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LA FORTUNE DANS LE LATIUM , ET SPÉCIALEMENT A PRÉNESTE

L’antiquité a laissé sur le cuite de la Fortune des témoignages assez nombreux , mais qui , pour la plupart , manquent de précision. Il est de la faiblesse de l’homme de ne pas aller jusqu’au fond des idées, et les termes qu’il a le plus fréquemment à la

bouche sont souvent les moins bien définis. Ajoutons que l’étude de la mythologie romaine présente des difficultés particulières. C’est d’abord le caractère insaisissable des êtres divins , qui sont plutôt des manifestations d’une puissance unique et suprême que des individus. En second lieu les cultes sont locaux; chaque ville a ses divinités protectrices qui 11e fraient pas avec celles des villes voisines et leur sont même hostiles. Enfin , la mythologie grecque a pénétré si profondément la mythologie romaine, qu’au temps de Yarron, il était besoin d’une érudition prodigieuse pour retrouver, au milieu des dieux de l’Olympe, les plus anciens dieux du panthéon romain. L’introduction des cultes orientaux à Rome à la fin de la République et sous l’Empire, les théories des philosophes, qui ne voyaient dans les dieux que des abstractions morales, jettent encore dans l’histoire de la religion romaine une plus grande confusion. On n’espère donc pas , en étudiant le culte de la Fortune , arriver à des conclusions bien précises ; on se contentera d’examiner en détail toutes les traditions relatives à cette divinité et les monuments figurés qui la représentent.

Cicéron, dans son traité delà Divination , fournit quelques renseignements sur l’origine du culte de la Fortune prénestine : « Les anciens livres des Prénestins, » dit-il, «racontent que Numerius Suffucius, homme de grande et noble famille, fut invité, par des songes fréquents et devenus menaçants, à frapper la roche en un point indiqué ; effrayé par ces visions , il le fit , malgré les railleries de ses concitoyens. Do la fente du rocher s’échappèrent des sorts gravés sur des tablettes de chêne, avec des caractères anciens. Ce lieu est aujourd’hui religieusement enclos près du temple de Jupiter-Enfant, que la Fortune tient sur ses genoux avec Junon et qu’elle allaite ; ce dieu est l’objet du chaste culte des mères. A la même époque, à l’endroit où est maintenant situé le temple de la Fortune , du miel , dit-on, découla d’un olivier ; les haruspices déclarèrent que ces sorts acquerraient une grande célébrité ; d’après leur avis, l’olivier servit à fabriquer un coffret où furent renfermés les sorts qu’011 tire aujourd’hui sur l’ordre ( ex monitu) (1) de la Fortune (2). »

Cette légende , empruntée aux vieilles annales de Préneste , est assurément très ancienne , mais elle n’indique pas l’époque où le culte de la Fortune fut introduit dans cette ville. Cicéron ajoute :

(1) Les formules ex monitu ou ex imperio sont très fréquentes dans les inscriptions dédicatoires ; c’est une expression consacrée.

(2) Cic., De divin., 2, 41.

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« La beauté et l’ancienneté du temple ont conservé aux sorts prénestins leur célébrité , mais seulement dans le peuple (1). » La date de la fondation du temple n’est pas non plus indiquée dans ce passage. Toutefois on sait à quelle époque le culte de la Fortuna Primigenia prit un grand développement dans le Latium : ce fut sous le règne de Servius Tullius. Même, s’il faut ajouter foi à Plutarque, les temples de la Fortune furent fondés à Rome avant ceuxdeVesta; Ancus Martius en éleva un à la Fortune virile ; Servius eut des relations fréquentes avec cette divinité ; ce fut lui qui bâtit un temple à la Fortuna Primigenia sur le Capitole. Déjà de son temps la Fortune était honorée sous mille noms divers (■ Obsequens , Viscosa , Virgo, Mascula , etc.) (2). On ne saurait dire si ce culte fut importé à Rome de Préneste ou s’il se développa en même temps dans plusieurs villes du Latium ; mais il est certain qu’au sixième siècle avant Jésus-Christ il était fort répandu ; c’était , d’après les indications fournies par Plutarque , un culte en vogue (3).

Qu’était cette Fortune ? Quelle idée s’en faisaient les Latins au temps de Servius Tullius ? L’étude de la mythologie grecque ne peut nous éclairer sur ce point ; car l’origine du culte de la Fortune paraît bien antérieure aux importations helléniques ; c’est seulement à une époque plus récente qu’on s’est efforcé d’assimiler les vieilles divinités latines à celles de la Grèce.

Le nom primitif de la Fortune dut être Fors , dont le sens est inconnu ; il est souvent joint au mot Fortuna. Fors Fortuna était peut-être une de ces appellations redoublées si fréquentes dans la vieille mythologie , comme Anna Perenna ou Aius Locutius. D'après Varron , Fors Fortuna était une divinité d’origine sahine de même qu’Hercule, Yesta, Salus et Fides (4). Elle était rangée par les Etrusques au nombre des Pénates avec Palès et Cérès (5). On ne connaît pas assez la religion des Sabins ni celle des Etrusques pour juger si, en effet, le culte de la Fortune fut importé de l’Etrurie ou de la Sabine dans le Latium ; mais on peut s’en rapporter à Varron pour ce qui touche la mythologie , et le témoignage de Servius est aussi d’un grand poids.

Quand elle apparaît dans le Latium , à Rome et à Préneste , la

(1) Cic., id.

(2) Plut., De fort. Rom., passim.

‘,3) Plut., De fort. Rom., 10.

(4) Varr., De l. I., 5, 74.

(5) Servius, ad Æneid., 2, 325 : Tusci Penales Cererem , Palem et Forlunam dicunt.

Fortune y est adorée sous le nom de Primigenia. Ce mot renferme une conception philosophique ; la Fortuna Primigenia est , pour ainsi dire , une divinité première qui a donné naissance à toutes les autres, même aux plus grandes, comme Jupiter et Junon (1). C’est un principe à la fois générateur et nourricier. Souvent, dans la langue latine , le mot primigenius a seulement le sens de premier-né, aîné; il est pris alors au passif; mais l’épithète de la Fortune doit, ce semble, être prise dans un sens actif. Ce mot se conserva longtemps dans la langue sacrée ; car dans les derniers temps du paganisme , la prêtresse de Yesta , qui résidait à Albe , portait le nom de Primigenia Vestalis autistes ou de virgo Primigenia (2).

La Fortuna Primigenia était donc dans l’origine une déessemère, une divinité nourricière ; le texte de Cicéron rapporté plus haut ne laisse aucun doute à cet égard. Un certain nombre d’inscriptions et plusieurs représentations' figurées servent encore à confirmer cette opinion. Parmi les inscriptions dédicatoires du temple de la Fortune , il s’en trouvait une consacrée à la Fortuna Primigenia et à Jupiter-Enfant (3), une autre à la Fortune de Jupiter-Enfant (4). Ainsi, à l’époque de l’Empire, alors que l’idée de la Fortune s’était, comme on le verra plus loin, complètement modifiée , grâce à un temple , ou mieux encore , à une statue en renom, on avait conservé le nom primitif de cette divinité et l’attribut qui déterminait le mieux sa nature.

Si les représentations de la Fortune , telle qu’on la conçut plus plus tard, c’est-à-dire delà déesse du Sort, sont innombrables, il n’en est pas de même de celles qui rappellent le premier caractère de cette divinité. Sur le territoire de Préneste on a trouvé plusieurs statuettes en terre cuite de fabrication grossière , figurant une femme qui allaite un enfant (5). Quelques-unes ont un caractère assez archaïque (6) ; d’autres semblent avoir été fabriquées à une époque plus récente. On les a généralement regardées comme des représentations de la Fortuna Primigenia. La découverte d’un grand nombre de statuettes semblables sur le territoire de l’an-

(1) Cic., De divin., 2, 41.

(2) Symmaque, Ep., 9, 118, 119.

(3) Petrini, Inscr., classe 1, n° 33.

(4) Petrini, Inscr., classe 1, n° 35 = Gruter, 76, 7.

(5) Principalement dans un dépôt de terres cuites situé au pied du temple de la Fortune. Cf., à propos des fouilles faites en cet endroit par l’auteur, la Revue archéologique , avril 1878 : Les dernières fouilles de Préneste.

(G) Surtout dans la collection du prince Barberiui 3 Rome, Catalogue, n. 241. /

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cienae ville de Capoue (1), pourrait affaiblir cette conjecture. Ces statuettes, en effet, ne représentent peut-être pas la déesse, mais les fidèles qui allaient implorer son appui. Dans ce cas même , la découverte de ces figurines confirmerait encore l’assertion de Cicéron, que la Fortuna Primigenia, mère de Jupiter-Enfant, était l’objet du chaste culte des matrones : ces statuettes étaient les exvoto qu’on lui consacrait (2).

Un monument qui semble appartenir au deuxième siècle avant notre ère pourrait exciter quelque doute sur la manière dont était figurée la Fortune de Préneste : c’est une représentation qui se trouve sur une ciste (3). Le mot Fortuna est écrit en caractères archaïques au-dessus delà tête du personnage; aucune erreur n’est donc possible. La Fortune est représentée sous les traits d’une jeune fille aux formes massives ; elle est vêtue d’une tunique serrée à la taille; son manteau est jeté sur les épaules; elle en retient les plis autour d’elle avec la main gauche ; de la main droite, elle s’appuie sur un long bâton qui se termine en forme de boule et est orné d’une sorte de banderole flottante. On a peine à croire que cette image représente la Fortune; ce n’est ni la déesse-mère des temps primitifs du Latium , ni la Fortune du temps de l’Empire avec son gouvernail ou sa roue et sa corne d’abondance (4) . Cette représentation étrange peut s’expliquer par la négligence avec laquelle les artisans prénestins mettaient des noms de divinités et de personnages héroïques sur des dessins empruntés à des modèles grecs, et figurant souvent un sujet qu’ils ne comprenaient pas; un de ces personnages sans attributs, qu’on rencontre fréquemment sur les vases grecs de la dernière période, aura reçu au hasard le nom de la divinité protectrice de la ville.

Parmi les statuettes en terre cuite découvertes à Préneste , il faut encore citer un modèle représentant deux femmes voilées et assises; entre elles, à leurs pieds, est un enfant (5). Il semble que

(1) Cf. Revue archéologique, août 1877, un article de l'auteur : Les récentes acquisitions du musée de Capoue.

(2) On a exposé ailleurs (Revue archéologique , avril 1878) les raisons qui font assigner à la fin du deuxième siècle ou au commencement du premier siècle avant notre ère la fabrication de ces figurines, dont quelques-unes cependant pourraient être d'une époque plus ancienne.

(3) Monum. inéd. de l’Institut archéologique, tome 9, pl. 58, 59.

(4) L'auteur n'a pu vérifier l'authenticité de cette ciste , mais elle n'a pas été mise en doute par ceux qui l’ont décrite.

(5) Nous n’en connaissons que deux exemplaires ; l’un appartient à la collection du prince Barberini (Cf. le Catalogue, n° 210) ; l’autre est conservée au musée du Louvre ; la provenance n’en est pas indiquée ; mais la terre est la

ces deux femmes soient des divinités, car elles siègent sur une sorte de trône au large dossier. Or, dans une ville voisine de Préneste, h Antium , on adorait une double Fortune dont il est question dans Macrobe (1), et qui était figurée sur les monnaies de la gens Rustia (2). Cette double Fortune n’a-t-elle pas aussi été adorée à Préneste, comme semble le faire croire un passage de Stace, où il est question des sœurs de Préneste (3) ?

Quoi qu’il en soit , c’est au texte de Cicéron qu’il faut de préférence s’en rapporter; une déesse-mère allaitant Jupiter et Junon, les deux plus grandes divinités latines , parait avoir été le type primitif de la Fortune de Préneste.

Quelles sont les divinités avec lesquelles la Fortune semble avoir eu quelque analogie ? On l’a comparée à la déesse du sort que les Etrusques appelaient Nortia (4). Cette identification peut être acceptée , mais il est difficile de voir, avec le savant archéologue Gerhard, des représentations de la Fortune dans ces femmes ailées, coiffées d’un bonnet phrygien , qui sont si fréquemment représentées sur les miroirs de métal (5). La Fortune, il est vrai, avait des temples nombreux en Etrurie, à Volsinii (6) , à Faléries (7) et à Ferentinum (8) ; mais rien n’indique qu’elle ait été représentée sous la forme de cette divinité ailée dont le nom nous est inconnu.

Il ne faut voir qu’un simple rapport d’assonance entre le mot Forluna et le mot Vortumnus qui désignait une divinité commune , d’après Varron , à la Sabine et au Latium ; dans l’énumération que fait cet écrivain des plus anciennes divinités, Fors Fortuna occupe une place à part (9).

Le culte de la nymphe Feronia était souvent uni à celui de la Fortune ; c’était à Terracine, dans les marais Pontins, en Etrurie, sur le mont Giminus , qu’elle avait ses principaux sanctuai-

même que eelle des autres figurines trouvées à Préneste. Ces deux statuettes ont un caractère d’archaïsme assez prononcé.

(1) Macrobe, Saturn., 1, 3, 13. Cf. Suétone, Galig., 57.

(2) Cohen, Méd. consul. Gens Rustia.

(3) Stace, 1, 3, 79-80.

(4) Tite-Live, 7, 3. — Juvénal, 10, 47 : Si Nortia Tusco ( i . e. Seiano) favisset.

(5) Gerhard, Akadem. Abhandlungen , tome 1, p. 103-104. Gerhard n’explique même pas cette hypothèse, qui avait été d’abord émise par O. Müller : aucun texte, aucune inscription ne la confirme.

(6) Tite-Live, 7, 3.

(7) Tite-Live, 22, 1. Cf. Plutarque, Fab., 1.

(8) Tacite, Ann., 15, 53.

(9) Varron , De l. L, 1 , 74. — Le dieu Vortumnus était aussi connu des Etrusques.

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res (1) ; les Grecs la confondirent avec Proserpine (2) ; à Terracine , c’était Juno Virgo qu’on honorait sous le nom de Feronia (3). Il n’est donc pas étonnant de trouver réunis sur une même inscription le nom de la Fortune Prénestine et celui de Feronia (4). Si l’on comparait Feronia ou Juno Virgo à Proserpine , la Fortune , sa mère , pouvait être une divinité de même nature queCérès, c’est-à-dire une divinité nourricière.

Ainsi l’idée qui dominait dans le culte primitif de la Forluna Primigenia était bien plutôt l’idée de la maternité que celle des hasards de la destinée ; ce fut seulement après l’introduction de 1a. mythologie hellénique en Italie qu’elle devint la déesse du sort.

La Fortune n’était pas une des plus anciennes divinités de la Grèce. Le nom de Tyché , suivant la remarque de Macrobe (5) , ne se trouve pas dans Homère ; on le rencontre pour la première fois dans l’hymne à Déméter (6) , où Tyché est nommée parmiles compagnes de Perséphone, et dans Hésiode où elle est rangée parmi les Océanides (7). Le poète Archiloque attribuait déjà à la Fortune le gouvernement des choses humaines (8). Au sixième siècle, un sculpteur de Chio, Bupalus, fit pour les habitants de Sm/rne une statue de la Fortune. Le premier, d’après Pausanias, il mit sur la tête de la déesse le polos et plaça dans ses mains la corne d’Amalthée (9). Dans Pindare, c’est la divinité protectrice des cités ; elle est rangée parmi les Parques, et c’est la plus puissante de toutes (10). Pausanias cite plusieurs temples consa-

(1) Denys d’Hal., 2, 49.

(2) Denys d’Hal., id.

(3) Servius, ad Æneid., 7, 800 : Juno Virgo quæ Feronia dicebatur.

(4) Inscription trouvée sur une lame d'airain , près de Lugnano (non loin de Palestrina). Petrini ,1,9— Oreili , 1756 : Gn. Flacons Q. Ful(via tribu) f(iliv.s) de |] cumam partem Ilerculi, || et pro reditu felicissi |] mo ex Africa Vibi fra |] tris, et pro sal(ute) Pelinæ |] matris , signa aurea || Fortunœ Prxnmtinæ) et Fe [| roniæ sanctissimæ || d(ono) d(edit), T. Vinnio co(n)s(ule). Cette inscription est de l’année 69 après J.-C. T. Vinnius fut seul consul en 69 , après la mort de l’empereur Galba, son collègue. A la première ligne le mot fdius devrait être placé avant la désignation de la tribu.

(5) Macrobe, Saturn., 5, 16, 8 : Fortunam Homerus nescire maluit et soli decreto, quam p.oîpav vocat , omnia regcnda committit , adeo ut hoc vocabulum tu xn in nulla parte Homerici voluminis nominelvr.

(6) Hymne à Dém., v. 420.

(7) Hés., Théog., v. 360.

(8) Stob., Eclog. phys., vol. 1, p. 195, Ed. lieer.

IlâvTa tu^v) xai p.oîpa, üepixXssç, àvôpi SÎSwcnv,

(9) Pausanias, 4, 30, 6.

(10) ld., 7, 26, 8.

crés à la Fortune depuis la plus haute antiquité; dans celui d’Argos, on conservait les dés inventés par Palamède (1) ; à Phares, en Messénie , il y avait une très ancienne statue (ayaXga ap/aTov) (2) ; dans le temple élevé à Sicyone sur l’acropole, la statue do la Fortune, comme les anciennes statues de Dédale, était en bois (3). De bonne heure les philosophes firent une part à la Fortune dans l’administration du monde ; toutefois , d’après Aristote , les plus anciens d’entre eux ne lui attribuèrent aucun pouvoir (4). En Grèce, son culte eut un grand développement, qu’on ne peut comparer néanmoins à celui qu’il prit à Rome. Elle était adorée SOUS les noms de àyxQrj, aïSaXoç , ETncpocvrçç , geyaXT] , ttoXeoj; , ffEpvoxàx-/], efwxijpoc, cpOovspa ; les surnoms de Euxu^yç , Euxu^iavoç, Eùxu/tojv, Eimyoç, ïu/t/.o; , se rencontrent fréquemment dans les inscriptions, mais bien moins souvent qu’en latin le surnom de Fortunatus.

La Tyché des Grecs ne ressemble pas à la Fortuna Primigenia des anciens Latins. Quelquefois elle est représentée par l’Amour, comme à Egire (5) , avec Plutus-Enfant, comme à Thèhes (6) ou dans l’île de Mélos (7); mais ce n’est pas une déesse-mère comme celle de Préneste ; c’est la déesse du sort , qui partage avec les Parques la tâche de tramer la destinée des humains ; c’est une déesse qui tient entre les mains la corne d’Amalthée , source d’abondance , ou qui porte sur les bras le jeune Plutus, symbole delà richesse. Cette conception, toute différente de celle que nous avons d’abord essayé d’analyser, s’introduisit en Italie avec la mythologie hellénique.

Au second siècle avant notre ère , le poète latin Pacuvius décrit ainsi la Fortune : « Certains philosophes disent que la Fortune est insensée, aveugle, brutale, et qu’elle se tient sur un globe de pierre mobile; là où le sort pousse le globe, ils pensent que la Fortune tombe. Ils l’appellent aveugle, parce qu’elle ne voit pas où elle arrive ; insensée, parce qu’elle est cruelle ; incertaine, instable, brutale, parce qu’elle est incapable de distinguer l’homme de bien du méchant. Mais il est d’autres philosophes qui nient l'existence de la Fortune et s’imaginent que le hasard dirige seul le

(1) Pausanias, 2, 20, 3.

(2) Id., 4, 30, 3.

(3) Id„ 2, 7, 5.

(4) Aristote, éd. Didot, tome 2, p. 266, 1.9, 18, 21.

(5) Pausanias, 7, 26, 8.

(6) ld., 9, 16, 3.

(7) Mionnet, tome 2, p. 319, n. 58.

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monde (1). » Plaute avait déjà fait dire à un de ses personnages, dans le Mercator (2) : « O toi, spectatrice des hommes et des dieux, maîtresse des hommes, je te rends grâces de m’avoir offert cette espérance ! » Ainsi , non seulement pour les philosophes , mais encore pour le peuple dont Plaute parle le langage, la Fortune est la déesse du sort. La définition qu’en donne le poète Pacuvius est conforme à celle des philosophes grecs (3) .

Pendant le premier siècle avant notre ère et sous l’Empire, cette idée de la Fortune se répand de plus en plus; les anciens dieux romains n’ayant plus aucun crédit , il fallait bien attribuer à une force quelconque le gouvernement des choses humaines, et si quelques sectes philosophiques arrivaient à la conception d’une Providence, le commun des hommes s’en tenait à celle de la Fortune. Dans les auteurs de l’époque impériale, dans les inscriptions, son nom se rencontre sans cesse. On appelle un homme heureux le « fils de la Fortune (4) ; » dans toutes les provinces, les surnoms de Forlunatus et de Fortunata comptent parmi les plus fréquents.

Pline l’Ancien donne à ce propos des détails fort intéressants. Au commencement du second livre de son Histoire naturelle , il explique ce qu’est le monde et tourne en dérision les adorations rendues aux dieux de l’Olympe : « Entre ces deux opinions extrêmes , l’humanité en a trouvé une intermédiaire ; elle s’est forgé une divinité dont l’existence est sujette à bien des conjectures. Dans le monde entier, en tous lieux, à toute heure, lajvoix de tous ne nomme et n’invoque que la Fortune; c’est elle seule qu’on accuse, qu’on poursuit comme coupable; on ne pense qu’à elle; c’est elle seule qu’on loue et qu’on blâme. On l’adore tout en l’insultant, car on l’appelle volage, aveugle, mobile, inconstante, incertaine, changeante, protectrice des méchants; c’est à elle qu’on rapporte toutes les dépenses et les recettes ; dans le bilan de la vie humaine, elle remplit à elle seule les deux colonnes ; notre condi-

(1) Cic., Ad Herenn., 2, 36. Cf. la distinction que fait Aristote entre la Fortune (tùx*|) et le Hasard (xo aùxop.axov). Ed. Didot, 2, 268, 20, 42 et suiv.

(2) Acte V, sc. 2.

(3) Phil. apud Clem. Alex., Str., 5, p. 725 : üûx éctw %ïv oùStpia xû/ï) 6eà; , oùx êcrxiv, âXXa xacxop-axov, ô yi'YVêxat w; exu^’ éx.àarcp, TrpOG-ayopsusxai x\>yr\- — Cf. Suidas, s. v. Tux*!- T'jxxi ixap’ "EXXriiriv àitpov6ï)xoç xoxpou Stoiv.ria-tç , ï) <popà il; àS7jXo)v eîç à5ï)),ov xal aùxo|j.axov • oî 8è Xpwxiavol 0eôv 6|xoXoYoù[j.ev Stoixeïv xà uâvxa.

(4) Horace, Sat., 2, C, 49.

(5) Pline, II. N 2, 7, 5.

tion est si misérable , que le sort par lequel on essaie de prouver l’incertitude de l’existence d’un dieu, passe lui-même pour une divinité. » Plutarque se conforme à l’opinion commune en écrivant son traité De la Fortune des Romains , sorte d’amplification oratoire sur ce sujet : est-ce la Fortune ou la Vertu qui a ôté la cause de la grandeur et de la puissance du peuple romain? La Fortune du peuple romain est une divinité officielle ; les empereurs ont aussi leur Fortune qui les protège; combien de fois, sur les monnaies impériales ne trouve-t-on pas cette légende : Fortunæ Augusti ! C’est bien , comme nous l’apprend Pline , une divinité universellement invoquée. Lucien, dans V Assemblée des dieux (1) , se moque du culte qu’on lui rendait. Momus reproche à Jupiter d’avoir introduit une quantité de dieux dans l’Olympe , des bâtards, des intrus et des êtres abstraits qui n’ont jamais existé : « En voilà assez sur les bâtards et sur ceux qui par fraude ont été inscrits au nombre des dieux. Mais j’entends encore prononcer une foule de mots nouveaux qui n’existent pas parmi nous et qui ne peuvent y être ; cela, Jupiter, me prête fort à rire. Où donc est cette Vertu dont tout le monde a le nom à la bouche ? Où sont la Nature, le Destin et la Fortune, termes vides et contraires l’un à l’autre qu’ont imaginés ces stupides philosophes? Et cependant ces fictions ont été adoptées si sottement par les mortels qu’ils ne veulent plus nous faire de sacrifices ; ils savent que , même s’ils nous offraient dix mille hécatombes , la Fortune accomplirait ce qui est dans les destins tramés pour eux, dès le commencement, par la main des Parques. Je te demanderai donc, Jupiter, si tu as jamais vu la Vertu, la Nature ou le Destin. Je sais bien que toi aussi, tu entends sans cesse ces noms revenir dans les disputes des philosophes, à moins que tu ne sois assez sourd pour ne pas les entendre crier. »

Les chrétiens , pour attaquer le culte de la Fortune , n’eurent autre chose à faire qu’à reprendre les arguments fournis par les philosophes païens. Qu’on place à côté des quelques lignes que nous venons de citer le passage suivant de Lactance : « Celui-là suit les opinions de la foule ignorante, qui attribue à la Fortune la distribution des biens et des maux. On la représente tenant un gouvernail et une corne d’abondance, comme si elle avait le pouvoir d’accorder les richesses et de gouverner les choses humaines. Virgile accepte cette opinion, car il appelle la Fortune toute-puissante ; de même l’historien qui dit : la Fortune domine en toutes

(1) Lucien, éd. Didot, 74. 13.

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choses. Mais quelle place alors y a-t-il donc pour les autres dieux? Pourquoi ne dit-on pas qu’elle règne sur eux , si elle a plus de pouvoir? Pourquoi ne l’adore-t-on pas seule, si elle peut tout ? Si elle n’envoie que des maux, qu’on explique pour quel motif, étant déesse , elle porte envie aux hommes ; pourquoi elle désire leur perte, quand elle est pieusement adorée par eux; pourquoi elle est favorable aux méchants et injuste pour les bons; pourquoi elle dresse des pièges, trompe, ruine et extermine ; qui l’a ainsi établie à perpétuité persécutrice du genre humain ; pourquoi elle a reçu un si malin pouvoir que, par caprice et non par raison, elle jette sur toutes choses la lumière ou l’ombre? Yoilà, dis-je, ce que les philosophes auraient dû chercher tout d’abord, avant d’accuser témérairement la Fortune innocente ; quand même elle existerait, ils ne pourraient pas dire pour quel motif elle est une aussi grande ennemie des hommes qu’ils le pensent (1). » Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, emploie des arguments de même nature pour montrer l’inanité des hommages qu’on rend à.'la Fortune. L’idée de la providence divine, fut une de celles que les païens , à l’exception des philosophes grecs et en particulier des stoïciens, acceptèrent avec le plus do difficulté : ne fallait-il pas qu’à l’époque des invasions, Salvien composât un traité sur la Providence pour la défendre contre les accusations qu’on lui adressait de toutes parts?

Si la conception de la Fortune changea d’une manière aussi complète , les représentations qu’on en fit présentèrent la même différence. La Fortune, du temps de l’Empire, a pour attributs la roue, le gouvernail, et quelquefois aussi la corne d’abondance (2).

Lorsqu’au moyen âge refleurit l’étude de la littérature latine, ce fut avec ces attributs qu’on représenta la déesse. Un vieil auteur du treizième siècle dit, dans le poème de Berte : « De Fortune me tourne diversement la roc (3). » Et Brunetto Latini, dans son Trésor : « Por cedientli plusor, que fortune est aveugle et qu’elle tornoie tozjours sa roc en nonvéant (4). »

Il ne reste donc plus aucune trace de la conception primitive de cette divinité.

(1) Laetance, De falsa rel., c. 29.

(2) Ces représentations sont innombrables sur les monnaies impériales.

(3) Berte, 33.

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