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CHAPITRE PREMIER

l’art ARCHAÏQUE. — IMPORTATIONS PHÉNICIENNES. — INFLUENCE

de l’art étrusque.

Les tombes les plus anciennes de la nécropole de Préneste contenaient des objets en or et en argent , tels que coupes , patères , etc. ; des ornements et des bijoux le plus souvent moitié or , moitié ambre; des objets d’ivoire ayant servi à décorer des boîtes, des manches de poignard , etc. ; quelquefois des symboles funéraires , des mains ornées de bas-reliefs ; enfin des objets en bronze, des trépieds, des chaudrons ou des boucliers. Rien n’est plus important non seulement pour l’histoire de l’art, mais encore pour les études ethnographiques , que de déterminer , d’une manière aussi précise que possible, le style de ces objets, en les comparant à tous ceux qui ont avec eux quelque point de ressemblance.

Lorsqu’on visite à Rome le musée Kircher ou la collection du prince Barberini , où sont réunis la plupart des objets trouvés à Préneste , on est frappé du caractère oriental d’un certain nombre d’entre eux; on ne peut manquer de les comparer aux antiquités découvertes à Cervetri , dans la tombe Regulini-Galassi ; à Yulci , dans la grotte d’Isis ; enfin aux vases d’or et d’argent doré trouvés à Larnaca ou dans d’autres endroits de l’île de Chypre.

Depuis longtemps déjà, on a signalé le caractère oriental des

objets provenant des plus anciennes tombes de l’Italie centrale. Micali (1) rapproche souvent les antiquités de Yulci des figures égyptiennes et assyriennes. GrifL (2), pour illustrer les antiquités de Cervetri , a pris un point de comparaison inexact , la mythologie du mazdéisme ; toutefois il reconnaissait , lui aussi , le besoin de se tourner vers l’Orient pour expliquer les origines de 1 art en Italie. Ce système , accepté généralement par les archéologues , a été définitivement confirmé par la découverte faite dans la nécropole prénestine d’une coupe d’argent avec inscription phénicienne (3).

Un mémoire publié à ce sujet par l'Institut archéologique de Rome contient un certain nombre de conclusions qui offrent une certitude presque complète , mais aussi des hypothèses qui ont encore besoin d’être vérifiées.

L’auteur de ce mémoire , M. Helbig , reconnaît dans les coupes de travail oriental deux éléments principaux : l’élément égyptien et l’élément assyrien ; il s’y adjoint quelquefois un élément qui ne tient ni de l’un ni de l’autre , et qui , les combinant, produit un style vraiment original. Ces objets sont l’œuvre du peuple le plus industrieux de l’antiquité , des Phéniciens. Comme les Phéniciens ont subi tour à tour la domination de l’Egypte et celle de l’Assyrie , il n’y a rien d’étonnant que leur art se soit ressenti de l’une et l’autre influence. Certains monuments de la Phénicie rappellent , en effet , ceux de l’Egypte ; d’autres ont plus de ressemblance avec les antiquités de l’Assyrie.

La provenance de ces vases confirme leur origine phénicienne. L’île de Chypre , déjà au douzième siècle avant J.-C. , était colonisée par les Phéniciens , et elle devint bientôt un de leurs centres de commerce les plus importants. Des relations ont dû plus tard exister non seulement entre Carthage et l’Italie , mais entre les Phéniciens mêmes et les ports de la mer Tyrrhénienne. Les mots Sarra , Sarranus ou Serranus , viennent probablement du nom phénicien de Tyr, Zor ; le traité conclu entre les Romains et les Carthaginois, en 510 avant J.-C., mentionne les Tyriens ; enfin l’inscription même trouvée sur une des coupes donne à cette assertion une certitude incontestable.

(1) Micali, Monumenti inediti.

(2) Grifi , 1 monumenti di Cere antica.

(3) M. Helbig, dans son très intéressant travail sur l’art phénicien (Cenni sopra l'arte fenicia, Ann. de l’Inst. arch., 1876), énumère les coupes de style oriental trouvées jusqu’en 1876 ; il en compte treize.

HISTOIRE DE L’ART A PRÉNESTE

On peut comparer ces objets d’origine phénicienne avec une plaque d’ivoire trouvée à Ninive, avec un grand nombre de monuments de l’île de Chypre, des objets provenant de la nécropole de Kameiros , à Rhodes ; des monnaies de Mélita , de Gaulos ; avec un sarcophage trouvé aux environs de Palerme , et surtout avec les antiquités découvertes en Sardaigne dans les nécropoles de Sulcis, de Tharros et de Cagliari.

Or, on sait que la Sardaigne a été conquise au sixième siècle par les Carthaginois. Le caractère des antiquités des nécropoles sardes de Tharros et de Sulcis, colonies carthaginoises, peut donc donner des indications sur le caractère de l’art punique. Ce n'est là qu’une hypothèse ; mais elle offre beaucoup de vraisemblance. Il est impossible , en effet , qu’à une époque reculée , l’art n’ait pas eu à Carthage les mêmes traits généraux qu’en Phénicie; car l’influence grecque n’a pu se faire sentir qu’à une époque plus récente , et , quoique subissant cette influence , les Carthaginois n’ont jamais oublié entièrement les traditions artistiques de la métropole ; de plus, à Mélita, à Gaulos, à Gadès, les dieux égyptiens furent toujours honorés. Ainsi , même en ne tenant aucun compte des découvertes faites en Sardaigne, on arriverait à cette conclusion que l’art carthaginois , du moins dans sa première période , fut tout à fait identique à l’art de la Phénicie.

Où donc ces coupes ont-elles été fabriquées? Celles qu’on a trouvées à Chypre proviennent sans doute de la Phénicie même. Quant à celles qui ont été trouvées en Italie, M. Helbig croit qu’elles sont sorties des fabriques de Carthage. Les traités conclus entre les Romains et les Carthaginois , et le commerce qui existait entre les côtes de la mer Tyrrhénienne et celles de l’Afrique occidentale , expliquent la présence d’objets de cette nature dans des villes italiennes assez voisines de la mer, comme Cervetri et Palestrina. On ne peut tirer aucun argument de la paléographie, puisqu’on ne possède aucune inscription punique d’une époque bien reculée ; mais l’histoire naturelle en fournirait peutêtre un plus convaincant : le singe qui est représenté sur une des coupes de Palestrina appartient à une espèce aujourd’hui limitée à l’Afrique occidentale.

Si l’on admet la provenance carthaginoise des coupes découvertes à Cervetri , à Palestrina et aux environs de Salerne , il faut ensuite en rechercher la date.

Ici les raisonnements du savant archéologue allemand , au lieu de s’appuyer sur des faits , ne reposent plus que sur des

hypothèses. Il s’efforce , à l’aide d’un passage de Censorinus et et des traditions sur l’introduction de l’écriture chez les Etrusques , de prouver que la tombe Regulini-Galassi ne peut pas être antérieure à la seconde moitié du huitième siècle. L’examen des objets provenant des nécropoles sardes lui fournit d’ailleurs des résultats semblables et plus certains.

Dans ces nécropoles , à côté des objets de fabrique carthaginoise , on trouve des vases à figures noires , à figures rouges ou même appartenant à la dernière période de la céramique. Elles ont donc servi jusqu’à une époque assez basse ; mais quand a eu lieu l’occupation de l’île par les Carthaginois? M. Helbig, confrontant un certain nombre de textes anciens , fixe leur établissement définitif en Sardaigne vers l’année 530 , ou , si l’on ne veut pas accepter une date aussi précise, entre 540 et 509 avant J.-C.

Comme il y a beaucoup de points de ressemblance entre les coupes de travail phénicien et les antiquités de la Sardaigne , il est utile d’examiner le développement de l’art dans ces deux catégories d’objets. M. Helbig néglige les coupes chypriotes , œuvre des Phéniciens de l’Orient; il ne tient non plus aucun compte des objets de fabrique certainement égyptienne qui ont été importés en Sardaigne. Si l’on ne considère que les monuments appartenant à l’art phénicien pur , on reconnaît que l’art , dans les colonies carthaginoises de la Sardaigne, était plus développé que sur les comptoirs de la mer Tyrrhénienne ; les formes sont moins raides , moins anguleuses , et sur un certain nombre de scarabées on aperçoit une certaine étude du corps humain. Les coupes phéniciennes sont donc d’une époque assez antérieure aux antiquités des nécropoles sardes ; on se trouve amené à les dater de la deuxième moitié du septième ou de la première moitié du sixième siècle.

On peut encore comparer ces antiques produits de l’art phénicien avec les objets provenant de la grotte d’Isis à Vulci. On y a trouvé un certain nombre de petits flacons à parfums, portant des hiéroglyphes. Les œufs d’autruche gravés que l’on a découverts dans le même endroit, les flacons d’émail avec hiéroglyphes trouvés dans les fouilles de Sovana et de Cervetri peuvent encore servir de points de comparaison. Or, le savant égyptologue Lepsius attribue ces hiéroglyphes à la vingt-sixième dynastie qui a régné entre 673 et 527. C’est l’époque de la tombe Regulini-Galassi , et bien probablement aussi des tombes archaïques de Palestrina.

L’histoire politique confirme les données de l’archéologie. C’est vers le sixième siècle que les Carthaginois et les peuples indigè-

HISTOIRE DE L’ART A PRÉNESTE

nés se donnèrent la main pour repousser les Grecs. Vers 579 , ceux-ci tentèrent de s’emparer de Lilybée ; ils échouèrent à la suite des efforts réunis des Carthaginois et des peuples indigènes. Par suite de la même politique , les flottes étrusque et carthaginoise chassèrent les Phocéens de l’île de Corse. On peut donc attribuer, sans crainte d’erreur, les objets de style phénicien trouvés en Italie à la dernière moitié du septième ou à la première moitié du sixième siècle. C’est la conclusion la plus importante et la plus nouvelle du mémoire de M. Helbig.

Si cette conclusion semble indiscutable lorsqu’il s’agit des coupes en métal , elle n’a peut-être pas la même valeur quand elle s’applique à tous les objets sortis de la tombe archaïque de Préneste. D’après M. Helbig , « à l’exception d’une fibule , ils ont tous certains caractères qui font croire qu’ils sont d’origine phénicienne , ou du moins exécutés d’après des modèles phéniciens (1). » Cette origine serait donc aussi attribuée au plus grand nombre des objets archaïques conservés à la bibliothèque Barberini.

Cette opinion mérite d’être discutée. Il semble, en effet, que l’on puisse faire, parmi les objets les plus archaïques de la nécropole prénestine , un certain nombre de catégories. Les vases en argent ou en argent doré sont tous d’origine phénicienne , ou au moins carthaginoise ; mais si ce point est bien établi, on ne peut conclure que tous les objets trouvés avec ces coupes aient la même origine. La présence , dans la tombe Regulini-Galassi , de deux coupes d’argent avec des inscriptions étrusques montre bien, en effet, qu’à côté des objets importés, il y avait des produits d’une industrie nationale ; si on cherchait avec avidité les coupes sidoniennes mentionnées par Homère et si estimées des Grecs de l’époque héroïque , on devait fabriquer dans le pays même les objets destinés aux usages de la vie commune.

Examinons, en effet, les différentes classes d’objets archaïques. Les coupes d’argent et d’argent doré sont certainement d’origine phénicienne; aussi bien la plus grande partie des bijoux, souvent composés d’or et d’ambre , a-t-elle un caractère oriental ; il en est de même de plusieurs fragments d’ivoire retrouvés dans les fouilles de 1876, et représentant la barque niliaque avec un certain nombre de personnages , accomplissant sans doute une cérémonie sacrée (2). Mais à côté de ces objets de style phénicien, il

(1) Annales de l’Inst. archéol., 1876, p. 247.

(2) Mon. inéd. de l’Inst. a,rch., 1876, t. 10, pl. 21, 3,

y en a qui présentent bien plutôt un caractère étrusque. Qu’il suffise de citer la ciste d’argent du musée des Conservateurs (1) et un certain nombre de fragments d’ivoire conservés à la bibliothèque Barberini.

Si des caractères généraux on passe aux détails , on remarque certaines figures qui appartiennent bien plutôt à l’art étrusque qu’à l’art phénicien. Sur un fourreau de poignard (2) est représentée une sorte de chasse. Sur un des côtés du fourreau, on voit des animaux paissant , cheval , licorne , cerf , bœuf ; puis un lion qui a terrassé un homme et lui mord déjà un des pieds. Celui-ci semble se défendre avec énergie et brandit dans la main une sorte de poignard. Derrière lui est un Centaure, dont les pieds de devant sont des pieds d’homme; il tient une sorte de flèche ou de massue ; enfin on voit un chien. Au-dessous est sculptée une chasse. Le Centaure aux pieds d’homme se retrouve également sur une des mains funéraires de la bibliothèque Barberini. Il semble que cette conception si commune sur les vases les plus archaïques de la Grèce et sur un grand nombre de vases étrusques à figures noires , soit bien plutôt grecque ou étrusque que phénicienne. C’est une des principales raisons qui permettent de douter de la provenance phénicienne de « tous » les objets contenus dans les tombes archaïques de la nécropole prénestine.

Quant aux bronzes , si on les compare aux autres catégories d’objets, ils sont d’un travail très grossier et peuvent aussi bien appartenir à l’art étrusque qu’à l’art phénicien. Ils ont des points de ressemblance non seulement avec les bronzes de la tombe Regulini-Galassi , qui pourraient être regardés comme phéniciens, mais avec les bronzes d’un grand nombre d’autres tombes étrusques.

Ainsi , si les vases précieux servant aux sacrifices et aux festins, si les bijoux et , en général , la plupart des objets de luxe semblent avoir été importés sur les côtes du Latium ou travaillés d’après des modèles de style oriental , un certain nombre d’ivoires, peut-être d’une époque un peu plus récente, et les objets de bronze paraissent appartenir plutôt au développement de l’art en Etrurie. Il est, du reste , bien difficile de déterminer les limites de chacun de ces deux arts , car ils ont de nombreux points de contact.

(1) Mon. inéd., t. 8, pl. 26.

(2) ld., t. 10 , pl. 21 , 5 a , 5 b. M. Helbig (ouv. cité, p. 249), signale du reste l'analogie des reliefs du fourreau avec ceux des plus anciens vases étrusques.

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