‹ Étude sur quelques points de l'ataxie locomotrice progressiveChapitre 7 sur 21 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Nous avons présenté un tableau de l’ataxie locomotrice progressive, telle quelle apparaît dans la grande majorité des cas. Quelquefois cependant on observe, dans la marche de l’affection et même dès le début, certains symptômes qu’il est intéressant d’indiquer. C’est ce que nous nous proposons de faire dans les chapitres suivants en donnant les différentes observations que nous avons pu recueillir.

Ces symptômes nous ont été signalés par M. Charcot; aussi aurons-nous souvent recours à son mémoire, publié dans les Archives de physiologie normale et pathologique et à ses savantes leçons, faites à la Salpêtrière, sur les affections de la moelle.

ARTHR.OPATHIES SES ATAXIQUES

IIP OBSERVATION.

ATAXIE LOCOMOTRICE PROGRESSIVE. — ARTHROPATHIE DU COUDE gauche (empruntée à M. Charcot) (1).

Je donnais depuis longtemps des soins à Madame B..., âgée de 50 ans environ, atteinte d’ataxie locomotrice progressive bien caractérisée depuis plus de dix ans, et confinée au lit depuis plus de six ans, par suite des rapides progrès de la maladie. Les membres inférieurs ont été seuls atteints pendant longtemps, mais il y a trois ans, les membres supérieurs ont été envahis à leur tour par des douleurs fulgurantes, dont les accès se répètent aujourd’hui à des intervalles très-rapprochés. Cependant les mouvements des bras et des mains sont libres et ne présentent encore qu’à un faible degré les caractères de l’incoordination motrice. Au printemps de l’année 1865, Madame B... se plaignit un matin, à son réveil, d’une gêne assez prononcée dans les mouvements du coude gauche, lequel d’ailleurs n’était le siège d’aucune sensation pénible. Je fus fort étonné de trouver l’articulation passablement volumineuse ; le gonflement s’étendait d’un côté sur l’avant-bras et de l’autre au tiers inférieur du bras. Les parties tuméfiées offraient une consistance ferme, comme lardacée; la pression des doigts n’y laissait pas d’empreinte. Le tégument externe était lisse et tout à fait exempt de rougeur. Les mouvements de pronation ou de supination, de flexion ou d’extension de l’avant-bras ne provoquaient absolument aucune sensation douloureuse. Le gonflement était survenu pendant la nuit, et il est parfaitement avéré que la veille il n’en existait pas trace. Il fut également bien établi qu’aucune circonstance extérieure, aucune influence traumatique en particulier n’est intervenue,

(1 ) Tirée des Archives de physiologie normale et pathologique , u° 1 , page 162.

qui pût rendre compte de l’incident. Les choses restèrent dans le même état pendant plus d’un mois, après quoi le gonflement articulaire diminua progressivement, mais sans jamais s’effacer toutefois complètement.

Les mouvements de la jointure ont repris actuellement (mars 1867) une grande partie de leur étendue première, seulement ils s’accompagnent parfois d’un bruit de craquement assez intense. Il n’est pas inutile de faire remarquer qu’à aucune époque de sa vie, Madame B. .. n’a éprouvé d’accidents qu’on puisse rattacher à l’influence de la diathèse rhumatismale ou goutteuse, ou à celle de la syphilis.

IVe OBSERVATION.

ATAXIE LOCOMOTRICE PROGRESSIVE. — ARTHROPATHIE DU genou droit ("empruntée à M. Charcot) (1).

La nommée L. . (Louise), âgée de 56 ans, est entrée à l’hospice de la Salpêtrière le 15 février 1867, division des incurables, salle Sainte-Cécile, n° 10. Le père de cette femme est mort à l’âge de 84 ans, sans jamais avoir été affecté de maladies graves. La mère, actuellement âgée de 79 ans, a toujours joui également d’une bonne santé; seulement elle a souffert, à une certaine époque de sa vie, de violentes migraines qui duraient chaque fois deux ou trois jours. Trois frères et quatre sœurs de la malade vivent et se portent bien; une des sœurs toutefois souffre, comme sa mère, de migraines. La maladie actuelle paraît avoir débuté vers l’âge de 48 ans. Avant cette époque, L... n’avait jamais éprouvé d’indispositions sérieuses. Elle était, comme plusieurs membres de sa famille, sujette à des accès de migraine qui chez elle avaient débuté dès l’âge de 12 ans. Ces accès revenaient tous les mois environ, ne duraient guère plus d’un jour et s’accompagnaient habituellement de vomissements- Us ont cessé de paraître vers l’âge de 48 ans. Jamais d’habitation hu-

(1 ) Tirée des Archives de physiologie normale et pathologique , n° 1 , page 164.

mide; à aucune époque de la vie il ne s’est présenté de symptômes qu’on puisse rattacher au rhumatisme articulaire ou musculaire, aigu ou chronique. Vers l’âge de Z18 ans, les règles se sont dérangées, et c’est dans ce temps même que les douleurs fulgurantes ont commencé à se produire. A l’origine, ces douleurs occupaient principalement les chevilles, se présentaient sous forme d’accès durant à peine une journée et revenant à des intervalles très-éloignés. Plus tard ils se sont rapprochés, se prolongeant quelquefois pendant une huitaine de jours, et se montrant souvent assez intenses pour commander un repos à peu près absolu.

Un an environ après le début des douleurs fulgurantes, en 1860, la marche est devenue, à un moment donné, d’abord très-difficile, puis à peu près impossible, et la malade a dû entrer à l’hôpital de la Pitié où elle a été admise dans le service de M. le docteur Gendrin. Le séjour à la Pitié a été de trois mois, et au bout de ce temps, lors de la sortie, une grande amélioration s’était produite; la malade pouvait de nouveau marcher, et elle a pu même reprendre en partie ses occupations.

Les douleurs fulgurantes, cependant, n’avaient jamais cessé de paraître à des intervalles assez courts; vers le commencement de

l’hiver 1865-1866, L après s’étre agenouillée pendant une heure

environ au lavoir où elle s’était rendue par extraordinaire, remarqua avec étonnement que sa jambe droite était uniformément gonflée depuis la cheville jusqu’au genou. U n’existait pas la moindre douleur ni la moindre rougeur aux parties gonflées. Au bout de 24 heures, la tuméfaction avait gagné le genou et la partie inférieure de la cuisse; elle était surtout prononcée au genou; à partir de cette époque, la malade a dû garder le lit, où elle est restée confinée pendant près de trois mois. Jamais, même le premier jour, cette affection ne s’est accompagnée d’accidents généraux, de fièvre ou de troubles gastriques. La malade a continué à manger comme d’habitude. La tuméfaction était, comme on l’a dit, surtout prononcée au genou , et elle s’étendait de là à la partie inférieure de la cuisse et à la partie supérieure de la jambe. Le médecin consulté à cette époque aurait constaté à plusieurs reprises l’existence d’une

grande quantilé de liquide dans la cavité articulaire. La peau était blancbe, luisante; la seule rougeur qui y parut était celle que déterminait l’application prolongée des cataplasmes. Aucune douleur spontanée ou provoquée, soit par la pression exercée sur les parties gonflées, soit par les mouvements imprimés au membre. Les choses restèrent dans le même état pendant environ un mois; après quoi , il se produisit de l’amendement. Le membre était devenu moins volumineux; la malade crut, un jour, pouvoir essayer de se lever et de marcher, mais après quelques pas faits dans la chambre, le membre inférieur droit fléchit sous elle tout à coup, un craquement se fit entendre dans l’articulation du genou, et L tomba

lourdement sur le sol, en poussant un cri. Elle crut qu’elle avait la jambe cassée. Il lui fut impossible de se relever et l’on dut la porter sur son lit.

Malgré cet accident, la tuméfaction continua à décroître, et au bout de deux mois de séjour dans le lit, elle avait à peu près complètement disparu à la cuisse et à la jambe. Seule, l’articulation du genou était restée volumineuse et était le siège de craquements aux moindres mouvements.

En mars 1866, la malade put commencer à se lever; mais en raison de la grande mobilité de l’articulation du genou, elle ne pouvait se tenir debout et marcher, tant bien que mal , que lorsque cette jointure était maintenue par un bandage fortement serré; elle entra à l’hôpital de la Pitié , où elle obtint un certificat d’affection incurable, et fut admise par suite à la Salpêtrière.

En février 1867, état actuel : la malade est habituellement confinée au lit depuis plusieurs mois ; elle présente, d’ailleurs, les apparences d’une bonne santé. Elle a de l’embonpoint ; les membres inférieurs ne sont nullement amaigris, le genou droit est volumineux. La rotule est là très-mobile ; les ligaments articulaires sont évidemment relâchés.

Il n’existe pas de liquide dans la jointure. L’axe de la jambe est incliné en dedans et forme avec la cuisse un angle obtus, dont l'ouverture tend à se rétrécir dans la station verticale sous l’influence du poids du corps, et même dans le décubitus dorsal, lorsqu’on

imprime à la jambe un mouvement qui la porte de dehors en dedans. Quand on fait subir à l’articulation du genou des mouvements successifs d’extension et de flexion, on perçoit des craquements assez intenses tout à fait comparables à ceux qui se produisent dans l’arthrite sèche. L’extrémité inférieure de la cuisse et le tie-s supérieur de la jambe sont un peu empâtés, volumineux; mais les parties tuméfiées sont là dures, résistantes, sans trace d’œdème, sans rougeur. D’ailleurs pas de douleurs à la pression, non plus que par les mouvements spontanés ou provoqués. Il n’existe d’autre douleur, dans le membre inférieur droit , que les douleurs fulgurantes qui aujourd’hui encore, se reproduisent par accès, mais, à la vérité, bien moins fréquemment qu’autrefois.

Quand L... sort de son lit, elle ne peut se tenir debout — alors même que le genou droit est contenu par un bandage — qu’avec l’aide de deux personnes; et elle doit s’appuyer fortement sur les deux bras qui lui servent de soutien, lorsqu’elle veut essayer de faire quelques pas. Si, maintenue de la sorte, elle vient à fermer les yeux, elle oscille aussitôt et est menacée de s’affaisser lourdement.

Aux membres inférieurs, les sensations de contact, de pression, de température sont amoindries, mais non complètement abolies ; lorsque la malade a les yeux fermés, il lui est impossible d’indiquer l’attitude qu’on a imprimée à ses membres ; elle ignore complètement le lieu qu’ils occupent dans le lit. D’ailleurs elle peut imprimer des mouvements de flexion et d’extension très-énergiques aux diverses jointures des membres inférieurs, même au genou droit, malgré les lésions dont cette articulation est le siège.

Les douleurs fulgurantes, autrefois limitées aux membres inférieurs, où elles se montraient intenses et souvent répétées, y sont, depuis quelque temps devenues plus rares et moins vives. Elles y ont été en grande partie remplacées par un sentiment de douleur et d’engourdissement presque permanent qui siège surtout aux jambes et aux pieds. Au contraire elles ont envahi récemment les parties supérieures du corps où elles siègent principalement entre les deux épaules, au niveau des fausses côtes, dans lesdoigts des mains, etc. , etc.

Cependant, les mouvements des membres supérieurs s’opèrent régulièrement, sans incoordination. Toutefois la malade fait remarquer qu’elle laisse fréquemment tomber les objets qu’elle lient dans sa main droite.

Il n’existe pas de douleur en ceinture. La vue est légèrement affaiblie, vraisemblablement par le proprès de l’âge; il n’y a jamais eu de diploplie. Il n’y a pas eu de troubles gastriques notables; pas de constipation. La miction s’opère lentement, mais d’ailleurs d’une manière à peu près normale.

Ve OBSERVATION

ATAXIE LOCOMOTRICE PROGRESSIVE. — ARTHROPATHIE

Fièvres intermittentes. — Chlorose — Douleurs vagues dans la tête. — Raideur des pieds. — Douleurs dans les genoux. — Faiblesse des jambes. — Douleurs fulgurantes. — hicoordination des mouvements. — Perte de la notion de position. — Affaiblissement de la vue. — Paralysie des nerfs moteurs à gauche. Douleurs dans les membres supérieurs . — Arthrite de l'épaule gauche. (Observation recueillie par M. Boürneville, communiquée par M. Charcot.)

Le B..., Françoise -Victorine, âgée de 49 ans, à son entrée à la Salpêtrière (service de 51. Charcot), le 1er mai 1867.

Est née à Lorient, où elle est restée jusqu’en 1864. Son père serait mort, il y a dix-huit mois, d’une attaque apoplectique. Sa mère aurait succombé à 43 ans au moment de la ménopause. Un frère, marin, s’est noyé à 21 ans par accident; de deux sœurs, l’une est morte à l’hôpital Necker de la poitrine ; l’autre, plus âgée que notre malade, jouit d’une bonne santé. Aucun membre de la famille n’aurait eu d’attaques de nerfs.

Le B... n’aurait eu, dans l’enfance, ni gourmes, ni accidents convulsifs. Pâles couleurs à 16 ans; puis fièvres intermittentes, an début, revenant tous les deux jours, et plus tard tous les trois jours. Réglée facilement et régulièrement à 17 ans; les règles, peu abon-

dantes, duraient trois à quatre jours, sans douleurs , et n’étaient pas précédées ou suivies de pertes blanches.

Mariée à 21 ans, elle a eu trois enfants. Un seul survit, c’est une fille âgée de 27 ans, laquelle est bien portante. A partir de son dernier accouchement, qui a été pénible, la malade a éprouvé des douleurs vagues dans la tête : « il lui semblait qu’on l’enlevait de terre ; » cette sensation lui causait des frayeurs, et lorsqu’elle sortait, lui faisait redouter des accidents. Jamais de maladie grave, jamais de rhumatisme.

A 39 ans, elle s’est aperçue que les cous-de-pied devenaient raides, ce qui rendait la marche plus difficile. Peu après sont apparues des douleurs dans les genoux et de la faiblesse dans les jambes. Bientôt, elle ne put marcher que soutenue par les bras (A3 ans). Elle est alors entrée à l’hôpital Saint-Louis, d’où elle est sortie au bout de deux mois, sans amélioration. Vers cette époque sont survenues des douleurs fulgurantes. Elles se montraient par crises, traversaient les genoux, les jambes ou les cuisses « comme des éclairs. « D’un autre côté, elle ressentait dans les pieds des douleurs constrictives ; son pied lui semblait pris dans un étau ; ces deux espèces de douleurs, qui existaient aussi bien à droite qu’à gauche, disparaissaient rapidement.

D’autres fois, elle éprouvait des douleurs saisissantes, apparaissant par crises, occupant tantôt toute la jambe, tantôt la cuisse, et persistant pendant A8 heures, a\ec des exaspérations. A A5 ans, la marche était tout à fait impossible. En 1865, elle est étonnée en se réveillant de voir qu’elle a une chute de la paupière supérieure gauche avec strabisme externe; mais, déjà, sa vue s’était affaiblie, bien qu’elle pût lire encore sans lunettes. Elle n’avait d’ailleurs aucun autre trouble de la vision. A la même date, elle aurait perdu la notion de position des membres inférieurs. Jusqu’à son entrée à la Salpêtrière, la malade, chez elle, restait assise; elle sentait très-bien la résistance du sol, elle n’avait pas de douleurs en ceinture, mais de temps en temps, elle éprouvait dans les côtés du thorax des douleurs « comme si on lui enfonçait une côte. » Ces douleurs, qui s’effacaient très-vite, la faisaient sauter.

Depuis cinq ans environ, la malade déclare avoir fréquemment le bout des doigts comme mort, et ne pouvoir saisir les petits objets, une épingle, par exemple. Jusqu’à son entrée à la Salpêtrière, elle se servait assez bien de ses bras. Les fonctions respiratoires et circulatoires s’accomplissaient normalement. La malade a toujours été maigre; appétit passable, constipation habituelle.

Etat actuel, 27 avril 1868. — Les membres inférieurs sont également amaigris. Incoordination dans les mouvements, pas de notion de position; parfois la malade est obligée de chercher ses jambes, et prend la gauche pour la droite. La force musculaire est conservée, mais un peu moins bien à gauche.

Membres inférieurs. — La sensibilité au contact léger est abolie. La sensibilité à la douleur est notablement émoussée; il ne paraît pas y avoir de retard dans la perception. Quand on la pince, la malade éprouve plutôt une sensation de chaleur que de souffrance. La sensibilité au froid est plutôt exagérée qu’affaiblie. Elle sent le chatouillement à la plante dis pieds, bien que cette manœuvre ne détermine que de légers mouvements réflexes. Elle dit avoir souvent des fourmillements, avec sensation de chaleur 'a la plante des pieds; elle compare ces phénomènes à un bouillonnement. Les membres inférieurs affectés au même degré sont encore le siège des douleurs que nous avons mentionnées plus haut. Les crises sont quelquefois assez fortes pour la faire pleurer. La marche est impossible, les jambes se jettent en dehors, parfois les deux du même côté, d’autres fois elles se croisent. On ne peut réussir, même en soutenant la malade sous les deux épaules, à lui faire exécuter plus de deux ou trois pas. Elle sent le froid et la résistance du pavé. Assise, elle ne peut disposer de ses jambes pour se relever; si on la soulève pour la remettre debout, elle oublie de lâcher les bras du fauteuil.

Membres supérieurs. — La malade serre assez fortement des deux côtés, un peu plus, toutefois, à droite. Elle mange seule. Incoordination des mouvements, mais moins prononcée qu’aux membres inférieurs. La notion de position semble conservée ; il en est de même de la sensibilité au contact, à la température et au chatouillement. La sensibilité à la douleur est légèrement diminuée. Pas de retard

dans la transmission des sensations. Sur le tronc, la sensibilité est normale. Incontinence d’urine, mais par moments seulement. Pour accomplir la miction, elle est obligée de faire des efforts, sans cela le jet s’arrête. A part de la constipation, les fonctions digestives s’accomplissent convenablement; la malade a cependant des picotements et des élancements à l’anus, et souvent oe faux besoins d’aller à la selle. — Rien du côté des poumons et du cœur. Parfois des bouffées de chaleur à la face. Elle sue un peu des mains et des aisselles. L’ouïe, conservée à droite, est affaibli à gauche ; bourdonnements dans les oreilles, venant à des intervalles plus éloignés qu’autrefois. Le goût et l’odorat sont intacts.

La vue est affaiblie, plus à gauche qu’à droite ; à gauche, strabisme externe, chute de la paupière supérieure que la malade peut néanmoins relever. La pupille droite est légèrement dilatée, la gauche normale; toutes les deux sont peu contractiles. Larmoiement, surtout à gauche, quand la malade lit pendant quelque temps. Parfois diplopie; pas d’autre trouble de la vision. — Point de céphalalgie. Intelligence nette; le caractère n’a pas subi de modification notable.

9 juin 1868. — Au commencement du mois, la malade a éprouvé pendant plusieurs jours des douleurs lancinantes dans l’avant-bras gauche. Puis un matin, en se réveillant, elle s’est aperçue que tout le membre supérieur, depuis le poignet jusqu’à l’épaule, était considérablement tuméfié ; la peau était « rouge comme bronzée. » Au bout de trois jours le gonflement a disparu à l’avant-bras et au bras, et l’épaule seule est restée volumineuse. En appuyant la main sur cette articulation et en faisant exécuter des mouvements au bras, on perçoit des craquements.

18 juin 1868. — Il existe à la partie antérieure de l’épaule et au-dessous de l’extrémité externe de la clavicule une tumeur du volume d’une orange offrant de la fluctuation et paraissant due à une distension de la synoviale. Les craquements persistent.

1er juillet 1868. — L’épaule gauche est toujours volumineuse. La peau est normale; quelques .veines sous-cutanées sont légèrement dilatées. La saillie antérieure est la même. En arrière, il y a

un peu d’empâtemenf, des craquements, pas de douleurs, rien dans le coude ni dans le poignet à gauche, ni dans les jointures du bras droit.

Remarque. — L’arlhropathie s’est montrée à l’épaule gauche, c’est-à-dire, du côté où les symptômes de l’ataxie locomotrice étaient les plus accusés. De plus, celte affection articulaire envahissant le bras n’a apparu que lorsque les troubles habituels de l’affection ataxique s’étaient déjà manifestés dans les membres supérieurs.

VIe OBSERVATION.

Arthropathie liée a l’ataxie locomotrice progressive.

(Observation recueillie dans le service de M. Viardin par

M. Raoul Hervey, externe des hôpitaux.)

Le nommé P (Eugène), employé, âgé de 35 aus, célibataire,

est entré à l’IIôtel-Dieu de Troyes (1), le 9 septembre 1867, salle des hommes, n° 33.

Son père, âgé de 66 ans, jouit d’uue bonne santé; sa mère est morte à 57 ans de la dyssemerie; sa sœur est bien portante, elle a eu trois enfants qui tous ont succombé : l’aîné à 11 ans, le second à 7 ans, de la même affection que sa grand’mère ; le dernier à 2 ans.

Jusqu’à 10 ou 12 ans, P était faible, il éprouvait souvent des

étourdissements « des dernitures. » La petite vérole, la rougeole, une lièvre typhoïde à 12 ans, tel est le tribut qu'il paya à la maladie pendant cette période ; il u’avait pas été vacciné, sa petite vérole fut discrète et bénigne; son visage n’offre que quelques cicatrices à peine apparentes.

Le logement qu’il habitait chez son père était très-humide, voisin de la Seine, où il prenait encore à tout propos des bains partiels ou complets.

(\ j Ginette des hôpitaux , 19 mars1S68.

A. 20 ans, il est réformé pour faiblesse de constitution. Il se rend alors à Taris, où il habite un troisième étage aux Batignolles; mais, en sa qualité d’employé à l’octroi, il est souvent mouillé, il a presque toujours les pieds refroidis. Pour parer à ces inconvénients, il accomplit consciencieusement ses fonctions, et les tonneaux de vin blanc sont, de sa paît, l’objet de scrupuleuses et trop nombreuses vérifications; l’absinthe est aussi de son goût ; enfin au chapitre de ses excès il faut encore signaler plusieurs chandepisses et la vérole. Il les soigna, sans doute, fort mal ; une exostose volumineuse de l’extrémité supérieure du fémur droit , une miction lente, un jet d’urine petit, en sont les témoignages actuels. Il aurait eu à 21 ans une seconde fièvre typhoïde?

On s’est assuré que le malade n’a jamais éprouvé d’atteintes de rhumatisme articulaire, soit aigu, soit chronique.

P fut encore employé dans une fabrique de produits chi-

miques pour la photographie; là, il s’aperçût que ses mains tremblaient, et n’en continua pas moins ses excès alcooliques qu’il reconnaît cependant en êPe la cause évidente.

En 1863-186A , à 30 ans, P éprouve des étourdissements;

s’aperçoit que sa vue devient faible , et les objets lui semblent tout jaunes; en même temps se manifeste une déviation en dedans de l’œil gauche et une dilatation notable de la pupille du même côté. Puis la vue s’affaiblit de plus en plus, tellement, que bientôt c’est à peine s’il voit pour se conduire; il revient alors chez son père où il habite de nouveau le logement humide et malsain de Saint-Julien.

Après cinq ou six mois de séjour dans son pays, la vue revint un

peu, et P put prendre une place d’employé aux écritures. Dans

le bureau où il écrivait, il recevait un courant d'air dans les jambes, et c’est à cela qu’il rapporte une première attaque de dou’eurs fulgurantes pour laquelle il reçut les soins du docteur Vauthier. Ges douleurs n’ont pas eu de siège particulier, et semblent avoir occupé tout le corps. Elles le retinrent au lit deux ou trois jours, puis il recommença à faire des écritures.

A Noël 1865, il se levait la nuit pour faire réveillon , quand, en mettant ses pieds à terre, il sentit que son pied gauche était le siège

de fourmillements, « comme lorsqu’on est resté trop longtemps les genoux croisés. » Il lui sembla que son pied gauche était froid et volumineux ; quand il voulut marcher, il crut que son pied se posait sur du coton , et ayant porté la main , il s’aperçut qu’il ne sentait pas les pincements.

Dans la nuit, cette sensation d’engourdissement s’étendit peu à peu au genou gauche, puis au membre inférieur gauche entier; enfin à toute la partie latérale gauche du tronc. Le malade ressentait dans toutes ces parties des fourmillements, « comme quand on a gardé quelque temps une fausse position. » Jamais il n’a éprouvé de douleur en ceinture, ni de rachialgie.

Néanmoins il pouvait encore retourner chaque soir de Troyes à Saint-Julien (5 kilomètres), mais lorsqu’il marchait, il ne sentait pas sur quoi il posait ses jambes, il lançait ses jambes en avant. Lorsqu’il descendait de son lit, il ne sentait pas quand son pied arrivait à terre. En même temps le malade s’apercevait d’une sorte d’engourdissement dans les deux derniers doigts de chaque main , trouble qu’i1 rapporte au courant d’air et au contact permanent de ces doigts sur le papier. Tels sont les symptômes qu’il remarqua jusque.vers le milieu de l’année 1866.

A cette époque , il retournait encore chaque soir chez son père, à Saint-Julien, quand, dans l’espace d’une nuit, sans qu’il se fût fatigué plus que de coutume, sans qu’il eût reçu de coup dans cette région, le genou gauche devint te siège d’une tuméfaction considérable, tuméfaction qui ne s’accompagna d’aucune rougeur, d’aucune douleur. Aussi n’appela-t-il aucun médecin, se contentant de faire sur le genou des frictions avec l’alcool camphré.

Ce gonflement du genou ne l’arrêta pas; mais il remarqua que quand il marchait un peu plus, quand il se fatiguait, le genou devenait plus volumineux et sa marche plus embarrassée.

Ces phénomènes ne disparurent jamais complètement, et au mois de juillet 1867 le malade commença 5 y sentir des craquements pendant les mouvements de flexion et d’extension.

Dans l’intervalle qui sépara l’apparition de l’arthropathie du genou gauche et celle des craquements dans cette jointure, le malade

éprouva trois attaques de douleurs fulgurantes, sans compter des douleurs de même nature, mais moins violentes, qui survenaient aux changements de temps. Celles-ci occupaient tantôt la cuisse, tantôt le genou, les épaules ou les chevilles.

Depuis sept ou huit mois, le malade a remarqué que ses garderobes devenaient rares. Enfin, depuis l’an dernier, il a noté qu’il était devenu très-impressionnable par l’eau froide; ayant voulu prendre un bain froid, il fut tellement saisi qu’il faillit se noyer.

C’est l’aggravation des troubles de la marche, l’arthropathie du genou gauche qui le font entrer à l’Hôtel-Dieu.

État actuel. Décembre 1867. — Le strabisme de l’œil gauche est très- prononcé ; aussi quand on fait fixer un objet au malade, cet œil suit-il difficilement tous les mouvements qni le portent en dehors ; il n’en est plus de même quand on fait préalablement fermer l’œil droit; en tous cas le strabisme convergent se produit aussitôt la fin de l’expérience. La pupille gauche est très-dilatée ; celle de l’œil droit est normale. Le malade peut lire, mais, au bout d’un quart d’heure, sa vue se trouble ; si alors il ferme les yeux et les repose ainsi quelques instants, il peut reprendre sa lecture; le malade dit qu’il ne pourrait pas lire de l’œil gauche, qu’il voit tout jaune avec cet œil-là, que l’œil droit seul est très-bon. L’examen ophthalmoscopique, fait par M. le docteur E. Viardin fils, n’indique pas de grandes différences entre les deux yeux. Des deux côtés la pupille a un aspect blanchâtre, et les vaisseaux semblent disparaître avant leur point de convergence; la seule différence appréciable serait une sorte de cercle noirâtre autour de la pupille du côté gauche, ce qui la ferait paraître un peu déprimée. Le gonflement du genou gauche a beaucoup diminué, au dire du malade ; néanmoins, il persiste encore, surtout à la partie interne de l’articulation, et l’excès de volume est rendu plus frappant par la comparaison des deux genoux; en outre, quand on fait exécuter des mouvements à l’articulation, on sent et on entend des craquements manifestes.

Le membre inférieur gauche est peut-être moins gros que le droit ; le malade a remarqué ce fait depuis quatre ou cinq mois.

Quand on fait marcher le malade, on est frappé de la manière don il projette ses jambes en avant ; le fait est plus remarquable encore à mesure que le jour décline, et la marche est presque impossible, une fois la nuit arrivée. Si on l’engage à marcher droit devant lui vers un point déterminé, on remarque qu’il dévie d’un côté ou de l’autre, et si, pendant qu’il s’avance ainsi, on lui ordonne brusquement de se retourner, il ne peut le faire sans compromettre son équilibre. Lui fait-on fermer les yeux, pendant qu’il marche , il chance 1 bientôt et tomberait certainement s’il n’était soutenu.

Les douleurs fulgurantes n’apparaissent qu’avec les variations de température; encore sont-elles bien moins intenses qu’autrefois ; mais en revanche, la marche est beaucoup plus difficile.

Le malade étant couché, les yeux étant fermés, on constate qu’il a pendu la notion de position ; ainsi, quand on lui ordonne de prendre son pied gauche, par exemple, il se trompe ou il ne va pas le chercher la où on l’a placé. Le chatouillement n’est pas perçu à la plante du pied gauche, tandis qu’à droite il l’est parfaitement; il semble même qu’à gauche le chatouillement produit un mouvement réflexe? Il n’v a rien de semblable à droite.

Quand on presse progressivement sur le tibia du côté gauche, le malade ne peut pas dire ce qu’on lui fait; à droite il en rend compte au moindre contact.

Le pincement est bien perçu des d ux côtés, mais sans douleur alors même qu’il est très-énergi jue.

La notion de température est intacte.

Si, le membr» inférieur gauche étant fléchi, on engage le malade à empêcher l’extension, on ne peut y arriver, quelque effort qu’on emploie. Il en est de même à droite. Si, au contraire, on l’engage à résister à la flexion, le membre étant préalablement étendu, on peut fléchir à gauche, mais on n’v parvient pas à droite.

Aux membres supérieurs, le malade se plaint d’engourdissements dans l’annulaire et le petit doigt de chaque main; il sent bien quand on le pince à ce un eau.

Si on lui ordonne, après avoir fermé les yeux, de porter son indicateur sur son nez, il hésite, surtout quand il le fait avec la main gauche.

Quant à l’état général, il est excellent, bon appétit, digestion naturelle, etc.

Le malade ne va à la garde-robe que tous les trois ou quatre jours ; quelquefois les selles se font attendre huit jours.

VIIe OBSERVATION

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