‹ Étude sur Préneste, ville du LatiumChapitre 10 sur 75 · RENDAIT · texte numérisé non relu

RENDAIT

Nous ignorons la date à laquelle commence la célébrité de l’oracle de la Fortune. Les sortes que découvrit Numerius Suffucius furent consultés d’abord par les Prénestins ; peu à peu leur réputation s’étendit dans le Latium’, et enfin on vint les consulter de toutes les parties de l’Italie.

A une époque reculée, au quatrième siècle, Préneste, outre le sanctuaire de la Fortuna Primigenia , en possédait un dédié à Jupiter Imperator. C’était assurément une des grandes divinités protectrices de la ville; T. Quinctius, en 380, rapporta à Rome la statue de Jupiter imper alor ; elle fut placée entre la celia de Jupiter et celle de Minerve. Au-dessous avait été gravée l’inscription suivante : « Juppiter ac clivi omnes hoc dederunt , ut T. Quinctius dictator oppida novem caperet (l). »

Après la première guerre punique , Lutatius Cerco voulut consulter les sorts de la Fortuna Primigenia ; le sénat le lui défendit sous peine de mort ; on ne devait pas consulter les oracles étrangers, mais seulement ceux de son pays (2).

On a raconté ailleurs comment, dans la seconde guerre punique, un des préteurs prénestins, M. Anicius, s’illustra par la défense de Casilinum. Trois statues furent consacrées comme ex-voto dans le temple de la Fortune et une inscription rappela cet événement important.

Le troisième et le second siècle avant notre ère furent les époques où le culte de la Fortune eut le plus grand développement.

(1) Tite-Live, 6, 29.

(2) Valère-Max., éd. Halm , p. 16, 17. Cf. Les dernières fouilles de Préneste (Revue archéol., avril 1878).

HISTOIRE RELIGIEUSE DE PRÉNESTE

Lo philosophe grec Carnéade , contemporain de Caton l’ancien , répétait souvent qu’on n’avait jamais vu une « Fortune plus fortunée » que celle de Préneste (1).

Quand Prusias vint à Rome avec Nicomède, en 167 avant notre ère , il demande au sénat la permission d’immoler dix grandes victimes au Capitole et une à la Fortune dans la ville de Préneste ; il voulait faire des vœux pour la victoire du peuple romain. On décida de lui fournir les victimes et tout ce qui était nécessaire au sacrifice , comme on avait coutume de le faire pour les magistrats romains (2).

Aussi bien la multiplicité des prodiges qui avaient lien dans la ville de Préneste prouve-t-elle son importance religieuse. Tite- Live et Julius Obsequens en rapportent un grand nombre (3). En 217 avant J.-C. des pierres enflammées, en 166 une pluie de sang tombèrent du ciel ; il y eut plusieurs fois dans cette ville des pluies de lait ou de laine et on vit une fois dans le ciel une torche ardente , etc. (3).

Vers la fin de la République, la célébrité de l’oracle de la Fortune semble avoir un peu diminué ; l’incrédulité la plus grande régnait dans la haute société romaine : un magistrat romain aurait rougi d’imiter l’exemple de Lutatius Cerco , — c’est Cicéron lui-même qui nous l’apprend (4) ; mais le peuple consultait encore les sorts. Tibère, au dire de Suétone, essaya de supprimer les oracles célèbres des environs de Rome ; il dut abandonner son projet , effrayé par la majesté des sorts de Préneste (5) ; il avait fait sceller et apporter à Rome le coffret qui les renfermait ; on ne les y trouva plus en l’ouvrant ; ils reparurent seulement quand on eut remis le coffret en sa place. Les poètes , en maint endroit, font allusion à la renommée de cet oracle (6).

Du premier au troisième siècle de l’ère chrétienne, grâce à l’in -

(1) Cic., De divin., 2, 41. Fortunam fortunatiorem.

(2) Tite-Live , 45, 44.

(3) Julius Obsequens, Prodigiorum, libellus, passim.

(4) Cic,, De divin., loc. cit. : Quis enim magistralus aut quis vir illustrior utilur sortibus ?

(5) Suét,, lib., 63 : Majestate Prænestinarum sortium territus destitit-

(6) Properce, 2, 32 :

Nam quid Prænestis dubias , o Cynthia , sortes ,

Quid petis Ææi mœnia Telegoni ?

Stace, Sylv., liv. 1 :

Quod ni templa alias Tirynthia sortes Et Prænestinie poterant migrare sorores.

traduction des cultes orientaux , la religion romaine regagna quelque peu sur le scepticisme des générations précédentes. Domitien , au commencement de chaque année , se mettait sous la protection de la Fortune; l’oracle consulté lui avait toujours été favorable ; la dernière année , le sort qu’il tira fut d’un funeste présage (1). Alexandre Sévère obtint une réponse qui lui promettait l’empire , s’il échappait aux embûches tendues par Hélagabal (2) .

La -renommée de l’oracle de la Fortune dut s’évanouir à la fin du quatrième siècle devant les progrès croissants du christianisme.

Les sorts ( sortes ) étaient un mode de divination très souvent employé non seulement en Italie , mais en Grèce et meme dans les pays barbares. Pour consulter l’oracle d’Héraclès Bouraïkos (3), après avoir fait une prière devant l’autel de la divinité , on jetait quatre osselets sur une table; le nombre de points obtenus était interprété d’après des règles établies. En Germanie on divisait en plusieurs fragments une branche d’arbre fruitier ; on y écrivait différentes réponses et on les mêlait ; le prêtre de la cité ou le père de famille priait les dieux et le ciel de l’assister ; il tirait trois sorts l’un après l’autre et en donnait l’explication (4).

On a retrouvé quelques tablettes en bronze sur lesquelles sont inscrits des sorts (5) ; nous n’en avons pas qui proviennent de Préneste. A l’origine, d’après Cicéron (6), les réponses de l’oracle étaient écrites en caractères archaïques sur des tablettes en bois. On dut les renouveler plusieurs fois, car à l’époque d’Alexandre Sévère, c’était par des vers de Virgile que la Fortune communiquait ses réponses à ceux qui venaient la consulter. Les sorts étaient agités dans le coffre ou l’urne qui les renfermait ; on le^ tirait ensuite [sortes tollere ) (7).

On n’a conservé qu’un petit nombre d’inscriptions relatives à l’histoire religieuse de Préneste. Nous savons , d’apres le calen-

(1) Suét., Dom., 12.

(2) Lamprid., Alex. Sev. : Huic sors in templo ( Fortunes ) Prænestinæ lalis exstitit cum illi Heliogabalus insidiarelur :

Si qua fata aspera rumpas ,

Tu Marcellus eris.

(3) Pausania's, 7, 25, 10.

(4) Tacite, De mor. Germ., c. 6.

(5) C. I. L„ t. 1, n. 1438-1454 : ils proviennent des environs de Padoue.

(6) Cic., De divin., 2, 41.

(7) Pctrini , 1 , 34. — Gruter, 132, G. Rien n’indique que cette inscription provienne de Préneste.

HISTOIRE RELIGIEUSE DE PRÉNESTE

drier prénestin , composé par Yerrius Flaccus , que le 9 et le 10 avril avait lieu la plus grande fête de l’année. Elle durait deux jours ; le jour où l’oracle était ouvert , les duumvirs offraient un sacrifice (I). Un collège de prêtres desservait le temple, ainsi que l’indique l’inscription de M. Scurreius Fontinalis qui porte le titre de Sacerdos Fortunæ Primigeniæ lectus ex s(enatus) c(onsullo) (2),

Des ministres d’ordre inférieur y étaient attachés ; il est question, dans une inscription assez ancienne, d’un D. Poblicius Comicus qui aurait rempli pendant treize années la charge de manceps ædis (3). Cette fonction n’est connue par aucune autre inscription; le manceps était en général un entrepreneur ; D. Poblicus Comicus était sans doute l’entrepreneur attaché au temple de la Fortune. Des cellarii (4) étaient chargés de garder la cella du temple et de veiller sur les offrandes qui y étaient conservées. On peut leur comparer les æditui qui avaient la garde du temple entier; mais les æditui semblent avoir été presque tous de condition libre , tandis que, dans l’inscription de Préneste, les cellarii sont seulement des esclaves.

Enfin, pour veiller à l’entretien d’un temple aussi considérable que celui de la Fortune prénestine, un nombreux personnel était nécessaire ; il était sans doute logé dans les immenses constructions qui s’étageaient sur la montagne.

La célébrité dont jouit dans l’antiquité l’oracle de la Fortune fait regretter de n’avoir pas conservé de plus nombreux documents ; mais on peut aisément s’imaginer l’aspect tout particulier de Préneste où affluaient sans cesse des pèlerins venus de tous côtés pour consulter les sorts. C’étaient, la plupart du temps, des gens du peuple qui offraient des victimes de peu de valeur ou se contentaient même de déposer entre les mains du prêtre l’image du bœuf ou du porc qu’ils avaient promis de sacrifier à la For-

(1) C. I. L., t. 1. Fasti Prænestini , 9 et 10 avril. Fcstum maximum (? Jovi pueri et) Fortunæ Primigeniæ : utro eorum die oraculum patet, duumviri vitulum immolant.

(2) Cette inscription est du deuxième siècle de notre ère. Petrini , 3, 11 = Wilmanns, 1800. M. Scurreius Fontinalis sacerdos Fortunæ Primig(eniæ) leclus ex sÇenalus ) c(onsulto) sévir Aug{uslalis) cur(ator) sevir(um ) quinqiuennalis ) perpÇetuus ) datus ab Imp(eratore) Iladriano Aug(usto) coüegio fabrium ) Tiginariorum ) cum Scurreio Vestale filio sua pecunia fecit loc(o) dat[o) d{ecreto) decurionum).

(3) Bull, de l’Inst. archéol., 1859, p. 22.

(4) Idem. Fortunæ Primigeniæ ex voto D. Poblicius Comicus manceps ædis per annos XIII, Poblicia Quinta filia, Fresidia Palmyris uxor, cellareis Amœno, Dionysio, Lino.

^une ; mais quelquefois aussi de nobles personnages , des empereurs même, arrivaient avec une suite nombreuse et apportaient de riches offrandes. On les conduisait à la grotte, où était conservée Y area qui renfermait les sorts; un enfant agitait le coffret et en tirait une plaque de bois ou de métal sur laquelle était gravée une sentence philosophique ou un vers de Virgile.

L’affluence des étrangers était sans doute pour Préneste une source de richesse; il fallait leur offrir un asile s’ils passaient plusieurs jours dans la ville sainte; il fallait aussi entretenir le nombreux personnel qui desservait le temple et fournir les victimes nécessaires au sacrifices. Les marchands des localités voisines devaient se donner rendez-vous à Préneste et contribuer ainsi à l’animation de la ville. Autour du temple se trouvaient des fabriques de figurines en terre cuite et des ateliers où l’on gravait des ex-voto , où l’on sculptait des bas-reliefs et des statues à l’usage des pèlerins.

Il serait d’autant plus intéressant de connaître en détail l’histoire religieuse de Préneste, que les oracles n’étaient pas aussi nombreux eu Italie qu’en Grèce. Les Latins, à l’exemple des Etrusques, se contentaient, la plupart du temps, d’interpréter d’après des règles fixes les phénomènes dont ils étaient les témoins. Dans le Latium , il n’y avait guère que deux sanctuaires , celui d’Antium et celui de Préneste, qui présentassent les conditions requises pour constituer un oracle : une divinité annonçant l’avenir aux mortels , un lieu déterminé pour ses manifestations, enfin un collège sacerdotal chargé d’interpréter ses réponses. A Préneste, dès la plus haute antiquité, on avait adoré la Fortune , mère des plus grandes divinités de l’Olympe,, et peut-être aussi arbitre des destinées humaines; le lieu où elle rendait ses oracles était voisin du rocher d’où Numerius Suffucius avait vu sortir les tablettes prophétitiques ; enfin on ne peut douter de l’existence d’un collège de prêtres chargés d’offrir des sacrifices à la divinité et d’expliquer aux fidèles ses réponses. Il existait donc à Préneste un véritable oracle, qui, par beaucoup de points , ressemblait à ceux de la Grèce, bien que le mode de divination employé ne fût pas le même ; de làl’importance de cette ville du Latium , jusqu’à l’époque où le christianisme triomphant fit fermer les sanctuaires des anciennes divinités italiques.

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