmes du monde extérieur, et fermer les avenues par lesquelles l'âme se répand dans les créatures1; réprimer l'imagination2;

J Traité de morale, t. II, p. 46, et t. 1er, p. 242. « 11 vaut mieux, autant que nous le pouvons, rompre le commerce que nous avons par les sens avec les objets sensibles, que de s'exposer à mille et mille dangers. » C'c.-t un devoir de « fermer avec soin les avenues par lesquelles l'âme sort de la présence de son Dieu et se répand dans les créatures. » Cfr. Entretiens sur la métaphysique, I.

9 L'imagination est une folle qui se plaît à faire la folle. Entretiens sur la métaphysique, I. C'est toujours le corps qui parle par l'imagination; et lorsque le corps parle, c'est une nécessité malheureuse, il faut que la raison se taise ou soit négligée. Morale, t. II, p. 45, et Recherche de la vérité, livre II, Pc l'imagination.

204 ÉTUDE LITTÉRAIBE.

fuir l'esprit et l'art des hommes1. Prenons donc le contre-pied même de ces règles, et admirons en Malebranche de ravissantes peintures, de vives images, un art pur et délicat; et forçons-le doucement ainsi à reconnaître par son exemple quelle force et quel attrait donne à l'abstraite vérité un langage inspiré par le goût et par la grâce.

1° 77 faut fermer avec soin les avenues par lesquelles l'âme se répand dans les créatures. — Que prétendezvous, ô Malebranche? Cette nature, ces œuvres, ce monde sensible et fini ne vous ont -ils donc point touché par leurs beautés irrésistibles, pénétré de leur souffle auquel cède une âme distinguée et généreuse? Pourriez-vous quitter absolument « ces lieux enchantés qui charment nos sens, » pour « vous enlever dans cette région heureuse toute remplie des beautés intelligibles2 ? » Non, sage et austère Théodore, enfermezvous autant qu'il vous plaira ; tirez les rideaux de votre cellule5; que tout soit chez vous clans un parfait silence; essayez de rejeter tout ce qui vous est entré dans l'es-

1 Traité de morale, t. 1er, p. 259 et suiv. Du bel-esprit. « Cette beauté d'esprit si fatale à ceux qui la possèdent et qui s'en glorifient, est encore fort dangereuse pour ceux qui l'estiment, » p. 26G. « Chacun s'abandonne indiscrètement dans le commerce du monde; on se laisse conduire à l'esprit qui y règne. » p. 270. « Mépriser la délicatesse, la beauté, la force même de l'imagination, et toutes les éludes qui cultivent celte partie de nousmêmes qui nous rend si estimables et si agréables au yeux du monde. Une imagination trop délicate ou trop instruite ne se soumet pas volontiers à la raison, t. II, p. i5. »

2 Entretiens sur la métaphysique, 1.

3 lbid.

STYLE DE MALEBRANCIIE. 205

prit par les sens et môme d'oublier que vous avez un corps' ; un reflet de cette pure et aimable lumière que vous voulez fuir viendra se jouer autour de votre tête, éclairer votre livre et embellir vos pages les plus arides. Observez-le, je vous prie: ce grave et austère penseur refuse de jeter un regard sur les champs, les eaux et les forêts ; il n'ose contempler ces cieux visibles qui racontent la gloire du ciel invisible ; il ne se permet pas le spectacle que présentent les nuances variées, les teintes infinies que le soleil donne à la terre que nous foulons. Mais une mouche parvient à entrer dans sa cellule; et, comme le solitaire ne se défie pas d'un si petit être, il se laisse aller à sa nature, et l'examine du fond de son fauteuil; il se met même à la peindre. « Il semble que Dieu ait voulu leur donner (à ces légers moucherons) plus d'ornements pour récompenser la petitesse de leurs corps, fis ont des couronnes, des aigrettes, et d'autres ajustements qui effacent tout ce que le luxe des hommes peut inventer2. » Quelle exquise peinture ! Je nommais Fénelon ; mais je crois plutôt que cette petite esquisse fine, délicate, un peu savante, appartient à la manière de Bernardin de Saint- Pierre; aigrette, couronne, ajustement, le luxe de la nature opposé à celui des hommes, voilà bien, en effet, la couleur et le trait de l'auteur des Études et des Harmonies.

Il est très-vrai cependant que Malebranche n'a point

' Entretiens sur la métaphysique, I.

2 Recherche de la vérité, éd. de 1712, t. Ier. p. 57.

le sentiment des vastes beautés, des grandes lignes, des horizons immenses. Il ne sait pas admirer retendue de l'Océan, le cours des larges fleuves, l'élévation des Alpes et des Pyrénées; la majesté des forêts, l'éclat du firmament, ne le touchent qu'indirectement. Et si, comme il dit, il quitte son labeur quotidien, ainsi que fait l'Israélite le jour du sabbat, il se récrée en contemplant les plus petits et les plus méprisés des êtres : il examine dans ses moindres mais bien charmants détails une feuille, un ver, un épi, une graine, sans aller beaucoup au delà5. Il y a plus, et il ne faut pas s'en étonner : jugeant de la terre d'après les mappemondes, Malebranche déclare qu'elle serait plus parfaite si les (erres et les mers y faisaient des figures plus justes (sans doute des carrés, des ovales, des ronds, des triangles très-méthodiquement tracés), et que leurs irrégularités viennent du péché d'Adam2. Voilà qui sent trop, hélas! le membre de l'Académie des sciences ! En lisant ces surprenants passages, on peut se rappeler qu'à la vue d'un admirable coin de terre abandonné à la sollicitude de la seule nature, Rousseau essayait de se représenter ce qu'en ferait un élève de le Nôtre qui y viendrait apporter ses compas et ses équerres. En étendant cette supposition ingénieuse de la fraîche et poétique retraite de madame de Wolmar à ce monde tout entier, on aurait quelque idée de la façon dont voudrait le disposer le géomètre de l'Oratoire : « Les beaux alignements

1 Voir la charmante lettre de la page 21 .

- Méditations chrétiennes, vu» médit,, 11 et 12.

qu'il prendrait! les belles pattes d'oie! les belles allées qu'il ferait percer! les beaux arbres en parasol, en éventail ! les beaux treillages bien sculptés ! les belles charmilles bien dessinées, bien équarries, bien contournées! les beaux boulingrins de fin gazon d'Angleterre, ronds, carrés, échancrés, ovales ! »

Fort heureusement, quand Malebranche se reporte vers ces petits mondes où nous le considérions tout à l'heure, il est mieux inspiré et plus sûrement touché. Quelle grâce alors! quelle finesse! quelle exquise fraîcheur! Soit qu'avec Swammerdam il étudie les mouches et les abeilles, il examine l'œuf du ver à soie, il observe les lobes des fèves et le germe de la tulipe ; soit qu'avec Leuwenhôck il prête son attention à ces êtres si ténus que leur existence même échappe à l'œil nu, il montre une délicatesse qui ravit, il laisse échapper un doux sourire dont on est enchanté.

Ce sont toujours les moindres insectes qui attirent particulièrement Malebranche; il aime ces étonnantes manifestations de la vie, ces merveilleux êtres qui, tout microscopiques qu'ils sont, contribuent si puissamment à l'ornement et à la constitution du inonde. « On voit avec des lunettes, dit-il, des animaux beaucoup plus petits qu'un grain de sable qui est presque invisible; on en a vu même de mille fois plus petits. Ces atomes vivants marchent aussi bien que les autres animaux ; ils ont donc des jambes et des pieds, des os dans ces jambes, ou plutôt sur ces jambes, car les os des insectes, c'est la peau; ils ont des muscles pour

les remuer, des tendons et une infinité de fibres dans chaque muscle, et enfin du sang et des esprits animaux extrêmement subtils et déliés, pour remplir ou pour mouvoir successivement ces muscles. Il n'est pas possible sans cela de concevoir qu'ils vivent, qu'ils se nourrissent et qu'ils transportent leur petit corps en différents lieux1. » C'est par de tels traits, de semblables descriptions, que l'oratorien montre qu'au fond il sentait vivement le monde extérieur , admirait les merveilles de la nature, goûtait sa beauté plus qu'il ne voulait se l'avouer.

2° 11 faut repousser loin de soi l'imagination comme inutile et dangereuse. Qu'il y a dans l'homme, même le plus absolu, d'heureuses inconséquences! Malebranche maudit l'imagination, lui allribue la plupart des désordres de l'esprit et du cœur, la poursuit impitoyablement dans tous les écrits où elle paraît; et cependant il emprunte à cette aimable faculté une infinité de couleurs dont brillent avec éclat ses divers ouvrages. Les observateurs, si sévères en théorie à l'égard de notre pauvre nature, lui rendent souvent justice dans la pratique. Ainsi Arnauld, Nicole, Malebranche chargent la nature d'anathèmes, la déclarent radicalement incapable de parvenir à la vérité, attribuent à la grâce seule et à la foi toute certitude, toute vérité, toute morale; et toutefois, comme le commun des hommes, ils raisonnent, discutent, argumentent, en appellent sans cesse

1 Recherche de la vérité, éd. de 1112, t. 1er, p. 45.

au bon sens, et établissent à l'aide de la raison les principes de la religion et les fondements des devoirs. Malebr anche est donc sans pitié pour l'imagination ; il la combat à outrance dans Montaigne, dans Tertullien et dans Sénèque ; il voudrait la bannir de tous les livres, l'anéantir en notre esprit. Mais voyez à l'œuvre le rigoureux moraliste : dans ses meilleurs moments, dans ses plus hautes et sesplus généreuses inspirations, il laisse tomber de sa plume, malgré lui sans doute, les fleurs les plus délicates et les plus fraîches De ses lèvres coulent, comme une eau pure, de limpides et brillantes images. Fontenelle l'a ingénieusement remarqué : Malebranche qui a tant déclamé contre l'imagination en a une très-noble et très-vive qui travaillait pour un ingrat, malgré lui-même, et ornait la raison en se cachant d'elle. Il faut, cependant, regretter que le philosophe, par crainte de sacrifier aux grâces, ait parfois contenu la vivacité naturelle de son esprit. Il aurait dû le savoir : on aime à se reposer les yeux d'une route dont la régularité trop uniforme fatigue; en parcourant une ville enrichie de nombreux palais et de temples splendides, on trouverait bon de découvrir dans le lointain quelques montagnes couvertes d'épaisses forêts.

En dépit même de ses principes, le P. Malebranche est quelquefois forcé de reconnaître qu'il faut rendre la vérité sensible, lui donner un vêtement agréable, tout en rejetant comme indignes d'elle les ornements et les pierreries. Mais sa conduite est encore moins

sévère que ses principes, même ainsi mitigés, et la page où il présente sa théorie n'est pas dépourvue d'éclatantes parures. Malgré ses efforts, son goût inné et son penchant secret se révèlent plus qu'il ne voudrait ; et la sévère beauté que s'imagine le philosophe prend peu à peu sous la plume de l'écrivain des formes plus douces, un air plus riant et plus gracieux. Oubliant ses rigoureuses doctrines, entraîné par son génie et cédant à son instinct, l'artiste finit par laisser échapper de sa palette les riches et abondantes couleurs dont elle est chargée. « Il n'y a rien de si beau que la vérité; il ne faut pas prétendre qu'on la puisse rendre plus belle en la fardant de quelques couleurs sensibles qui n'ont rien de durable, et qui ne peuvent charmer que fort peu de temps. On lui donnerait peut-être quelque délicatesse, maison diminuerait sa force. On ne doit pas la revêtir de tant d'éclat et de brillant que l'esprit s'arrête davantage à ses ornements qu'a elle-même; ce serait la traiter comme certaines personnes que l'on charge de tant d'or et de pierreries qu'elles paraissent enfin la partie la moins considérable du tout qu'elles composent avec leurs habits. » Si je ne me trompe, c'est bien là avouer ce que l'on nie; et Malebranche ne reconnaît-il pas la nécessité d'une certaine parure en avertissant de ne pas défigurer la pensée par une excessive quantité d'ornements? Et plus loin : « Il faut, dit-il encore, prendre garde à ne pas donner à la vérité une trop grande suite de choses agréables qui dissipent l'esprit et qui l'empêchent de la reconnaître, de peur qu'on ne

rende à quelque autre les honneurs qui lui sont dus; comme il arrive quelquefois aux princes qu'on ne peut reconnaître dans le grand nombre de gens de cour qui les environnent, et qui prennent trop de cet air grand et majestueux qui n'est propre qu'aux souverains. » Qui le nie? Sans doute, il ne faut pas accabler la pensée de pierreries et cacher le fond sous l'accessoire; il ne faut pasallerseperdre dans des détours infinis, et oublier son but en se laissant aller aux charmes du chemin. Mais, puisque Malebranche avoue lui-même qu'une certaine parure est nécessaire, qu'il y a une route à parcourir, pourquoi ne pas choisir une parure de prix et une route attrayante, s'il est possible? Quelques ornements de bon aloi et de vrai goût, quelques excursions dans le ravissant domaine de la fantaisie ont bien leur utilité, même pour le plus austère philosophe. L'idée est pi us vive, plus frappante, plus arrêtée lorsqu'elle se montre sous une image sensible. Ainsi, le métaphysicien a-t il à prouver que, selon le point de vue où est placé l'observateur, les relations de grandeur varient, et que les rapports des sens ne sont ni fixes ni sûrs ? il pourra, comme le futur Gulliver, par un spirituel caprice, faire un petit voyage dans l'idéal pays des Lilliputiens. « Imaginons, s'écrie donc Malebranche1, que Dieu ait fait, en petit, et d'une portion de matière de la grosseur d'une balle, un ciel et une terre, et des hommes sur cette terre avec les mêmes proportions

1 Recherche de la vérité, liv. Ier, ch. vi.

qui sont observées dans ce grand monde. » Lorsqu'on aura longtemps regardé ces petits hommes et même ce qui paraît de moins bon goût « les petits animaux qui seraient capables de les incommoder1, » il semble tout naturel de se mettre en roule sur le vaisseau de Swift et d'aller visiterles régions babitéespar lesgéants. « Pensons donc (ou imaginons) que Dieu ait fait une terre infiniment plus vaste que celle-ci, de sorte que cette nouvelle terre soit à la nôtre comme la nôtre serait à celle dont nous venons de parler dans la supposition précédente2. » On voit clairement par ces exemples que le philosophe a tort de se montrer ingrat à l'égard d'une faculté qui lui inspire des lignes si charmantes, et qui communique à ses raisonnements une grâce et une vie dont l'esprit des lecteurs est ravi. Mais, quelque malin plaisir qu'on rencontre à voyager ainsi çà et là au gré de l'oratorien pour le mettre en opposition avec lui-même, résistons pourtant à l'entraînement afin d'avancer dans notre route.

3° // faut éviter les traits d'esprit et le soin du style. Malebranche veut qu'on craigne l'esprit, lui qui a sans cesse assailli des flèches les plus piquantes, les plus acérées, les plus légères , les malheureux partisans d'Aristote, philosophes ou médecins, savants ou littérateurs. Qu'il se montre ingénieusement sévère à leur égard ! Il ne leur passe rien ; et partout dans leur armure où son coup d'œil perçant découvre un endroit

1 Rccherclie de la vérité, 1. le'", ch. yi.

2 Ilid.

faible, il décoche un Irait aigu qui pénètre jusqu'au vif. « Les savants étudient plutôt pour acquérir une grandeur chimérique dans l'esprit des autres hommes, que pour donner à leur esprit plus de force et d'étendue. Ils font de leur tête une espèce de garde-meuble dans lequel ils entassent sans discernement et sans ordre tout ce qui porte un certain caractère d'érudition, je veux dire tout ce qui peut paraître rare et extraordinaire. Ils font gloire de ressembler à ces cabinets de curiosités et d'antiques qui n'ont rien de riche et de solide (ainsi, il y a deux siècles, on parlait des musées), et dont le prix ne dépend que de la fantaisie et du hasard1. «Ailleurs, jugeant Sénèque, et déclarant que l'esprit de ses lettres est faux, dangereux et vain, il remarque qu'on aurait tort pour combattre celte opinion de l'accabler de l'autorité d'une infinité de gens qui se sont servis de Sénèque « parce qu'on peut se servir quelquefois d'un livre que l'on croit impertinent, pourvu que ceux à qui l'on parle n'en portent pas le même jugement2. » En vérité, on ne se moque pas des gens avec plus d'esprit et d'insouciance. Quelle finesse du reste dans la pensée, quelle malice dansla tournure, quel choix exquis et délicat des mots!

Sans fréquenter Versailles, sans étudier le monde qu'il fuit, il observe parfois dans son cœur les petitesses et les ridicules de l'homme pour les ciseler dans des phrases artistement aiguisées. « Si celui qui parle

' Préface delà Rccltercltr de la vérité.

9 Recherche de la vc'ritc, li\. Il, Hlepart.,ch. iv.

s'énonce avec facilité, s'il garde une mesure agréable dans ses périodes, s'il a l'air d'un honnête homme et d'un homme d'esprit, si c'est une personne de qualité, s'il est suivi d'un grand train, s'il parle avec autorité et gravité, si les autres l'écoutent avec respect et en silence, s'il a quelque réputation et quelque commerce avec les esprits du premier ordre, enfin s'il est assez heureux pour plaire et pour être estimé, il aura raison dans tout ce qu'il avancera, et il n'y aura pas jusqu'à son collet et à ses manchettes qui ne prouvent quelque chose. » Avec l'esprit de La Bruyère et de Molière, Malehranche accable de ses railleries les hommes de cour dont les honnêtes gens de son siècle s'occupaient trop exclusivement. Il rapporte, par exemple, que les courtisans d'Ethiopie, pour se rendre semblables à leurs princes, poussaient le zèle jusqu'à se crever un œil ou à se casser une jambe, suivant que le Louis XIV de ce pays était borgne ou boiteux. « On avait honte de paraître avec deux yeux et de marcher droit à la suite d'un roi borgne et boiteux, de même qu'à présent on n'oserait paraître avec la fraise et la toque. » Voilà certes une mode aussi ridicule que gênante, absolument absurde, vraiment éthiopienne; mais encore avait-elle quelque raison d'être. Il n'en est pasde même parminous; les modes n'ont pour motif que le pur caprice; « leur bizarrerie n'est point soutenue de quelque raison apparente ; et, si elles ont l'avantage de n'être pas si fâcheuses, elles n'ont pas toujours celui d'être aussi raisonnables. » C'est ainsi que Malehranche trace d'un pinceau

délicat et ingénieux le tableau des misères dont nous sommes remplis. Quelquefois les solitaires qui observent le monde du fond de leur cellule voient mieux et plus juste que ceux mêmes qui vivent dans le tourbillon. Quoi, en effet, de plus exact que les portraits que Malebranche a fait du bel esprit, du flatteur, du superbe, de l'esprit bas? On reconnaît à la première vue les gens qu'it a peints; ce sont des personnes qu'on a sûrement rencontrées quelque part et qu'on respecte, tout en ayant à s'en plaindre. Si l'on réunissait les tableaux çà et là répandus dans ses écrits et particulièrement dans la première partie de la Recherche de la vérité, on composerait une excellente galerie, digne des esprits les plus fins et les plus curieux. Malheureusement nous ne pouvons tout examiner dans ce vaste musée ; tout au plus aurons-nous encore le temps de regarder deux ou trois toiles. Par exemple, voici des soldats et des chasseurs : « Us raisonnent à la cavalière ; ils répondent presque sans réflexion, par quelque coup ou par quelquegeste menaçant. Les sentiments qu'ils ont de la force de leur corps les confirment dans ces manières insolentes, et la vue de l'air respectueux de ceux qui les écoutent leur imprime une sorte de confiance pour dire fièrement et brutalement des sottises. » On sait qu'il ne s'agit là que de gens du xvnc siècle. Passons maintenant à d'autres types plus communs, et qui se multiplient même dans les temps qui prêchent le plus l'égalité. « Les superbes se tournent vers eux-mêmes; ils n'écoutent qu'eux-

mêmes, et les faux humbles se tournent vers les superbes et s'assujettissent à toutes leurs décisions. L'esprit des superbes obéit à la fermentation de leur propre sang, c'est-à-dire à leur propre imagination; l'esprit des faux humbles se soumet à l'air dominant des superbes ; ainsi les uns et les autres sont assujettis à la vanité et au mensonge. Le superbe est un homme riche et puissant qui a un grand équipage, qui mesure sa grandeur par celle de son train et sa force par celle des chevaux qui tirent son carrosse ; le faux humble, ayant le même esprit et les mêmes principes, est un misérable, pauvre, faible et languissant, et qui s'imagine qu'il n'est presque rien parce qu'il ne possède rien. » L'oralorien avait donc, on vient d'en voir les preuves, ces dons précieux dont il médisait systématiquement, la finesse, la verve, l'esprit gaulois ; aussi, lors même qu'il revient sur ses pas, qu'il retourne à des personnages déjà esquissés et qu'il tire copie de ses originaux, l'observateur ne songe jamais à se plaindre, car il rencontre sûrement une vivacité de coloris, un je ne sais quoi de piquant, d'ingénieux, d'imprévu que rien n'épuise.

Esprit, délicatesse, imagination, voilà donc !à les meilleures qualités du style de Malebranche. 11 les a foulées au pied, il les a repoussées et condamnées sans pitié, et elles n'ont pas cessé de couvrir l'austérité de son enseignement d'une grâce infinie. A ces dons aimables, à ces traits qui, sans faire le fond même de sa physionomie, contribuent cependant à son caractère,

il faut joindre ce qui est la marque distinctive de l'écrivain. L'esprit , la finesse , la grâce , au temps de Louis XIV, étaient le cortège ordinaire des honnêtes gens ou plutôt semblaient leur vêtement. Je l'ai dit en commençant, c'est sous cet habit qu'il faut chercher les passions qui animent le religieux et le philosophe. S'il repoussait dédaigneusement les mérites qui viennent de l'esprit et les qualités qui tiennent au goût, n'était-ce pas parce qu'il sentait en lui quelque chose de plus rare et de plus particulier? Lorsqu'on veut entrer dans le fond de sa nature, pénétrer jusqu'à l'homme intérieur, sonder les sources delà vie, on doit, sans cesser de tenir compte de ces aimables et superficielles facultés, parvenir à ce qui fit la loi suprême de ses efforts et le but de ses travaux. Poursuivre la vérité et l'ordre, tel a été le grand œuvre de Malebranche; contempler et goûter les choses divines, s'entretenir intimement avec le Verbe éternel, tel fut le fruit de ses pénibles labeurs, la récompense de sa vie de privation et d'austérité, son unique consolation. C'était là, du reste, tout ce qu'il souhaitait. N'allons donc pas chercher ailleurs son génie, son caractère, même purement littéraire : il est ici, il est dans cette ardente recherche des biens infinis, dans ce recueillement, dans cette conversation émue avec l'universelle vérité. Il puise dans cette méditation continue l'eau dont il abreuvera ses lecteurs, la manne dont il veut les nourrir. Aussi, quel mystérieux et fortifiant aliment on goûte dans ses écrits, quelle boisson doucement enivrante on

y savoure ! Il s'y répand une paisible sérénité, un secret contentement dont on se laisse peu à peu pénétrer. Ce n'est point l'orage, la tempête, les éclairs, les horizons immenses et variés d'unBossuet; tout est plus calme, moins agité, moins brillant. Il semble qu'on entre lentement dans un monde inconnu, dans des lieux trop pleins de silence et de mystère pour appartenir à cette terre; on croit s'enfoncer sous ces ombrages heureux de l'Elysée de Virgile :

Devenere locos laetos et amoena vireta Fortunalorum nemorum ;

ou plutôt, car cette comparaison est bien profane avec Malebranche, en lisant les Méditations chrétiennes, le Traité de morale et certaines pages des Entretiens sur la métaphysique, on croit pénétrer avec le solitaire de l'Oratoire dans un sanctuaire retiré, où le jour tombe doux et voilé, afin d'y recueillir de divines paroles. Parvenu ainsi au cœur même des œuvres du philosophe chrétien, arrivé aux lignes qui furent le fruit de son âge mûr, on entend à peine dans le lointain le bruit confus du monde extérieur, le tumulte affaibli des sens, les voix éteintes du dehors; seul le Verbe éternel s'adresse à l'âme et lui tient un langage d'un charme infini et d'une secrète douceur.

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