‹ Étude sur Préneste, ville du LatiumChapitre 24 sur 75 · VISAGE · texte numérisé non relu

VISAGE

A l’étude des procédés de fabrique doit succéder celle du style. Les caractères extérieurs, motifs d’ornementation, costumes, traits du visage sont les premiers à signaler.

A. — Ornementation.

Sur les miroirs et les cistes se trouvent un certain nombre de motifs d’ornementation. Le champ du miroir est toujours entouré d’une bordure qui consiste , la plupart du temps , en guirlandes de feuilles de lierre ou de laurier. Quant aux graffites des cistes , ils se divisent presque toujours en trois zones : celle du milieu est la plus large ; c’est là qu’est dessiné le sujet ; celles du haut et du bas, plus étroites, sont couvertes de palmettes ou de guirlandes. On ne connaît jusqu'ici qu’une seule ciste où ces motifs d’ornementation soient remplacés par des compositions (1).

Les motifs d’ornementation les plus communs sur les cistes sont les palmettes et les ornements en forme de calices de fleur (2). Ces palmettes et ces calices, alternés ou superposés, appartenaient déjà à un système de décoration assez ancien. C’est ainsi que nous trouvons un motif tout à fait semblable sur une ciste d’argent de travail étrusque, bien antérieure aux cistes de bronze (3) . On le rencontre aussi avec quelques différences sur le grand sarcophage de Cervetri conservé au musée du Louvre (4). Tantôt les

(1) C'est la ciste Napoléon III conservée au musée du Louvre (Mon. inéd., t. 6-7, pi. 61-64).

(2) Mon. inéd,., t. 8, pl. 7 ; t. 9, pl. 22-23.

HISTOIRE DE L’ART A PRÉNESTE

palmettes sont dans le sens vertical (1), tantôt dans le sens horizontal (2). Les variations de ce motif sont fréquentes; mieux les graffites de la ciste sont exécutés , plus ils sont riches (3). — Sur les vases peints , les palmettes existent aussi en grand nombre ; mais elles sont de formes plus variées et n’ont pas en général une aussi grande régularité.

Un second motif d’ornementation moins commun, mais cependant encore assez fréquent , consiste en une série d’animaux luttant les uns contre les autres : les couvercles des cistes en sont souvent décorés ainsi que les galeries supérieure et inférieure (4). Ce genre d’ornement , de même que les palmettes , remonte à une époque très ancienne ; c’est un souvenir des processions d’animaux si fréquentes sur les plus anciens vases corinthiens, sur les vases de Rhodes , en un mot , sur tous les plus anciens produits de la céramique. Le développement de l’art a introduit de grands changements dans la manière de traiter le sujet ; au lieu des formes si raides , si primitives que l’on rencontre sur les anciens vases , on voit sur les cistes des formes légères et élancées. Dans ce cas, comme dans le précédent, il y la réminiscence d’un art appartenant à une période antérieure. Cet art est-il grec, étrusque ou phénicien ? Il serait inutile de le chercher ; il y a des motifs d’ornementation qui sont connus de tous les peuples , et , à plus forte raison , de ceux qui ont entre eux des relations fréquentes.

Les autres motifs d’ornementation sont plus rares ; il y en a de très riches, comme celui de la galerie inférieure de la ciste Ficoroni, d’autres très communs (5). Ils ne fournissent non plus aucune indication sur le caractère ou l’origine de l’art prénestin. Le sphinx , par exemple , est aussi commun dans les représentations de l’art étrusque que dans celles de l’art grec; on le trouve ornant un vieux temple de Capoue et les tombes de Cervetri.

On doit toutefois remarquer que si les ornements des cistes et des miroirs se retrouvent sur les vases peints , il y a sur ceux-ci des décorations que les fabricants dePréneste n’ont pas reproduites :1a grecque, par exemple, n’est presque jamais dessinée sur les cistes.

(1) Mon. inéd., t. 8, pi. 7 ; t. 9, pl. 23.

(2) Gerhard , Akademische Abhandlungen, pl. 57.

(3) Brônstedt , die Ficoroniske cista.

(4) Mon. inéd., t. 9, pl. 24-25.

(5) Id., t. 8, pl. 56-57.

Le caractère des fragments d’architecture représentés sur des objets gravés ou sur des vases peints est important à observer. Sur les vases sont fréquemment figurés des colonnes, des édicules qui servent de décoration, ou, plus souvent encore, sont destinés à indiquer le lieu où la scène se passe. Le même fait se remarque pour les cistes et les miroirs, quoique moins fréquemment. Quelquefois des colonnes servent à distinguer les différentes scènes d’un même sujet , quelquefois à indiquer la présence d’un temple ou d’un portique. Des autels, des bassins pour la toilette, des sièges rappellent aussi différents motifs d’architecture. Sur les vases peints dominent les ornements de style ionique et de style dorique; sur les cistes, les colonnes sont presque toujours ioniques ; les ornements de style dorique ne se rencontrent que sur deux ou trois d’entre elles ; dans quelques cas, au-dessus du chapiteau ionique , est dessinée une palmette semblable à celles que l’on trouve si souvent sur les colonnes des vases peints. Il n'y a rien, dans l’ornementation des cistes et des miroirs, qui rappelle l’ordre corinthien.

Le choix des colonnes ioniques ou doriques ne semble pas correspondre à un caractère d’archaïsme plus ou moins prononcé , à une exécution plus ou moins délicate des graffites ; elles sont employées indifféremment , aussi bien sur les dessins les plus grossiers que sur les plus soignés.

Les motifs d’ornementation et d’architecture ne peuvent donc pas plus servir d’élément de classification pour les bronzes de Préneste que la forme même de ces objets; tout ce qu’on peut constater, c’est que ces décorations se rencontrent en partie sur des objets d’art étrusque et en partie sur les vases peints; c’est encore avec ceux-ci qu’il y a le plus de points de comparaison à établir.

B. — Les formes du corps et le costume.

Quand on étudie une collection de cistes ou de miroirs, on est étonné de la quantité de corps entièrement nus qui y sont représentés. La plupart du temps , sur les vases à figures rouges , les hommes ne sont que peu ou point vêtus. Les femmes au contraire ont en général d’amples et riches vêtements ; quelques-unes sont représentées nues dans des scènes de toilette , mais c’est une exception (1). Les scènes de toilette sont plus fréquentes sur les cis-

(1) Il est ici principalement question des vases de la Pouille et de la Campanie auxquels on a quelquefois comparé les graffites des cistes et des miroirs.

HISTOIRE DE L’ART A PRÉNESTE

tes et les miroirs que nulle part ailleurs , et rien n’est plus naturel , puisque ces objets étaient destinés à la toilette. Le nombre des femmes nues qui y sont représentées est très grand ; mais on en trouve aussi au milieu de compositions qui n'ont aucun rapport avec des scènes de ce genre (1). C’est un caractère particulier à l’art de Préneste.

On ne peut dire que les fabricants de cette ville aient conçu quelque type particulier du corps humain , ni que, sur quelques grafïites , on trouve dans la manière de le dessiner quelque trace d’archaïsme. Tous les grafïites appartiennent à une époque où l’art était déjà fort développé, où les proportions du corps humain étaient parfaitement connues et étudiées ; si quelquefois il est représenté d’une manière grossière, cela provient de la maladresse de l’ouvrier et non de l’ignorance générale des règles. Il semble, quand on étudie ces figures , que leurs auteurs aient cherché à imiter des modèles grecs; même sur les grafïites les plus mauvais, si l’on fait exception de ceux de la ciste du musée de Saint-Pétersbourg (2), il y a un certain effort; les bouts des doigts, par exemple , sont contournés, comme si on avait tâché d’en rendre le mouvement dans ses plus petits détails. Malgré ces efforts , les proportions du corps sont toujours un peu massives ; on ne trouve jamais, excepté sur les grafïites de la ciste Ficoroni, sur une poignée de ciste de la bibliothèque Barberini et sur quelques manches de strigiles, les proportions exquises du corps , telles que les comprenaient les artistes grecs. Il y a une imitation évidente de l’art grec ; mais l’artiste latin ne peut arriver qu’à une perfection bien moindre ; la plupart du temps il reste au-dessous du médiocre.

La même conclusion peut être tirée de l’étude des différentes parties du costume.

La coiffure des hommes est en général assez simple ; ils ont les cheveux courts et quelques-uns d’entre eux portent la barbe. En général, la coiffure est celle qu’ont tous les personnages romains sur les monnaies de la République. On trouve pourtant, sur quelques cistes et miroirs, des coiffures qui rappellent l’art grec, ou qui appartiennent à un art particulier.

Sur une ciste dont les dessins n’ont qu’une valeur médiocre , un jeune homme est représenté avec la coiffure ordinaire de Bacchus ; sa longue chevelure est attachée par un bandeau , et

(1) Mon. inéd., t. 9, pl. 22-23.

(2) ld., t. 8, 56-58.

les boucles en retombent élégamment derrière ses épaules. Une coiffure particulière est donnée aux jeunes gens ailés , sorte de génies qui se tiennent auprès des dieux ou même interviennent dans d’autres scènes ; leurs cheveux sont réunis au sommet de la tête en forme de toupet. Quelquefois les cheveux forment un bourrelet autour de la tête. Ce n’est pas une coiffure grecque ; ce serait plutôt une coiffure étrusque , ou tout au moins latine. Elle est surtout fréquente sur les figurines de bronze qui décorent les pieds ou les poignées des cistes (1).

Le pétase est assez fréquemment figuré, surtout comme coiffure de Mercure ; on le trouve cependant sur la tête d’autres personnages. Le pileus apparaît quelquefois (2) ; mais il ne faut pas le confondre avec un casque de forme conique représenté sur des plaques d’os sculpté.

Les hommes sont souvent nus ; souvent aussi ils sont revêtus d’une sorte de chlamyde qui s’attache sous le cou au moyen d’une fibule ronde ; c’est le costume le plus fréquent. D’autres fois ils ont une sorte de toge ou de pallium qui se drape de différentes façons. Dans le costume ordinaire , la tunique ne se rencontre presque jamais , non plus que les costumes vraiment romains. Il faut faire exception pour le costume de général romain (?) représenté sur une ciste (3). Sur la même ciste est aussi figuré un prêtre, la tête couverte, suivant l’usage, d’un pan de la toge, et un esclave en tunique. Quelquefois , comme sur les vases peints , les hommes portent une tunique orientale très longue , couvrant les bras et ornée de mouches noires (4). Ce costume est évidemment emprunté aux vases grecs, sans aucun intermédiaire, de même que le bonnet phrygien.

Dans les scènes de guerre, l’homme a sur la tête un casque ; il est revêtu d’une cuirasse et a les jambes couvertes par des ocreæ.

Les casques sont de différents genres; ils sont quelquefois ornés d’une double aigrette.

Les cuirasses sont de deux sortes : 1» la cuirasse que les Grecs nommaient yu«Xo0wpa? , faite de deux pièces de métal séparées et modelées sur le corps de celui qui devait les porter ; 2° la cui-

(1) Mon. inéd., t. 10, pl. 29. Cf. à la fin du volume la représentation d’une de ces poignées , pl. 2.

(2) ld., t. 9, pl. 7.

(3) ld., t. 10, pl. 29.

(4) Cf. Pâris prononçant son jugement, Mon. inéd., t. 8, pl. 29-31. Cf. t, 6-7, pl. 40.

HISTOIRE DE L’ART A PRÉNESTE. 153

rasse appelée 9wpa5 sxaxoç, qui se tenait debout lorsqu’on l’avait quittée (1).

Les ocreæ ou cnémides sont faites sur un modèle bien connu; elles couvrent le tibia depuis le genou jusqu’à la cheville.

Un vase à figures rouges trouvé à Canosa (2), près de Barletta, offre un rapprochement intéressant avec les dessins figurés sur les cistes. Achille est représenté immolant des captifs troyens aux mânes de Patrocle. Sur le bûcher sont déposées les armes du défunt; elles sont absolument semblables à celles qui viennent d’être décrites; il y a deux cuirasses, l’une ajustée, l’autre appartenant à la seconde catégorie. Les ocreæ sont les mêmes que celles des guerriers dessinés sur les cistes, et le personnage qui se tient auprès du bûcher, Agamemnon (?), a la tête couverte d’un casque que surmontent deux longues plumes (3). D’autre part, des cuirasses du même genre figurent sur les peintures d’un sarcophage de Gorneto (4). L’armement des guerriers sur les grafïïtes des cistes et des miroirs n’a donc aucun caractère tout à fait propre ; c’est celui des guerriers grecs, qui passa probablement de là dans le Latium et jusqu’en Etrurie.

Les coiffures et les costumes de femmes ne sont pas moins importants à étudier.

Les coiffures sont très variées; les unes rappellent celles de certaines statues grecques (5) ; d’autres semblent plus propres au Latium qu’à la Grande-Grèce (6) ; les cheveux sont roulés autour de la tête. C’est la coiffure habituelle des femmes qui sont représentées sur les poignées de ciste luttant avec un homme ou un Faune; les génies féminins ailés la portent également.

Les vêtements de femme dessinés sur les cistes n’ont en général ni l’ampleur ni la richesse des vêtements peints sur les vases; ils ne manquent pas toutefois d’élégance. La plupart du temps, les femmes sont vêtues d’une tunique qui tombe jusqu’aux pieds, et qui est elle-même recouverte d’une seconde tunique beaucoup plus courte, serrée à la taille, ouverte des deux côtés , s’attachant sur l’épaule et sans manches. Quelquefois sur cette tunique est jeté un péplos; d’autres fois le personnage est seulement drapé

(1) Mon. inéd., t. 8, pl. 8.

(2) ld., t. 9, pl. 32-33.

(5) ld., t. 9, pl. 29 ; t. 10, pl. 29; t. 9, pl. 58-59.

(6) ld., t. 9, pl. 58-59; tête de Minerve.

dans le pépies. I/étoffe est rarement ornée de petites étoiles; point de dessins, point de riches broderies semblables à celles que l’on voit sur les vases grecs; le costume est beaucoup plus sévère.

Les femmes ont presque toutes des bracelets, des boucles d’oreilles et des colliers; beaucoup d’entre elles portent un ornement particulier au Latium et à l’Etrurie, la huila , suspendue par une chaîne. Les chaussures ont aussi un caractère original , qui ne permet pas de comparer en tous points les graffites des cistes avec les représentations des vases peints.

Quant aux traits des personnages dessinés sur les objets de bronze de Préneste , ils n’appartiennent pas tous au même style.

Il faut d’abord faire une catégorie spéciale des figures de caractère franchement étrusque, qui rappellent tout à fait celles des peintures murales de Tarquinii (1). Elles ne se trouvent que sur les miroirs et, en particulier, sur les miroirs qui ont des inscriptions en langue étrusque. Il est possible que ces objets aient été importés directement de l’Etrurie , avec laquelle une ville aussi considérable que Préneste devait avoir de fréquentes relations; mais peut-être aussi des ouvriers d’origine étrusque s’étaient-ils établis à Préneste.

Bien souvent l’artiste a imité des figures grecques; cette intention est visible pour les graffites de la ciste Ficoroni et pour un certain nombre d’autres objets. Mais alors même que l’exécution est parfaite, il y a toujours dans les traits du visage une sorte de réalisme que l’on doit regarder comme un des caractères propres à l’art latin. Ce caractère frappe surtout les yeux, quand l’artiste représente des divinités qui ressemblent plutôt à des paysannes romaines qu’au type idéal conçu par l’art grec. Cette observation peut s’appliquer, par exemple, à la Minerve de la ciste Ficoroni. Le miroir qui représente Persée et les Grées (2) est entièrement travaillé dans ce style réaliste (3). On pourrait en citer bien d’autres exemples. Ainsi, à côté des traits qui s’efforcent de représenter le caractère du visage grec, il y en a d’autres, et ce sont les plus nombreux, qui sont purement latins. Il faut remarquer que si les premiers se trouvent de temps en temps sur les graffites des cistes, ils ne se rencontrent jamais , excepté dans un seul cas , sur les poignées et les pieds (4). Dans les objets de bronze provenant de

(1) Mon. inéd., t. 9, pl. 56.

(2) Id., t. 9, pl. 56.

(3) Il porte une inscription étrusque ; peut-être n’a-t-il pas été fabriqué à Préneste.

(4) Sur un poignée de ciste de la bibliothèque Barberini, représentant Bac-

HISTOIRE DE L’ART A PRÉNESTE

Préneste, on remarque donc un art local, peut-être l’art latin de cette époque qui subit l’influence de l’art grec et qui, sans arriver à l’imiter, en emprunta cependant quelque chose.

Il est fort difficile , et peut-être impossible , d’établir pour les graffites des cistes et des miroirs une sorte de chronologie. On serait tenté d’abord de les répartir en trois classes. On mettrait d’un côté les dessins de style franchement étrusque, de l’autre les dessins les plus grossiers; on rangerait enfin dans une troisième classe ceux qui se rapprochent le plus de l’art grec. Il semble au premier abord que cette division corresponde à différents développements de l’art ; mais il n’en est pas ainsi , et le mélange des différents styles sur le même objet ôte tout fondement possible à la classification. Sur un ciste d’une exécution parfaite, que l’on regarderait volontiers comme un produit de l’art grec, sur la ciste Ficoroni, sont attachés un manche et des pieds qui sont d’un travail beaucoup plus grossier et d’un style tout différent. Au contraire sur une autre ciste de la bibliothèque Barberini , dont les graffites fort médiocres représentent des Grecs luttant contre des Centaures , la poignée , composée d’un Bacchus appuyé sur un Faune, est d’un très beau travail (1). Il y a donc des cistes et des miroirs dont le travail est soigné , d’autres dont les graffites sont beaucoup plus grossiers ; ici domine l’art réaliste latin , là il y a une imitation plus grande de l’art grec; les éléments se combinent et se mélangent en une infinité de proportions ; mais l’élément latin est toujours celui qui domine. On ne peut donc, pour ces sortes d’objets, établir une véritable classification d’après les caractères du style; ils appartiennent tous à peu près à la même période; on risquerait, en établissant des classes, de n’y pouvoir faire entrer un grand nombre d’objets qui appartiendraient à la fois à plusieurs d’entre elles. Point de traditions différentes , point de courants opposés; l’adresse plus ou moins grande d’un ouvrier ou d’un artiste, son éducation plus ou moins parfaite sont les seuls faits que l’on puisse remarquer.

Page 1