Quinte Curce, X, v, 26, sqq
« sions les plus violentes, il ne connut que l'amour et les plaisirs « permis; c'étaient là sans doute de bien grandes qualités. Voici « maintenant l'œuvre de la fortune : elle le poussa à vouloir « s'égaler aux dieux, à exiger les honneurs divins, à écouter « les oracles qui l'engageaient à les réclamer, à s'emporter « contre ceux qui refusaient de l'adorer, à s'habiller à la mode « des étrangers, à prendre les mœurs des peuples vaincus, qu'il « avait méprisées avant la victoire. Quant à son irascibilité et « à son amour du vin, c'étaient là des défauts que la jeunesse « avait surexcités, mais que l'âge aurait pu calmer. »
Les esquisses et le portrait ne se ressemblent pas de tous points. Le portrait est plus flatté, il n'est pas moins incomplet. Quinte Gurce, dans les unes comme dans l'autre, n'a voulu étudier que la personnalité morale d'Alexandre; il ne l'a pas même étudiée complètement; il est loin d'avoir mis en lumière tout ce qu'elle a d'original ; il ne l'a peut-être pas découvert. Il n'a vu que l'homme tour à tour bon ou mauvais et subissant l'influence de son entourage, de ses passions avivées, grandies par la facilité qu'elles avaient de se donner carrière, par l'approbation basse ou le lâche silence des courtisans; il n'a vu que le jeune monarque enivré par ses victoires, et il n'a reconnu dans cet enivrement que la volonté d'un destin aveugle. Il n'a pas su démêler le motif secret de tous les actes qu'il loue ou qu'il blâme. Il n'a pas deviné le plan profondément habile que son héros avait conçu et auquel il obéissait en mainte circonstance. Il n'a pas compris cette grande pensée qu'avait eue Alexandre de fonder un empire universel avec Babylone pour capitale, d"unir en un tout harmonieux les deux civilisations de l'Occident et de l'Orient.
Le portrait d'Alexandre, plus travaillé que les autres, ne leur est pas très supérieur. Cette infériorité tient à l'idée même que Quinte Curce s'était faite de Ihistoire, à la manière dont il avait voulu l'écrire ^
II. — Les peuplades si variées et si caractérisées que Quinte Gurce se trouve obligé de mettre en scène ne sont pas peintes avec des couleurs plus vives.
Il les énumère les unes après les autres avec une sécheresse
i. Cf. page .300, sqq.
voulue. Les longs dénombrements qu'il fait de l'armée de Darius * sont à peine coupés par quelques détails sur l'armement de certaines peuplades. Ces dénombrements finissent même par l'ennuyer, et il les interrompt brusquement par ces formules commodes : « Il y avait encore d'autres nations inconnues ^. » — « Après « eux venaient d'autres peuples que leurs alliés eux-mêmes con- « naissaient mal ^. » D'ailleurs les caractéristiques qu'il donne — quand il en donne — sont parfois aussi peu précises que possible. « Après eux, dit-il, venaient les Indiens et les autres « peuples voisins de la mer Rouge; ils apportaient leurs noms « plus que leur secours *. » Les Grecs sont pour Quinte Gurce « des esprits mobiles ° », et les Égyptiens, « un peuple léger plus « propre à jeter le trouble dans les affaires qu'à les conduire régu- « lièrement®. «Les Bactriens« sont belliqueux, mais sauvages'' ». Les Scythes Abiens « sont les plus justes des barbares ® ».
Le côté pittoresque de ces peuples, l'élément extérieur qui les distinguait des autres nations, est trop rarement mis en valeur. Quinte Gurce ne daigne pas s'arrêter à ces détails; ce n'est pas qu'il les ignore; il s'oublie parfois en effet à les noter; mais c'est tout à fait par exception qu'il nous montrera « les « Bactriens avec leurs barbes hérissées, leurs longs cheveux, et « leur stature colossale ^ », ou qu'il s'arrêtera à nous peindre les Mardes. « Alexandre, dit-il, vint ensuite chez les Mardes, « nation belliqueuse et dont le genre de vie diffère beaucoup « de celui des autres Perses. Ils creusent des cavernes dans les « montagnes et s'y cachent avec leurs femmes et leurs enfants. « Ils vivent de la chair de leurs troupeaux ou de celle des bêtes « sauvages. Les femmes, contrairement au naturel de leur sexe, « n'y sont pas moins farouches que les hommes; elles ont les « cheveux hérissés, leur robe ne va qu'au genou et leur front « est ceint d'une fronde qui leur sert à la fois d'arme et de pa-