I VIII
D'une pierre ou roc sur lequel Germain aurait laisse" 1'empreinte de ses mains, de ses genoux et eelle d'une croix.
Le bienheureux Jean le Bon, ermite de Saint-Augustin, vivait solitaire dans une horrible caverne, a deux milles de Cesene. II y possedait une image de Jesus en croix, devant laquelle il avait fait tant de genuflexions etde prostrations, qu'il avait laisse dans le sol 1'empreinte profonde de ses pieds, de ses genoux et de ses mains (6).
D'apres une tradition, Saint Germain aurait laisse, non loin de sa grotte, un souvenir plus etonnant encore.
(1) Holland., Saint Sour, i fgvrier ; Saint Cuthbert, xx mars.
(2) Saint Secondin, Dictionn. hagiograp., 8 d6c.
(3) Boll and., Saint Meinrad, xxi Janvier.
(4) Ibid.
(5) Holland., Saint Guthlac, xi avril ; Saint Godrick, xxi mai.
(6) Bolland., xxvi oct,
La Lfyende omet ce detail, nous le prenons dans 1'auteur qui a ecrit sa vie. Une tradition universelle dans le pays raconte qu' arrive un peu en has du sentier qui conduit a la grotte, et a quelques pas au-dessus de 1'endroit nomine: le Saut du Moine, notre Saint se mettait chaque jour a genoux sur une pierre plate ou espece de roc, place a cote et au niveau du chemin (1), pour y faire une sainte preparation a ses exercices de la journee. On ajoute que, pour mieux fixer ses pensees, il tragait sur la pierre, avec le doigt, une petite croix qu'il baisait au commencement et a la fin de sa priere, et que la croix, ainsi que 1'empreinte de ses genoux et de ses mains, y demeurerent et y clemeurent encore gravees. Les mains sont fermees et les articulations des doigts bien distinctes. Pour perpetuer le souvenir de ce prodige, on avait construit, sur 1'endroit meme, un petit oratoire, qui malheureusement tombe en ruine (2) : et quoique la pierre soit a clecouvert depuis bien longtemps, les vestiges de la croix, des genoux et des mains y sont encore parfaitement dessines et attirent la veneration d'un grand nombre de ficleles (3)....
G'est ainsi que, de nos jours, la tradition recueillie par M. 1'abbe Pinget interprete cette pierre qui porte en effet gravee, en son milieu, une grancle croix. Un peu differenle etait 1'explication qu'en donnait au dernier siecle (1738) le Chronicon Tallueriense : Quantis illic
(1) Actuellement, ce roc est toujours au bord, mais un peu audessus du niveau de la route. C'est le resultat de 1'abaissement qu'on a fait subir a cette route, pour en adoucir la pente.
(2) Get oratoire a et& trfes-convenablement restaure. '3) Vie de Saint Germain, par 1'abbe Pinget, page 45.
gemitibus et orationis assiduitale Deum interpellavit ! Hanc miraculo comprobari voluit Omnipotens : nam cum singulis diebus, ut ferunt, in locum ubi nunc erectum est sacellum, oratum veniret tempore quo Patres nostri in,psalmis, hymnis et canticis spiritualibus cantabant et psallebant voce et cordibus suis Domino ; et post orationem, terram seu potius saxum oscularetur : hoc ei se molle probuit ut signum manuum ejus et .crucis duabus linearibus incisuris efformata3 in sternum gestare gloriaretur...
Oh ! avec quels gemissements et quelle assiduite de prieres, Germain s'adressait a Dieu dans cette solitude ! Le Tout-Puissant voulut 1'en recompenser par un miracle : car comme, tous les jours, selon qu'il est raconte, il venait a cet endroit oii est maintenant un oratoire pour y prier, tandis que nos Peres chantaient et psalmodiaient leurs psaumes, leurs hymnes, leurs cantiques spirituels, et, comme, sa priere finie, il baisait la terre ou mieux le rocher, celui-ci s'amollit pour lui a tel point qu'il a la gloire de porter a tout jamais 1'empreinte de ses mains et celle d'une croix formee de deux entailles en ligne droite (1).
D'apres le Chronicon, Germain serait done venu s'agenouiller sur cette pierre non pas seulement chaque matin, pour y offrir a Dieu les premices de sa journee, il y serait venu de plus, le long du -jour, pour s'unirde la aux prieres et aux offices de la communaute. De ce
(X) Chronicon Tallueriense, page 518,
site eleve, Germain dominait en effet le Prieure et son eglise qu'il voyait au-dessous de lui. Mais, selon la Legende et les Memoires, Germain assistait journellement, au monastere, a toutes les parties de 1'Office divin, excepte aux Complies et au Nocturne. Serait-il venu sur cette pierre reciter ces dernieres prieres pendant qu'elles se recitaient au monastere ? Ou bien y venait-il dire ses psaumes, seulement alors qu'il etait prive de la consolation de descendre avec ses freres? Enfin il est une troisieme interpretation de cette pierre. Elle remonte plus haut que les deux autres, etant donnee par lesMemoires : S'en revenant de Talloyres, il vouloit a un jet de pierre se reposer sur un roc esloigne de sa baume et Nostre Seigneur pour confirmer la Sainctete de son Serviteur parmi ceux qui le visitoient, voulut qu'en se relevant, et s'appuyant, comme ja casse, et faible sur ses mains pour se relever, les vestiges de ses dittes mains sont demurees empreintes sur le roc comme dans la molle cire, ou de la molle paste en trois et quatre lieus et on les void, et cognoiton, et revere-on ; et Dieu a eonfere maintes graces sur le mesme lieu a cles estropiat et paralytiques appostez sur le ditlieu
Remarquons que les Mtmoires ne disent mot de Tempreinte d'une croix sur cette pierre, mais par centre, eux seuls mentionnent des guerisons d'infirmes obtenues sur ce meme roc.
Ne nous etonnons pas de trouver, dans les trois derniers siecles, une explication differente du meme fait. La tradition, laissee a elle-meme, sans monument pour
la fixer, tombe tres facilement dans ces variations concernant les circonstances et les menus details. Ici du moins, elle repete et maintient constamment ce fait en lui-meme, a savoir que Saint Germain s'est repose ou agenouille sur cette pierre, et elle ajoute que ses deux mains, en s'appuyant sur cette meme pierre, y ont laisse la profonde empreinte qui s'y voit encore.
Cela etant, cette pierre venerable qui avait servi de repos ou de prie-Dieu a Saint Germain, ne pouvait pas tomber dans 1'oubli. Jadis, a une e"poque inconnue, on 1' avait abritee sous un oratoire eleve au-dessus d'elle. Get oratoire s'etait ecroule ou avait ete ren verse pendant la periode revolutionnaire. II est heureusement releve, et nous pouvons dire que pas un pelerin ne gravitla montagne, sans se sentir attire vers cet humble monument. II s'en approche par curiosite d'abord, mais bientot cette croix, ces empreintes de mains gravees sur le roc 1'interessent et le font reflechir. G'est la que, comme un autre Jacob, le saint ermite s'est repose : c'est la que, comme un autre Moise, il a prie, eleve ses mains vers le ciel, tandis que ses freres travaillaient et combattaient en bas dans la plaine. Quel beau souvenir !
Germain eut beaucoup a souffrir dans sa solitude, mais il y recut des consolations extraordinaires.
Ibi per quadraginter circiter annos habitavit, nullo hominum consortio utens, nisi csenobitorum descendens de monte. Angelorum consolationibus fruens, frequenter pugnas dsemonum tarn visibiles quam invisibiles sustinuit. Ventorum impetus inclementias imbrium, algores nivium et plures id genus labores non solum amore Christi tolerabiliter, sed etiam libenter desideranterque suscipiens, ad locum sui Oratorii vice giliis jejuniis et orationibus vacans, varias corporis aegritudines in se ferens quam patientissime in aliis vero promptissime sanans...
II y habita environ quarante ans (1), n'ayant plus de rapports qu'avec les moines, quand il descendait de sa montagne. Les anges le venaient consoler, comme aussi les demons I'exergaient souvent visiblement et invisiblement. Pour 1' amour du Christ, il endurait la violence des vents, 1'inclenieiice des pluies, le froid des neiges, et plusieurs souffrances de cette sorte, non seulement avec patience, mais de plus avec
(1} Les Memoires disent : Et a vescu comme nous avons par <i tradition en cette solitude encores environ 34 ou 35 anuses,
plaisir. II les appelait meme de tous ses desirs. Dans son oratoire, il veillait, il jeunait, il priait. Quant aux diverses maladies corporelles, il les recevait et les gardait pour lui avec une tres parfaite patience, mais dans les autres, il les guerissait tres promptement. . .
On n'entend pas 1'homme de guerre s'etonner, se plaindre des fatigues de la marche, encore moins des combats avec 1'ennemi. La faim, la soif, le froid, les veilles, le travail, 1'abjection, les mepris, en un mot tout ce que les hommes abhorrent, vous, vous aurez a 1' aimer. C'est ainsi que repondit Saint Robert Abbe, a deux compagnons qui lui demandaient de les recevoir avec lui dans son ermitage (1). Germain, avant de se decider pour la solitude, avait connu et accepte ce programme. Les conditions d'age, de site, de climat dans lesquelles il entreprenait ce genre de vie, n'etaient pas de nature a en adoucir les rigueurs. Inutile de rappeler combien il souffrit de 1'acrete, de la longueur de nos hivers, soit dans son abri sur la montagne, soit pour y monter, soit pour y descendre. Deja nous avons mentionne ses veilles et ses jetines. Son corps, si malmene, fiechit plus d'une fois et fut affiige de diverses infirmites.
Mais ies privations et les peines corporelles n'etaient pas 1'epreuve la plus redoutable aux solitaires. Bien qu'il eut ete conduit par 1'Esprit-Saint dans le desert, le Sauveur avait voulu y etre tente par le demon. G'efcait, pour les solitaires a venir, une prophetie et une legon. La Legende fait allusion a ces combats du dedans et du
(1) Holland., xxiv avril,
dehors, par lesquels I'eimemi de tout bien poursuivait les solitaires. L' ennui, les secheresses, le degout, les illusions de 1' esprit, les fantomes de 1' imagination etaient les armes communes. Pour vaincre les plus vaillants, il recourait a des apparitions, meme a des vexations directes. Germain ne se laissa prendre a aucun de ces pieges. Aussi Dieu, visiblement, recompensait sa Constance, le soutenant toujours, 1'elevant meme jusqu'au desir et a 1'amour dela croix. Ici-bas, la consolation, la faveur divine ne peut guere aller plus loin. Cette grace eminente etait pour lui ; la Bonte divine lui en accordait d'autres encore, mais pour qu'il les transmit aux malheureux.
Remarquons la touchante expression de la Legende, quancl elle nous clit que Germain gardait pour lui et supportait, en grande douceur, ses propres infirmites: tandis que celles des autres il s'ernpressait de les guerir. Ainsi deja, de son vivant, les malades et les infirmes, confiants en la puissance de ses prieres, accouraient devant sa grotte ou a la porte de son oratoire. Us imploraient son intercession aupres de Dieu et ils s'en retournaient soulages. Les Memoires ne nous ontils pas appris que plusieurs paralytiques furent gueris, en priant sur la pierre qui portait 1'empreinte de ses mains? Si telle etait la confiance que le saint ermite inspirait pendant sa vie, on comprend le culte populaire qu'il regut si vite apres sa mort.
Puisque nous recherchons les graces extraordinaires, les temoignages de protection speciale que Germain reput de Dieu dans la solitude, nous ne devons pas omettre le trait suivant :
Un jour, dit 1'auteur de sa Vie (1), de malheureux individus pousses, on ne sait par quels motifs, resolurent d'empecher notre Saint de se rendre a son ermitage. Us se placerent pour cela a 1' entree du sentier qui y conduit, et lui en refuserent obstinement le passage. L'homme de Dieu, qui a mis toute sa confiance dans le Seigneur, ne se deconcerte pas : mais sans plus mot dire, il va plus loin, monte sur le rocher qui forme la grotte, fait une priere, s'avance sur le faite de 1'abime, et inspire et soutenu par Celui qu'il sert, il se laisse tomber et se trouve sans aucun mal a 1' entree de sa retraite, malgre les obstacles de ses persecuteurs. Ici encore, les vestiges de ses deux pieds sont demeures graves et parfaitement dessines sur la pierre, au rapport d'un tres grand nombre de personnes qui les ont vus...
Les Memoires se laisent absolument sur ce fait. Le Chronicon Tallueriense(11^8) lerapporte, avec une version differente, concernant le motif qui avail pousse Germain a s'avancer j usque sur le bord de cet affreux abime. Remarquons que le Chronicon se borne a nous representer Germain refugie sur ce bord perilleux, sans aj outer mot de tout ce qui suit dans le recit precedent.
Voici les paroles du Chronicon : Impressum etiam cernitur prope ecclesiam seu Gapellam ipsi nomini dicatam sinistri pedis illius vestigium in rupis extremitate quae statim in preecipitium desinit. Ferunt
(1) Vie de Saint Germain, page 46.
Sanctum hue aufugisse quo impudicse mulieris tentationem declinaret et superaret... (Chron. pag. 518.)
On voit aussi pres de l'e"glise ou de la chapelle qui lui est dediee, 1'empreinte de son pied gauche (1) sur le bord du rocher qui aussitot verse dans le precipice. On dit que le Saint se refugia j usque-la, pour se delivrer de 1' importune presence d'une mauvaise femme... n
Ce fait se serait passe a quelques pas de son oratoire. II est regrettable qu'on n'ait pas eu soin de conserver intact etrespecte ceroc et son empreinte. Aujourd'hui, il n'est plus visible. On 1'avait d'abord, sans egard, couvert d'une epaisse couche de terre pour prolonger un jardin. Depuis quelques annees, la route, longeant ce precipice, passe directement sur ce roc qui se trouve par la meme enfoui, a tout jamais, sous les pieds des passants.
(l) Remarquons aussi que le Chronicon signale 1'empreinte du pied gauche seulement, et non celle des deux pieds.
GHAPITRE V.