GERMAIN OE RETOUR A TALLOIRES
Qui dabit mihi pennas sicut colombse, et volabo, et requiescam?
Ps. XLIV, 7.
Qui me donnera des ailes comme a la colombe, et je m'envolerai et je me reposerai dans quelque desert?
Germain m6dite sa retraite en solitude.
Cum autem ex Instituti Benedictini Ordine Vir Dei Germanus didicisset quod veteranis et expertis monachis, ut Deo majore cum perfectione famularentur, loca solitaria appetere ethabitarepermittebatur, c hoc ipsum a superioribus quesivit et obtinuit, et usque in finem exercuit et prestitit....
Mais Germain, 1'homme de Dieu, savait que clans 1'Ordre etl'Institut de SaintBenoit, les monies recommandables par 1'age et 1' experience pouvaient, dans le dessein de servir Dieu avec une perfection plus grande, oblenir la permission de chercher et d'habiter des lieux solitaires en dehors des monasteres. Ce genre de vie devint son attrait ; il le demanda, 1'obtint de ses superieurs, et jusqu'a la fin il le pratiqua....
La Legende presente ici deux lacunes bien regrettables. Elle ne nous dit pas si Germain, a son retour, reprit le gouvernement du monastere, ni combien d'annees il passa au milieu de ses freres, vivant avec eux de la vie commune. La Legende insinue seulement qu'il n'aspira aux plus hauts sommets de la perfection monastique, que lorsque les annees, ses services et les circonstances semblerent lui en donner le droit.
Si les moines d'Occident ont surpasse de beaucoup en oeuvres, en force, en duree, leurs freres d'Orient, on est d'avis generalement d'en faire honneur a 1'esprit de Saint Benoit dont la sage mesure, la charitable discretion penetra bientot tous nos monasteres. Son influence moderatrice s'apprecie et se reconnait particulierement dans la vie de nos moines solitaires. Un beau livre reste a faire : Les Solitaires d'Occident. Le champ est vaste, et les details se presentent riches et varies. Mais peut-etre faudrait-il encore un Saint Jerome pour 1'ecrire? II est certain qu'entre tous, les solitaires appartenant a Tune des families beneclictines offrent un interet plus serieux. Vertus consommees, longues epreuves, age a 1'abri des entrainements et de 1' illusion, permission des
superieurs inurement reflechie ; telles etaient les sages garanties qui precedaient 1' entree de ces pieux moines au desert. Us habitaient a 1'ecart un lieu retire, cache dans les bois, perdu dans la montagne ; mais rien d'etrange, de risque, de singulier dans leur vie toujours reglee par 1'obeissance. On aime a voir le monastere veiller sur eux avec une tendre sollicitude. II les faisait visiter, secourir, assister. Habituellement un compagnon leur etait adjoint; et, de temps en temps, ils devaient eux-memes revenir au monastere passer quelques jours avec leurs freres (1). Ilestpeu de grandes abbayes, de celebres monasteres qui n'aient eu dans leur voisinage une grotte, une ile, un abri cache devenu momenta nement la demeure de quelque saint solitaire (2). Et quels gracieux episodes fournit aux Ghroniques la vie de ces austeres habitants de la solitude !
Le Prieure de Talloires fut done un jour appele a la meme fortune. Germain, le pelerin de Terre-Sainte, avait en maints endroits, retrouve les traces des anciens anachoretes. II en avait vu dans les grottes au Mont- Carmel,-autour de lamer Morte, sur le torrent deCarith, a Saint-Saba, dansle desert de Saint- Jean, etc... Dans son monastere,' en lisant les legendes des Saints de son Ordre, il recueillait les memes exemples, a commencer par Saint Benoit. Dans la vallee de Subiaco, on visite
(1) Doin Martfene, De antiq. Monach. Ritibus, p. 409, 197.
(2) Citons : En France : Cluny, Saint-Claude, Mont-Saint-Michel,
Marmoutier, Fontenelle, etc., etc.
En Allemagne : Fulde, Einsielden, etc.
En Angleterre : Lendisfarne, Reppington, etc. En Italie : Subiaco , Mont-Cassin , Cave , Camaldoli ,
Fonte-Avellana, etc.
En Valais : Agaune ou Saint-Maurice.
encore les deux grottes que Benoit a habitees, e*tant tout jeune moine.
Apres ce saint Patriarche, bon nombre de ses enfants, en tout pays, ont voulu passer quelques annees en solitude avant de mourir. Du temps de Saint Germain, il existait des solitaires benedictins, Germain ne 1'ignorait pas. Lui qui avait ete disciple d'ltherius, moine de Cluny avant de devenir Abbe de Savigny, il avait entendu sou vent cet Abbe raconter la vie admirable d'un Religieux benedictin mort vers 950, dans une petite cabane, a deux milles de Cluny; Adhegrim etait son nom. Tons les samedis, ce religieux solitaire revenait au monastere pour y assister, le lendemain, aux Offices divins. Repartant ensuite pour sa solitude, il emportait un peu de farine et quelques feves. C'elait sa provision pour la semaine. II vecut ainsi trente ans, venere de Saint Odon, Abbe, qui attribuait a ce saint ermite tout le bien qui se faisait a Gluny. Anime par ces souvenirs et ces exemples, Germain, saint Religieux lui-me'ine, prit le parti d'embrasser une telle vie. A trois quarts d'heure en amont du Prieure, en gravissant la pente rapide d'une premiere assise de rochers, et peu avant d'arriver aleur cime, on trouve, a droite, un sentier qui attire la curiosite. On vient de cotoyer un abime si profond qu'on craint le vertige, en y risquant un regard.
D'autre part, le rocher qui domine cet abime se dresse toujours ; on n'est pas encore a son sommet. Et c'est dans un pli de ce roc, au-dessus de cet abime, que s' engage le sentier. Visiblement il n'est plus le sentier primitif, il a ete elargi, rectifie, consolide a 1'usage des pelerins. II dut 1'etre deja a 1'usage de Saint Germain
lui-meme; car tout d'abord il ne pouvait etre qu'un passage etroit, scabreux, encombre de broussailles, tout au plus praticable au chevrier.
La grotte, ou ce sentier conduit, repond a une telle avenue. Qu'on se represente un roc perpendiculaire et fort eleve. A hauteur d'homme, en suivant le sentier, ce haut rocher offre bientot une saillie tres-prononcee, sorte d'avant-toit sous lequel on peut deja s'abriter, mais tout-a-coup son flanc se creuse davantage, la saillie devient plus proeminente et il en resulte une veritable retraite s'ouvrant comme une bouehe beante sur le bord du precipice.
II est difficile de rendre le caractere imposant, austere et a la fois gracieux de ce site solitaire. Comme on est domine par le rocher faisant face au midi, le regard ne s'etend que du levant au couchant; mais le panorama, quoique restreint, estsaisissant. Dans le haut du tableau, ce ne sont que pics, dents, aiguilles, haut sommets. Au milieu se dessinent vallons, gorges, collines, les mille plis et replis que forment les flancs de nos montagnes. Le bas de ce tableau a plus de charme encore. On a devant soi et a ses pieds, comme une large coupe dont nous venons d'esquisser les bords, et le fond en est cette belle nappe d'eau qui s'etend entre Duingt, Saint-Jorioz et Talloires. Ne nous imaginons pas que cette partie du lac si pittoresque et si gracieuse, ainsi vue, de la hauteur de notre solitude (350 metres environ), nuise a son recueillement ; bien plutot elle le favorise et 1' inspire, tant le lac est lui-meme, en ce lieu, calme, silencieux, solitaire.
Enfm directement sous la grotte et son sentier, regne
1'abime, oti Ton entend le torrent de la montagne, de chute en chute precipiter ses eaux. L'abime, c'est 1'inconnu, le mystere. C'est, a 1'etat permanent, le danger, la mort devant soi ! La vie sur le bord d'un abime, n'est-ce pas notre vie ? II fallait a une demeure d'ermite ce beau livre toujours ouvert, ce cote serieux et severe. Dans les beaux jours cependant, cet abime ne laisse pas que d'etre egaye quelque peu par le chant des petits oiseaux qui en habitent les buissons. D'autre part, le versant oppose, tres abrupt aussi dans ses profondeurs, s'evase peu a peu, et, en s'elevant, il change de parure. Vis-a-vis de la grotte et a sa hauteur, il porte deja des bouquets d'arbres, des parcelles de champs et de prairies. Par intervalles, un solitaire pouvait done y entendre le chant du bucheron, y voir de loin le laboureur a son travail et le jeune patre gardant quelque petit troupeau.
Nous avons voulu donner une idee de cette grotte, de ce gite providentiel, vrai nid d'aigle, qu'avisa Germain quand il resolut de se retirer en solitude.
I II- Germain prepare sa grotte et se batit un oratoire.
Nam relicto csenobio Tallueriarum, montem in quo jam in visitor ejus sepulchrum, et ecclesia ipsi viro Dei dicata, in qua sub altare vel intra ipsummet altare sita ejus corporis ossa asservantur et veneran-
tur, conscendit: sibi illic Oratorium assurgit, et ad habitationem antrum elegit et parat...
Car, ayant quitte le monastere de Talloires, Ger-
main se rend sur la montagne ou 1'on visite mainte-
nant son tombeau et 1'eglise qui lui est dediee, et
dans laquelle se conservent et se venerent ses osse-
ments places sous ou plutot dans 1'autel lui-meme :
La il s'erige un oratoire, et pour demeure il se choisit
et se prepare une grotte...
Pour rendre cette grotte habitable, que put faire le futur ermite ? Une seule chose : en rendre 1' a venue plus facile, et fermer par un mur ou une cloison sa large bouche ouverte sur 1'abime. C'est sans doute ce que fit pour lui le monastere. Cette grotte ne pouvait pas recevoir une preparation moindre ni plus indispensable. Un mur semblable la ferine encore aujourd'hui.
Si cette conjecture si plausible que nous venons d'emeltre, n'est que vraie, nous avons encore sous nos yeux la grotte de Saint Germain, avec sa forme premiere, telle qu'il la prepara lui-meme ; car il faut bien croire que les moines de Talloires auront mis le plus grand scrupule a n'y rien changer. Cette grotte ressemble ainsi a une vraie cellule pratiquee dans le roc, cellule close a la verite; mais ce roc qui en forme le haut, le bas, les cotes, suinte parfois rhumidite de toutes parts : souvent meme, par grosses gouttes, 1'eau en decoule de plusieurs fentes. Une telle humidite y est constante en hiver. S'il en etait ainsi, quand Germain la choisit pour retraite (et une telle cavite, dans le roc
meme, ne peut pas s'etre modifiee), il faut avouer que Germain, par ce choix seul, s'est eleve a la hauteur des plus vaillants solitaires. Vraiment, pour admettre qu'il ait pu y sejourner, il faut avoir recours a 1'histoire des plus mortifies d'entre eux, il faut se dire que ce reduit humide ne fut pas encore le pire. En effet, Saint Severin, dans son ermitage, occupait une cellule si etroite, qu'on ne pouvait s'y tenir debout (1) ; et cependant Ocloacre, roi des Herules, ne dedaigna pas de 1'y visiter. On cite la grotte de Saint Antoine du Rocher, solitaire en Touraine (2) ; en tout sens, elle n'avait que quatre pieds. Saint Pierre Celestin, avant de monter sur le trone des Papes, passa trois ans sous un rocher et dans une cavite oii venaient le molester les plus hideux reptiles (3). Nombreux ont ete les solitaires qui ont eu pour logis le creux d'un vieil arbre (4). Un gigantesque sapin, aux branches longues et touffues, etait toute la protection de Saint Promain et le jour et la nuit (5). Quelques-ims meme n'ont jamais etendu leur corps penitent qu'a la lueur des eloiles, sur la terre nue, un caillou sous la tete (6).
Nous pourrions aisement prolonger ces details. Saint Germain, se condamnant a sa grotte austere, avait done, parrni les solitaires, plus d'un emule efc d'un modele. Mais une grotte ou une cellule ne suffisait pas au moine
(1) Diction. Hagiograp., p. 996.
(2) Bolland., iv mai.
(3) Ibid., xix mai.
(4) Bolland. : Saint Vivald, i mai ; Saint Moling, xvn juin; Saint Vulmar, i juillet; Saint Jean de Ryle. xx oetobre ; Saint Guillaume de Monte- Vergine, xxv juin ; le B. Gerlach, v Janvier.
(5) De Montalembert, Moines d'Occident, 4 rae 6dit., t. I, p. 270.
(6) Bolland. : Saint Contest, xx Janvier ; Gildas le Sage, xxix janv.
qui se faisait ermite. L' usage et la regie lui imposaient de plus un oratoire. C'etait son temple. A la maison de 1'homme, pour petite qu'elle soit, serait-elle egaree dans le desert, il faut pour appui la maison de Dieu. Dans la grotte, le. solitaire lisait, etudiait, prenait sa nourriture et son repos. Dans son oratoire, il celebrait les saints Mysteres, il passait ses longues heures de prieres et d'oraison (1).
Gommunement, cellule et oratoire etaient proches voisins, assis ensemble a 1'ombre d'une foret, a 1'abri d'un rocher, non loin d'une eau pure. Souvent me"me ils n'avaient qu'un meme toit, et de 1'un on passait dans 1'autre. Faute d'espace ou pour raison de salubrite, Germain n'etablit pas son oratoire aux cotes de sa grotte, il le porta sur le rocher qui la dominait. Sa grotte, par elle-meme, pouvait braver les siecles, elle 1'a fait. Son oratoire fragile, bati de main d'homme, n'a pas moins dure : car nous ie verrons, de transformation en transformation, devenir 1'eglise actuelle de la paroisse de Saint Germain.
La Legends n'est pas seule a nous dire que Germain se prepara lui-meme cet oratoire. Nous reproduisons ci-apres un projet d'epitaphe compose pour son tombeau et qui repete le meme fait.
Du reste, comment pourrait-on supposer que Germain habitant sa montagne, ait pu, vieillard et jusqu'a sa mort, descendre a Talloires pour celebrer la sainte
(1) Le reclus n'avait pas d'oratoire, mais sa cellule avail infailliblement une petite fenfitre ouvrant dans I'intSrieur d'une 6glise. C'6tait par cette fene'tre qu'il s'unissait aux prieres des fldeles et qu'll participait aux divins Mysteres. Apud Raderum Bavaria Sacra, torn. in. p. 117.
Messe?Il lui fallait done, dans sa solitude, un oratoire. Enfm, on lit formellement dans 1'inscription de la grotte, qu'il fut enseveli dans son oratoire. II en avait done un ; et des lors, nous trouvons tout naturel de repeter, apres la legende, qu'il le prepara des son entree en solitude. C'etait la, pour lui, non-seulement se conformer a 1'usage, mais prendre, pour sa vie nouvelle, une mesure strictement necessaire.
En quelle annee et a quel age Germain se retira-t-il en solitude?
On ne s' attend pas a ee que nous donnions une reponse precise a ces deux questions : loutefois il n*est pas impossible de la donner au moins d'une maniere approximative. On se souvient de Germain rentrarit a Savigny, apres avoir acheve la construction de 1'eglise et du monastere de Talloires. C'etait en 1031 ou 1032. Une raison tres-grave nous a fait retarder son pelerinage aux Lie ax-Saints au moins jusqu'en 1034 (1). Deux ans elaient la duree moyenne de ces longs voyages. Germain serait ainsi rentre a Talloires en 1036 ou 1037. Or, en 1041,d'apres les Catalogues, il se fait dans ce monastere un changement de Prieur qui devient ici une precieuse lumiere.
(l) Ci-devant, page 92.
Les trois compagnons de Germain, Ruph, Ismius et Ismidon, avons-nous dit, furent successivement Prieurs apres lui. Ruph son frere le devint, lorsque Germain rentra a Savigny, c'est-a-dire en 1031 ou!032. En 1041, ce meme Ruph n'est plus Prieur ; les Catalogues inscrivent a sa place le nom d'Ismius (1). Ruph avail done, cette meme annee 1041 ou peu avant cette annee, pris lui-meme le chemin du desert. On sait que, comme Germain, il voulut s'en aller mourir en solitude. Gela etant, on est tout a fait, ce nous semble, autorise a croire que ce fut a cette epoque, c'est-a-dire vers 1041, ou peu avant, que ces deux saints freres convinrent de leur pieux projet et qu'ils le rnirent en execution.
Quant a 1'age de Germain,, d' apres nos conjectures precedentes, il est evident qu'il depassait alors cinquanfe ans.
Germain descend chaque jour de sa solitude au monastere.
Et quia mons hie non longe a suo ceenobio distabat, etsi jam.' setate esset provectus et senio confectus, nihilominus ut divinis interesset officiis et sacra perageret, quotidie a Matutinis horis usque ad Gompletorium descendere constituit et observavit....
Et paree que cette montagne n'etait pas tres-eloignee de son monastere, bien qu'il fut deja avance en
(l) Chronicon Talluer., p. 583.
age et accable de vieillesse, neanmoins pour assister aux divins Offices et celebrer les saints Mysteres, Germain forma et executa le projet de descendre tous les jours depuis les Matines jusqu'aux Complies....
La tradition orale elle-meme a conserve le souvenir de la descente journaliere de Germain au monastere. Mais a quelle heure, a quelle fin et pour combien de temps y rentrait-il ? On conc'oit que eette tradition n'ait pas su garder tous ces menus details. La Legende et les Memoires nous en instruisent suffisamment.
D'apres la Legende, Germain descendait regulierement au monastere des 1' heure des Matines jusqu'a celle des Complies : A Matutinis horis usque ad Completorium. Les Matines designaient alors cette partie de 1' office divin qui se chantait le matin a 1'aurore, et qui se composait a peu pres des prieres et des psaumes aujourd'hui nommes : Laudes (1). Cette autre partie del' office que nous appelons : Matines, portait alors un autre nom (2), et se psalmodiait, apres le chant du coq, vers le milieu de la nuit, par consequent a une heure qui variait avec les saisons (3). A ces prieres du milieu de la nuit, eviclemment Germain ne pouvait pas descendre. En meme temps que ses freres les Religieux les recitaient en choeur dans leur eglise, lui, solitaire, les disait dans sa grotte ou dans son oratoire. Mais , puisque
(1) Ce sujet est admirablement trait6 dans Dom Martfene : De antiquis Monachorum ritibus, tome I, p. 39.
(2) Nocturnum Nocturnus cursus Yigiliae nocturnse Noeturna Synaxis.
"(3) Voir, sur ce sujet, le savant B. Haeftenius dans ses Disquisitiones Monastics.
chaque jour il assistait aux Matines, c'est-a-dire aux prieres de 1'aurore, aussitot qu'il apercevait les premieres blancheurs de 1'aube, il fallait done qu'il se mit en chemin pour se trouver au monastere a 1'heure de ces prieres.
On cite plusieurs solitaires voyageant ainsi de nuit pour se rendre a 1' office divin dans une eglise plus ou moins eloignee. Entre tous, Saint Domice en est un bel exemple (1). On estime a dix kilometres la distance que ce saint pretre franchissait chaque nuit, pour arriver a une eglise voisine d' Amiens. On croit que c' etait celle de Saint Acheul. Chemin faisant, le Saint frappait a la porte d'une cabane habitee par une vierge, Sainte Ulphe, elle aussi, solitaire. A ce signal convenu, la Sainte sortait promptement, et les deux solitaires, de compagm'e, cheminaient jusqu'a 1' eglise. Us y assistaient aux Matines et aux saints Mysteres. Quand ils s'en retournaient, deja le soleil etait sur 1'horizon, et les laboureurs, aux champs. Ceux-ci, voyant les deux Saints s'avancer en silence et dans le plus profond recueillernent, interrompaient leur travail a leur approche, se tenaient debout et respectueusement s'inclinaient sur leur passage (2).
Germain dans sa grotte etait, il est vrai, beaucoup plus rapproche de son monastere. Mais, en hiver et par le mauvais temps, ajoutons : pour uri vieillard, le sentier rapide et rocailleux qui descendait de la montagne, devait etre bien dur. Aussi les vignerons et les
(1) Holland., xxx janv.
(2) Opera sua dimittebant iidem ruricolse reverenter stantes, eosque Sanctos transeuntes dimissis aliquantulum suis capitibus inclinantes. Ibid.
habitants de Talloires qui le rencontraient a une heure si matinale, ne devaient pas manquer de s'incliner tres-respectueusement, eux aussi, devant lui, penetres qu'ils etaient de veneration pour un si saint homme.
Si la Legende est fidele, Germain, arrive au monastere, y celebrait chaque jour la sainte Messe. A plus forte raison, telle etait deja sa pratique, avant sa retraite sur la montagne. Notons cela a sa grande louange ; car, a cette epoque (1) , la celebration quotidienne du saint sacrifice n' etait point encore, dans les monasteres, une habitude commune a tous les moines. Les legendes ont soin de signaler les Abbes, les Religieux qui montaient chaque jour au saint autel. Germain etait done un de ces saints moines, et il est juste d'ajouter son nom a ceux que les legendes ont recueilli.
Nous venons de voir Germain descendant des le point du jour pour assister aux Matines, puis offrant ensuite le saint sacrifice. Imniecliatement apres, remontait-il dans sa solitude ?
On 1'a ecrit, nous ne savons sur quels temoignages, et tout d'abord on serait tente de le croire, mais la Legende et les Memoires disent formellement le contraire.
La priere publique, c'est-a-dire 1'office divin, etait le pivot de la journee Benedictine. Non-seulement il 1'occupait saintement, mais en la partageant avec sagesse, il la reglait toute entiere et la maintenait dans ce parfait equilibre qui resulte de 1'ordre, de la mesure et de la variele. Germain avait, toute sa vie, apprecie ce grand
(1) Dom Martfene, De ant. Monach. rit., t. I, p. 204.
bien. G'est pourquoi il se promit, dit la Legende (et il tint parole), d'assister tous les jours a 1'Office divin, des les Matines jusqu'aux Complies. Faut-il entendre par la qu'il assistat aux Complies elles-mernes inclusivement? Dans ce.cas il ne serait rentre dans sa grotte que tout a fait vers le soir, a la chute du jour. Telle n'est pas 1' interpretation que donnent les Memoires a cette locution : Usque ad Completorium. Et pour soumettre, disent-ils, la chair a 1' esprit, il se prescrivit soubs le sceu et de 1'adveu de son Superieur , de descendre en tout temps d'hyver qu'en este, de descendre tous les jours pour Matines au couvent et ne se bougeoit de 1'eglise que vespres ne fussent chan- << tees, aprez lesquelles il remontoit sans boire ni manger a sa bien aymee solitude. Et a laquelle arrive, il recitoit Complies, quand on en avoit bailie le signe
au couvent.
D'ou il suit que, taut que Germain eut assez de forces pour suivre ce genre de vie, il ne fut pas, en realite, totalement ermite. Les heures du jour qui s'ecoulaient dans son couvent, pouvaient etre vouees a un silence absolu, il faut le croire. Le temps libre entre les diverses heures du choeur, il le passait sans doute dans le recueillement et une solitude complete, mais il ne sejournait pas moins sous le toil; commun, reprenant sa place au choaur, au milieu des moines, six fois par jour. Les vepres etant dites, et alors seulement, Germain reprenait done le chemin de son ermitage. Au XVIP siecle (1), nous apprend le P. Boniface Constantin, on montrait
(11 Vie de Mgr de Granier, ch. iv, p. 15.
encore sur le bord de ce chemin le roc sur lequel il s'asseioit pour reprendre haleine, quasi au milieu de la montee qui est longue et roicie. Malheureusement cetle pierre a disparu, ou, si elle occupe encore aujourd'hui la meme place, personne n'y fait attention ; on a laisse se perdre le souvenir si touchant qu'elle rappelait au pelerin.
Germain ne prenait de nourriture qu'une fois par jour, le soir, dans sa grotte. Son jeune 6tait plus rigoureux pendant 1'Avent
et le CarSme.
Et nusquam ante solis occasum nisi in solitudinis suse antro cibum quern illi a csenobio ministrabatur accepit, et si aliquando temporis injuria descendere minime posset, jejunus in suo Oratorio sicut in lege Domini erat et fuit semper voluntas ejus, sic et in lege ejus meditabatur die ac nocte ita ut illi fuit B. Marise Virginis et SS. Martini Turonensis et patris nostri Benedicti crebra apparitio et consolatio...
Et en nul autre lieu que dans la grotte de sa solitude, et jamais avant le coucher du .soleil, il ne prenait sa nourriture , qui lui venait du monastere ; et si parfois, retenu par le mauvais temps, il ne pouvait descendre, il demeurait a jeun dans son oratoire. La, comme sa volonle etait et fut toujours conforme a la
loi du Seigneur, il meditait cette loi et le jour et la nuit, de sorte que la B. Vierge Marie et Saint Martin de Tours et notre Pere Saint Benoit, lui apparurent souvent pour sa consolation...
Les Memoires, nous montrant Germain recitant Complies dans sa grotte, ajoutent aussi : ... Puis prenoit sa religieuse refection usant to uj ours du pire qu'on luy envoyoit. Et cette fagon de vivre 11 garda tout le Jemps qu'il vesquit en solitude, ayde de Dieu, et de la permission de son Prieur, auquel par grancle humilite il communiquoit tous ses exercices afin de bien observer ce qu'enseigne le Pere Saint Benoist, sgavoir de ne rien entreprendre en la vie spirituelle au parsus de ce qu'est porte par les regies sans le sceu, et permission de 1'Abbe ou du Pere qu'on choisit pour Directeur. Mais dans le temps du Caresme de 1' Advent et de celuy qu'on observe devant Pasques ; il n'usoit que de quelques legumes et herbages crus et ne mangeoit que trois fois en la sepmaine, le dimanche le mardi et jeudi...
Ges deux passages achevent le tableau de la journee de Germain et nous revelent en meme temps toute 1'austerite de sa penitence. En temps propice, lorsque, selon son habitude de chaque jour, il avait, les vepres dites, regagne sa montagne, il attendait le coucher du soleil ou 1'heure des Complies soit dans sa grotte, soit dans son oratoire. Apres cette derniere priere, retire dans sa grotte, c'etait la seulement, dit la Legende, et jamais plus tot qu'il prenait son unique repas. Puisqu'il demeurait a jeun, lorsqu'il lui arrivait de ne pouvoir
descendre, il faut en conclure, ce nous semble, qu'il
emportait lui-meme du monastere, en remontant, ce qui devait servir a sa refection. Nous avons vu de meme Adhegrim, le solitaire de la Balme et de Cluny (1) rentrer, chaque lundi, dans sa solitude, pourvu du peu de farine et des quelques feves qui devaient suffire a sa nourriture de la semaine.
Get unique repas retarde jusqu'au soir etait de regie a Marmoutiers, du temps de Saint Martin. Saint Colomban avait etabli la meme abstinence dans ses trois Maisons d'Anegray, de Luxeuil et de Fontaine. Plus tard, Saint Bruno 1'imposa de meme a ses disciples, en la mitigeant toutefois ; car il la reduisit aux deux tiers de 1'annee. Enfin on avait vu Saint Romuald, le fondateur de nombreux monasteres, ne manger lui-meme, par jour, qu'une poignee de pois chiches (2).
Germain, tout vieillard qu'il etait, se fit courageusement 1'imitateur d'une si grande austerite. II faut meme dire qu'il la depassait souvent; d'abord pendant 1'Avent et le Car erne, puisqu'alors, non content de reduire sa subsistance a quelques herbages sans appret, il ne prenait plus cette maigre nourriture que trois fois par semaine. Ensuite la Legends ne dit-elle pas que, si Germain ne pouvait pas descendre au monastere (et ces jours oii il en etait empeche ne devaient pas etre rares), il demeurait absolument a jeun dans sa grotte? Dans ces occasions, il est evident qu'il passait au moins un jour et deux nuits sans nourriture, et parfois davantage. Souvenons-nous de ses premieres annees. Nous
(1) Bolland., ii juillet.
(2) Ibid., vu f^vrier.
1'avons vu tout petit enfant s'exercer deja a ce jeune prolonge dans I'^glise de son pays natal. Maintenant qu'il est Religieux, vieillard et solitaire, il en fait de plus en plus sa plus chere pratique, a 1'exemple des Paul, des Antonin et de tant d'autres amis du desert.
Oft et comment Germain passait ses nulls.
Puisque Germain, chaque soir, apres le coucher du soleil, se trouvait dans sa grotte, y prenant son unique refection, il semble naturel de penser que cette grotte etait sa retraite pour la nuit. Les Memoires le disent en effet expressement : Se retirant puis en une baume de roc, le reste du jour et pour se reposer en la nuict tf laquelle baume est un peu plus bas de 1'eglise. Nous avons assez minutieusement decrit la forme et la situation de cette grotte. Quelle demeure surtout, pour les longues nuits d'hiver !
Germain y possedait-il du moins, pour ses membres extenues, un miserable grabat, une fagon de couche, une simple planche, comme tant d'autres solitaires? Dans la ditte baume, il dormoit sur le roc, plie dans son cilice qu'il portoit ordinairement soubs sa cuculle et couvert d'un gros bureau (1). Germain passait done
(1) On lit dans le Glossaire de la langue francaise, par La Curne de Sainte-Palaye : Bureau, subst. masc. Sure", 6toffe grossiere. Se vestit d'un bureau de gris bien povrement. Triomp. des neuf Preux, p. 538.
la nuit etendu sur le rocher nu. Ajoutons que cette couche dure ne le gardait pas toute la nuit. A la meme heure que ses freres au monastere, il devait etre debout dans sa grotte pour reciter le Nocturne. Tous les moines savaient et recitaient alors de memoire le psautier dans son entier. Ces prieres de la nuit etant achevees, Germain attendait 1'aurore ; mais a peine en apercevait-il les premieres lueurs, avons-nous dejadit, qu'il se hatait de descendre son rude sentier pour se trouver aux Matines du monastere.
Comment Germain passait sa journe"e, s'il ne pouvait pas descendre
au monastere.
Nous venons de voir 1'emploi normal et regulier dela vie de Germain, lorsque le mauvais temps n'y mettait pas obstacle. On se demande ce que devenait sa vie de tout le jour, lorsque la rigueur des saisons le constituait prisonnier sur sa montagne. C'etait dans cette prevision surtout qu'il s'etait prepare, nous 1'avons vu, un oratoire destine a ses prieres. Des lors, s'il etait empeche de descendre, nul doute qu'il ne passat sa journee dans ce petit sanctuaire. La Legends nous le donne bien a entendre : Ad locum sui oratorii vigiliis, jejuniis et orationibus vacans. II s'adonnait clans son oratoire aux veilles, aux jeunes, aux oraisons. Du reste, ces oratoires de solitaires, sans etre tres-ornes, etaient
habituellement disposes et meubles a 1'instar d'une petite chapelle. Un autel pour la celebration de la messe y tenait la place d'honneur (1). Les legendes y signalent cles images de Saints (2), des Reliques (3), une lampe ardente (4). Quelques solitaires jouissaient meme, dans leur oratoire, de la presence de la sainte Eucharistie (5). Nous ne savons ce qu'etait 1'oratoire de Germain, mais il est bien certain que les moines de Talloires n'auront rien epargn pour donner a leur saint Prieur la consolation d' avoir un oratoire aussi devot que possible.