‹ Étude sur Préneste, ville du LatiumChapitre 25 sur 75 · III. — LA COMPOSITION, LES SUJETS · texte numérisé non relu

III. — LA COMPOSITION, LES SUJETS

L’étude de la composition, le choix du sujet, la manière de

chus soutenu par un Faune. Cf. Duruy, Histoire des Romains, in-4°, t. I, p. 133. La provenance du bronze n’étant pas indiquée , nous croyons utile de la rappeler ici. Cette gravure a été faite d'après une photographie inédite, que nous avons rapportée de Rome.

(1) Catalogue n° 76.

représenter les légendes nous donneront-ils des éléments plus certains de classification ?

Sur la plupart des vases peints provenant de la Grande-Grèce, de la Pouille et de la Campanie , la composition est fort soignée et son principal mérite est d’être une œuvre originale. Le sujet une fois choisi, l’artiste le traite à sa façon, sans s’écarter des traditions, mais avec une liberté très grande de conception, pour le groupement, l’attitude et la physionomie des personnages. Si l’on considère une autre classe d’objets antiques, les urnes funéraires de l’Etrurie couvertes de bas-reliefs , on remarque un procédé de travail tout différent ; le métier a remplacé l’art. L’artisan étrusque, car il ne faut pas lui donner le nom d’artiste, n’est pas capable de représenter d’une manière originale un mythe donné; il se contente de grouper autour d’un centre un certain nombre de personnages plus ou moins typiques. Les figures représentant tel personnage dans un sujet en représentent tel autre dans un sujet tout différent. 11 semble que, dans les ateliers de ces fabricants, il y ait eu une série de petites statuettes de types différents qu’on réunissait de manière à former des compositions.

La composition sur les graffites des cistes et des miroirs est quelquefois fort soignée. On a étudié bien souvent celle de la ciste Ficoroni ; les personnages y sont groupés de la manière la plus artistique. Il n’y a qu’un sujet avec un centre, la victoire de Pollux sur le roi des Bébryces, Amycus; tous les autres groupes se relient à ce centre; les personnages les plus rapprochés semblent s’intéresser à l’action, les autres s’en détachent peu à peu. Il n’y a pas d’autre exemple d’une composition aussi belle, avec des gradations aussi délicatement observées. Toutefois, sur un certain nombre de cistes, le sujet est un. Dans ce cas, il y a presque toujours un centre; les personnages se distribuent de part et d’autre , mais il arrive souvent qu’à l’autre extrémité du diamètre deux personnages se trouvent dos à dos ou séparés par une colonne; les sujets continus, comme ceux de la ciste Ficoroni, sont très rares, et on le comprend, puisqu’en général ces objets semblent avoir été l’œuvre de fabricants plutôt que d’artistes.

Quelquefois, lorsqu’un sujet ne remplissait pas entièrement la plaque de bronze destinée à fabriquer une ciste, on y ajoutait une seconde composition qui n’avait avec la première aucune relation, une simple scène de toilette, par exemple , à côté d’un sujet mythologique. Sur une ciste de la collection de M. Auguste Castellani, on voit représentés des personnages qui n’ont aucun rapport les uns avec les autres et qui semblent avoir été dessinés d’après

HISTOIRE DE l’aRT A PRÉNESTE.

le procédé des fabricants étrusques pour les bas-reliefs des urnes funéraires (1). Il semble donc que les artistes de Préneste aient eu quelquefois des modèles devant les yeux , et qu’ils n’aient pas travaillé avec la pleine liberté des artistes grecs. D’autre part , si l’on considère les graffltes les plus délicats , tels que ceux de la ciste Ficoroni, on ne peut refuser un grand talent à quelques artistes. C’est un genre de fabrication, intermédiaire au point de vue de la composition, entre les vases peints de l’Italie méridionale et les urnes funéraires des Etrusques ; la ciste Ficoroni est une œuvre d’art , mais la plupart des miroirs et des cistes de Préneste sont des .'produits d’une fabrication assez commune. Toutefois , il y a entre la composition des graffltes et celles des urnes funéraires étrusques une grande différence : sur les urnes le même sujet est répété un grand nombre de fois ; sur les cistes on ne connaît jusqu’à présent que deux exemples de la répétition du même sujet (2). Sur les miroirs, au contraire, ces ressemblances sont plus fréquentes , surtout sur ceux dont le travail est le plus grossier et que l’archéologue allemand Gerhard désigne sous le nom de « miroirs hiératiques. »

Une des plus grandes difficultés de l’étude des cistes et des miroirs est l'identification des sujets. Les personnages , et même un grand nombre de divinités, sont représentés sans attributs qui les caractérisent; aussi une même scène pourrait-elle quelquefois s’expliquer de plusieurs manières. Sur une ciste représentant un jugement de Pâris (3), Paris ne tient pas la pomme dans la main et Vénus est représentée avec un voile qui lui donne plutôt l’air d’une matrone romaine que de la déesse de la beauté. Pour ne citer qu’un seul exemple , sur les graffltes d’une ciste publiée dans les Monuments inédits (4) sont représentées plusieurs divinités ; les noms sont inscrits au-dessus de la tête de chacune d’elles ; il n’y a donc pas d’erreur possible. Hercule est représenté sous les traits d’un jeune homme, sans massue; le vêtement qui couvre ses épaules peut être aussi bien une simple chlamyde que la peau de lion. Jupiter est vêtu seulement d’un pallium , sans foudre, sans couronne, sans aucun attribut qui puisse servir à le distinguer d’un mortel. Junon est couverte d’une tunique et d’un péplos. Mercure est la seule divinité qui ait un attribut ; il porte

(1) Catalogue n° 108.

(2) Sur deux cistes de la collection Barberini.

(3) Mon. iné J., t. 8, pl. 29-31.

(4) là., t. 6-7, pl. 54.

entre les mains une balance ; encore n’a-t-il ni le pétase , ni les chaussures ailées, ni le caducée. Sur une autre représentation, la Fortune est figurée sous des traits inconnus ; ce n’est ni l’ancienne Fortune, divinité-mère, ni la Fortune de conception plus récente, montée sur une roue ou tenant le gouvernail en main. C’est une jeune fille aux traits réalistes, plutôt latins que grecs , tenant en main une sorte de sceptre orné de bandelettes. Assurément, si le nom n’avait pas été écrit au-dessus de la tête, personne n’aurait jamais pu prendre ce personnage pour une déesse Fortune.

Cette difficulté se rencontre très fréquemment pour l’interprétation des graffites des cistes et des miroirs , et , si l’on veut les classer par sujets, on est obligé d’en écarter au moins la moitié dont la signification est indécise. On a aussi remarqué que les vases peints de l’époque de la décadence sont bien moins accessibles que les autres à l’interprétation ; il règne dans toute la composition un très grand vague ; les principaux personnages ne sont pas clairement désignés par les attributs que leur donne ordinairement le mythe ou la légende ; à côté d’eux se trouvent beaucoup de personnages secondaires qui rendent encore plus difficile l’interprétation du sujet; enfin les inscriptions sont rares (1). Toutes ces remarques s’appliqueraient aussi bien aux graffites des cistes qu’aux vases à figures rouges de l’époque de la décadence.

Il y a entre ces deux classes d’objets un autre point de comparaison : c’est l’analogie des sujets traités. Ceux qu’on voit le plus souvent sur les graffites sont précisément ceux qui appartiennent presque en propre à la dernière période de la céramique. Le mythe d’Apollon et de Marsyas, par exemple, est un de ceux qui apparaissent le plus tard sur les vases peints; on ne le trouve ni sur les vases à figures noires ni sur les vases à figures rouges de style sévère. Le jugement de Pâris, les aventures de Persée sont aussi des sujets fort recherchés à cette époque. Si l’art latin imite l’art grec, et spécialement les produits de la céramique , il prend pour modèles les produits les plus imparfaits , l’art le plus dégénéré.

Dans l’énumération qui suit ont été omises un très grand nombre de représentations qu’il est impossible de déterminer à cause du manque d’attributs et d’inscriptions. Il faut mettre à part quelques miroirs de style étrusque , qui représentent des sujets tout à fait étrangers à l’art latin et à l’art grec (2).

(1) Cf. un article de M. J. de Witte, Annales de l’Inst. arch., 1845, p. 104 et s.

(2) Mon. inéd., t. 9, pl. 56.

HISTOIRE DE L’ART A PRÉNESTE. 159

Les sujets dont l’interprétation n’est point douteuse, sont les suivants :

1° Naissance de Minerve.

2° Naissance de Mars.

3° Rapt de Ganymède, sur un miroir et sur une thègue de miroir.

4° Prométhée et Pandore.

5° Différents sujets empruntés au mythe d’Hercule:

a) Hercule enfant et les serpents envoyés par Junon.

b) Hercule combattant contre les Amazones.

c) Hercule combattant contre le lion de Némée, sur une poignée de ciste.

d) Hercule couronné de lauriers devant Jupiter.

e) Mariage d’Hercule avec Hébé, sur la galerie supérieure de la ciste Napoléon III.

Ce personnage est encore représenté soit comme acteur principal , soit comme acteur secondaire sur un grand nombre de compositions dont il est difficile de déterminer le sujet.

6° Le mythe d’Apollon et Marsyas est représenté en abrégé sur un miroir et avec détails sur une grande ciste de la collection Barberini.

7° Combat de Grecs contre les Amazones.

8° Bellérophon domptant Pégase.

9» Le mythe de Persée :

d) Persée tenant la tête de Méduse.

b) Persée présentant la tête de Méduse à l’assemblée des dieux.

c) Persée et les Grées.

d) Persée délivrant Andromède et combattant Phinée.

10° Le mythe des Argonautes.

a) La victoire remportée par Pollux sur Amycus , le roi des Bébryces.

b) Pollux et Amycus , sur un miroir.

11° Cycle troyen:

a) Léda et le cygne.

b) Nombreuses représentations d’Hélène.

c) Jugement de Pâris , souvent dessiné sur les cistes et les miroirs.

d) Un grand nombre de scènes difficiles à déterminer où apparaissent des héros de la guerre de Troie, tels que Ménélas , Agamemnon , Ajax , etc.

e) Mort de Troïle.

Quelques scènes se rapportent d’une manière plus spéciale à l’Achilléide :

f) Thétis apportant les armes d’Achille.

g) Achille égorgeant des prisonniers sur le bûcher de Patrocle

12° Des légendes locales sont aussi représentées : par exemple

la légende attique de Képhalos enlevé par l’Aurore.

13° Une scène indéterminée de la légende de Lycurgue.

14° Quelques sujets palestriques.

15° De nombreuses scènes de toilette.

16° Des scènes bachiques , dont les détails ont pu amener des archéologues à croire que les cistes étaient destinées d’une manière particulière aux mystères des Bacchanales ou à d’autres semblables.

17» Les sujets vraiment latins sont rares ; on n’en a trouvé que deux jusqu’ici :

a) Combat d’Enée contre Turnus. Réconciliation d’Enée avec Latinus et son mariage avec Lavinie.

b) Une scène de triomphe (1).

Les sujets tirés des mythes grecs sont donc les plus nombreux ; mais ils sont souvent traités sur les grafhtes d’une manière originale qui s’écarte plus ou moins des traditions grecques. Quelques exemples suffisent à le montrer. Une des cistes du musée du Louvre (2) représente le mythe de Prométhée. Il est traité avec un certain nombre de détails qui s’écartent complètement des traditions classiques. Prométhée porte dans la main le feu sacré au lieu do le tenir enfermé dans un bâton ; le personnage à qui il le présente est tout à fait inconnu ; Hercule attaque le vautour avec sa massue , et non à coups de flèches.

La liberté dont usaient les artistes latins dans l’interprétation des mythes grecs apparaît encore plus frappante sur une autre ciste du musée du Louvre (3) ayant rapport au mythe de Persée et d’Andromède (4). Tous les textes rapportent qu’Andromède fut attachée au rocher les mains ouvertes; jamais elle n’est représentée, comme sur les grafïites de cette ciste, les mains liées à une fourche. Le P. Garrucci compare très ingénieusement cette fourche au sororium tig ilium , si célèbre parmi les Latins. Dans la scène du combat entre Persée et le monstre marin, il y a des détails qui ont été changés par l’artiste. Tous les textes , à l’exception d’un seul tiré d’Apollodore , représentent Persée volant dans

G) Mon. inéd., t. 10, pl. 29.

(2) Id., t. 6-7, pl. 39.

(3) Id., t. 6-7, pl. 40.

(4) Cf. l’article du P. Garrucci. Annales de l’Inst. arch., 1860, p. 199-220.

HISTOIRE DE l’aRT A PRÉNESTE.

les airs et attaquant le monstre; jamais il n’est figuré le combattant de pied ferme. Ici il n’a pas l’arme qui lui a été donnée par Vulcain , la faucille recourbée , mais une simple lance. Il lui manque la galea Orci qui le rendait invisible, les chaussures ailées et le pétase de Mercure , enfin le bouclier de Minerve. Dans une autre scène, où il combat contre Phinée, il est vêtu d’une tunique persane, semblable à celles que l’on voit sur le vase de Darius , et coiffé d’un bonnet phrygien ; il lui manque encore l’arme donnée par Vulcain et le gorgonèion.

Sur une autre ciste de la collection Barberini est représentée la lutte d’Apollon et de Marsyas; un grand nombre de divinités y assistent ; il n’y en a qu’une seule qui soit absente : c’est précisément celle dont le rôle est le plus important , et qui se trouve figurée sur toutes les représentations de ce mythe, Minerve.

On pourrait faire des remarques de cette nature pour chaque représentation; il y a toujours quelque détail qui n’est pas conforme à la tradition, à la légende. Les dieux surtout sont figurés sans les attributs que l’on trouve partout ailleurs. Souvent Mercure n’a ni pétase ni caducée ; Hercule est privé de sa massue , Minerve de son égide ou de son casque, Jupiter de son tonnerre.

Enfin quelques-unes de ces représentations rappellent des usages romains ou latins. La scène où est figurée Minerve tenant au-dessus d’un grand vase Mars enfant, rappelle la cérémonie de la lustratio (1). La scène de triomphe représentée sur une autre ciste (2) est entièrement empruntée aux coutumes romaines. Sur des plaques d'os conservées à la bibliothèque Barberini, les guerriers sculptés en relief ressemblent à des légionnaires romains (3); un des personnages est armé d’une lance avec une courroie [hasta amentata). Les scènes de toilette sont aussi bien italiennes que grecques ; les instruments employés à cet usage, miroirs, discemicula , peignes, alabastres, etc., sont ceux que l’on trouve dans les cistes ou à côté d’elles. Il ne faut pas toujours chercher dans ces scènes des interprétations mythiques; ce ne sont souvent que de simples scènes de la vie privée.

En résumé , on a essayé de démontrer qu’une classification des objets de bronze, provenant de la nécropole de Préneste, ne peut se faire aussi aisément qu’une classification de vases peints; il est seulement possible de déterminer les caractères généraux de

(1) Mon. inéd., t. 9, pl. 58-59.

(2) Ibid., t. 10. pl. 29.

(3) Voir la planche 4 à la fin du volume.

toute cette classe d’antiquités. Les cistes et les miroirs sont des objets de fabrication commune plutôt que des œuvres d’art ; il n’y a donc point d’étude des formes possible, et cet élément, si précieux pour établir la classification d’une série de vases peints , manque ici complètement. Les détails d’ornementation n’ont aucun caractère particulier ; ils sont communs à l’art grec et à l’art étrusque. L’étude des costumes montre un mélange d’éléments grecs et d’éléments latins ; les traits du visage imitent quelquefois les proportions grecques, mais, en général, ils sont très réalistes et donnent aux figures dessinées sur les cistes et les miroirs un caractère original. Partout les deux éléments sont mélangés, et l’élément latin domine toujours. 11 y a un effort pour imiter le grec, mais cet effort ne réussit pas entièrement. Ces combinaisons diverses du style grec et du style latin , variant dans des proportions infinies, empêchent d’établir une classification sur de solides fondements ; il n’y a pas ici des traces d’archaïsme , là la marque d’un art bien développé; tout dépend de l’habileté plus ou moins grande de l'artiste , de l’étude plus ou moins approfondie qu’il a faite des œuvres grecques pour s’en assimiler le caractère. Les résultats provenant de l’examen de la composition et des sujets traités ne sont pas plus satisfaisants; la composition est bien ou mal réussie suivant le talent du fabricant , mais ici encore on ne distingue pas de périodes véritablement distinctes dans le développement de l’art. Le choix des sujets ne peut servir à fixer la chronologie des cistes et des miroirs de Préneste; ils appartiennent tous à une même période qui semble avoir quelques points de ressemblance avec le dernier développement de la céramique. La conclusion importante que l’on peut tirer de ces observations est que l’art de Préneste, entre le troisième et le second siècle avant notre ère , est bien un art original qui appartient au Latium , mais qui commence à subir l’influence de l’art grec et qui cherche, avec une grande imperfection de moyens, à en atteindre la pureté. Ce n’est ni l’art phénicien que nous avons étudié à propos des plus anciennes tombes de Préneste, ni l’art étrusque des tombes de Tarquinii et de Cære ; ce n’est pas non plus l’art italo-grec du dernier siècle de la République ; c’est un développement qui précède l’introduction de l’art italo-grec.

Page 1