VOCATION MONASTIQUE DE GERMAIN
Beatus quem elegisti.
Heureux, Seigneur, celui que vous avez choisi. Ps. 64
Germain entre au monastere de Savigny.
Cum autem eo tempore fama sanctitatis Abbatis et monachorum monasterii Sylvaigny , quod est in territorio et episcopatu Lugdunense, ubique pervenisset, locum ilium adire conslituit, et se religioni S. Benedicti dicaturura unico fralri Rudolpho aperit, qui fratrem imitari respondit. Ilaque hi duo fratres venditis qua3 apud se habebant, monasterium Sylvaigniacum petunt, et, Deo propitio, ab Itherio Abbate pii adolescentes in Ordinem adscribuntur....
Comme en ces temps-la, 1'Abbe et les moines du monastere de Savigny, monastere du territoire et de 1'eveche de Lyon, etaient partout en renom de saintete,
Germain en oui't les louanges : ce qui le determina a choisir ce lieu pour s'y vouer a la Regie de Saint Benoit. Rodolphe etait son unique frere, il lui en fit la confidence. Rodolphe n'hesita pas : il lui repondit qu'il suivrait son frere. C'est pourquoi, apres avoir vendu tons leurs biens, tous deux se rendent a Savigny, et, par la grace de Dieu, ces pieux jeuries gens sont admis dans 1'Ordre par 1'Abbe Itherius....
L'histoire se rencontre avec la Legende pour attester le grand credit dont jouissait a cette epoque le monastere de Savigny. Brule par les Hongrois vers 940, il avait ete releve par 1'Abbe Badin, qui eut pour successeur, en 954, 1'abbe Gausmar, qualifie : Sanctissimus vir. Gausmar , appreciant les grandes vertus d'un jeune Religieux nomme Hugues, le designa pour son successeur, avant de mourir. En 1007, fut elu 1'Abbe Durand, dont le merite est longuement exalte. Enfin Itherius, dont parle la Legende avait ete 1'un des plus saints moines de Cluny. S'il etait clevenu Abbe de Savigny (entre 1013 et 1018), c'est que Saint Odilon de Cluny, dans un sentiment de charite fraternelle, 1' avait choisi lui-meme et cede a Savigny, pour en etre le Superieur (1). Itherius n' avait accepte que par obeissance. Peut-etre Rodolphe et Germain vinrent-ils f rapper a la porte de Savigny, pendant que 1'Abbe Durand vivait encore. La Legende assure du moins que ce fut Itherius (2)
' (1) Tous ces details sur Savigny et ses Abb6s se trouvent dans la preface du Cartulaire de cette maison, publi6e par Augusts Bernard.
(2) Encore ici, 1'auteur des Lettres ft I'Ermite de Saint Saturnin, s'est completement fourvoyS en lisant le nom de cet Abb6, dans la
qui regut leur profession, soit promesse de stabilite ; car autre ne peut etre le sens de ces mots : Ces pieux jeunes gens sont admis dans 1'Ordre par 1'Abbe Itherius.
Assurement, il est beau le spectacle de ces deux freres si unis de pensees et de sentiments qu'ils veulent aussi, a tout jamais, unir leur vie entiere. Deja ils s'etaient fait cette promesse sur la route de Paris, en quittant la maison paternelle. Le moment venu, Germain, toujours le premier, donna le signal. Savigny etait la retraite qu'il ehoisissait. Rodolphe, toujours fidele a Germain et a lui-meme, repondit qu'il etait pret. Jamais entree en religion ne fut plus evangelique. Selon le conseil du divin Maitre, etant retournes dans leur maison, ils vendirent tous leurs domaines, en distribuerent le prix aux pauvres et revinrent, pauvres eux-memes, pour suivre desormais Jesus et la pauvrete.
La Legende et les Memoires placent leur profession sous 1'Abbe Itherius, sans en dire 1'annee. Nous esperons la trouver a peu pres.
copie de la Legende qui lui a et6 montree : Ces deux freres, dit-il, vendent lout ce qu'ils possedent et arrivent bientot au mqnastere de Savigny, ou ils sont recus par Tabb6 Joire. M. Martin avail done lu : Jorius, au lieu de : ItHerius. Cette meprise nous etonne. Une grande science paleographique n'est pas requise ici. La copie de la Legende qui 6tait sous les yeux de M. Marlin (la seule qui reste) est d'une Icriture du XVII 6 siecle, il est yrai, mais nullement indecbiffrable, sauf le mot exprimant la locality assignee pour patrie a Sainl Germain, qui se prfite a plusieurs lecons. Le mol Itb6rius en particulier se lit tres-couramment. Du restej le Cartulaire du monastere en fait foi : jamais il n'y a eu a Savigny aucun Abb6 du nom de Jorius. Malheureusement ce nom errone a et6 repet6 apres M. Martin, et la lumiere qui jaillit du nom d'ltherius sur la veritable epoque ou a vecu Saint Germain, n'a pas m^me ete entrevue.
Germain, nomm6 Cell6rier de la maison, est bient6t decharg6 de cet emploi. Sa grande pi6t6 et mortification.
Mais, disent les Memoir es, la modestie religieuse de Saint Germain fut si admirable aussi bien que son silence, et son travail a 1'obeissance, qu'il surpassait tous ses esgaux en oraison, en veilles, en humilite et douceur, d'ou apres ses annees de profession promeu ez sacrez Ordres, il fut homme et faict cellerier de la maison, et convent. En laquelle charge il estoit si parfaict, et prompt a servir les religieux, et leur donner leurs necessitez suivant les commandemans de leur Abbe que le Diable envieux de son advancement spirituel (car pour grand affaire qu'il eut a negocier ou traicter pour son monastere, il ne relaschoit jamais de ses exercices, et austeritez ni en son oraison, ni en s'absentant du clioeur et psalmodie que par obe- & dience) commenga a le vouloir troubler dans le repos qu'il prenoit en la peyne qu'il avoit pour s'acquitter de sa charge et office. Et pour ce il suscita quelquesuns de la Congregation plus enclins a murmurer de la piete de Germain qu'a 1'imiter qui commencerent a representer a leur Abbe que Dom Germain ou Nonne Germain dit 1'ancien escript ne pouvoit pas vacquer , au bien du Convent a tant d' exercices spirituels, assister si assiduellement es services du choeur, et faire ce qui estoit de la charge du Gellerier, comme il
falloit. Et ceci reitere par diverses fois a 1'Abbe. Le dit Abbe pour contenter les indiscrets zeles deposast Nonne Germain on Dom Germain de cette charge don il flit si joyeux, et en remercia Dieu si fervament que ses emulateurs en demurent confus. Car depuis ayant employe le temps en choses qui lui estoient enjoinstes, il ne vacquoit qu'en la lecture et contemplation et ces oeuvres de penitence avec le conge de son Abbe, il se rendit si exact et austere qu'il ne mangeoit que le moindre de ce qui luy estoit servi. Et avec le sceu (dis-je), de son dit Abbe, il passoit les 3, 4 et 5 jours sans manger ni boire que fort peu de pain detrempe en 1'eau
Ce tableau des vertus de Germain apres sa profession est complet. II n'y manque pas meme ce qui devait les purifier et couronner, la mesquine envie de quelques-uns de ses freres. Ces Religieux, sans etre totalement oublieux de leurs devoirs, etaient humilies de voir Germain si loin et si haut devant eux. Us resolurent de le diminuer, de le rabaisser. C'est le besoin et le tourment de la mediocrite jalouse. Sous le specieux pretexte de le soulager, de lui menager du temps, ces indiscrets zeles obtinrent clone de 1'Abbe que Germain fut releve de sa charge de Cellerier. Le saint moine ne dit mot, se vengea a la maniere des Saints en redoublant d'humilite, de prevenance aupres de chacun, et, comme en effet on lui rendait une plus grande liberte, il s'en servit pour s'abandonner davantage aux attraits qui avaient toujours domine dans son ame. Sa solitude devint plus profonde, ses prieres plus etendues ; son
jeune surtout, toujours autorise , comme toutes ses oeuvres, fut des lors beaucoup plus prolonge. Ses envieux n'y avaient pas songe. Germain s'avangait ainsi toujours plus dans sa voie, et, s'il grandissait devant Dieu, il ne s'elevait pas moins dans 1'estime de 1'Abbe, qui bientot lui en donna la meilleure preuve.