CHAPITRE IV
HISTOIRE DE PRÉNESTE DEPUIS LA GUERRE SOCIALE JUSQU’A l’ÉTA- BLISSEMENT DE L’EMPIRE.
Malgré les griefs qu’ils pouvaient avoir contre les Romains, les Prénestins ne prirent pas part à la guerre Sociale; leur ville était trop voisine de Rome pour qu’une révolte demeurât longtemps impunie, et il était plus sage d’attendre l’issue de la lutte. En effet, à la fin de l’année 90, la loi du consul L. Julius Cæsar donna le droit de cité aux villes alliées qui étaient restées fidèles, à condition qu’elles voulussent l’accepter (1). Peu de temps après, au mois de décembre 90 ou au mois de janvier 89 , une seconde loi fut portée par les tribuns de la plèbe M. Plautius Silvanus et C. Papirius Carbo ; les citoyens et les domiciliés ( cives et incolæ ) des villes fédérées qui , au moment de la promulgation de la loi , habitaient l’Italie , obtiendraient le droit de cité, si, dans l’espace de soixante jours, ils se présentaient devant le préteur (2).
Ce fut donc vers la fin de l’an 90 ou au commencement de l’an 89 que Préneste, de ville alliée ( civilas fœderata) devint municipe (municipium) (3). Au quatrième siècle avant notre ère, les villes alliées jouissaient d’une telle indépendance que leur condition était préférable à celle des municipes. Il n’en était plus de même au premier siècle ; les villes alliées avaient peu à peu perdu tous leurs droits et ne jouissaient pas des prérogatives des municipes. Les Prénestins durent être satisfaits de ce changement de
(1) Appien, B. C., 1, 49. Cic., Pro Balbo, 8, 21 : ipsa denique ( lege Julia) qua lege civitas est sociis et Latinis data, qui fundi populi facti non essent, civitatem non haberent. Cf. Aulu-Gelle, 4, 4, 3, Velleius, 2, 16.
(2) Cic., Pro Archia, 4, 7. Schol. Bob., p. 353. Cic., Ad fam., 13, 30.
(3) Paulus, p. 127. Ed. Müller : Tertio quum id genns homimcm definitur qui ad civitatem Romanam ita venerunt , ut municipes essent suæ cujusque civilatis et colonise ut Tiburtes, Prænestini, Pisani, etc.
condition. D’après la définition de Paulus, tout en restant citoyens ( municipes ) de leur ville, ils acquirent la cité avec tous les droits civils et politiques qu’elle conférait. Quant à l’administration intérieure de Préneste, il ne s’y produisit aucun changement.
On sait à combien de désordres donna lieu l’inscription des nouveaux citoyens dans les tribus : ce fut le prétexte dont se servit la faction populaire pour combattre la faction des grands. En 89 , Sulpicius essaya en vain de faire inscrire les nouveaux citoyens dans les trente-cinq tribus ; ils ne pouvaient , en effet , exercer aucune influence dans les huit qui leur avaient été d’abord assignées. Sulpicius périt , et Marius fut obligé de s’exiler en Afrique.
L’année suivante, en 87, Cinna reprit les projets de Sulpicius et n’obtint pas un meilleur succès. Le jour où l’on devait voter la loi , un combat eut lieu sur le forum et Cinna dut s’enfuir (1) , après avoir vainement tenté de soulever les esclaves. Il se rendit alors dans les municipes qui avaient reçu le droit de cité par la loi Julia et les excita contre le parti des grands (optimales) (2). Peu après , Marius rentra dans Rome ; toutefois , ce ne fut qu’en 84 qu’un sénatus-consulte donna aux nouveaux citoyens le droit de vote dans toutes les tribus.
On comprend que Préneste , quand la guerre civile éclata de nouveau au retour de Sylla en 82, se soit rangée du côté du parti populaire dirigé alors par le fils de Marius. Le parti des grands avait tout fait pour s’aliéner les nouveaux citoyens.
Nous possédons sur cette période de l’histoire des guerres crviles de nombreux renseignements. Tite-Live nous fait défaut , il est vrai ; mais Diodore de Sicile , Appien et Plutarque fournissent beaucoup de détails et leurs récits concordent dans l’ensemble. Ils s’étaient probablement servis des mémoires de Sylla qui existaient encore au second siècle de l’Empire (3) .
Tandis que le vainqueur de Mithridate triomphait de l’armée de Norbanus en Campanie et faisait passer sous ses drapeaux celle du consul Scipion , le jeune Marius et Carbon , consuls de l’an 82, prenaient possession de leur charge et se préparaient à la résistance. Carbon se chargea de défendre le passage de l’Apennin du côté de l’Ombrie et du Picenum. Marius dut couvrir le Latium contre Sylla , qui arrivait de la Campanie.
(1) Appien, B. C., 1, 64.
(2) ld. ibid., 1, 65.
(3) Plut., Sylla, 28, 13.
HISTOIRE DE LA VILLE DE PRÉNESTE
On pouvait prévoir le rôle important qu’allait jouer dans ces circonstances la ville de Préneste ; c’était la clé de la plaine qui sépare de l’Apennin le massif des monts Albains ; elle fermait ainsi la via Labicana et la via Prænestina. De plus, elle s’était toujours montrée dévouée au parti populaire. Ce fut là que Marius concentra ses forces et fit transporter de grandes sommes d’argent (1).
Il fallait arrêter Sylla avant qu’il ne pût arriver sur Rome par la voie Latine ou par la voie Appienne. « Setia était déjà tombée entre ses mains; Marius, dont le camp n’était pas éloigné, recula peu à peu. Arrivé à Sacriport , il déploya ses troupes et engagea la bataille. Quand l’aile gauche commença à fléchir, cinq cohortes et deux escadrons de cavalerie, n’attendant pas que la déroute fût complète, jetèrent leurs enseignes et passèrent à Sylla. Cette désertion fut le signal du. désastre pour l’armée de Marius. Ses soldats ne pouvant plus tenir s’enfuirent dans la direction de Préneste ; Sylla les poursuivit en toute hâte. Les Prénestins accueillirent ceux des fuyards qui arrivèrent les premiers ; mais comme Sylla accourait , ils fermèrent les portes et hissèrent Marius au moyen de cordes. Aussi un grand massacre eut-il lieu autour des murs. Sylla fit une grande quantité de prisonniers ; il fit mettre à mort les Samnites comme ennemis perpétuels de Rome (2). »
Marius se trouvait donc enfermé avec 15,000 hommes dans une situation inexpugnable ; la ville, le temple et la'citadelle, défendus par des murs de construction polygonale ou par la nature même, étaient à l’abri de toute surprise. Sylla devait se contenter de bloquer Préneste et d’en attendre la reddition par suite de la famine.
(1) Pline, H. N., 33, 16 : ln eadem post annos CCCVU, quod ex CapUolinæ ædis incendio ceterisque omnibus delubrisC. Marius fîlius Prænesle detulerat, Xllllpondo, quæ süb eo titulo in triumpho transtulit Sylla et argenti VI. Idem ex reliqua omni Victoria pridie transtuleral auri pondo XV. argenti pondo CXV.
(2) Appien, B. C.. 1, 87. — Plutarque (Sylla, 28, 6 et suiv.) décrit la bataille d'après les Mémoires de Sylla. 11 indique le lieu du combat : les armées en vinrent aux mains près de Signium. — Cf. Diod. (fragm., liv. 38-39, 15). Velleius , 2, 26, 1. Tite-Live, Epitome, 87. Tous ces textes sont d’accord sur l'endroit où eut lieu la bataille ; mais les auteurs ne contiennent aucune autre mention de Sacriport. Ce n'était peut-être qu’un village ou une ferme isolée au milieu de la campagne. D'après les récits de Plutarque et d’ Appien , Sacriport se trouvait situé entre Signium et Préneste. Appien nous apprend de plus que Sylla arrivait de Setia, ville située au pied des montagnes volsques, sur le versant qui regarde les marais Pontins. Il était donc passé par Norba, Cora, Artena (aujourd'hui Monte-Fortino ) et arrivait du côté de la ville moderne de Valmontone.
Il laissa devant la place son lieutenant Ofella, qui avait abandonné Marius et le parti populaire (1).
Après être entré dans Rome sans résistance, il alla en Etrurie pour s’y réunir à Metellus qui tenait tête à l'autre consul Carbon. De ce côté , le parti populaire remporta des avantages , et une bataille indécise, livrée près de Clusium , arrêta la marche de Sylla.
Cependant on faisait de grands efforts pour débloquer Préneste, tandis qu’une partie des soldats de Marius , fatigués de la lutte , commençaient déjà à l’abandonner. Le préteur de Sicile, M. Perpenna , était prêt à marcher ; on ne sait si ces projets furent mis à exécution (2) . Marcius , lieutenant de Carbon , fut battu à Spoletium. Mais les Samnites arrivèrent au nombre de 70,000 , sous le commandement de Pontius Telesinus, du Lucanien Lamponius et du Capouan Gutta. Sylla revint en toute hâte ; il se posta dans le seul défilé par lequel les ennemis pouvaient passer et leur barra la route. Marius, ne comptant plus sur une armée de secours, éleva un fort dans le large espace qui s’étendait entre les fortifications de la ville et celle des ennemis , probablement sur l’emplacement de la nécropole ; il y fit transporter toutes les machines de guerre, y concentra toutes ses troupes et essaya dans plusieurs sorties de repousser Lucretius. Mais après de vains efforts qui durèrent plusieurs jours consécutifs, il se renferma de nouveau dans les murailles de Préneste (3).
(1) Velleius Paterc., 2, 27, 2. Appien, B. C., 1, 88.
(2) Diodore, fragm. liv. 38 et 39, 14. "On Màpto; Sià xïjv tntàvtv xi5v àvayxattov ûuà Tùiv crxpaxia>xcôv xaxaXéX£t7txo, povoç Sè Màpxo; ITepirévvaç ô xvj; StxsXtaç axpaxriyoç , StaTXEpuopévou ixpàç aùxàv SuXXa xai TtapaxaXoûvxoç p£x’ avxoü xàxxsa0at , xoaoüxov àixÉaye xoù 7tst0ap)(sïv, toaxs pr) povov StaxTipyja-at x^v irpàç Màptov süvotav, àXXà xai pex’ àvaxàaetoç àTtocpîjvat ôxi Ttavxt <j0évei ôtaëàç èx xÿjç SixeXtaç i% aprcàdsi xàv Màptov Ix xoû ïïpaivéo-xou.
(3) Appien, B. C., 1, 90. Màpxov 6è AapTtamov èx Asuxavta;, xat Ilàvxiov TeXeatvov èx xîjç EauvtxtSoç, xat xàv Ka7a>aïvov roùxxav, ps0’ STtxà puptàScov ènsiyopévou; Màptov èÇeXÉoôat xrj; ■rcoXiopxtaç , ô SuXXa; èv xoï; crxsvot; , ip pàvrç àtaëaxèv rjv, à7téxX£t£ xrj; Tcaçt 68ou. Kal ô Màpto;, àiroyiyvtôoxcov 4]8t) xàç É?to0EV èutxoupta;, çpoûptov èv xo> psxatxpttp pEyàXa) ovxt lîyEtpEV, è; ô xat p,Y)yavà; xat orpaxtàv ouvayaytôv, h reystpet (Iiaaaofiat xàv Aouxpvixtov. IIoXuripÉpou S’ aùxtS xat TrotxtXr]; xîjç iTEtpa; yevopèvtpç , oùSèv àvûtov, è; npaivEoxàv aù0t; ouvexXeiexo. — Il est difficile de préciser quel est le défilé dans lequel Sylla arrêta les troupes de Pontius Telesinus. Il ne semble pas probable, d’après le texte d' Appien, que Sylla ait été attendre l'ennemi au défilé de San-Germano, et d’autre part dans les environs mêmes de Préneste il n’y a pas de véritable défilé : on ne peut donner ce nom au val Pepe , qui s’étend dans la direction de Valmontone , ni à la vallée qui s'étend de Palestrina à Cave.
HISTOIRE DE LA VILLE DE PRÉNESTE. 55
Marius eut un dernier moment d’espoir quand l’armée de Pontius Telesinus, de Lamponius, de Carrinas et de Damasippus, débouchant par la Amie Latine, vint camper près de la porte Colline. Mais Sylla arriva à marches forcées , remporta une grande victoire et fit massacrer ses prisonniers dans la villa publica du Champ de Mars.
« Marius apprit la défaite des Samnites en voyant les têtes de Marcius et de Carrinas promenées par ordre de Lucretius autour des murailles de Préneste. Il ne restait plus aux assiégés aucun espoir : l’armée de Carbon n’existait plus, Norbanus s’était enfui d’Italie; Rome et tout le reste de l’Italie était tombé au pouvoir de Sylla ; Préneste se rendit à Lucretius. Marius se cacha dans un souterrain et se donna la mort. Lucretius lui fit couper la tête et l’envoya à Sylla. Celui-ci l’exposa au Forum devant les rostres. On dit qu’il se moqua de la jeunesse du consul et prononça ces mots : « Il aurait dû apprendre à manier la rame avant de toucher au gouvernail. » Lucretius, maître de Préneste, tua sur-le-champ plusieurs sénateurs qui avaient embrassé le parti de Marius ; il fît emprisonner les autres ; mais Sylla à son arrivée ordonna qu’ils fussent mis à mort. Quant à tous ceux qui se trouvaient à Préneste, on leur enjoignit de s’avancer sans armes dans la plaine; on mit à part quelques-uns d’entre eux qui avaient rendu quelques services; le reste fut divisé en trois catégories : Romains, Samnites, Prénestins. Un héraut déclara aux Romains qu’ils avaient eux aussi mérité la mort, mais que cependant on leur ferait grâce. On massacra tous les autres à coups de flèches. Sylla cependant fit épargner les femmes et les enfants. La ville, qui était à cette époque d’une extrême opulence, fut saccagée. C’est ainsi que Préneste fut prise et traitée cruellement par Sylla. Peu de temps après, la ville voisine de Norba subit un sort semblable (1). »
(l) Appien , B. C., 1, 93, 94. — Un très grand nombre d'auteurs racontent la mort de Marius et le massacre des Prénestins ou y font seulement allusion. Plutarque (Sylla, 32), qui a dû puiser ses informations à la même source qu'Appien, c’est-à-dire dans les Mémoires de Sylla, ne parle pas du combat singulier par lequel Marius et le fils de Pontius Telesinus auraient mis fin à leur vie. D’après lui, avant le massacre général des Prénestins, Sylla avait établi une sorte de cour martiale ; il y renonça quand il vit qu’elle ne fonctionnait pas assez promptement. Il avait pardonné seulement à son hôte-, mais celui-ci refusa d'accepter sa grâce et fut massacré avec ses concitoyens. — Cf. Tite-Live, Epitome, 88 : C. Marius Præneste obsessus a Lucretio Ofella, Sullanarum partium viro cum per cuniculum caplaret evadere, sæptus ab exercitu, mortem sibi conscivit. Id est , in ipso cuniculo, cum senliret se evadere non posse , cum Pantin Tesino fugæ comité stricto utrinque gladio concurrit : quem cum occidisset , ipse
Sylla , après avoir châtié les rebelles, dut penser à enrichir ses partisans. A peine la loi Yaleria lui eût-elle donné, au mois de novembre 82, le pouvoir absolu dont jouirent plus tard les empereurs, qu’il mit aux enchères les villes tombées entre ses mains ainsi que leurs territoires. Celui de Préneste fut en partie vendu à l’encan, en partie assigné à des vétérans; la ville perdit le titre de municipe qu’elle avait acquis en 90 par la loi Julia et devint une « colonie militaire (1). »
Quels furent pour Préneste les conséquences de ce changement de condition?
A partir de 82, la population fut composée de deux éléments , les anciens habitants qui avaient échappé au massacre et les colons romains. Les premiers ne devaient plus être bien nombreux ; toutefois , au bout d’un certain nombre d’années , les familles se reformèrent , et au commencement de l’Empire on retrouve encore dans les fastes municipaux les noms de plusieurs gentes qui avaient tenu le premier rang dans la ville pendant le troisième et le second siècle avant notre ère (2).
saucius impetravit a servo ut se occideret. — Cf. Diodore (fragm., liv. 38, 15). — Velleius , 2, 27, 2 : Tum demum desperatis rébus suis C. Marius adulescens per cuniculos qui miro opéré in diversas agrorum partes fuerant , conatus erumpere cum foramine e terra emersisset , a dispositis in id ipsum interemplus est. Sunt qui sua manu , sunt qui concurrentem mutuis ictibus cum minore fralre Telcsini una obsesso et erumpente occubuisse prodiderint. Utcumque cecidit hodieque tanta patris imagine non obscuratur ejus memoria. — Cf. Strabon, 5, 3, 11. Valère Max., 9,2,1 ( L . Sulla) quinque millia Prænestinorum spe salutis per P. Ceihegum data , extra mœnia municipii evocata , quum abjectis armis humi corpora prostravissent , interficienda protinusque per agros dispergenda curavit. Lucain , Phars., 2, 194 :
Vidit Fortuna colonos Prxnestina suos uno simul ense recisos ,
Unius populum pereuntem tempore mortis.
Cf. Sénèque, De Benef., 5, 16. — Saint- Augustin, De civ. Dei, 3, 28.
(1) Florus, 2, 9, 27 (3, 21), éd. Teubner : Possis singulorum hominum ferre panas, municipia Italiæ splendidissima sub hasta venierunt, Spoletium lnteramnium, Præneste , Florentin. Strabon, 5, 3, 11 : ’Ey.TcoXiopxr)0évT(»v 6è, trpèç y.xxtüG-ei Tîj; ir oXetoç xat Trjv ^“Pav àuaXXotpioüuÔat crup.ëaivei. — Cf. Cic., Ad Attic., t, 19, 4. Appien , B. C., 1, 96. Saint Augustin, De civitat. Dei, 3, 28. — En 63, lors de la conjuration de Catilina , Cicéron désigne Préneste sous le nom de « colonie ». In Catil., 1, 4, 8 : Quid ? cum tu te Præneste kalendis ipsis novembribus occupalurum nocturno impetu esse confideres , sensistine illam coloniam meo jussu, meis præsidiis custodiis vigiliisque esse munitam?
(2) Cf. M. Samarius (Orelli-Henzen, 7164). On a découvert au mois de janvier 1878 six ou sept inscriptions , dont quelques-unes très archaïques, portant des
HISTOIRE DE LA VILLE DE PRÉNESTE
Les colons romains étaient plus nombreux ; c’étaient pour la plupart des vétérans à qui Sylla avait assigné des portions de terre. Il leur était défendu de les vendre : c’était une disposition renouvelée de la loi agraire de Tiberius Gracchus, et destinée à empêcher la formation de grandes propriétés. Mais ces vétérans étaient plus habitués à combattre qu’à labourer; la vie des champs n’avait pour eux aucun attrait. Célibataires pour la plupart, ils n’avaient pas d’intérêt à faire fructifier leurs biens. Aussi se hâtèrent-ils , contrairement à la loi Cornelia , de vendre leurs lots à de riches propriétaires qui se créèrent de cette façon des domaines considérables. Vingt ans après le partage fait aux soldats de Sylla , tout le territoire de Préneste était devenu la possession de quelquesuns. Cicéron , combattant la loi agraire du tribun Rullus en 63 , craignait que si on divisait le territoire de Capoue , le même fait ne se reproduisît inévitablement (1). Ces propriétaires étaient désignés sous le nom spécial de possessores Sullani. On désignait aussi de la même façon ceux qui avaient acheté légalement les biens des proscrits et ceux qui avaient occupé contre tout droit les terres confisquées.
Les conditions normales de la propriété étaient donc entièrement bouleversées, et cet état de choses ressemblait à celui qui s’est produit en France à la suite de l’acquisition des biens nationaux. Les habitants du pays qui avaient survécu au désastre de l’an 82 étaient toujours menacés de nouvelles usurpations ; les vétérans ou colons militaires se débarrassaient du lot qui leur avait été assigné par la loi , aussitôt qu’il se présentait une occasion favorable ; leurs propriétés passaient de main en main ; enfin les possessores Sullani
noms de la gens Samiaria. — Cf. Q. Cæsius M. f. sur une inscription qui semble datée du premier siècle avant notre ère (C. I. L., t. I, n. 1140). Sex. Cæsius sur un fragment de fastes municipaux qui est du commencement de l’Empire (Or.-Henz., 7164). — T. Cæsius Primus, ... Cæsius Taurinus et Cæsia Primitiva sur une inscription de l'an 136 après J. -C. (Petrini, Memorie Prenestine. Inscr. classe l , 13). — T. Cæsius T. f. Herodes sur une inscription de l’an 193 (Petrini , ouv. cité , classe 1 , 41). — Il faut citer encore des Curtii (C. 1 ■ L., 1 , n. 104. — Orelli-Henzen, 7164. — Petrini, classe 1, 10 = Gruter, 76, 1. Petrini, ouv. cit. , classe 4 , 29). Des Dindii se trouvent à la fois sur des inscriptions archaïques [Eph. epigr., t. 1, n°* 55-58. C. 1. L., t. 1, n. 1131) et sur une inscription antérieure à l’an 19 après J.-C. (Orelli, 3874). — Cf. les Herennii (C. I. L., 1, n- 111. Petrini, ouv. cit., classe 2, 24) les Junii, les Oppii, les Petronii, etc.
(1) Cic., De leg. agr., 2 , 28 , 78 : Nam agrum quidem Campanum , quem vobis ostentant , ipsi concupiverunt : deducent suos , quorum nomine ipsi teneant et fruantur : coement, præterea : ista dena jugera continuabunt. Nam si dicent per legem id non licere : ne per Corneliam quidem licet. At videmus , ut longinqua mittamus, agrum Prænestinum a paucis possideri.
qui avaient agi contre les dispositions des lois agraires craignaient toujours que l’Etat ne vînt réclamer ses droits. D’après le discours de Cicéron contre la loi de Rullus, on voit combien grande était leur inquiétude (1). Il y avait donc dans cette incertitude de la propriété, aussi bien pour les anciens habitants du pays que pour les nouveaux colons, un élément de troubles et de désordres pour l’avenir.
La constitution municipale de Préneste dut subir quelques modifications ; toutefois , sur ce point , on ne peut affirmer aucun fait ni fournir aucune date précise. Préneste ne perdit pas son nom comme Pompéï , qui devint la colonie Veneria Corneka. Elle fut peut-être inscrite dans la tribu Menenia , car à l'époque de l’Empire tous les personnages importants de Préneste appartiennent à cette tribu (2).
On sait que c’est à partir de Sylla que le régime municipal commença à prendre un développement régulier , malgré les différences qui pouvaient encore subsister entre les constitutions particulières. C’est dans l’espace qui s’étend entre la fin de la guerre Sociale et l’année 70 qu’en plusieurs endroits les anciens magistrats, préteurs, dictateurs , furent remplacés par les duumvirs ou les quatuorvirs qui subsistèrent durant toute l’époque impériale. On a signalé dans une inscription citée au chapitre précédent l’existence de prætores isdemque duumviri. A quelle époque les duumvirs succédèrent-ils aux préteurs? Aucune inscription datée ne permet de répondre à cette question. Il faut cependant remarquer que l’on trouve le nom de duumvirs sur une inscription assez ancienne qui remonte peut-être à la première moitié du premier siècle avant J.-C. (3). Dans une ville voisine
(1) Cic., De leg. agr., 2 , 26, 68-69 : Antea, quum erat a tribuno plebis mentio legis agrariæ facta , continuo qui agros publicos, aut qui possessiones invidiosas tenebant, pertimescebant. Et vos nondubitatis quin vectigalra vestra vcndalis, plurimo majorum vestrorum sanguine et sudore quæsita , ut Sullanos possessores divitiis augealis , periculo liberelis? — Cf. De leg. agr., 3,3, 12 : Sunt enirn multi agri lege Cornelia publicati , nec cuiquam assignati , neque venditi, qui a paucis hominibus impudentissime possidentur. His cavet, hos défendit, hos privatos facit : hos, inquam agros. quos Sulla nemini dédit, Rullus non vobis assignare vult, sed eis condonare, qui possident.
(2) Petrini, Mem. Pren., Incr. classe 1 , 16 = Gruter, 75, 12. — Petrini, 2, Il — Orelli, 2391 — Wilmanns, 1799. — Petr., 2, 12 = Gruter, 440, l. — Petr., 2, 24; 3, 77 ; 4, 25, 96.
(3) C. I. L , t. 1, n. 1141 ; Q. Vibuleius L. f(ilius) L. Statius Sa t. f{ilius) duovir(i) balineas reflciund(as) aquam per publicum ducendam d(e) d(ecurionum) s(ententia) coeravere,
HISTOIRE DE LA VILLE DE PRÉNESTE. 59
de Préneste , à Gora, un changement semblable s’opéra vers la même époque; les préteurs (1) furent remplacés par des duumvirs (2) ; c’était peut-être un châtiment infligé aux villes vaincues ; c’était en tout cas une humiliation ; car le titre de préteur était tenu pour plus honorable que celui de duumvir , et Cicéron se moquait des duumvirs qui prenaient orgueilleusement le nom de préteurs (3).
La charge de quinquennalis fut peut-être aussi établie à Préneste , soit après la loi Julia , soit plutôt après les réformes de Sylla. A l’origine, les fonctions de censeurs avaient été exercées à Rome par les consuls eux-mêmes ; les préteurs avaient joui des mêmes attributions dans les municipes et dans les villes fédérées. Quand la censure avait été établie à Rome , les autres villes , et particulièrement les colonies latines, avaient aussi créé cette nouvelle magistrature. Après la loi Julia , cette organisation semble avoir disparu ; la charge de censeur fut remplie tous les cinq ans par les premiers magistrats réguliers qui ne portèrent plus le nom de censeurs, mais, suivant les villes, de duumviri ou de quatuorviri quinquennales. Une inscription de Préneste, qui semble être de la première moitié du premier siècle avant notre ère , mentionne des duumviri quinquennales (4).
A partir de cette époque , les édiles furent des magistrats réguliers, qui figurent sur les fastes de la colonie à côté des duumvirs et des questeurs (5).
Si le dictateur Sylla traita cruellement les villes qui s’étaient rangées du côté de ses adversaires, il n’épargna rien pour les relever de leurs ruines. Il se disait le favori de la Fortune ; aussi dut-il orner le sanctuaire célèbre qui lui était consacré depuis la plus haute antiquité sur la montagne de Préneste. Nous en avons un témoignage certain ; Pline l’Ancien dit que Sylla avait fait paver de lithostroton , c’est-à-dire d’une marqueterie de pierre ou de marbre, le delubrum du temple de la Fortune (6). Il serait aussi possible , bien qu’on ne puisse l’assurer , que la plupart des constructions du temple fussent de cette époque.
(1) Orelli-Henzen, 7022 = C. 1. L., t. 1, n. 1148.
(2) Orelli, 3808 = C. 1. L., t. 1, n. 1149 ; Id., n. 1158.
(3) Cic., De lege agr., 2, 34, 93 : Cum ceteris incoloniis duumviri appellantur, hi se prætores appellari volebant.
(4) C. I. L. , t. I, n. 1140 : Q. Cæsius M. ((ilius) C. Flavius L. f(ilius) duovir(i) quinquennales) ædem et porticlum) d(e) d(ecurionum) s(ententia) fae(iendum) cqçr(averunt) eidemq(ue) prob{averunt ) .
(5) Orelli-Henzen, 7164.
(6) Pline, H. N., 36, 25 (64), éd. Teubner.
La conséquence des agrandissements du temple pendant la première moitié du premier siècle avant notre ère fut de donner à la ville une plus grande extension du côté de la plaine , c’est-à-dire de la nécropole.
Malgré les soins donnés par le dictateur à l'embellissement du temple et peut-être à l’agrandissement de la ville , Préneste ne vit pas renaître son ancienne prospérité. La spoliation des propriétaires légitimes et l’occupation du territoire par les vétérans entretenaient une certaine agitation. Aussi deux fois encore, cette ville sert-elle de place-forte à des rebelles , aux conjurés de Catilina et à la faction de L. Antonius après la bataille de Philippes.
En 63 , Catilina avait attiré à lui tous les gens ruinés et perdus de dettes ; il avait sans doute dessein de s’appuyer sur les propriétaires dépouillés de leurs biens par l’établissement des colonies : c’est ce qui explique pourquoi il avait projeté aux kalendes de novembre de s’emparer de Préneste dont on ne pouvait le chasser qu’avec une armée (1). Cicéron découvrit la conjuration et fit occuper la colonie par un grand nombre de troupes.
De l’an 63 à l’an 41 , aucun texte ancien ne fournit de détails sur l’histoire de Préneste. Toutefois , on peut supposer que César établit sur son territoire de nouveaux colons , car on sait qu’il avait réparti ses légions de vétérans parmi les villes d’Italie et plus particulièrement parmi celles du Latium.
Préneste ne semble pas avoir été plus épargnée que Rome lors des proscriptions des triumvirs ; c’est dans cette circonstance que périt un riche habitant de Préneste, P. Rupilius Rex , dont parle Horace dans une de ses satires (2).
En l’an 41 , L. Antonius était consul ; son frère , M. Antonius le triumvir , était demeuré en Egypte après la bataille de Philippes ; Octave était en Italie , assailli par les demandes des vétérans à qui il avait promis dix-huit villes. La confusion la plus complète régnait alors ; les partis s’alliaient ou se faisaient la guerre sans but déterminé ; la situation respective des différentes factions changeait tous les jours. L. Antonius ainsi que sa bellesœur Fulvie étaient fort mécontents d’Octave qui venait de répudier Claudia, fille de M. Antonius le triumvir. Fulvie engagea Lucius à profiter des difficultés que soulevait le partage des terres.
« Lucius et Fulvie réunirent à leur parti tous ceux qui avaient
(1) Cic., In Cat., 1, 4, 8.
(2) Hor., Sat., 1, 7.
HISTOIRE DE LA VILLE DE PRÉNESTE
été dépouillés de leurs propriétés. Lucius allait de tous côtés , les formant en ligue et les détachant de César ; Fulvie se saisit de Préneste et, entourée de sénateurs et de chevaliers, elle délibérait avec eux sur toutes les affaires et envoyait des ordres partout où il en était besoin. »
« Cependant Octave n’avait aucun moyen de triompher d’eux , car il était moins puissant et jouissait moins de la faveur générale, faisant des mécontents, tandis que ses adversaires relevaient toutes les espérances ; aussi les engagea-t-il plusieurs fois , par l’intermédiaire d’amis, à se réconcilier avec lui; mais, n’obtenant rien , il leur envoya des députés choisis parmi les vétérans. . . Toutes les tentatives avaient échoué , même avec l’entremise des soldats ; Octave députa alors des sénateurs à qui il montra ses conventions avec Antoine et qu’il fit juges du différend. » Après un nouvel échec , César alla de nouveau trouver les vétérans.
« Ceux-ci s’étant rendus en grand nombre à Rome comme pour faire une communication au peuple et au sénat , ne s’en mirent nullement en peine. Réunis dans le Capitole, ils se firent lire les conventions intervenues entre Antoine el César , les confirmèrent et se portèrent juges du différend. Ils écrivirent cette décision sur des tablettes scellées qu’ils remirent aux Vestales, et signifièrent tant à César , qui était présent , qu’aux autres , par le ministère de députés , d’avoir à se trouver au jour dit à Gabies pour y être jugés. César s’étant montré disposé à s’en rapporter à leur jugement, et ses adversaires, après avoir promis de se présenter, ayant fait défaut, soit par crainte, soit par mépris, les vétérans prononcèrent que Lucius et Fulvie avaient agi injustement et prirent parti pour César. Dès lors , après avoir plusieurs fois renouvelé leurs délibérations, ils entreprirent de nouveau la guerre (1). »
Pendant la guerre de Pérouse , ce fut de Préneste que Fulvie envoya des secours à son beau-frère. Quand L. Antonius fut obligé de se rendre , tous ses capitaines passèrent dans le parti d’Octave, à l’exception de Tib. Claudius Nero, qui alla retrouver à Préneste Fulvie et Livie , sa femme , qui s’y était réfugiée. Ils durent bientôt se retirer devant Octave, s’enfuir à Néapolis, puis en Sicile (2).
Avec le principat commence pour Préneste une nouvelle pé-
(t) Dion Cassius, 48, 10-12. — Cf. Appien, B. C. , 5, 21-24. D’après cet auteur une collision eut lieu à Gabies entre les éclaireurs de L. Antonius et ceux d'Octave. L. Antonius, craignant qu’on ne lui eût tendu quelque piège, ne voulut pas continuer les négociations. Velleius, 2, 74.
(2) Suét., Tiber., 4. — Velleius, 2, 74.
riode ; on a vu que la vieille cité latine était peu à peu tombée sous la domination de Rome ; à partir de la guerre Sociale , elle avait perdu , avec son indépendance de ville fédérée et peut-être aussi avec son antique constitution , le caractère original qui la distinguait parmi les villes latines. Le premier siècle avant notre ère fut une époque de ruines et de révolutions : en l’espace de quarante ans , Préneste servit quatre fois de forteresse aux factions. Mais sous Auguste et ses successeurs, elle redevint prospère; ce fut, avec Tibur, un des endroits que préférèrent les grands seigneurs romains. Ses collines se couvrirent de villas, la ville s’étendit dans la plaine ; tous les poètes célébrèrent les ombrages et le climat de Préneste. Toutefois, son histoire perd beaucoup d’intérêt : le régime municipal a tout nivelé ; rien ne rappelle le rôle important qu’a joué cette ville dans les différentes périodes que l’on a exposées jusqu’ici.