‹ Etude sur Malebranche d'après des documents manuscritsChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la critique littéraire de Malebranche.

CARACTÈRE EXCLUSIF ET AUSTERE DE MALEBRANCHE. — AMI DE LA PURE RAISON , IL CONDAMNE SÉVÈREMENT LES LETTRES PROFANES, ET IL REPOUSSE LES ŒUVRES OU BRILLENT L'iMA- GINATION, L'ESPRIT ET L'ART.

Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore atteint les limites de cette première jeunesse dont il aima toute sa vie à peindre les mœurs naïves, lorsqu'il fut conduit par son père à la capitale de sa province. Comme on lui faisait admirer les tours gothiques de la cathédrale, l'enfant, n'ayant d'yeux que pour les hirondelles, hôles ordinaires des vieux édifices, s'écria d'une voix émue : « Mon Dieu! qu'elles volent haut! » — On se mit à rire; c'était cependant la révélation d'une âme que les merveilles de la création sauront toucher, mais que les œuvres des hommes laisseront toujours froide et indifférente.

Il est, en effet, de ces natures exclusives qui ne s'émeuvent qu'en présence de certains objets et qui épuisent leur enthousiasme à les admirer ; elles ne savent pas que la beauté se manifeste sous des formes infiniment variées, et que l'Etre fécond d'où elle découle n'a pas de rivage qui borne son pouvoir. Si l'on voulait

ici rappeler le langage de Platon, ne pourrait-on pas dire que de telles âmes, dans leur vol à la suite du cortège de la Divinité, ravies par un trait unique de l'éternelle splendeur, n'ont pas su voir les mille rayons de grâce et de perfection qui s'en échappent avec une inépuisable abondance? Ce qui a d'abord captivé leur admiration et leur amour devient la pensée fixe constamment présente à leurs yeux; c'est le génie qui les accompagne partout, et qui, après les avoir inspirées dans leurs propres travaux, règle et dirige leurs appréciations sur autrui.

Malebranche appartient à cet ordre de natures ardentes et absolues qui, une fois en possession d'une grande idée, y demeurent exclusivement attachées. Dès qu'il s'est frayé une route, il s'y avance hardiment sans redouter les obstacles, sans prévoir les périls, sans se laisser distraire par les accidents du chemin.

Fidèle disciple de Descaries, l'écrivain de l'Oratoire, soumis aux vérités de la foi, s'échappe partout ailleurs à l'autorité des maîtres pour ne suivre que sa raison. Transportés dans les lettres, les principes de la philosophie cartésienne avaient ouvert une large voie qui ramenait au naturel et au vrai; nous leur devons des œuvres pleines de sens et de goût, dictées par une sincère conviction et par le seul besoin d'être utile. Ainsi, en lisant Malebranche, on reconnaît avec joie qu'on est en présence de ces esprits ardents et loyaux qu'enflamme la pure passion de la vérité. A cet amour désintéressé du vrai, à cette généreuse volonté de

n'écouter que la voix delà raison, l'écrivain est redevable d'idées neuves, ingénieuses quelquefois, mais, dans le fond, toujours éloignées du charlatanisme et de l'affectation. Ce goût des recherches personnelles lui inspire un véritable dédain à l'égard de la multitude, amie de l'autorité, comme son attrait pour les abstraites spéculations lui fait mépriser les œuvres de l'esprit et les arts de l'imagination.

Malebranche se montra donc systématiquement opposé à tous ceux qui respectaient les maîtres dont la haute sagesse et la grâce aimable instruisent et charment les générations humaines. Ce fut, nous l'avons vu, tout naturellement vers les disciples d'Aristote qu'il dirigea ses plus vives attaques. On sent qu'il trouve à les railler un plaisir irrésistible ; leurs grands mots et leurs grandes robes lui paraissent d'excellents arguments à retourner contre eux. Voyons-le encore un peu à l'œuvre sur ce point : «Il n'y a point, dit-il en se moquant finement, de termes obscurs et mystérieux dans la philosophie de M. Descartes. Des femmes (madame de l'Hôpital, par exemple), des personnes même qui ne savent ni grec ni latin sont capables de l'apprendre; il faut donc que ce soit peu de chose, et il n'est pas juste que de grands génies s'y appliquent. » Parlez à ces savants en rabat « de propriétés, de forées, de qualités1. » A la bonne heure! La chose du moins est ténébreuse et plus que difficile. Deman-

1 Pourquoi oublier ici le? esprits animaux et les causes occasionnelles?

dez-leur donc « comment les brosses nettoient les habits : » ils sont si doctes qu'ils vous répondront, sans trop réfléchir, que cela vient de ce que « les brosses ont une vertu délersive. » Avec ce procédé, ajoute-t-il en insistant, ces docteurs n'ont besoin ni de bon sens, ni de jugement, une imperturbable mémoire suffit; et avec quelques textes bien obscurs d'Arislote on peut mettre en fuite la meilleure armée de gens d'esprit.

Non content de rire des disciples, Malebranche passe souvent au maître lui-même, et il le traite sans ménagement. << Sa manière de philosopher, dit-il, est entièrement inutile pour découvrir la vérité. » Chimérique, absurde, ennuyeux, ce sont des termes qu'il emploie volontiers en parlant de lui. C'est par là que Malebranche arrive à l'abus, à l'excès, et qu'il se rapproche de l'auteur du Siècle de Louis le Grand :

Chacun sait le décri du fameux Aristote, En physique moins sûr qu'en histoire Hérodote. Ses écrits qui charmaient les moins intelligents, Sont à peine reçus de nos moin 1res régents. Pourquoi s'en étonner? Datis cette nuit obscure Où se cache à nos yeux la secrète nature, Quoique le plus savant d'entre tous les humains, Il ne voyait, hélas! que des fantômes vains. Chez lui, tans nul égard des 'véritables causes, De simples qualités opéraient toutes choses; Et son système obscur roulait tout sur ce point Qu'une chose se fait de ce qu'elle nVst point.

Il était ainsi nécessaire à l'esprit de Malebranche

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d'outrer en tout; et partant ici d'un excellent principe, il aboutit à de détestables conclusions. Cela vient, quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, de ce que sa vive imagination l'entraîne et l'égaré; au lieu de voir ceux qui diffèrent avec lui de sentiment, tels qu'ils sont en réalité, il se grossit extraordinairement leurs endroits faibles. Se créant ainsi un adversaire idéal, il obtient un triomphe facile dans cette lutte contre des ombres et des fantômes. Par là, l'oralorien emploie déjà, bien qu'avec une certaine réserve, le commode et dangereux procédé dont son futur ennemi Voltaire usera contre lui dans son Commentaire sur le P. Malebr anche. Ce n'est pas tout que d'avoir de la vivacité, de l'esprit, du feu : il faut en outre de l'équité, beaucoup de désintéressement et d'impartialité. Malebranche se place infailliblement à son seul point de vue; il juge Montaigne, Sénèque, Tertullien, Aristole et Platon, comme si ces grands esprits eussent été des Français du xvne siècle, ardents disciples de Descartes, forcés de croire, avec l'auteur de la Recherche de la vérité, à la nécessité de l'analyse géométrique et au danger de l'imagination. Ainsi, non-seulement les idées communes à son temps, mais encore, ses pensées fixes constituent le moule où il voudrait couler le genre humain tout entier. De là vient trop souvent que sa critique semble étroite, mesquine, sans largeur. Pour un défaut qu'il remarque, pour une tendance opposée à son propre système, il condamne un auteur tout d'une pièce; ou, s'il reconnaît quelque mérite dans un adversaire, c'est toujours

par forme de concession, el non point avec une admiration pleine d'une noble franchise. La passion fait donc, comme nous l'avons déjà pu voir, ressembler la critique de l'oratorien à celle de Perrault; il s'y mêle de l'aigreur, et je ne sais quoi qui paraîtrait, si on le connaissait moins, delà mauvaise foi. Ainsi, se voil-il obligé de remarquer une pensée juste, un trait heureux dans Sénèque ? Il s'écrie avec humeur : «Il y a bien quelques bonnes choses dans l'Alcoran et dans Nostradamus. »

Ce n'est pas adiré cependant que l'esprit absolu du métaphysicien, que son génie tout cartésien n'aient pas servi utilement la littérature. Il était encore méritoire d'attaquer les derniers. partisans de l'autorité illimitée en matière de science et de philosophie; et les tracasseries qu'eut à subir Malebranche suffisent seules pour le prouver. Surtout, c'était une œuvre vraiment digne de louanges que de venir se rire spirituellement des vieilles logiques, des gothiques rudiments, des barbares traités de toute espèce encore imposés àla jeunesse. Il faut donc lui savoir gré d'avoir, par exemple, persifflé ces grammaires rédigées dans un latin inintelligible et ces vers énigmatiques de Despaulères par lesquels on voulait initier les enfants à la langue de Virgile el de Cicéron. Une telle coutume lui semble aussi absurde que de donner une grammaire écrite en allemand à un Français qui se mettrait à l'allemand. « Un Chinois dit-il, qui saurait cet usage, ne pourrait s'empêcher d'en rire; et dans cet endroit de la terre

que nous habitons, les plus sages et les plus savants ne peuvent s'empêcher de l'approuver. »

On conçoit aisément combien sa nalure dut être opposée à la fausse science et au pédantisme, véritable hypocrisie qui cache le vide de l'esprit sous l'appareil du savoir. Il en trace un portrait que n'eût pas désavoué l'habile peintre des Précieuses et des Femmes savantes. « Pédant, dit-il, est opposé à raisonnable ; les pédants ne peuvent raisonner parce qu'ils ont l'esprit petit, et d'ailleurs rempli d'une fausse érudition; et ils ne veulent pas raisonner parce qu'ils voient que certaines gens les respectent et lesadmirent davantage lorsqu'ils citent quelque auteur inconnu ou quelque sentence d'un ancien que lorsqu'ils prétendent raisonner. Les pédants sont donc vains et fiers, de grande mémoire et de peu de jugement, heureux et forts en citations, malheureux en raisons1.» Malebranche donne ensuite un exemple de pédanlisme ; un auteur s'amuse pour faire montre de savoir, à citer une effroyable quantité de noms et de livres afin de « résoudre quel a été le sentiment d'Aristole sur l'immortalité de Pâme*. » La Gerda et un très grand nombre de gens qui l'imitent se fatiguent d'ailleurs inutilement, car « on n'est point d'accord sur cette question ridicule. » Ce qui fait voir une fois de plus «que les sectateurs d'Aristole sont bien malheureux d'avoir un homme si obscur

1 Reclierche de la vérité, liv. II, IIIe partie., rh. v. ' lbid.,\iv. II, II<* partie, ch. v.

pour les éclairer. » Mais trop souvent les gens d'étude que Malebranche taxe à peu près tous, sauf les cartésiens et les géomètres, de pédants et d'entêtés, se plaisent ainsi « à admirer ce qu'ils n'entendent pas et à le faire admirer aux autres. Par là, ils s'estimentau-dessus des autres hommes, croyant entendre une impertinence d'un ancien auteur, ou d'un homme qui ne s'entendait peut-être pas lui-même1 . »

Déclarer ainsi la guerre aux commentateurs, aux pédants, aux savants, cela paraît juste et innocent au cartésien; mais cette conduite aboutit peu à peu à lui faire dédaigner l'esprit des autres, leurs opinions et leurs livres; il méprise comme futiles ou dangereux les poètes, les historiens, les orateurs ; les uns n'obéissent qu'à l'imagination, les autres s'occupent de faits particuliers qui n'apprennent rien, ceux-ci veulent dominersurles esprits. Restent les métaphysiciens, les moralistes; mais, un seul excepté, les philosophes forment précisément l'objet de sa plus vigoureuse haine, parce qu'ils ont trop empêché leurs disciples de penser par eux-mêmes. Le voilà donc, quoiqu'il reconnaisse dans l'humai ne raison le reflet de la sagesse éternelle, poussé à condamner comme superflues les œuvres du génie et à répudier comme dangereux le fruit des veilles de l'homme. Emporté par sa passion exclusive, il enveloppe dans une universelle proscription Aristote et Platon, Tertullien et Montaigne,

1 Recherche de la vérité, liv. 11, IIe partie, oh. v.

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Homère et Sénèque; et volontiers il eût dit avec le bonhomme Chrysale :

<i Vos livres éternels ne me contentent pas ; Et sauf un gros Plularque à mettre mes rabais, Vou- devriez brûler tout ce meuble inutile. »

Mais ce ne serait assurément point Plutarque que Malebranche excepterait et sauverait du feu1. Il ne garderait que Descartes et saint Augustin; et encore, au sujet de l'auteur du Discours de la méthode, a-t-il grand soin de remarquer qu'il faut bien prendre garde de le croire sur parole, mais examiner attentivement chacune de ses propositions à la lumière de l'évidence2. On ne saurait vraiment être plus cartésien.

Arnauld avait découvert ce faible de son adversaire; et relevant dans la dispute une erreur historique, il s'écriait fort spirituellement : « Qe voulez vous? Pour connaître les faits il faut les avoir lus; et les méditatifs ne lisent guère, parce qu'ils négligent les faits pour ne s'occuper que des vérités éternelles et immuables. »

Ainsi dédaigneux à l'égard des livres, il dut se montrer particulièrement sévère pour les écrivains érudits et curieux. C'est aussi envers Sénèque et Montaigne qu'il est le plus inflexible; il les traite de pédants. Seulement, l'auteur des Essais a le privilège d'une place

• Il y a peu ou point de livres qui me plaisent. Si l'on faisait tous les ans un petit volume in-ilouze qui me contenlàt, je serais satisfait des savants. — Correspondance, p. 4.

■ Ce n'est pas que H. Descartes soit infaillible. — Recherche de la vérité, liv. III, llr partie, cli. iv.

a pari : c'est un pédant à ht cavalière1. Le mot est aussi joli qu'injuste. Sans vouloir toujours justifier Montaigne d'avoir tant cité de traits, de bons mots, de vers et de petits contes, on reconnaît aisément qu'il a fait usage d'un esprit indépendant et original, et que chez lui l'imitation n'est nullement un esclavage.

Des admirateurs de l'antiquité et des partisans d'Aristote, des commentateurs et des disciples, Malebranche passe aux maîtres eux-mêmes. Non satisfait de railler délicatement les philosophes et les médecins d'une école surannée, et de se moquer avec une finesse que rien n'émousse de ces docteurs « qui expliquent ce qu'ils n'entendent pas par ce qu'ils entendent moins encore, » il s'écarte de ces limites précises hors desquelles le vrai ne se trouve plus,

Quos ultra citraque mquil consistera rectum,

el il se déchaîne violemment contre toute l'antiquité profane.

Malebranche, comme nous avons eu déjà plusieurs fois l'occasion de le remarquer, fit payer d'abord trèschèremenl à Arislote l'admiration dont l'avait comblé le moyen âge et les épithèles d'infaillible el d'irréfragable que lui prodiguait la scholastique; mais Arislote ne fut pas seul en butte à ses attaques, et les plus illustres philosophes reçurent, ses traits les plus piquants. Au lieu de se contenter de réclamer en vrai cartésien contre une soumission outrée et un enlhou-

' Becherche de la vérité, livre 11, IIIe partie, cli. v.

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siasme trop vif, il ne veut reconnaître aucun mérite aux

maîtres parce qu'il a de justes plaintes à faire des disciples. Bossuel se montrait autrement sage et sûr, et savait bien rester dans ce juste tempérament si difficile à l'esprit humain. Ce même Bossuet que l'abbé Le Dieu nous représente dans ses curieux mémoires lisant assidûment le Discours de la méthode, et le mettant au-dessus des œuvres contemporaines, déclarait au pape Innocent XI qu'il expliquait à son royal élève la Morale d'Arislote et «. cette doctrine admirable de Socrate, vraiment sublime pour son temps. »

D'un jugement moins sûr, d'un caractère plus absolu, d'un génie moins vaste et moins large, Malebranche non-seulement repousse froidement les anciens, mais il condamne même l'étude des langues antiques. Il consent cependant à ce qu'on apprenne assez de latin pour lire les œuvres de saint Augustin. Mais le grec! Ah ! tant de langues troublent les idées, « fatiguent le cerveau, empêchent la raison et nuisent à la libre circulation des esprits animaux. » Aussi, « comment justifier la passion de ceux qui font de leur tête une bibliothèque de dictionnaires? Ils perdent le souvenir de leurs affaires et de leurs devoirs essentiels pour des mots de nul usage. Ils ne parlent leur langue qu'en hésitant; ils mêlent à tout moment dans leurs entreliens des termes incompréhensibles ou barbares; et ils ne payent jamais les honnêtes gens d'une monnaie qui ait cours dans le pays. Enfin leur raison n'est pas mieux conduite que leur langue ; car tous les recoins

et tous les replis de leur mémoire sont tellement pleins d'étymologies que leur esprit est comme étouffé par la multitude innombrable de mots qui voltigent sans cesse autour de lui. » Cependant les philologues ne sont pas seuls coupables; l'impitoyable métaphysicien fait table rase des lettres et des sciences humaines, sans nulle exception; histoire, géographie, connaissance des médailles, tout est pédanlisme ou puérilité, sauf l'algèbre et un peu d'histoire naturelle. Aussi, de quel air moqueur il regarde du fond de sa cellule les gens d'étude qui, renonçant aux affaires du monde, débrouillent des dates, déchiffrent les parchemins, confrontent des médailles, et passent les nuits à feuilleter Platon, Aristote, Homère ou Virgile4! Qu'ils feraientbien mieux d'apprendre de Descartes à ne consulter que la pure raison ! Adam, dans le paradis, était parfait et il ne connaissait ni histoire ni chronologie. Que ce soin de lire si assidûment les auteurs « montre bien la petitesse de l'esprit, incapable de penser par lui-même, et au plus bon à retenir quelque sentiment d'aulrui dont on s'est entêté. » Malebranche va même jusqu'à prononcer le mot de païen : « si le cœur est chrétien, le fond de l'esprit est païen-. » Aussi je suis étonné que les modernes ennemis des lettres antiques n'aient pas songé à chercher quelque argument à l'appui de leur système dans le sixième livre de la Recherche de la vérité. N'auraient-

J Malebranche eût pu, cependant, lire dnns son saint Augustin cette phrase remarquable entre plusieurs du même genre : « Dies pêne totus tum in rébus rusticis ordinandis.tum in recensionepriniilibriVirgiliiperactus fuit.»— A cad.

ils pas pu par exemple lui emprunter ces paroles : « N'allez point croire que ceux qui lisent Platon, Aristote, Cicéron, les regardent comme des hommes ordinaires. Ils en font des êtres surnaturels, des demi-dieux avec la tête grosse, le front largeet élevé, et labarbe ample et magnifique*. » Ils ne savent pas « qu'Aristote, Platon, Épicure élaient hommes comme nous. » De plus, la raison veut « que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes, puisque, dans le temps où nous vivons, le monde est plus vieux dedeuxmille ans et qu'il a plus d'expérience que dans le temps d'Aristote et de Platon2.» Or, « c'est la vieillesse du monde et l'expérience qui font découvrir la vérité3. » La pensée de Fonlenelle et de Perrault va moins loin : « Il ne paraît pas que les chênes du moyen âge aient été moindres que ceux de l'antiquité, ni les chênes modernes moindres que ceux du moyen âge. » Il aurait donc delà peine à dire en parlant des anciens :

Us sont grands-, ii est vrai, mais hommes comme nous,

tant ils les déprécie, les amoindrit, les anéantit. Homère ridicule4, Platon visionnaire, Arislote crédule et incompréhensible, Sénèque faux et outré, ce sont des qualifications par lesquelles Malebranche voudrait affaiblir

1 Recherche de la vérité, liv. 11, IIe partie, eh. v. — Cfr., eh. ni.

* Ibid., ch. in.

3 Homère qui ioue son héros d'être vite à la course, mSati ùxû£, eut |.<; s'apercevoir que c'est la louange qu'on doit donner aux chevaux et aux chiens de chasse. — Recherche de la vérité, préface.

non-seulement un culte enthousiaste, mais, ce semble, une simple déférence , un respect éclairé. Aussi éprouve-ton sans cesse le besoin de lui répondre comme Voltaire le faisait à Lamotte : « Estimez vos aînés sans les adorer. »

Parla Mal ebra riche, se séparant des meilleurs représentants de l'Église de France, se rapprochait du plus pur jansénisme, dont l'essence est de regarder comme criminel et faux tout ce qui n'est pas inspiré par la grâce. Mais par une heureuse contradiction, dans sa mise en œuvre personnelle il est moins rigoureux que dans sa critique ; et on le surprend avec joie, faisant fléchir ses règles austères, à égayer son style de citations de Virgile, de Platon, d'Horace, de Lucrèce et de Quinlilien. Ayant beaucoup lu dans ses jeunes années, sachant parfaitement le grec et le latin, il a parfois comme un doux parfum qui lui vient des lettres antiques; et, lorsqu'on en saisit la trace, on est ravi de pouvoir l'opposer à lui-môme.

Voilà donc à quel excès finit par aboutir en matière de pure critique l'inflexible cartésianisme du philosophe oratorien. Le goût de l'évidence, la passion des recherches personnelles, l'amour de l'austère vérité lui ont fait condamner le commerce des anciens comme une œuvre vaine , opposée au libre exercice de la raison , contraire à la pratique des abstraites spéculations. Par un résultat analogue, sa défiance extrême vis-à-vis des sens, son dédain du monde extérieur, son attrait pour les idées pures lui inspirent de sévères

arrêts à l'égard des esprits dont l'art délicat, le langage harmonieux, la brillante imagination révèlent le soin qu'ils attachent à flatteries yeux ou l'oreille et à observer la nature.

Foulant donc aux pieds les magnificences de la création, ne voulant s'attacher qu'à ces régions enchantées du monde infini où il trouve de si puissants charmes, il exige qu'on détourne les yeux de cet univers visible, et qu'on réprime l'aimable faculté qui nous le rappelle. Ainsi, il repousse comme contraire à la contemplation le spectacle et le souvenir de la nature. C'était pourtant dans les sites les plus ravissants, sur des montagnes élevées d'où se découvrent d'immenses horizons, au milieu de majestueuses forêts, près des lignes indéfinies de l'Océan, au sein de lumineuses vallées, que le génie du recueillement marquait le lieu de sa retraite et cherchait un point d'appui pour s'élever à Dieu. Le bruit des champs, le murmure des eaux, l'harmonie des couleurs que revêtent la mer et l'air aident les âmes délicates à s'arracher aux préoccupations vulgaires. Aussi c'est dans les déserts qu'on comprend les Antoine, les Bruno, les Grégoire de Nazianze ; on ne les voit bien que sous les palmiers de la sauvage Thébaïde ou dans les grottes des Alpes. Ces esprits naïfs, innocents, pleins de la rosée du ciel, se flétriraient, ce semble, et perdraient de leur fraîcheur dans les remuantes cités.

Comme ces religieux amis de la méditation, la philosophie rechercha souvent une belle solitude. Platon

<m ÉTUDE LITTÉRAIRE.

aimait les bords enchanteurs de l'Ilyssuset l'ombre des platanes en fleurs; dans une société aussi avancée, Fénelon se plaisait aux scènes rustiques dont il eut le secret et l'intelligence, quoiqu'en y mêlant toujours un art raffiné. Pour Malebranche, génie plus austère, moins libre dans ses manières, nous le rencontrons habituellement au fond d'un obscur et étroit cabinet : caché comme Descaries ou comme plus tard Joseph de Maislre dans un coin silencieux, au plus éclairé par les faibles rayons de la lampe du travail. Ce n'est, point sous le feuillage des arbres ou au bord des fontaines qu'il veut qu'on s'entretienne des vérités métaphysiques ; il faut qu'on s'enferme dans une chambre sans ornement dont on tirera les rideaux, car «le grand jour nous incommoderait et donnerait trop d'éclat à certaines idées. » Il redoute même la majesté des ténèbres qui , à leur façon , agissent sur les sens de l'homme et les peuvent fortement remuer. Il conseille, lorsqu'on s'est sévèrement retiré, de rejeter tout ce qui a pu se glisser dans l'esprit par le monde extérieur1. Ah! qu'il est facile de se représenter ainsi le disciple des Bérulle et des Condren! Au fond de sa petite et pauvre cellule du cloître de la rue Saint-Honoré, les traits amaigris et échauffés, les yeux à demi fermés, il contempleavec ravissement les éternelles vérités dont il

' Ainsi nous voyons un des plus enthousiastes disciples de Malebranche, M. d'Allemans, seul dans son cabinet « consulter la vérité intérieure sans que rien d'extérieur ne vienne distraire ou troubler son imagination. » Correspondance, p. \)b. — De son côté, Amauld se promenait, en Hollande, dans une cour recouverte de toile.

est si fort épris. Existence calme aux yeux des ho m m es, touledu dedans; maisqui a sespassionselses luttes, ses défaites et ses triomphes, ses souffrances et ses joies!

Cependant pour être ici complet et juste, il faut se rappeler que parfois nous avons vu le méditatif se laisser entraîner par un goût instinctif pour la nature. Ainsi, tout comme aurait pu faire saint François de Sales auborddeson lacd'Annecy, Malebranche s'assied un matin au pied d'un arbre, regarde l'herbe qui se joue autour de lui au gré du vent, admire les couleurs de ces radieux insectes qui, aux beaux jours de juin, semblent prêler aux plantes le mouvement et la vie, et s'écrie d'un ton profondément ému : « Sans doute, du haut du ciel, les anges aiment aies admirer.»

Mais ces mouvements sont involontaires ; et le philosophe les regrette. Il ne permet pas au regard d'errer ainsi, et de céder à l'allrait du monde créé. Il rejette donc comme éminemment dangereux les écrits qui reflètent les scènes de la nature, qui parlent aux sens par la couleur et le mouvement. La poésie lui paraît la plus fâcheuse ennemie de la vérité1. Platon, avant

1 >. J'ai fait deux vers, disait quelquefois le P. Malebranche, et les voici :

11 l'ait en ce beau jour le plus beau temps du monde Pour aller à cheval sur la •icne et sur l'onde.

— Mais, lui disait-on, on ne va pas à cheval sur l'onde. — J 'en conviens, répondait-il d'un grand sérieux, mais passez-les moi en faveur de la rime; vous en passez bien d'autres tous les jours à de meilleurs poètes que moi. » (L'abbé Trublet, Essai, éd. de 17G0, t. IV. p. 222.1

On s'imagine aisément quel fin sourire animait les traits de Malebranche lorsqu'il récitait sa petite parodie.

d'exiler Homère de sa république, l'entourait d'hommages et le couronnait de fleurs : Malebranche le traite avec autant de sévérité, et moins de délicatesse. Mais Platon sachant combien les idées abstraites empruntent d'attrait à la poésie, ne craignait pas de voiler de riantes fictions les plus graves enseignements. S'efforçant toujours de vivre d'une existence purement angélique, ne voyant dans les œuvres écloses sous le souffle de l'imagination que mensonge et vanité, Malebranche au contraire réprouve les descriptions sensibles, les comparaisons vives et animées, les touchantes peintures; et il se reproche comme autant de fautes les couleurs échappées à son pinceau. Aussi, pour le regard de l'austère métaphysicien, les poètes sont tous dangereux; et même les philosophes qui ont cédé à la plus aimable de nos facultés, comme Platon, ne sont que des visionnaires dont il faut se garer avec soin. Chimères et illusions, voilà donc tout ce qu'il veut voir dans les ravissantes allégories d'Homère et de Platon. Tels sont souvent, hélas! les plus nobles caractères, extrêmes en tout, trop enthousiastes ou trop sévères.

Avec une non moins grande austérité, Malebranche condamne la vigoureuse imagination de Sénèque. Les mouvements impétueux de son esprit le poussent vers une erreur « semblable à celle dans laquelle le démon engagea nos premiers parents. » Et cette suprême vanité dont, au jugement de l'oratorien, Sénèque est possédé, lui apprend qu'il y a plusieurs espèces de

visionnaires : « Les uns s'imaginent qu'ils sont transformés en coqs et en poules; d'autres se persuadent qu'ils sont des dieux. » Aussi reste-t-il toujours au môme lieu, c'est-à-dire occupé à disserter de ses vertus imaginaires. Là encore Malebranche se rencontre avec Perrault, ce qui a toujours l'air dangereux. Perrault donc avait entrepris de lire les Lettres à Lucilius, mais, dit-il, « je ne pus en venir à bout; il me semblait que je lisais toujours la même chose, et que je ne bougeais d'une place. » Écoutons à son tour parler du même auteur l'écrivain de l'Oratoire : « Pourvu qu'il fasse de grands pas, des pas figurés et dans une juste cadence, il s'imagine qu'il avance beaucoup ; mais il est pareil à ceux qui dansent, qui finissent toujours où ils ont commencé1. »

De Sénèque à Montaigne la transition est aisée; car en tous deux Malebranche prétend reconnaître le même orgueil, le même esprit d'indépendance, la même fougue d'imagination. A ses yeux, Montaigne n'est point un homme qui raisonne, mais un arrogant qui se vante, un esprit qui se joue-. Ennemi des auteurs profanes, Malebranche condamne à un double titre Montaigne, homme d'imagination et chaud admirateur de l'antiquité. Se montrera-t-il plus bienveillant à l'égard d'un écrivain qui défendait la foi chrétienne? Il a choisi un Père goûté de Bossuet pour exemple « de la puissance

1 Recherche de la vérité, liv.ll, IIlc partie, ch. îv, De l'imagination de Sénèque.

* Ibid. ch. v, Du livre de Montaigne.

que les imaginations ont les unes sur les autres. » Et à son sujet il s'écrie avec force : « On ne peut douter qu'il ne fût visionnaire. Ce feu, ces emportements, ces enthousiasmes sur de petits sujets marquent sensiblement le dérèglement de son imagination. Combien de mouvements irréguliers dans ses hyperboles et dans ses figures! combien de raisons, pompeuses et magnifiques, qui ne prouvent que par leur éclat sensible, et qui ne persuadent qu'en étourdissant et qu'en éblouissant l'esprit1 ! »

Ce n'est pas pourtant que, malgré les sévérités de Malebranche, on ne puisse tirer quelque profit de son austère critique. Les écrivains apprendront à se défier des saillies de l'esprit et des emportements des sens; et les lecteurs ouvriront avec précaution les œuvres produites par une imagination exaltée; car « de tels esprits sont excessifs en toute rencontre; ils relèvent les choses basses, ils agrandissent les petites, ils approchent les éloignées. Rien ne leur paraît tel qu'il est. » Le mal est dans l'excès. Par l'abus du raisonnement, par un christianisme outré, il condamne ce qu'une religion éclairée, une juste philosophie ne ferait que contenir et diriger.

Amené à mettre aux pieds les sens, l'esprit, l'art, l'imagination, les lettres profanes, il se voit enfin forcé de déclarer nettement que le style est le fruit de la corruption: « Les divers styles ne nous plaisent qu'à cause

1 Recherche de la vérité, liv. II, IIIe partie, ch. n-iu, de Tertullien.

CRITIQUE DE MALEBRÀNCHE. 239

de la corruption de notre cœur; si nous aimons le genre sublime, l'air noble et libre de certains auteurs, c'est que nous avons de la vanité et que nous aimons la grandeur et l'indépendance ; et ce goût que nous trouvons dans la délicatesse des discours efféminés n'a point d'autre source qu'une secrète inclination pour la mollesse et la volupté. En un mot, c'est une certaine intelligence pour ce qui touche les sens, et non pas l'intelligence de la vérité, qui fait que certains auteurs nous charment et nous enlèvent comme malgré nous. » Ce jansénisme raffiné, cette impitoyable cruauté à l'égard de la pauvre nature humaine, digne d'un la Rochefoucauld ou d'un Nicole, se révèlent ainsi çà et là dans les œuvres du philosophe oratorien. Mais ces rigoureux censeurs, ces implacables moralistes, nous le savons, étaient moins sévères dans l'application que dans la théorie : tout comme les molinistes, ils faisaient en pratique fléchir la règle. On voue le style à l'analhème comme le produit du péché, et on en a un charmant; on repousse l'imagination, et on cède à son souffle; on regarde comme criminelle l'étude de l'antiquité, et on possède admirablement les anciens.

Sans doute, la recherche de l'art, le soin du style, l'observation du monde extérieur, peuvent détourner la raison des abstraites et pures spéculations. L'esprit est troublé par le mouvement de la nature et par l'agitation des images sensibles. C'est un motif pour être, à l'égard des choses qui parlent aux sens, discret, pru-

dent, réservé; ce n'en est pas un pour rejeter absolument les dons que nous tenons d'en haut. La raison seule paraîtrait froide, peu séduisante, et ne saurait recueillir le suffrage du grand nombre. Une eau immobile et sans nuances variées, quelque limpide qu'on la suppose, fatiguerait par sa monotonie, sa morte uniformité. Un peu de lumière du dehors, un souffle venu de l'extérieur, quelques douces et sobres couleurs donnent à la métaphysique un charme puissant qui n'enlève point pourtant la liberté.

En blâmant, sans distinction, les images, la poésie, l'art, Malebranche réduirait singulièrement la portée de la parole sur la généralité des esprits. Que deviendraient les livres de philosophie, de morale, de religion même? Ce n'est pas tout. S'il eut été complètement, logiquement fidèle à ses rigoureux principes, il eût été forcé de condamner le plus saint des langages. Est-ce qu'en effet la Bible ne resplendit pas de toutes les pures et éclatantes couleurs du ciel d'Orient? La Genèse, l'histoire de Tobie, le livre de Rulh, sont pleins des parfums de la vie champêtre cl des tableaux de la nature. On croit, lorsqu'on y pénètre, se trouver transporté au sein de l'existence patriarcale et rustique, au milieu des champs qu'on cultive ou qu'on moissonne, des vignes qu'on vendange, des troupeaux qu'on mène paître, et recueillir, avec les fruits d'une terre bénie, les leçons des antiques et divins pasteurs. Le Cantique des cantiques, comme l'a remarqué Bossuet, exhale toutes les odeurs des prés en fleurs, cl fait entendre tous les

bruits confus des champs. Qu'on est loin ici du pur raisonnement, de la froide abstraction, de la spéculation pure, tels que les imagine Malebranche ! Mais pourquoi craindre de le dire? En regardant comme criminel le moindre regard jeté sur les œuvres sensibles de Dieu, en condamnant si impitoyablement les allégories et les images tirées de la nature, le prêtre de l'Oratoire n'allait rien moins qu'à s'élever contre une des plus chères habitudes du Sauveur des hommes. Jésus-Christ, en effet, n'a jamais dédaigné les paraboles et les comparaisons : le figuier stérile, le puits de la Samaritaine, la pièce de monnaie exigée du fisc impérial, les fleurs des champs, les oiseaux du ciel, le pasteur et son troupeau, tout fournit au Seigneur la matière des plus touchants et des plus saints enseignements.

Je le sais bien, le systématique philosophe ne prévoit ni ne veut ces fatales conséquences; il a remarqué dans les sens et dans l'imagination des causes de trouble et d'erreur; et, sans penser au prix réel et à la légitime puissance de ces facultés, il les répudie absolument. Que n'a-t-il su se modérer et se contenir? Il pouvait justement poursuivre en Tertullien les emportements du génie africain , se plaindre des téméraires et dangereux écarts de Montaigne, reprocher à Sénèque ses ornements affectés et son caractère prétentieux; car il est évident que Tertullien outre la pensée et le style, que Montaigne se laisse aller au souffle de la fantaisie, et que Sénèque, dans sa vanité, se charge,

suivant le mot d'un spirituel cardinal, d'ambre et de musc. Malebranche avait le droit d'attaquer son ennemie où il la trouve en faule; mais il fallait demeurer équitable môme à son égard. Soyez sévère, si vous voulez, mais restez juste. S'il était bon et légitime, s'il était môme indispensable de prendre la parole contre l'abus du style, les dérèglements de l'imagination, les égarements de l'art et de la poésie, il était aussi utile et nécessaire de reconnaître le mérite d'un style honnête, le prix d'une belle et sage imagination, la valeur d'un art employé au profit du vrai et du bien par une âme droite et sincère.

Mais, on ne saurait trop revenir sur ce point, ni trop y appuyer, quelque rigoureux que soient ses principes littéraires, sa conduite personnelle n'y répond qu'en partie. 11 est vrai, cependant, qu'en vieillissant Malebranche a de plus en plus rejeté l'ornement de ses écrits, et que son livre le plus spirituel et le plus vit est son premier ouvrage. Toutefois, quoi qu'il enseigne, quoi qu'il veuille, sa plume est toujours pleine de grâce et d'esprit. Et même, en devenant plus austère, il paraît plus touchant ; pour avoir émoussé la pointe, le trait semble plus délicat et plus doux. Bien que contenu et grave, l'art n'en existe pas moins, et l'on trouve jusque dans ses dernières pages la même tendresse de cœur et les mêmes instincts de l'esprit vers le beau. Il appartient vraiment à ces généreuses et ardentes natures que l'expérience de la vie ne refroidit pas, que le tourbillon du monde laisse

toujours pures et. fraîches, et qui conservent, même aux derniers instants, cette vivacité de sentiment qui semble le privilège d'une raison naissante. Peu soucieux, des affaires d'ici-bas, élevé plus haut que les agitations vulgaires, il garde donc jusqu'à la fin, dans leur fleur et leur éclat, l'innocence du cœur et l'énergie de l'esprit; et ses espérances, au lieu de s'affaiblir, s'accroissent avec les années qui le rapprochent du but envié : Ver erat œternam. Toute sa vie il eut ainsi de la jeunesse les extrêmes qualités : une hardiesse qui court au-devant du danger et une impétuosité que rien n'arrête.

Mais de nos jours, où il n'y a nullement lieu de craindre, avec Malebranche, de se voir emporté par les choses de l'esprit et de l'imagination, on n'a non plus rien a redouter de l'excessif idéalisme du philosophe. Ce n'est ni l'art, ni la métaphysique qui feront la passion de ce siècle. Cependant, le petit nombre d'esprits qui demeurent fidèles au culte désintéressé des lettres et à l'amour pur de la philosophie aiment à jouir d'un intime commerce avec Malebranche, et à profiter de la sève spiritualiste et généreuse qui circule si abondamment dans ses écrits. Quoique, selon un mot du comte de Maistre, qui cette fois, nous disait un jour M. Villemain, eut incontestablement raison, la France ne soit pas assez fière de son Malebranche, les travaux publiés dans ces dernières années par des écrivains illustres ou distingués suffisent seuls à prouver qu'on sait encore goûter son génie. Sans doute,

en le voyant s'élever si haut, on commence par hésiter à le suivre; à la fin, pourtant, et comme malgré soi, celte âme ardente, enthousiaste, ravie du seul invisible, échauffe, émeut, transporte le cœur au-dessus des pensées communes. En méditant avec cette raison élevée, on se laisse peu à peu pénétrer de la passion du vrai et du bien; et si, comme lui, on ne ferme pas entièrement les yeux aux grâces ravissantes de la nature sensible, au moins est-on pressé de la regarder comme indigne de fixer uniquement l'attention d'une intelligence qui communique avec l'infini, et de captiver l'amour d'un cœur qui goûte les beautés invisibles.

DE

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