‹ Etude sur Malebranche d'après des documents manuscritsChapitre 9 sur 23 · EXTRAITS DES LETTRES DU R. P. MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

EXTRAITS DES LETTRES DU R. P. MALEBRANCHE

h M. l'abbé O. sou unclcu ai. il

Du 9 Juillet 1690.

J'ai mis entre les mains de M. Coursier, théologal de Paris, les Conversations chrétiennes, pour en avoir le privilège et les faire imprimer à Paris. Je ne sais s'il n'y trouvera point de difficulté, mais il s'est offert de lui-même à un ami commun. J'ai revu ce livre avec quelque soin, et j'y ai fait des additions1.

1 Édition corrigée et augmentée. Cologne, 1093.

Du ? octobre 1714.

Mon écrit sur la Prémotion physique n'avance guères, et quand même il seroit fait, je ne croirois pas le devoir faire imprimer l. Il y a trop de chaleur et de prévention dans les esprits. Il les faut laisser calmer. Je crois que c'est présentement le temps de se taire. On a supprimé par arrêt du parlement cet ouvrage, et il me paroit qu'il détruit et renverse toutes les idées naturelles qu'on a de la liberté, et que selon son système Dieu n'est ni sage, ni juste, ni bon que de nom, en un mot, que tout y est plein de contradictions. Mais apparemment le livre ne demeurera pas sans réponse.

Du 19 décembre.

J'ai bien de la peine à croire qu'on écrive contre le livre du P. Le Porc, et l'on n'en parle point. Je suis persuadé que S. Augustin dans ses derniers livres n'est point contraire à ce que dit le P. Le Porc. J'ai vu ces jours-ci un Commentaire sur les livres de S. Augustin : de la Grâce et du libre arbitre, de la Correption et de la grâce, de la Prédestination des saints et du don de la persévérance, composé parle P. Charles Joseph, capucin, qui empêchera que bien des gens prennent le change, en lisant ces livres ; car il faut voir de quoi il s'agit dans ces livres.

1 Paru en 1715.

DE MALEBRAXCHE. 3

Du 16 juillet 1G87.

Je suis à présent dans la solitude de Raroy1, diocèse de M eaux, où je travaille à des Entretiens sur la métaphysique2. Ma dernière réponse à M. Arnaud est, je crois, achevée d'imprimer. C'est la 6e. J'ai appris qu'il avoit fait un livre des plaisirs sensibles. C'est contre la petite réponse que M. Bayle a faite à un avis qu'on lui avoit donné sur ce qu'il avoit pris mon parti.

Sur laiiu de 1674.

Peut-être qu'on fera dans quelque temps une seconde édition de la Recherche de la vérité % car le livre va toujours assez vite. Il y a quelques docteurs de Sorbonne qui ont trouvé à redire à ce livre, et qui ont fait quelques efforts pour en empêcher le débit que je ne sais pas bien, mais je ne vois pas qu'ils y aient réussi.

Du 6 octobre IGO-i.

Je pense que ma réponse à M. Arnaud aura le même sort4. Je la fais voir à mes amis, en manuscrit, qui en sont ou paroissent fort contenls. Je puis vous assurer qu'il n'y a pas dans tout ce livre de M. Arnaud des Vraies et des fausses idées un seul endroit auquel il soit difficile de répondre. Je travaille à ma Morale, mais

1 Près de Senlis.

2 Rotterdam, 1C88.

3 Parue en 1675.

4 De ne pouvoir entrer dans ie ro\aume.

je n'avance guères ; elle sera pourtant faite quand j'irai vous voir. J'ai vu une traduction avec des remarques du livre de la Grâce et du libre arbitre, qui me paroit bien faite. Je veux dire par un jeune homme qui entend bien son S. Augustin '.

Du 6 mars KîSG.

Il y a environ cinq mois que mon libraire - a ma réponse au premier volume des Réflexions philosophiques de M. Arnaud, et il n'a pas commencé à l'imprimer. M. Arnaud a fait neuf lettres. Je répondrai à la 5e, 6e et 7e qui regardent la grâce, mais je ne crois pas que les autres méritent de réponse. Cependant il y a un jeune homme qui répond pour moi 3.

Du 13 novembre.

C'est un livre à avoir que celui du P. Le Porc pour savoir les sentiments de S. Augustin sur la grâce, et que Jansénius n'a pas raison. Il y a peu ou point de livres qui me plaisent. Si l'on faisoit tous les ans un petit volume in-douze qui me contenloit, je serois satisfait des savants. Quand je n'avois que vingt-cinq ans, j'entendois ce que je lisois dans les livres ; mais à présent, je n'y entends plus rien dans la plupart.

M. Lambert a traduit : Manuductio ad cœlum , du

1 Le P. Charles Joseph , capucin.

2 Leers.

* Cette réponse n'a pas paru.— P.Adry.

P. Bona, vous verrez ce que c'est. De pareils ouvrages ne nie contentent pas. Faut-il que la morale soit si négligemment traitée , d'une manière si confuse, et souvent païenne, et cela par un grand homme et un fort homme de bien?

Du 6 novembre 1089.

Je pense que vous savez qu'à Lyon il y a des gens qui découvrent les voleurs par les mouvements d'une baguette qu'ils tiennent en main. Le secret a déjà fait exécuter un homme qui avoit assassiné un marchand de vin et sa femme. Il y a plus de deux ans qu'à Grenoble il y avoit de semblables devins. Le fait est constant; j'ai parlé de cela à plusieurs témoins oculaires. C'est une preuve certaine qu'il y a des esprits qui se mêlent de nos affaires. Cependant il y a des gens qui veulent expliquer cela physiquement; et même on a fait en Hollande, il y a environ un an, un livre ' pour prouver qu'il n'y a ni anges ni diables, et cela par l'Écriture sainte. Quelle extravagance! Une personne d'esprit et que je connois2 écrit actuellement sur les effets de la baguette, et en a les sentiments qu'il faut avoir. Pour moi, je ne crois pas même qu'il soit naturel de trouver de l'eau et des métaux par son moyen 3.

I Le iMonde enchante de Uecker.

? Le P. Lebrun de l'Oratoire.

II Voy. deux lettres de Malebranche qui se tiou\ent à la suite du traité du P. Lebrun sur la Basuelle divinatoire.

Du 8 janvier 1G(J8.

Le Nouveau Testament du P. Bouhours paroit. J'en ai confronté quelques chapitres avec Mons , et j'ai trouvé qu'il avoit souvent mieux rencontré , mais quelquefois plus mal. Il n'y a que les quatre Évangiles qui paroissent. Le P. Lamy, bénédictin, a publié son livre contre Spinosa. Je ne sais si ce fou et cet impie meritoit une réponse.

Du 7 janvier 1G88.

On imprime enfin les Entretiens sur la métaphysique. Je croyois le manuscrit perdu.

Du. . . . mai KÏ88 ou Hi89.

On m'a dit qu'on continuoit à Rome de travailler à l'examen , c'est-à-dire, par conséquent à la condamnation de mes ouvrages. M. Dirois1, comme je crois, y aura bonne part ; du moins m'en a-t-on parlé comme d'un homme fort entêté contre moi. Il est juste qu'il serve fidèlement le parti qui a fait donner à son frère la cure de Braches2 par madame de Longueville, et qu'il tache de justifier les calomnies de M. Arnaud contre moi en rendant indirectement complices de ses calomnies les examinateurs de Rome. Je n'ai pas de cure à donner, ni ne peux faire à personne ni bien ni

1 Ami d'Arnauld et alors à Rome. ~ P. Àdry.

2 En Picardie.

DE MALEBR ANCHE. 7

mal ; ainsi je ne puis pas avoir beaucoup de raison en ce monde, nous verrons dans l'autre ce qui en sera.

Du

S. Augustin entend de la grâce : pluviam voluntariam dabit Dominus. Il y a cent endroits dans ses ouvrages qui disent la même chose, et je suis bien aise que vous l'ayez remarqué ; car il y a effectivement des gens qui ont trouvé à redire à la comparaison que je fais de la pluie avec la grâce, dans le Traité de la nature et de la grâce '.

Du 7 décembre 1690.

Il paroit ici un livre in-12 bien écrit dont le voyage du monde de Descartes. On y critique les Cartésiens entêtés. M. Arnaud et M. Pascal n'y sont pas épargnés; mais il ne me paroit pas fort contre M. Descartes. M. Régis a fait imprimer sa Philosophie. La métaphysique, la morale et la logique sont pitoyables pour un Cartésien ; et dans sa Physique où il ramasse ce qu'ont dit les autres, il fait souvent un fort méchant choix; en un mot, ce n'est pas grand'chose.

Du 13 juin IG89.

Le Traité de la nature et de la grâce est condamné avec les livres de M. de Launoy. On dit que c'est

1 Édit. d'Amsterdam, Klzevier, lfi84 , p. 50, OG, "0, etc.

8 CORRESPONDANCE INEDITE

ua nommé le P. Ledrou , Flamand , qui a poussé l'affaire. Je crois que c'est celui qui a donné l'approbation au livre de M. Arnaud : Dissertation sur les miracles. Apparemment c'est qu'il m'a cru tel que M. Arnaud me représente dans ses livres. J'avois écrit à Rome afin de savoir ce qu'on trouvoit à redire dans mon livre, offrant d'y satisfaire; mais on n'a pas jugé à propos de m'écouter avant que de me condamner. J'ai fait ce que j'ai cru devoir faire; ainsi je suis en repos de ce côté-là. On m'a écrit que le pape Urbain VIII avoit défendu d'écrire sur la grâce, que mon livre étoit imprimé en Hollande, qu'on avoit condamné Descartes : raisons de condamnation auxquelles la réponse est évidente. Quoi qu'il en soit, M. Arnaud aura raison de soutenir Jansénius, et moi, tort d'avoir prétendu justifier les bulles d'Innocent X et d'Alexandre VII, parce que j'ai parlé le langage cartésien aux Cartésiens. Il faudra donc pour être chrétien devenir péripatéticien, et ne plus prêchera la Chine, où l'on suit Confucins. Il me semble que les Ihéologiens de Rome doivent être théologiens catholiques tout court, et laisser aux universités particulières le platonisme et le péripatéticisme.

On a imprimé ici un livre qui a pour titre les Sentiments de Descartes conformes à ceux de Calvin et opposés à ceux de l'Église touchant l'Eucharistie. Cet auteur qui s'est caché sous le nom de Louis de la

DE MALEBRAKCHE. 9

Ville1 prouve, dans la première partie, que Descartes croit que l'essence des corps consiste dans l'étendue; et, dans la seconde, que cette opinion renferme la foi de l'Église, qu'il faut que les Cartésiens, pour demeurer Catholiques, renoncent a leur sentiment. Ce livre, quoique mal raisonné, pourra faire du mal; car il est aussi bien écrit, et il a des raisonnements spécieux2.

Du

J'ai fait un petit Traité de la nature et de la grâce; j'espère dans ce traité faire revenir bien des gens, qui ont donné dans les opinions de Jansénius. J'en ai déjà de bonnes preuves. On verra, je crois, que l'on a déjà bien disputé sur ce sujet sans s'entendre. Je ne sais s'il est à propos de le faire imprimer. Pour vous, je suis sur que vous l'approuverez, quand vous l'aurez lu, et tous ceux, qui sont capables d'attention, car je n'avance rien, que ce que je connois clairement.

Du 15 avril 1080.

Vous avez lu et médité le Traité de la nature et de la grâce, qu'en pensez-vous? Ce livre ne devroit-il pas plutôt servir à accorder les gens qu'à les irriter?

1 Le P. de Valois, jésuite.

* Dans le Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes, Amsterdam, l(;8i, on trouve une pièce intéressante qui a \iour titre : Réponse île )!**" à une lettre de ses amis touchant un litre qui a pour litre: Sentiment de M. Descartes toucliant l'essence et les propriétés du corps opposés à la doctrine de l'Église et conforme aux erreurs de Calvin sur le sujet de I Eucharistie par Louis <!'■ La Ville.

Du 23 novembre 1680.

Je me suis défait à mon retour 1 de la clef et de la charge, véritablement charge, du soin de la bibliothèque.

Du 2 mai 1G83.

A peine les Méditations chrétiennes sont-elles imprimées; elles ne l'étoient pas le 15 avril. On me menace toujours de M. Arnaud, mais c'est ce que je désire le plus; car je ne vois pas qu'il puisse rien dire de fort. J'espère que l'année qui vient, vous aurez ma Morale, du moins un tome.

Du 0 novembre 1083.

Il est impossible d'avoir à Paris des Méditations chrétiennes de l'édition de Hollande. Il y en a toujours 150 exemplaires à Rouen et cent à Paris d'arrêtés; mais on en peut avoir d'imprimés à Lyon. J'ai fait ma réponse à la défense de M. Arnaud. Je ne suis pas surpris que le P. Quesnel vous ait dit que les Méditations chrétiennes étoient des visions; car il y a longtemps que je le connois.

Du 27 février 1684.

J'espérois vous envoyer ces jours-ci des Méditations chrétiennes, de celles qui ont été arrêtées à Rouen ,

1 De PersciuiH'. Ce fui dans cette abbaye que Malebranche composa les huit premières Méditations chrétiennes.

DE MALEBR ANCHE. Il

car le parlement avoit donné ces jours-ci un arrêt de main-levée, en conséquence des approbations de deux grands -vicaires qu'il avoit nommés à l'examen de ce livre, il y a 7 à 8 mois; mais deux jours après, ils ont fait donner un autre arrêt pour faire remettre les exemplaires en la garde d'un huissier, jusqu'à ce qu'il y ait eu un privilège, ce qui ne se fait point; car il y a règlement, pour ne point demander de privilège pour les livres lorsqu'ils sont imprimés ; c'est que j'ai quelque partie secrète et que je ne plais pas à certaines personnes. Car avant ce que vous savez, je n'avois trouvé personne en mon chemin. Ma réponse à M. Arnaud est imprimée il y a 3 ou 4 mois. On imprime dans les pays étrangers un Traité de morale de ma façon.

Du 3 mars 1084.

On a commencé à imprimer le Traité de morale dans les pays étrangers. On imprime aussi le Traité de la nature et de la grâce avec plusieurs éclaircissements non imprimés. Je vous avoue que l'opposition que je trouve à la vérité me dégoûte fort d'écrire, et qu'il y a longtemps que je désire le repos et la pratique de la vertu1. Je crois en avoir assez dit, mais j'ai des amis, qui veulent que je parle encore. Je veux me taire. Il n'y a ce me semble plus que M. Arnaud qui puisse m'obliger à rompre le silence; car s'il écrit, c'est une nécessité que je défende la vérité; pour d'autres critiques, je les laisserai dire ou écrire.

1 Comme ces lignes peignent parfaitement le caractère de Malebranche!

Du I avril 1G85.

J'ai reçu depuis peu la dissertation de M. Arnaud sur le dernier éclaircissement du Traité de la nature et de la grâce, où je parle de la conduite de Dieu, qui se faisoit pour les anges sous la Loi à l'égard des biens temporels. C'est, je crois, encore un détour. Je réponds sans perdre de temps parce qu'il imposerait au monde, à cause qu'il m'attribue des sentiments odieux, que je n'ai pas, et qu'il a soutenu son livre d'une quinzaine d'approbations de docteurs flamands au défaut de bonnes raisons. J'ai appris que ma seconde réponse est achevée d'imprimer. 11 me semble que les Jansénistes conviennent que les deux premiers livres de M. Arnaud ne valent pas grand'chose. Le P. Quesnel n'est plus des nôtres pour n'avoir pas voulu signer un règlement fait par nos collèges. On dit qu'il est allé à Utrecht; je pense qu'il y trouvera M. Arnaud.

Du 31 octobre 168*.

J'ai appris qu'on imprimoit ma réponse à M. Arnaud: je crois que vous jugez bien par la lecture du livre des Vraies et des fausses idées que je n'ai pas eu bien de la peine à faire une réponse. Car enfin je n'ai pas vu un seul endroit dans ce livre qui m'ait obligé de penser pour chercher à répondre, tant il est foible. J'ai aussi fini le Traité de morale. Je pense qu'il s'imprimera au même lieu que les Méditations chrétiennes.

bu 18 novembre lo.s.i.

Il me semble qu'Arminius excède un peu trop, autant que je puisse m'en souvenir, et qu'il est du sentiment des demi-pélagiens. Le livre de M. Arnaud ne paroit point1 ; il y a trois ans que on m'en menace. Je pense vous avoir écrit que ma seconde réponse étoit faite.

Du . .

Il est vrai que la Vie de M. Descartes par M. Baillet n'est propre qu'à rendre ridicule ce philosophe, et sa philosophie. J'en jugeai ainsi, dès que je l'eus lue. Le critique de cette Vie a souvent raison, mais il s'est trop emporté.

Du 13 octobre 1G83.

Je n'ai point d'autre moyen de me défendre des méprises ou des calomnies de M. Arnaud que par mes livres. Il paroit depuis trois mois un livre de lui contre le Traité de la nature et de la grâce, qui a pour titre : Réflexions philosophiques et théologiques. Je l'ai lu et j'y réponds. Il n'y a pas un chapitre où il ne prenne mes senlimens de travers pour me rendre odieux ou ridicule, et j'ai la bouche fermée! Je ne puis faire voir qu'on m'impose, car je ne puis parler que par mes livres. Il doit y avoir encore deux autres volumes. Outre cela il fait de petites lettres. Il y en a trois; j'en ai

1 Réflexions théologiques et philosophiques.

vu deux : mais je n'y répondrai, je crois, que lorsque j'aurai satisfait à son livre. Il tâche de me donner de la besogne; mais si j'avois la liberté de faire imprimer, je ne le craindrois, ni lui, ni les intrigues.

Du 26 décembre 1680.

On veut que je fasse une métaphysique. Je crois effectivement que cela est fort nécessaire, et que j'y aurai plus de facilité que bien des gens. C'est la bonne métaphysique qui doit tout régler; et je tâcherai d'y bien établir les principales vérités qui sont le fondement de la religion et de la morale. Il me semble que ce que je ferai sera meilleur que ce que j'ai fait. On a commencé à imprimer à Rotterdam ma pénultième réponse; mais je ne sais si l'on continue.

Ce que dit Basnage n'est point mon sentiment. Si j'avois âme de terminer sur la manière d'expliquer l'Eucharistie, je prendrois plutôt la seconde du mémoire, d'où cet auteur a pris, et même mal pris, ce qu'il m'attribue. Mais que voulez-vous? ces messieurs tâchent toujours de rendre ridicules ceux qui ne sont pas de leur secte. On m'a dit que votre ami, M.Dirois, déclamoit fort contre moi , et qu'il prétendoit faire mettre dans l'Index mes ouvrages, du moins le Traité de la nature et de la grâce. Je doute fort néanmoins qu'il en vienne à bout. On dit qu'ils ont ordre de revenir, à cause que les affaires sont brouillées avec Rome.

DE M A DEBRANCHE. |!S

Du 2C octobre 1687.

Je crois qu'on imprime maintenant les Entretiens sur la métaphysique ; car il y a deux mois qu'on en a envoyé à Leers.

Du 16 Juillet 1694.

Vous savez que M.Arnaud renouvelle le procès qu'il m'a fait jadis. Il m'a écrit deux lettres publiques dans les journaux, et je lui ai répondu par la même voie ; vous en jugerez. Ce sont des brouilleries et des faussetés infinies. Il en avoit envoyé une troisième à l'auteur du journal qui n'a pas voulu l'imprimer. Ainsi je n'y répondrai pas qu'elle ne paroisse1. On imprime à Rouen mes Conversations chrétiennes.

Décembre 1694.

Il y a un an qu'on a imprimé un livre qui a pour titre : Les caractères des vrais chrétiens. Il m'a paru assez bon. On va faire de nouveaux journaux de physique et de médecine; mais je crois qu'on ne découvrira jamais beaucoup de vérités sur cette matière : elle est trop difficile et peu utile pour nous. On dit qu'il y a encore quelques lettres posthumes de M. Arnaud contre moi.

1 Le P. Quesnel la publia avec le Testament spirituel de M. Arnaud , et le P. Malebi anche, qui n'en eut connoissance que longtemps après, y fit une réponse.— P. Adnj.

16 CORRESPODDANCE INÉDITE

Du 14 octobre 1694.

On dit que M. Arnaud avant de mourir a fait encore une lettre contre moi, où, au lieu de répondre à mes dernières, il renouvelle ses accusations chimériques, que je mets de l'ignorance en Jésus-Christ; vous savez que je dis positivement le contraire. Quand j'aurai vu la lettre, j'y répondrai. Il est mort le 18 août du rhume. On a fait quelques vers à sa louange, que je n'ai pas vus. Mais je sais qu'on le représente en héros, toujours triomphant de ses adversaires, et que je suis joint avec Saint-Sorlin pour servir à l'histoire de son triomphe; cela est divertissant.

Du 24 décembre 169;}.

J'ai lu le livre d'Abbadie ' ; il y a de bonnes choses ; mais cela n'est point suivi, et n'est pas toujours vrai. Pralard imprime le Traité du P. Lamy, bénédictin. Je pense que cela vaudra mieux que l'Abbadie.

Du l(j de septembre 1697.

L'écrit sur l'Amour de Dieu n'est pas encore imprimé. Il y a trois semaines qu'il est entre les mains de M&* de Paris. On m'a dit qu'il le trouvoit bien. M*' de M eaux qui l'a lu aussi, m'a fait dire qu'il en étoit fort content. Apparemment il s'imprimera bientôt. C'est le P. Lamy, bénédictin, qui est cause que quelques personnes m'ont engagé à taire ce petit écrit, parce que ce Père m'a

J De la lonnoissance de soi-même.

I)E MALEBRANCHË. iT

cilé pour appuyer son sentiment; l'oiblc el indiscret appui, car il sait bien que ce n'est pas mon sentiment, pour avoir disputé contre lui depuis le livre de M** de Cambrai.

Du 10 novembre 1 007 .

L'article que vous me demandez est le trente-troisième. La difficulté que j'y trouve est en deux mots que l'acte de la volonté est déréglé, lorsqu'il n'est pas juste ; or consentir qu'une àme juste soit éternellement malheureuse, éternellement punie, cela n'est pas juste; donc dans la supposition, impossible certainement, que Dieu veuille punir éternellement une àme juste, consentir à cela, ce n'est pas consentir à la volonté du vrai Dieu, mais d'un Dieu injuste. Ainsi il me paroit qu'on ne peut y consentir sans dérèglement, et qu'on ne doit point inspirer à une àme de faire cet acte ; mais de plus cet acte est impossible, pourvu qu'il soit sérieux, et que celui qui le veut faire, sache bien ce que c'est que les peines des damnés, et ce que c'est que l'éternité.... J'ai répondu atout ce qu'a fait et fera M. l'abbé Faydit, dans ma préface sur les Entretiens métaphysiques. Je n'ai pas seulement voulu lire son livre.

Du lfi décembre 1697.

Il y a longtemps que vous auriez reçu mon petit écrit, si j'avois eu la permission de le faire imprimer; mais M. le chancelier ne l'a pas jugé à propos, quoique Mgl de Meaux et d'autres personnes le lui aient de-

mandé. Cependant il s'est trouvé un libraire de Lyon qui l'a imprimé à la fin de mon Traité de morale, dont il a le privilège. Il me semble que l'on est assez généralement content de mon écrit ; mais je n'ai pu encore savoir, ce qu'en pense Msr de Cambrai. J'ai peine à croire qu'il y puisse trouver à redire. Quoi qu'il en soit, il me paroit qu'on peut expliquer tous les passages, qu'on apporte pour le pur amour sans s'éloigner de mes principes.

Du 2 mars 1G07.

Ne vous y trompez pas, monsieur; le P. Lamy déguise la différence de nos sentiments. L'amour pur et désintéressé est équivoque; je ne rejette que celui qui est indépendant du désir d'être heureux ; car je le crois impossible. Je reçois volontiers tout autre amour désintéressé, comme je me suis expliqué clans mes trois lettres au P. Lamy, qui paroissent enfin imprimées à Lyon. Tout ce qu'écrit le P. Lamy dans son 5° volume roule sur cet équivoque. L'on m'a mis un des dix honoraires de l'assemblée de 1 Académie des sciences. Il paroit encore deux lettres posthumes de M. Arnaud contre moi. Il n'y a pas de sens commun dans ses lettres, et il y parle avec une confiance infinie. J'y réponds à mon loisir; mais je ne sais encore si je ferai imprimer.

Du 1S février 1696.

On dit qu'on imprime quelques lettres de M.Arnaud contre moi, outre celles qui furent mises dans le jour-

nal, il y a un ou deux ans. Si elles paroissent, apparemment j'y répondrai. On m'a dit que M. l'abbé Faydit avoil fait un nouveau livre contre M. Arnaud, qui étoit son oracle, il y a deux mois, et contre le poëte Sanleul. Il y aura là quelque chose pour moi, car quoique je ne lui aye jamais fait ni bien ni mal, il ne peut s'empêcher de me dire quelque injure. Pour moi, je m'empêcherai bien de lui répondre; car je ne crois pas qu'il impose à ses lecteurs de croire de moi les extravagances qu'il m'attribue. Je suis occupé à l'impression du livre de M. de l'Hôpital, qui sera fini dans un mois. C'est de lapins fine géométrie; le titre est : Analyse des infiniment petits, et de l'application de cette analyse à divers problèmes.

Du G octobre 1C90.

On a fait un petit livret contre moi dont le litre est : Presbytéromachie. C'est un dialogue de Molinos et du P. Malebranche. On croit que l'auteur est l'abbé Faydit, qu'on mit, il y a deux ans, à Saint-Lazare, à cause de ses impertinents livres, et celui dont je parle dans la préface des Entreliens métaphysiques. Je n'ai point voulu lire ce livret, parce qu'il me fait dire hardiment, et mettant en italique, tout le contraire de ce que je pense ; je plains cet auteur, et méprise, comme tout le monde, ses ouvrages.

Du 23 juin 170. . . .

Vous savez qu'on a arrêté le P. ou M. Quesnel, et pris ses papiers ; je ne sais si je lui ai jamais écrit, car

je suis persuadé qu'il a eu pari au méchant procès que M. Arnaud m'a fait. Quoi qu'il en soit, je le plains, et je prie Dieu qu'il profite de l'état où il est.

A Pâques, 1714.

Je n'ai pas encore lu en entier le livre de la Promotion physique. Ainsi je suis bien éloigné d'avoir répondu. Il faudroit plusieurs volumes, même in-folio, pour suivre l'auteur, tant le vrai et le faux sont mêlés ensemble. Je trouve l'ouvrage fort travaillé pour le style, quoique fort ennuyeux pour ses répétitions, et en même temps pour ses contradictions. J'ai commencé une réponse que je ferai, plutôt pour éclairer la matière, et défendre ce qu'il attaque de mes sentiments, que pour suivre l'auteur partout. Je ne m'attacherai qu'à faire voir le faux de la Promotion physique, et la nullité de ses prétendues démonstrations.

Du 33 décembre 1G98.

A l'égard des règles du mouvement, je vous prie, monsieur, de me dispenser de les examiner. Je n'y ai déjà que trop pensé, et je crois que mon temps seroit mal employé à cette sorte d'étude. G est la raison qui doit régler mes études, et la raison nous apprend qu'il faut s'appliquer à la recherche des vérités qui sont les plus nécessaires, soit pour rendre à Dieu ce que nous lui devons, soit pour satisfaire aux devoirs de la société civile. ïl n'y a guères que la religion, et la connoissance de nous-mêmes qui doivent nous occuper; car à peine

avons-nous assez de temps, ou assez de facilité, à méditer ou à lire de ces choses pour nous instruire....

Et dans une autre Lettre :

Les heures que l'on ne peut pas s'appliquer à la lecture et aux autres choses que Dieu demande de nous, on peut examiner les ouvrages de Dieu, étudier l'anatomie des animaux, des plantes, des insectes. On méprise ordinairement les insectes ; néanmoins je n'ai jamais rien étudié des choses naturelles, qui m'ait donné une plus grande idée de la sagesse de Dieu.

Ou 18 août 1683.

M. le Prince nie manda il y a environ trois semaines; je fus le trouver à Chantilly où j'ai demeuré deux ou trois jours ; il souhaite de me connoître, à cause de la Recherche de la vérité qu'il lisoit actuellement. Il a achevé de la lire, et en est extrêmement content, et du Traité de la nature et de la grâce, qu'il trouve si beau , ce sont ses termes, que jamais livre ne lui a donné plus de satisfaction. Il m'écrit qu'il me fera l'honneur de m'en écrire encore plus particulièrement. M. le Prince est un esprit vif, pénétrant, net, et que je crois ferme dans la vérité, lorsqu'il la connoît; mais il veut voir clair. Il m'a fait mille honnêtetés. Il aime la vérité, et je crois qu'il en est touché. Je vous écris ceci, parce que vous voulez savoir tout ce qui me regarde, et que vous me le demandez sans cesse dans vos lettres.

Du 4 décembre 1703.

Vous portez le même jugement que moi du livre du P. Le Porc. Il est trop diffus. Il aurait élé plus utile, s'il avoit été plus court ; mais il ne laisse pas d'être solide et convaincant pour ceux qui ne sont pas prévenus.

Du ... . lWi environ.

On parle toujours fort de la baguette, et bien des gens prétendent que l'effet en est naturel. Pour moi, je ne doute nullement qu'il faut qu'une intelligence s'en mêle, et je croirois même que cette intelligence n'est pas distinguée de Jacques Aymar, le devin, qui, par son adresse, trompe les badauds, comme il a fait les Lyonnois:cela s'éclaircira apparemment. Je lus hier une de mes lettres que l'on a imprimée dans le Mercure galant du mois de janvier. Je l'avois écrite à un Père de l'Oratoire de Grenoble, il y a 3 ou 4 ans, et j'y prétends, ce que je crois encore, que c'est une fourberie, ou diablerie, mais un peu plus le premier que le dernier.

Du 15 mars 1703.

Le P. Lamy, bénédictin, a l'ail un petit livre pour les causes occasionnelles.il y soutient que le repos a de la force pour résister au mouvement, par celte raison que c'est la volonté de Dieu qui crée les corps en repos, aussi bien qu'en mouvement. Il ne voit pas que cela ne prouve rien, et qu'il devroit prouver que la volonté

de Dieu pour le repos ne doit pas céder à celle que Dieu a pour le mouvement, car Dieu peut et doit même subordonner ses volontés les unes aux autres.

Un 23 février i;<).3.

A l'égard des affaires que me laisse la mort de mon frère, je ne sais point de meilleur expédient pour m'en délivrer, que de renoncer à sa succession. J'ai assez de viatique pour le chemin qui me reste à faire.

Du 1 janvier 1712.

Les principaux éclaircissements de la nouvelle édition de la Recherche de la vérité sont une suite de ce que j'y dis de la génération du feu. Vous y verrez, je crois, le vrai principe de physique dont dépendent tous les effets particuliers; et je prouve mon principe par les effet» généraux, (pie j'explique, ce me semble, très-clai rement, comme la pesanteur, la réfraction et autres qu'on a mal expliqués.

Du '2(i avril

Vous me demandez ce que je pense du livre de M. Villemor. Je crois, en général, que c'est l'embryon d'un ouvrage excellent, mais que l'ouvrage est fort imparfait, et que les deux ou trois premiers chapitres en devroient être retranchés, et commencer par ce qui est reçu des astronomes que les carrés des temps des révolutions des planètes sont entre eux comme les cubes des distances de ces planètes, et prouver que cela doit

arriver par la propriété des forces centrifuges. J'ai appris que l'auteur avoit travaillé de nouveau sur son livre pour le réimprimer. Je ne doute pas qu'il n'y change beaucoup de choses, mais il ne sera jamais tel que personne n'y trouve à redire, parce que le sujet en est trop vaste.

Du 29 juillet 1108.

C'est une étrange chose que la prévention : je suis Janséniste, selon les uns; et je suisMoliniste, selon les autres, et cela sans que ni les uns, ni les autres, se veuillent donner la peine d'examiner les ouvrages sur lesquels ils prononcent...

C'est le P. Le Tellier, jésuite, qui étant à Rome, a composé les 32 propositions que le général des Jésuites a défendues sous de grosses peines. Il est entièrement opposé, à ce qu'on appelle nouvelle philosophie.

Du

Le principal éclaircissement de la nouvelle édition de la Recherche de la vérité est pour mieux entendre ce que je dis des erreurs de la vue. J'y donne une description exacte de l'art, j'y parle de la lumière et de ses propriétés; j'applique les raisons de la construction de l'œil et de ses parties pour faire voir la sagesse de Dieu dans son ouvrage, et de tout cela, je tire des conséquences qui, je crois, vous feront plaisir, quoique apparemment elles ne vous soient pas nouvelles.

J'ai fait cela par rapport à la métaphysique, car quand on sait distinctement comment on voit les objets, ce que je dis, qu'on ne les voit pas en eux-mêmes, et mon sentiment sur les idées sont plus intelligibles.

bu

Quoique M. Newton ne soit point physicien, son livre est très-curieux1 et très-utile à ceux qui ont de bons principes de physique. 11 est d'ailleurs excellent géomètre. Tout ce que je pense des propriétés de la lumière s'ajuste à toutes ses expériences.

Lettre fin P. Malehrunehe à (loin Marin, bénédictin.

Je viens de voir, mon révérend Père, entre les mains d'un de nos Pères, une thèse, qu'on doit soutenir aujourd'hui chez vous à Saint-Denis. J'y ai lu cette proposition :«Pugnantia tradil qui docet Deum solum esse « causam efficientem omnium substantiarum, acciden- « tiumet modorum, nullas tamen habuisse voluntales « particulares, tum circa Veteris Testament! miracula, « tum circa gratiam ulriusque hominis; illaque causis « occasionibus, ut vocal, quarum desideria, nec a Deo

1 Son Optique qui parut un 1704.

« inspirantur, nec propler mandata divina eliciuntur, « audet attribuere. »

Vous savez bien, mon révérend Père, que cela me regarde, et quoiqu'on ne me nomme pas, on me désigne par là de manière qu'il est clair qu'on prétend réfuter . mes sentiments. Je ne trouve pas mauvais qu'on le fasse. Je veux croire que les lois du collège ne défendent pas ce que prescrivent les règles de l'honnêteté; car, selon le monde, on pourroit croire que c'est m'insulter que de convier ceux avec qui je vis à venir voir foudroyer des erreurs sous mon nom. C'est peut-être aussi accuser indirectement nos Pères d'indifférence pour la vérité, de combattre des impiétés qu'ils ne devroient pas permettre qu'on soutînt parmi eux. Mais ce n'est pas de cela dont je me plains. Ce que je ne peux et ne dois pas souffrir, c'est qu'on m'attribue des sentiments que je n'ai point, et qu'on soutienne encore aujourd'hui publiquement des calomnies que j'ai réfutées en cent endroits. Je ne dois pas souffrir en silence, qu'on suppose comme une chose avouée de moi , une impiété que je n'ai jamais avancée, et dont j'ai dit souvent le contraire dans les lieux mêmes qu'on a criliqués. Il faudroit avoir bien peu d'estime de votre illustre corps pour apprendre sans émotion qu'on y est travesli en impie dans vos assemblées publiques. Il faudroit avoir bien peu de charité pour ne pas désabuser ceux qui donnenl des calomnies pour des faits constants. Je vous prie donc, mon révérend Père, de prendre la peine de lire seulement le 3e et 4,: chapitre de

la réponse à la dissertation que je vous envoyé. Si cela ne suffit pas, ma première lettre touchant son premier volume des Réflexions, que je n'ai point le sentiment qu'on m'attribue (on pourroit peut-être m'en croire sur ma parole) de faire en sorte, auprès du révérend Père vicaire général, qu'on me rende ce qu'on m'a injustement ôlé,en détrompant ceux qu'on peut avoir trompés. Je veux croire que votre professeur a été de bonne foi, mais cela ne dispense point de me rendre justice. Il doit avoir bien delà joie que je ne sois point tel qu'il me croit s'il n'y a dans son cœur quelque passion maligne. Il dcvroit avant que de prononcer, avant que de combattre des erreurs, sous mon nom , avoir lu mes réponses, aussi bien que les accusations atroces de mon adversaire. Ainsi il est obligé de remédier au mal qu'il a fait. J'ai pensé demander à nos Pères de ne point aller a votre thèse, en leur représentant mille raisons; et je ne doute point qu'étant convaincus de mon innocence, ils puissent me refuser cette iustice de ne point sembler approuver par leur présence la conduite de votre professeur; mais j'ai appréhendé que cela ne blessât la charité et l'union que nous avons ensemble. Vous m'êtes venu fort à propos dans l'esprit, mon révérend Père, et quoique je n'aie jamais eu l'honneur de vous entretenir qu'une fois, j'ai remarqué en vous tant d'honnêteté et de charité , que j'ai cru pouvoir vous ouvrir mon coeur, et vous demander avec confiance ce qu'on peut espérer de ses meilleurs amis. Permettezmoi donc d'attendre de vous une réponse précise sur

la prière que je vous lais, et pardonnez-moi la liberté que je suis obligé de prendre pour arrêter la course de la calomnie. Je suis, mon révérend Père, avec bien du respect en Notre-Seigneur J. C, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

MALEBRANCHE , piètre de l'Oratoire.

Le 18 avril 168;.

(Copiée sur le brouillon.)

Réponse de Dom Marin, bénédictin, au P. Ualenrnncue.

l'AX CHRISTI.

Mon révérend Père,

L'assemblée, m'avant mis au nombre des députés qui doivent aller au chapitre général, je me trouve si occupé que je n'ai le temps que de lire votre lettre et vous faire ce petit mot de réponse pour vous assurer que je ferai mon possible pour vous faire donner la satisfaction que vous souhaitez , en cas qu'on en ait voulu à vos sentimens prétendus; je dis prétendus, car je sais el suis certain que ce ne sont point vos sentiments que Dieu n'agisse jamais par des volontés particulières. Vous vous êtes en effet assez déclaré là-dessus dans vos ouvrages, et j'ai peine à me persuader que l'auteur des thèses en question puisse l'ignorer : ce qui me fait croire qu'il ne vous en veut pas dans ces thèses. Cependant je le verrai là-dessus au premier

loisir, et lorsque je serai à Paris la sipnaine qui vient , je vous irai rendre compte de tout, et vous remettre votre livre entre les mains. Cependant je suis autant qu'on peut être, mon révérend Père, voire très-humble et très-obéissant serviteur,

I". Jean-François MARIN.

IV Saint-Denis, re 17 d'avril Ki8* '.

1 ettre tlit P. Mnielirniielio au P. «le Villes, tic l'Oratoire.

J'ai balancé quelque temps si je prendrais la liberté de vous écrire sur vos Méditations métaphysiques; mais j'ai cru que mon devoir m'y obligeoit ; car j'ai remarqué dans votre ouvrage que vous avez apporté une application particulière à me délivrer de mes erreurs et à empêcher le mal que je pourrais avoir fait en les publiant. Vous avez lu les livres de M. Arnaud et quelques-uns des miens, et quoique j'aie remarqué que vous n'êtes pas toujours dans les mêmes sentiments que lui, je n'ai vu nulle part, à son égard, celte charité que vous avez eue pour moi. C'est apparemment parce que je suis prêtre de l'Oratoire, aussi bien que vous, et que M. Arnaud ne l'est pas. Car je suis bien assuré que je

1 II \ a erreur dan? la date d'une de ces deux letU'l S.

n'ai point mérité parquelqueeiKlroitvotre attention sur ce qui me regarde. C'est pure grâce, ainsi trouvez bon que je vous en remercie. Mais, mon révérend Père,n'auroit-il pas été à propos que j'eusse vu votre ouvrage avant sa publication? Ce n'est pas que je sois assez docile pour rétracter mes erreurs. Non, vous n'avez pas trop sujet de le croire.

Un homme qui ose répondre à M. Arnaud, paroit être d'une opiniâtreté désespérée. Mais si je ne suis pas assez docile pour rétracter mes erreurs, c'est peut-être, mon révérend Père, que je ne suis pas assez éclairé poulies reconnoître. Ainsi vous deviez, ce semble, pousser votre honnêteté et votre charité jusqu'à me faire quelque part de votre ouvrage avant les autres, puisqu'il me regarde plus que personne, et qu'étant prêtre de l'Oratoire, le corps dont vous êtes y a quelque petit intérêt. Cela n'en auroit pas retardé l'impression, car je sais qu'il y a déjà longtemps qu'il est fait. Cependant permettez-moi de vous justifier; vous avez quoique tort selon les apparences, mais dans le fond vous avez raison. Il auroit été inutile de me faire voir un livre, qui ne pouvoil que me confirmer dans mes sentiments, un livre qui empêchera apparemment que certaines gens y donnent, mais que vous jugez, si je ne me trompe, vous-même, qui n'en retirera pas ceux qui ont donné un peu avant et qui ont approfondi la matière. Car, pour donner quelques preuves de ce que je dis, pourriez-vous croire, par exemple, que ce principe que vous soutenez, qu'il est essentiel de penser à l'être

DE MÀLKBRANCHE. 31

universel, el que ce n'est qu'à cause de cela qu'on peut penser à tel être (principe que je crois avoir prouvé avant vous, et que je sache, avant qui que ce soit) soit, fort propre pour persuader les gens que ce que nous apercevons immédiatement, que nos idées ne sont pas distinguées de nos perceptions, conséquence que vous en tirez pour moi? je crois avoir démontré le eonlraire. Mais le voiei en deux mots : toute modalité acluelle d'un être particulier est nécessairement particulière. Or, ce que j'aperçois immédiatement, quand je pense à l'être universel, n'est rien de particulier; donc il est évident que mon idée n'est point une modification de notre esprit, car j'appelle, comme tout le monde, idée, ce que l'esprit aperçoit immédiatement, ce qui affecte l'àme et se fait voir à l'àme, n'y ayant que l'intelligible qui puisse affecter les intelligences et les rendre actuellement intelligentes et pensantes. Or, selon vous, l'esprit ne pense à un tel être que parce qu'il pense à l'être universel. L'idée de tel être est renfermée dans l'idée de l'être universel. Dieu, c'est rétro universel; donc on voit Dieu en tant qu'étant parfait et tous les êtres en lui. Il est donc certain que puisque l'idée de Dieu ou de l'être universel , c'està-dire, ce que j'aperçois immédiatement , quand je pense à Dieu, n'est point la modification de mon esprit; il est, dis-je, certain, que toutes les idées particulières que nous trouvons dans l'idée de l'être, c'est-àdire, que tout ce qui est l'objet immédiat de notre esprit, quand nous pensons à divers êtres, est toute autre

32 CORRESPONDANCE INEDITE

chose que noire modification, ou que la perception que nous en avons.

Cependant si vous ave/, une idée claire de l'âme, dans laquelle vous voyez qu'un nombre, qu'un cercle que vous apercevez immédiatement , ou que l'être universel n'est qu'une modification de notre esprit ; je vous conseille de vous y tenir. Mais à propos d'idée de l'âme, je me souviens que vous demandez qui sont ceux qui vont consulter l'idée de la matière pour savoir si la couleur appartient à l'âme. Je vous dirai que ce sont tous ceux qui veulent se désabuser, et vousmême assurément, si vous êtes bien convaincu que voire âme est verte, ou a la modification du vert que vous voyez lorsque vous êtes au milieu des prés, les yeux ouverts, et je vous défie de prouver à qui que ce soit que son âme est verte ou que la couleur qu'il voit est une modalité de son esprit, si vous n'avez recours à l'idée claire et lumineuse de la matière, dans laquelle on découvre clairement qu'elle n'est capable que de différents rapports de distance; et ne venez pas nous dire, qu'en se consul tant soi-même, on voit bien que c'est l'âme qui sent la couleur ; je le veux, mais ce n'est pas cela dont il s'agit; quoique Aristote et presque tout le monde dise que c'est l'âme qui sent, ni Aristote ni le commun des hommes ne pense pas pour cela que la couleurqu'ils disent sentir soit une modalité de l'âme. Supposez donc , mon révérend Père, que vous n'avez pas d'idée claire de la matière à prouver par la prétendue idée claire de l'âme; non que c'esl elle qui voit

1)1- MALKBR.VNf.il K. 33

la blancheur de ce papier, car vraiment celui qui voit de la blancheur, ne peut pas douter qu'il n'en voie, mais que celte blancheur est la propre modification de son esprit, et je vous avouerai que vous avez une idée claire de l'âme, dans laquelle vous découvrez ce que vous êtes et les modalités dont vous êtes capable. Vous voyez, si je ne me trompe, qu'il éloit inutile de me communiquer votre ouvrage pour me faire entrer dans des sentiments que j'ai peine à croire que vous ayez vous-même , car vous êtes trop Cartésien pour vous rendre avant que l'évidence vous y force. Je ne vous en rapporte point d'autres preuves; mais croyezmoi , je n'en manque pas. Voulez-vous en être convaincu, cherchez dans votre ouvrage ce que vous y trouverez de plus fort et de plus convaincant pour renverser quelques-uns de mes sentiments, et marquezle-moi sur une feuille de papier; et vous verrez si je n'ai pas eu quelque raison de vous justifier de ne m'avoir pas communiqué votre Traité avant de le rendre public, mais que ce soit, s'il vous plaît, en peu de mots, et ne choisissez qu'un exemple; car il faudroit plus de loisir que je n'en ai pour répondre à toutes les questions qu'on mepourroit faire.

Mais, mon révérend Père, il est temps de changer de style, et de parler plus sérieusement. Je viens peut-être de vous blesser en secret; mais vous, vous l'avez fait publiquement ; cependant je vous proteste que c'est beaucoup plus l'amour de la vérité qui m'a donné quelque mouvement dans eetle lettre, que l'amour que je me

porte à moi-même. Ce n'est pas que je veuille faire le stoïcien et mépriser le mépris que vous faites de votre très-humble serviteur. Je voudrois avoir quelque part dans votre amitié, vos bonnes grâces; on du moins que vous ayez pour moi les égards qu'on doit avoir, ce me semble, selon les règles de la société, pour les dernières parties du corps dont on est. Si je vous ai offensé, je vous prie de me le pardonner, et je vous pardonne de tout mon cœur ce qu'il me semble que vous aviez manqué à mon endroit. Aimons, recherchons la vérité sans prétention et aimons ceux qui la recherchent, puisque nous sommes obligés d'aimer ceux-là même que nous voyons qui la combattent. Je suis en Notre-Seigneur .1. G. très-sincèrement , mon révérend Père, votre très-humble, etc.

(Copiée sur le brouillon, ainsi que la suivante qui l'accompagnoit.)

Lettre <Im i'. Maltebranche au t\ Jaquemet . île l'Oratoire.

Je vous prie, mon révérend Père, de lire l'incluse, et, comme vous connoissez le caractère d'esprit du P. de La Ville, déjuger si vous devez la lui donner ou non. Car, s'il n'est point en état d'entrer dans des sentiments d'honnêteté et de charité, ce que je ne peux pas croire, en un mot, si vous jugez que ma lettre ne puisse que l'irriter, brûlez-la, car je serois fâché de blesser la cha-

DK MALEBRANCHE. ââ

rite, et de faire le moindre mal à eeu\ mêmes de qui je n'ai pas sujet d'être content. Je vous prie de le porter à ne pas se déclarer pour être l'auteur des Méditations, car il y a, ce me semble, un endroit, entre autres, qui pour roi t, s'il avoit quelque ennemi, lui attirer des affaires. Cetendroit, c'est qu'il confond le libre avec le volontaire , et qu'il ne prend pas garde que la liberté, telle que je l'ai définie, est nécessaire à tout esprit fini, à l'égard des idées confuses, afin que l'auteur de notre être ne le soit point de nos erreurs, car il est vrai que l'évidence entière détruit la liberté, et le pouvoir de suspendre, d'examiner et de faire choix pour ou contre. Ne pourriez-vous point quelque jour venir philosopber avec nous; et ne composez-vous point quelque chose sur les mathématiques? J'ai lu ces vacances les écrits du marquis de l'Hôpital, qui m'ont fait passer deux mois fort agréablement. Je pense qu'il le fera imprimer cet hiver, si ses affaires lui laissent pour cela le temps nécessaire, et vous verrez le plus lin des mathématiques expliqué avec beaucoup de netteté et en peu de paroles. Aimez toujours, mon révérend Père en Notre -Seigneur, votre très-humble, etc.

Képonsc «lu r. .laqncmet à In lettre précédente.

Mon révérend Père ,

J'ai rendu votre lettre au R. P. de Ville; il m'a paru en être fort content. 11 vous envoie une réponse

36 liOUKRSPONDANCE INEDITE

par laquelle vous verrez qu'il n'est pas encore tout à fait de votre sentiment, peut-être qu'enfin il y viendra. Il ne me paroit pas vouloir soutenir opiniâtrement ses pensées, mais il dit qu'il n'est pas encore entièrement éclair ci. Pour moi, mon révérend Père, je vous suis fort obligé des réponses que vous avez bien voulu faire à mes difficultés. Il me reste encore quelques brouillards que vous vomirez bien me dissiper. Je conçois fort bien que la charité ou l'amour libre habituel et dominant de l'ordre immuable, étant la vie de l'âme, tout péché qui détruit cette charité est mortel ; mais voici ce qui me fait de la peine :

1° L'amour-propre habituel cl l'amour de l'ordre habituel, pouvant être à peu près égaux dans un môme homme, il se peut faire que l'amour de l'ordre, l'emportant de fort peu sur l'amour-propre, une très-petite augmentation de l'amour-propre le pourra rendre dominant, et un péché fort léger en soi pouvant donner cette petite augmentation à l'amour-propre, ce péché sera mortel dans cet homme, au lieu qu'il n'auroit été que véniel dans celui dont l'amour-propre habituel auroit été moindre ou dont l'amour de l'ordre habituel auroit été plus fort. Ce n'est point qu'à ne consulter que la raison, je trouve en cela aucune difficulté; mais c'est que le torrent des théologiens qui soutiennent le contraire prétendent que cela est contre le concile de Trente à la session 14e, chap. 5, où il est dit que les ' péchés mortels seuls, et non pas les véniels, sont la matière nécessaire de la confession, d'où ils concluent

que les péchés mortels doivent être d'une nature telle qu'on puisse les reeonnoitre, ce qui ne serait point, disent-ils, si un péché très-léger en soi pouvoil même par accident être un péché mortel. On peut voir cela dans Gamaches surla 2e 2e de S. Thomas, question 24, cnap. 7, où il parle de la diminution de la charité;

2° J'ai toutes les peines du monde à concevoir comment dans le péché véniel nous ne mettons pas notre dernière lin dans la créature, à moins que, pour mettre sa dernière fin dans la créature, on veuille que l'homme tende à la créature et non pas à Dieu, nonseulement par le mouvement actuel de son action, mais encore par la disposition habituelle de son cœur; mais outre que ce sens paroit un peu forcé, il semble qu'on pourroit conclure de là qu'un homme à l'état de péché mortel ne commit jamais de péchés véniels, quoiqu'on conçoive très-bien qu'il en peut commettre de fort légers, et même ne pas pécher du tout. Je vous avoue cependant que ce sens m'est intelligible, mais non pas celui par lequel on prétendrait que dans le péché véniel on ne tend point actuellement à la créature et non pas à Dieu. Lorsque les théologiens s'objectent (pic dans toutes nos actions nous tendons à une fin dernière, que dans le péché véniel nous ne tendons pas à Dieu, et que par conséquent nous tendons à la créature, ils répondent pour la plupart que, dans toutes nos actions, nous ne tendons pas toujours à une fin dernière, particulière et déterminée, qui soit ou Dieu ou quelque créature, mais seulement à une fin

38 CORKESPONDANCE INÉDITE

dernière générale ou bien en général qui , selon eux, n'est ni Dieu ni créature ; mais je suis sûr que cette réponse n'est point de votre goût ;

3° Je conçois bien qu'une action est bonne, quand elle est conforme à l'ordre, puisque la bonté de l'action n'est autre chose que la conformité de cette action avec l'ordre; mais il s'agit de savoir ce qu'il faut afin qu'une action soit conforme à l'ordre : s'il y a un précepte naturel de rapporter toutes nos actions à Dieu , de ne vivre et de n'agir que pour sa gloire , de lui rendre avec toute la fidélité possible tous les dons que nous en recevons, il faudra que chacune de nos actions se rapporte à Dieu et soit pour sa gloire, afin qu'elle soit conforme à l'ordre. Gela est clair; mais ce qui m'embarrasse, c'est de savoir ce qu'il faut précisément afin qu'on agisse pour Dieu ou pour sa gloire. On distingue ordinairement trois sortes d'actions : les bonnes que l'ordre commande, les mauvaises qu'il défend et les indifférentes qu'il permet ou qu'il ne commande ni ne défend ; pour rapporter à Dieu les bonnes et l'omission des méchantes, est-ce assez de faire l'une et d'omettre l'autre, parce que cela est juste, cette action sera-t-elle à la gloire de Dieu, dans celuilà même qui ne sait pas encore s'il y a un Dieu; et supposé que cela soit, comment est-ce que les indifférentes sont rapportées à Dieu? Un homme mange, boit, se chauffe, se promène parce qu'il en a besoin, comment rapporte- t-il ces actions à Dieu, principalement s'il ne connoii pas encore Dieu? Sera-ce peut-

être parce qu'il n'use de ces choses qu'autant qu'il en a besoin, et qu'il connoit qu'il feroit mal, s'il alloit au delà du besoin ; cela seul suffit il ? Et si cela suffit dans lui, cela suffiroit-il aussi dans celui qui auroit une connoissance de Dieu?

Voilà, mon révérend Père, les trois difficultés qui me restent sur cette matière, j'espère que vous jugerez vous-même, que je ne vous les propose que dans le désir d'être, éclairci. Un mot de votre part sur chacune me suffira, et ce sera quand vous aurez quelque moment à perdre. Au reste, mon révérend Père, je serois inconsolable si vous persistiez dans la résolution de ne plus rien donner au public. Je tombe d'accord qu'il y a bien des chagrins à essuyer à ceux qui veulent détromper le monde et faire connoitre la vérité, principalement quand on y réussit. Mais faut-il pour cela perdre courage? Vous savez que plusieurs profitent de vos écrits; cela doit l'emporter sur toutes les peines que d'autres pourroient vous faire. J'espère aussi que ce sera le parti que vous prendrez, ou tout au moins j'ose me flatter que vous ne refuserez pas de communiquer vos découvertes à ceux qui ont autant d'empressement que moi à profiter de vos lumières. Vous connoissez déjà quelle est ma docilité, et si outre cela vous souhaitez le secret, je vous promettroisde le garder inviolablement ; c'est de cette manière que j'en ai toujours usé envers ceux qui ont bien voulu me faire part de leurs découvertes avant de les rendre publiques. Plus j'ai trouvé de difficultés à accorder les

règles générales du mouvement avec ce que l'expérience nous en apprend, plus je souhaite d'apprendre ce que vous en pensez. Ainsi, mon révérend Père, s'il ne falloit que désirer une chose pour l'obtenir de vous, je serai déjà sur d'obtenir de vous ce que je souhaite. Je suis avec beaucoup de respect et d'estime, mou révérend Père, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

JAQUEMÈT, prêtre de l'Oratoire,

A Vienne, le 27 décembre iu'JO.

Je vous souhaite les bonnes fêles et la bonne année.

Lettre du P. le Telllcr, jtsulle, nu r. Malcbrnuclic.

Je vous envoie, mon révérend Père, le second tome de la Morale pratique. Quoique je l'aie d'emprunt du R. P. de La Chaise, vous pourrez le garder tant qu'il vous plaira pour le lire à votre commodité. Je vous ai marqué les endroits qui sont de l'auteur. Vous jugerez du style. Je suis avec un profond respect, mon révérend Père, votre très-humble et Irès-obéissanl serviteur eu N. S.

LE TELLIEK , S. J.

13 décembre 1087 .

DE MALEBRAM HE il

Réponse tin P. Maleltranelie au r. le Tellier.

Sur le brouillon.]

Je vous renvoie, mon révérend l'ère, la Morale pratique; j'en ai lu exactement les avertissements et les

remarques, et je plains fort M. Arnaud de ressembler extrêmement à l'auteur de ce li\ re infâme. Ce n'est pas seulement son style, e'est encore un même tour d'imagination et des dispositions semblables à eelles que j'ai marquées dans ma réponse à l'avertissement de son premier volume de Réflexions. Protester devant Dieu qu'il a toujours eu un vrai désir de bien prendre mes sentiments est l'effet d'un aveuglement pareil à eelui de l'auteur de la Morale pratique, qui ne craint pas de prendre Dieu à témoin qu'il a été poussé par la charité qu'il a pour les jésuites à publier tant de calomnies; assurément ces deux auteurs se ressemblent fort, et ne connoissent guères leurs dispositions intérieures, si ce n'est peut-être, ce qui fait horreur à penser, qu'ils aient voulu calomnier de gaieté de cœur et de guetapens, ce que je m'efforce de ne point croire tout ù l'ail, malgré les preuves pressantes que nous en avons. Le temps éelaircira toutes ces choses, mon révérend Père, et les calomniateurs seront confondus. Je prie Dieu qu'il les couvre d'une confusion salutaire pour eux, et glorieuse pour son Église et pour votre illustre et sainte compagnie. Aimez-moi toujours en J. G. autant que je vous honore.

MALEMUNUIK.

is décembre s:.

Lettre du P. Malchi-nuche à M. lEufaut, étndiunt eu théologie à Heidelheru.

Je n'ai reçu que depuis deux jours votre lettre datée du 16 d'octobre de l'année passée, par laquelle j'apprends que vous vous êtes donné la peine de traduire la Recherche de la vérité. Je reconnois par votre lettre un esprit capable de produire de meilleurs ouvrages que celui que vous avez mis en latin , et je me trouve fort heureux, en qualité d'auteur, que vous ayez entrepris un dessein qui me fait honneur et qui rendra immortel ce qui ne pouvoit au plus durer un siècle, à cause de l'inconstance des langues vivantes.

Mais, monsieur, les vérités que j'ai taché d'expliquer au\ hommes vous seront bien plus obligées qu'à moi de les avoir fait connoitre, puisque les ayant mises en latin, vous les répandez partout et les gravez, pour ainsi dire , sur le porphyre et sur le bronze que le temps ne détruira pas. J'ai lu, monsieur, avec attention et avec beaucoup de satisfaction, le dessein de votre préface, et comme vous me donnez généreusement la liberté d'en dire ce que j'en pense, je vous dirai que je le trouve fort juste et fort bien pris. Mais, je vous prie, permettez- moi cela, monsieur; je vous prie, dis-je, de prendre garde de ne pas irriter les passions des

hommes en déchargeant un peu trop voire cœur contre la scholastiquc, comme vous me mandez que vous en avez quelque envie, et de ne point descendre dans un certain détail de conséquences sur la politique et sur la théologie, comme vous y pensez. J'ai déjà, monsieur, un assez grand nombre d'ennemis à cause de l'ancien proverbe, Veritas odium parit ; et l'équité naturelle ne veut pas que vous m'en tassiez de nouveaux. On m'attribuera vos conséquences, et peutêtre même ne pourroient-elles pas s'accorder avec les miennes; car j'appréhende que nous ne soyons pas dans la même communion, comme nous ne vivons pas sous un même gouvernement. Néanmoins, monsieur, je n'ai aucun droit de vous prescrire ce que vous avez à l'aire.

Mais j'espère que du moins vous écrirez de manière qu'on ne pourra m'attribuer des sentiments que je n'ai pas ou que je n'ai pas droit d'exposer aux autres. C'est la grâce que je vous demande et que je m'attends, monsieur, de recevoir comme votre très-humble cl très-obéissant.

MALEBRANCHE, prêtre de l'Oratoire.

Le 10 février 1683 on 8 5.

Voici, monsieur, quelques changements faits dans la dernière édition du 3° volume de la Recherche de la vérité; je vous prie de les mettre dans votre traduction ; apparemment tout n'est pas encore imprimé.

ii CORRESPONDANCE INÉDITE

Lettre «le M. L'Kufimt a M. «le Sanzct . auteur îles» \ou>cJlcs littéraires, en lui rnvinnnl I» lettre précédente.

Du samedi 15 lévrier 1" i<>.

Cumine dans quelqu'une de vos agréables Nouvelles littéraires vous avez annoncé la perte qu'on a faite du célèbre P. Maïebranche et que vous y parlez de ses ouvrages, j'ai cru que le public ne seroit pas fâché que je lui (isse part d'une lettre qu'il me fil l'honneur de nt'éerire il y a plus de trente ans, lorsque j'eus achevé la traduction de son chef-d'œuvre, je parle de la Recherche de la vérité ; je ne mis point celte lettre à la tète de ma traduction, et je ne l'ai point publiée pendant sa vie par des raisons qu'il est aisé de deviner. À présent je la donne comme un morceau qui me fait honneur et qui ne sauroit plus lui faire aucun tort. Elle me fut apportée par deux étudiants hollandois qui avoienl beaucoup fréquenté cet incomparable philosophe et qui me paroissoient charmés des grâces de sa conversation aussi bien que de sa vivacité extraordinaire à expliquer et à défendre ses sentiments. Ils me dirent de lui, entre autres choses, que pendant ses méditations philosophiques, il fermoit les fenêtres de sou cabinet et revoit ainsi dans l'obscurité, de sorte qu'on pouvoil lui appliquer la devise, Post lenebras lux. L'année .de cette lettre n'est point marquée, mais je juge par l'adresse qu'elle fut écrite en 1683, qui fut l'année que j'arrivai à Heidelberg, ou au commencement de l()8ï

b\- .\i\ï.î:mUNf.ni-. 18

que j'élois encore proposant, n'ayanl eu l'imposition

(1rs mains qu'an mois d'août de celte année-là. La traduclioQ de la Recherche de la vérité, qui éloil achevée

drs lors, ne fut imprimée qu'en 1(501, à cause du désordre qui survint dans les affaires du libraire qui en avoit entrepris l'impression. J'ai eu tous les égards que je devois à la lettre de cet excellent auteur, et j'ai évité avec beaucoup de soin dans ma préface tout ce qui auroil pu lui attirer le moindre chagrin. Cette version fut revue par le célèbre M. Le Clerc, docteur en médecine et syndic de la république de Genève, qui m'honoroil de sa bienveillance et dont je respectois d'autant plus le savoir el la probité que je trou vois l'un el l'autre accompagnés d'une singulière modestie el de beaucoup de sel et d'agrément.

M. son père le professeur, connu si avantageusement dans la république des lettres , el qui dès bus éloil un excellent philosophe, ne dédaigna pas non plus de jeter les yeux sur cet ouvrage. Au reste, monsieur, pour revenir au P. Malebranche, je suis surpris qu'il ait oublié de mettre Homère entre les auteurs à imagination contagieuse, jamais imagination fut plus généralement el plus constamment contagieuse que celle de ce poêle, .le vois pourtant avec plaisir que la maladie commence à cesser, et qu'on respire à présent un air plu* sain, grâce aux soins de quelques habiles médecins. Perrault a été un des premiers à commencer la cure ; la Motte l'a continuée avec un succès charmant; mais Terrasson sera l'Apollon de celle affaire, el je ne

il iule point qu'il n'y ait mis la dernière main par son admirable dissertation critique.

Ne cherchons plus Homère entre les immortels; A l'ignorance, à la manie Il dut seulement les autels.

Terrasson d'un heureux génie Vient de lui construire un tombeau ; Lisez : cet ouvrage nouveau Porte écrit en gros caractère :

Ci-git l'Iliade et son père '.

Je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

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