‹ Étude sur Saint Germain [microform], moine bénédictin d'abord prieur de Talloires ensuite solitaireChapitre 4 sur 38 · ANNO M · texte numérisé non relu

ANNO M

Cette grotte est celebre par la saintete et les miracles de Germain, Beige d'origine, moine Beneclictin de Savigny et pretre, ensuite moine de Talloires 1'an 980, Prieur du meme lieu 1'an 989. II s'endormit dans le Seigneur environ 1'an mil, et il fut enseveli dans son oratoire. II est honore par les fideles des 1'an MXIV et il futtransfere sous 1'autel 1'an 1621.

L'an M.... date ainsi restee inachevee.

Cette grotte, visitee de tout temps, n'etait pas, avant de recevoir cette inscription, denuee de tout souvenir de Saint Germain. Qu'on veuille bien remarquer (voir la planche a la fin) la niche creusee au milieu de la paroi de roche vive qui porte 1'inscription. La destination de cette niche est evidente. Elle clut toujours renfermer, comme aujourd'hui , une petite statue du Saint. Elle fut meme, dans le tres-vieux temps, fermee par une grille en fer, comme en temoignent encore six trous ronds, pratiques des deux cotes dans le roc, pour recevoir cette grille. Ges trous montrent de plus que 1'inscription est posterieure a la niche : cela ressort de la brisure que 1'ouvrier a faite du mot : Sacerdotis. Sans le trou preexistant qui en a ete 1' obstacle , il aurait ecrit : Sacer dotis, au lieu de : Sacerd otis... (Voyez la planche.)

Nous avons dit que cette inscription a ete gravee apres 1621. G'est elle-meme qui le confesse dans sa derniere ligne. Vouclrait-on supposer que cette ligne qui rapporte V exaltation de Saint Germain en 1621, a ete ajoutee, apres celte ceremonie, au reste de 1'inscription existant deja depuis longtemps? Gette supposition n'est pas soutenable. Apres le lavage de la pierre le plus minutieux, nous avons pris nous-meme cette inscription, par empreinte sur papier mouille. Or, il est evident a tous les yeux que les sept dernieres lignes (nous excluons les deux premieres, nous verrons pourquoi) sont absolument de la meme facture, de la meme main, par consequent du meme age.

II est impossible du reste d'attribuer, a cette seconde partie de 1'inscription, une haute antiquite. Les chiffres

arabes : 980, 989 et la forme meme de ces chiffres trahissent son age moderne. De plus, les lettres capitales dont elle est composee, ne portent aucun des caracteres gothiques que ces lettres affectaient au Moyen-Age : elles sont telles que la Renaissance les a reprises. II faut done croire cette inscription sur son age ; et, probablement la bonne pensee d'en avoir orne la grotte revient encore a 1'auteur de 1' article du Marty rologe, c'est-a-dire au P. de Quoex, qui fut specialement charge de pourvoir au culte de Saint Germain.

Nous avons reserve les deux premieres lignes de notre inscription, pour en traiter a part. Ge n'est pas qu' elles soient plus anciennes que les suivantes : au contraire, dans leur etat actuel, elles sont encore plus recentes, et en voici la raison.

Gette partie du roc ou sont gravees ces deux premieres lignes :

HMC SPELUNCA FULGET SANCTITATE ET MIRACULIS

faisait auparavant saillie sur la surface ou paroi qui porte le reste de 1'inscription. Pour plus de regularite, on a cru bien faire, a une epoque recente que nous ignorons, de faire disparaitre, a la grosse pointe, cette partie saillante. On a, par la, mis a angle droit la paroi superieure qui sert de plafond a la grotte avec la paroi laterale ou se lit I'mscription. Le haut de cette derniere ainsi redresse et aplani, on 1'a fini a la boucharde fine et Ton y a grave a nouveau ces deux lignes : hwc spelunca, etc. Sans doute on n'aura fait que les reproduire,

telles qu'elles etaient deja sur la saillie de ce roc, avant son redressement. Aussi Ton remarque, entre les lettres de ces deux premieres lignes et les lettres des sept autres qui suivent, quelques differences de forme qui s'expliquent tout naturellement par cette reproduction des deux premieres lignes a une date relativement tres-recente. On peut faire aussi une autre remarque qui devient une preuve nouvelle de cet age plus jeune des deux premieres lignes. Au-dessous de celles-ci, sur toute la surface qu'occupent les autres lignes et dans le creux de leurs lettres, on constate Ires-facilement les restes d'une couche de chaux epaisse. L'interieur de la niche avait meme regu une teinte a 1'ocre rouge. Or, le haut de la pierre occupee par les deux premieres lignes ne presente absolument aucun vestige de cette couche de chaux, precisement parce que cette partie du roc a ete piquee, redressee, et que ces deux premieres lignes ont ete gravees de nouveau a une date moins ancienne que la couche de chaux dont il s'agit.

Nous avons tenu a bien fixer 1'age de cette inscription, et dans toutes ses parties, pour qu'on ne s'exagere pas la valeur. de ce temoignage. Au fond, cette inscription ne nous dit de Saint Germain que ces quelques mots : Germain fut Beige d'origine, moine de Savigny, enfm moine et Prieur de Talloires. Mais, a la difference de la mention du Martyrologe, cette inscription de la grotte presente deux dates expresses : Germain fut moine de Talloires en 980, et Prieur du meme lieu en 989 (1).

(l) Nous relrouverons ces deux dales en exposant la seconde opinion.

De plus elle repete avec le Martyrologe que la mort du Saint arriva autour de 1'an mil. Elle place done bien Saint Germain dans le X e siecle (1).

Saint Germain, pelerin en Terre-Sainte, avec Gausmar, abbe" de Savigny.

On lit dans le Cartulaire de I'abbaye de Savigny (2) que 1'Abbe Gausmar (952-984) apporta de Jerusalem plusieurs reliques dont il enrichit 1'eglise de son monastere (3). II en mit une part dans une croix d' argent faite a cette fin, plaga la croix au milieu de 1'eglise, et, sur cette croix devenue reliquaire, il suspendit une tres-riche couronne.

(1) Noiis ne savons sur quelles donne"es Grillet (Diet, hist., t. Ill, p. 597) a 6crit ce qui suit : Les premiers Religieux de Talloires se distinguerent par la re"gularite" et la saintel6 de leur vie, lels que Saint Germain en 969 ; Saint Ruph en 10 j 8 ; Saint Jori9z en 1107. Casalis, dans sonDizionario storico degliStati del Re di Sardegna, t. XX, p. 723, le copie textuellement. Nous verrons ci-apres que la date relative a Saint Jorioz est erron6e. Celle de Saint Ruph peut Sire vraie. Celle de Saint Germain ne serait-elle point une copie fautive de la date 989 inserite sur la pierre de la grotte ? Au lieu de 989, n'aurait-on point 6crit par erreur 969?

Si Grillet a trouve" quelque part cette date de 969, il aurait bien dft nous 1'apprendre. Quelle qu'ait e" te" la source de ses informations, il faut le ranger parmi ceux qui font vivre Saint Germain au X e siecle.

(2) Cartulaire de I'abbaye de Savigny, 2 vol. in-4. Paris, imprim. impe"riale, 1853, page 47.

(3) Ce pelerinage de Gausmar a Jerusalem, ex6cut6 en plein X e siecle,. est un grand acte de vaillance. L'histoire doit le noter, pour 1'ajouter aux rares pelerinages de ce siecle connus jusqu'ici. Le X e siecle en effet vit peu de cbr^tiens sur le chemin de la Terre-Sainte. On 6lait retenu par la crainte des Sarrazins et des Hongrois qui infestaient alors une bonne partie de TEurope. Le savant Mamachi (Antiquit Christ., t. II, p. 36) a recueilli les noms de ces pelerins du X e siecle : ils sont en fort petit nombre. On cite Saint Conrad, evfique de Constance, le Bienheureux Guntber, Saint Arcan et Saint Gilles, un moine de Cluny. C'est a peu pres tout.

Rapprochons de cette donnee historique ce que nous savons de Saint Germain. Lui aussi fit le pelerinage de Jerusalem. Gomme 1'Abbe Gausmar, il en apporta beaucoup de reliques ; et, chose frappante, 1'eglise de Talloires possedait aussi une petite croix d'argent, tres-veneree, contenant de ces reliques apportees par Saint Germain.

On se demande si, dans cette ressemblance entre le pelerinage de 1'Abbe Gausmar et celui de Saint Germain, on ne peut pas voir une preuve que leur voyage s'est fait de concert, et que par consequent Saint Germain, contemporain de Gausmar, est bien du X e siecle?

II est certain que 1'Abbe Gausmar ne pouvait pas entreprendre un si lointain voyage, sans un Religieux au moins pour I'accompagner. Etant moine de Savigny, Saint Germain aurait ete, pour son Abbe, cet ami de voyage. En Terre sainte, il eut aussi sapart de Reliques ; et, a son relour, il les plaga a Talloires dans une croix d' argent, comme Gausmar fit de son cote dans 1'eglise de Savigny. Assurement la vraisemblance ne manque point a ce recit et les dates, bien plus, s'y adapteraient sans effort. Gausmar fut elu Abbe en 952. Si Saint Germain appartient au X e siecle, il a du se retirer en solitude au plutot vers 960, puisqu'il serait mort vers 1'an mil, apres environ 40 ans de solitude. II y a done place suffisante a leur pelerinage fait en commun. Mais cela seul n'etablit pas la realite du fait. Dans son texte, tel qu'il est rapporte, le pelerinage de Saint Germain peut se placer au XP siecle aussi bien qu'au X e ; rien n'en accuse 1'epoque. Si, comme Gausmar, ilen a rapporte des Reliques, qu'il a, a 1'exemple de cet Abbe,

enfermees dans une croix d' argent, il a pu le faire aii XP siecle aussi bien qu'au X e . Saint Germain aurait, dans ce dernier cas, imite Gausmar, suivi ses traces et son exemple, sans avoir ete son compagnon.

II y a plus : Un detail de leur pelerlnage nous semble amener la conclusion que Gausmar et Saint Germain ne le firent point ensemble. Si ces deux moines avaient cnemine de societe, necessairement Germain n'aurait ete qu'au second rang. L'Abbe Gausmar etait le personnage en vue. A ce titre, les distinctions, les faveurs, les preferences auraient et pourluiet non point pour son suivant, le moine Germain. Or, si nous comparons le prix des Reliques obtenues et apporte"es par 1'un et par 1'autre, il se trouve que Germain aurait ete le plus honore, le plus favorise, disons, le mieux servi. Gausmar, est-il difc (1), apporta de Jerusalem plusieurs Reliques de Saints. On a vu qu'il les enferma dans une croix d' argent. La croix semblable que Ton gardait a Talloires, comme souvenir du pelerinage de Saint Germain, contenait un bien autre tresor. Une parcelle de la vraie Croix du Sauveur y etait renfermee. En verite, on ne possedaitpas le temoignage ecrit de 1'authenticite de cette relique, mais la tradition constante 1'attestait et de temps immemorial, sans reclamation, on 1' avail veneree comme telle. Bien que Saint Germain ait ete, lui aussi, pelerin a Jerusalem, il n'est done point prouve qu'il ait accompli ce saint voyage a la suite de l'Abb6 Gausmar. Des lors, de ce chef on ne peut encore rien conclure en faveur de 1' opinion qui le veut au X e siecle.

(I) Cartulaire de I'abbaye de Savigny, preface, p. 47.

Saint Germain contemporain de Saint Jorioz.

Le Pere Boniface Gonstantin , dans sa Vie de Mgr Claude de Gr tinier (1), deplore : que le malheur des temps nous ait derobe la connaissance asseuree des anciens jours du monastere de Talloires. Sans quoi, dit-il, nous y admirerions une longue suite de saints Religieux, vrais enfants de Sainct Benoist et qui sont montes apres luy au ciel.... Ce sont les Saints : Germain, Rodolphe, Jore, Ihmius, Ismido et Bompar.

Charles- Auguste de Sales (2), parlant de Girin, fils de Gerard de Sales, s'exprime ainsi : Quant a Girin, le necrologe de Tallueres ne laisse point de lieu au doute qu'il n'ait ete 1'un des premiers Religieux de la fondation de ce monastere royal, synchrone aux Saints Germain, Joire, Bompar, Ismius ou Ismido.

Apres Charles-Auguste, Nicolas d'Hauteville, ecrivant de meme sur la famille de Sales, dit a son tour (3) : Les Saints Germain, Joire, Bompart, Ismius et Ismide furent 'les premiers fondateurs de ce lieu venerable (Talloires). Enfin, c'est evidemment, en s'inspirant de ces auteurs, que Besson (4) ecrit dans ses Memoires :

(1) La Vie du Re've'rendisslme et Illustrisswie Evesque Claude de Granier, etc., par le P. Boniface Constantih, de la Compagnie de Jesus... a Lyon, chez la vefve de G. Rigaud MDCXL... chap. IV, p. 15, et chap. XI, p. 4.1.

(2) Pourpris historique de la Maison de Sales, 1659, page 136.

(3) La Maison naturelle, historique et chronologique de Saint Francois de Sales, par Nicolas de Hauteville, chanoine de Saint- Pierre de Geneve. Paris, MVILXIX, page 41.

(4) Memoires pour I'Hist. eccles. des dioceses de Geneve, Tarentaise, etc., 1759, page 132.

On trouve parmi les premiers R.eligieux qui peuplerent ce Prieure (Talloires) six personnages d'une vie austere et edifiante et que Ton tient pour Saints, sgavoir: Saint Germain, Saint Ruph ou Rodolphe, Saint Jorioz, Saint Ismion, Saint Ismidon et Saint Bompar.

Ces auteurs, nous venons de le voir, n'hesitent pas a compter Saint Jorioz avec Saint Germain parmi les premiers Religieux de Talloires et ils semblent en faire deux contemporains. Gelte question de la contemporaneite de Saint Germain et de Saint Jorioz est ici de la plus haute gravite. En effet, si elle etait certaine, elle deviendrait une preuve decisive que Saint Germain est anterieur au XP siecle, parce que Saint Jorioz a vecu, lui, tres-certainement avant ce siecle. Nous en avons le temoignage dans une Charte que le Regeste genevois analyse en ces termes (1) : Adalgadus, clerc, et ses freres Chonon, Robert, Guy et Artaldus, donnent a 1'abbaye de Savigny, dontlterius est Abbe, leurs droits et dimes sur les eglises de Sainte Marie a Lovagny et du Bienheureux Jorioz, en Genevois. La donation est faite dans 1' interest de Leuto, frere des donateurs et moine a Savigny : elle est approuvee par 1'eveque Frederic, avec 1'avis de son clerge....

La date de cette charge est limitee par 1'episcopat de Frederic (1032-1073) et par 1'epoque a laquelle Iterius a ete Abbe de Savigny (1018-1044).

(1) Regeste genevois, Geneve, 1866, page 56, n 197. On peut voir 3tte charte dans plusieui ' ... > - -

XI, p. 199 ; le Cartulai 1 ) otice historique sur Vi Chambery, 1861, page 89.

Les auteurs du Regeste font commencer 1' episcopal de Frederic 1'an 1032. Blavignac, dans ses Etudes sur Geneve (1) ecrit 1'an 1023. Supposons cette charte donnee autour de 1030 : elle ne peut pas s'en eloigner beaucoup. Qu'en resulte-t-il ? Que, vers 1030 environ, il existait deja dans la localite aujourd'hui appeleede cenom, une eglise ditedu Bienheureux Jorioz (Georii al. Jorii), sans doute parce que ce Saint y etait venere et enseveli. Or un Saint n' arrive pas du premier jour a avoir une eglise de son nom ; il y faut generalement des annees. On peut done sans crainte affirmer que Saint Jorioz a vecu avant le XP siecle, et peut etre longtemps avant. Toujours est-il certain que, s'il atouche a ce siecle, il n'en a pu voir que les premieres annees. D'autre part, n'oublions pas que 1'an 1000 nous a ete donne comme la date approximative de la mort de Saint Germain. Gette derniere date deviendrait done certaine, etant prouve la contemporaneite de Saint Jorioz et de Saint Germain. Mais pour la prouver, le temoignage des auteurs cidessus mentionnes est-il suffisant ?

Rodolphe, Ismius et Ismidon sont toujours donnes comme compagnons de Saint Germain. G'est un fait constant. II n'en est pas de meme de Saint Jorioz. Jamais il n'est cite comme tel par le Chronicon de Talloires, document important dont plus loin il va etre question.

Si cette liste de contemporains ci-devant nommes est exacte, Saint Jorioz n'a pas seulement vecu avec Saint Germain, mais avec tous les autres, y compris .Bompar egalement cite parmi eux. Or Bompar ne peut nullement

(1) Page 269.

avoir ete a Talloires le contemporain de Saint Jorioz. Gelui-ci, avons-nous vu, est au moins du X e siecle. Quant a Bompar, les Catalogues des Prieiirs inscrivent son nom en plein XIP siecle, en 1118. II faut convenir que c'est la un grand coup porte a 1'autorite, au credit de cette liste de soi-disant contemporains.

Ne peut-on pas croire aussi que Besson et Gharles- Auguste de Sales, en parlant des premiers Religieux qui ont fonde Talloires, n'ont pas attache a cette expression 1'idee stricte et rigoureuse de contemporaneite ; qu'ils ont seulement entendu rappeler les differents Saints qui, successivement et aleur jour, ont illustre Talloires dans ses premiers siecles? N'est-ce pas ce que parait entendre tout specialement le P. Boniface Constantin quand il dit : Sans quoi nous y admirerions une longue suite de Saints Religieux.... Ici le mot suite ou chaine semble bien synonyme. Des lors cet auteur ne serait plus un temoignage en faveur de la contemporaneite de tons ces Saints. Enfm nos auteurs font de Saint Jorioz un Religieux de Talloires. Cela est fort douteux. Les tenebres qui enveloppent la figure de ce Saint sont desesperantes. Gomparativement a lui, Saint Germain est reste dans une grande lumiere. Un jour nous essaierons aussi de commenter les rares notions qui nous restent sur Saint Jorioz. Notre conjecture la plus probable sera qu'il ne fut jamais moine de Talloires, mais seulement de Savigny.

II s'en faut done que la contemporaneite de Saint Jorioz et de Saint Germain soit demontree. Partant nous n'avons pas encore ici un point d'appui indiscutable qui fixe Saint Germain au X e siecle.

Mais voici, en faveur de celte opinion, 1' argument le plus connu, sinon le plus solide.

Saint Germain d'apres Boland Viot.

En 1627, parut im livre qui ajouta puissamment a la popularite qui venait de se reveiller autour du nom de Saint Germain. Ce fut la Vie de Saint Bernard de Menthon, par Roland Viot, Prevot du Grand-Saint- Bernard (1). Ce livre n'hesite pas sur le siecle ou a vecu Saint Germain. L'auteur y donne en effet d'assez longs et piquants details sur le Precepteur du jeune Bernard ; lequel Precepteur ou Gouverneur n'etait autre, selon lui, que Germain, devenu plus tard Prieur de Talloires. Necessairement Germain appartient done, comme Saint Bernard, au X e siecle.

La consequence est rigoureuse, si Roland Viot est sur de son dire ; mais ce pr6ceptorat de Saint Germain aupres du jeune Bernard de Menthon est-il inconteste et incontestable?

Quand le Prevot Roland 1'affirma dans sa Vie de Saint Bernard, les breviaires qui renfermaient 1'office de ce dernier Saint, ne faisaient aucune mention de Saint Germain. Ajoutons qu'ils n'en -parlent point encore aujourd'hui (2).

(1) Titre de cet ouvrage : Miroir de toutc SainteU en la Vie du Saint merveilleux Bernard de Menthon.... par Reverend Bfessire Roland Viot PrevosL... Lyon, 1627.

(2) Voir les breviaires de Sion, d'Apste, d'Annecy, ceux des cha.noines de Saint- An gustin.

En 1621, Saint Francois de Sales elevant Saint Germain sur 1'autel, et prechant sur sa vie et ses vertus devant une grande foule, en vue et a proximite du chateau de Menthon, en presence, tres probablement, des membres de cette noble famille (1), ne fit pas la moindre allusion a ces rapports intimes, a cette vie longtemps commune entre Bernard et Germain (2). Meme silence dans la seule Vie de Saint Bernard, en langue vulgaire, que Ton possedat jusqu'alors. Elle avait paru en 1612, avec 1' approbation de Saint Frangois de Sales. Son auteur Nicolas Farnex etait a Thonon agent ou fonde de pouvoirs pour les biens que la Prevote de Mont-Joux possedait en ces quartiers (3).

La meme annee 1612, Charles de la Basilique, eveque

(l) Le chef de la maison de Menthon etait alors Bernard IV, seigneur tres-religieux. Quelques ann6es auparavant. ayant perdu son 6pouse C16raence de Geneve, il avait soumis k Saint Francois de Sales son projet de recevoir les Ordres sacres. La re"ponse du Saint (encore ine"dite) est une de ses plus gracieuses et spirituelles e"pitres. On la conserve pr6cieusement dans la famille de Menthon.

(3) Nous avons voulu constater d'une maniere sure ce silence de Saint Francois de Sales k 1'endroit de Saint Germain A cette fin nous avons revu, dans le grand proces de canonisation du saint Evfique, loutes les depositions des t&moins qui avaienl entendu le discours dont il s'agit. La question posee aux te"moins par les Commissaires apostoliques (Halt celle-ci : Francois, 6veque de Geneve, a-t-il 6t6 z6le pour v6n6rer les Reliques des" Saints et visitor leurs tombeaux? La reponse des t6moins est, comme on le pense, toujours affirmative ; et le plus grand nombre cite, a 1'appui et comme exemple de la grande ve" negation de Saint Francois de Sales pour les Reliques des Saints, le soin qu'il prit de celles de Saint Germain, 1'honneur qu'il leur rendit et le discours qu'il prononca a celte occasion. Gependant pas un de ces te'inoins ne cite, de ce discours de Saint Francois, un seul mot dormant a entendre que Saint Germain eftt autrefois connu et dirig6 Saint Bernard de Menthon, cet autre Saint si rapproche" et 6galement si cher au pays.

(3) litre de cet ouvrage : la Vie du Bienheureux Saint Bernard de Menthon tirte de divers auteurs particulierement du devost Messire Richard de la Val d'lsere, successcur de Saint Bernard en

I'archidiaconat d'Aouste par Nicolas Farnex Bourgeois de

Bonneville et de Thonon... irnprim6e a Thonon en 1612 et approuv^e par Francois de Sales evesque de Geneve.

deNovare, avail esquissela Vie de Saint Bernard, morf, comme on salt, aux portes de cette ville : et cet eveque ne faisait pas plus que Nicolas Farnex, a propos de Saint Bernard, mention aucune de Saint Germain (1).

En 1625, dans la Vie de Saint Francois de Sales, le Pere Louis de la Riviere s'occupe de Saint Germain beaucoup plus que ne le font communement les autres historiens de Saint Francois de Sales ; et il omet totalement les rapports de Germain avec le jeune Bernard de Menthon (2).

De plus, les legendes anterieures de Saint Bernard, telles que celle d'Augustin de Pavie (3), celle de la Chartreuse de la meme cite (4), celle du monastere de Boldec(5), celle de la Collegiale de Saint-Ours (6), celle de 1'Archidiacre Jean de Gigliano dit Lombard (7), celle communement dite d'Azolin qu'on croit avoir ete Fami de Saint Bernard (8), enfin celle meme'de Richard de la Val d'Isere, que les Bollandisles ont publiee vers la fin du XVIP siecle (9), toutes ces anciennes legendes

(1) Novar. Sacr., p. 13 et 14.

(2) La Vie de I'iUustrissime Francois de Sales* par le P. Louis de la Riviere, de 1'Ordre des Minimes. Seconde edition, Lyon, 16:25, page 291

(3) Augustin de Pavie, chanoine re"gulier de la Congregation du Lalran, vivaitau commencement du XV e siecle. Salegende de Saint Bernard de Menthon se trouve dans son Elucidarium Christiana-rum Religionum- Breseia MCII.

(4) Holland, de S to Bernardo Montis. Jovis XV juin.

(5) Ibidem.

(6) Ceite 16gende se trouve dans les (Euvres manuscrites du chanoine Anne-Joseph de Rivaz, a Sion en Valais. Ces (Euvres sont conside"rab!es. Le neveu de Tauteur, Monsieur le comte Charles de Rivaz, n'en fait pas un tr6sor ferm6. C'est avec une bont6 rare qu'il permet d'en prendre connaissance.

i?) Jean de Cigliano vivait en 1230. Mgr Puc, 6ve"que d'Aoste, possede une copie de sa Vie de Saint Bernard.

(8) Cette ISgende se trouve aussi dans le manuscrit du chanoine de Rivaz.

(9) Cette 16gende de Saint Bernard par Richard de la Val d'Isere,

de Saint Bernard, disons-nous, se taisaient absolument sur ce preceptorat de Germain aupres du jeune Bernard.

Ge fait etait-il du moins reste dans les souvenirs et la tradition du monastere de Talloires? Jamais nous n'en avons jusqu'ici retrouve le moindre indice. Nous connaissons deja la mention du Martyrologe, 1' inscription de la grotte. Nous donnerons ci-apres la legende du Saint, une epitaphe destinee a sa pierre tombale, et nulle part Saint Germain n'apparait comme Maitre et Gouverneur de Saint Bernard de Menthon.

Attenant a 1'eglise priorale de Talloires, on trouve, deja en 1310 (1), une chapelle de Sainte-Catherine, dite : des Seigneurs de Menthon, parce qu'elle etait de leur fondation. Dans le cours des XIV e et XV e siecles, ces seigneurs font plusieurs legs ou donations, soit en faveur de cette chapelle, ou quelques-uns choisissent leur tombeau, soit en faveur du Prieure lui-meme. Etant clonne le preceptorat de Saint Germain, evidemment il eut ete le point de depart de ces bons rapports entre le monastere et le chateau, et il sernble que cer-

avait 6t6 transmise de Saint-Jean-de-Maurienne au P. Papebrok par le P. Pierre-Francois ChifQet. II en existait cerlainement d'autres copies en Savoie. Ainsi en 1626, un Ambroise de Menthon possgdait cette 16gen.de 6crite en caracteres gothiques, ou plut6tlombards, dans un tres-ancien codex (antiquissimo codicej. II en fit une copie etla communiqua a Dom Benoll Th^ophile de Chevron, moine de Talloires. A son lour, celui--ci la transmit plus tard a 1'abbe Gaetani, savant collectionneur de legendes de Saints. Le recueil manuscrii de ce dernier se trouvait en 1870 a la Bibliotheque de la Sapience, a Rome. Nous y avons parcouru nous-mfime cette copie de la!6gende de Saint Bernard envoy6e par I'archeve'que deTarentaise Benoit-Theophile de Chevron. C'est Gaetani qui a r6v616 lui-me'me, dans une note, 1'origine de cetle copie.

A une date plus rapproche"e de nous, en 1779, M. Sinton, vicaire general du diocese de Geneve, possedait aussi une ancienne copie de cette legende dc Saint Bernard. Qu'est devenue cette copie ?

(1) Invent air e de I'abbaye de Talloires, page 122, n 14.

tainement allusion y serait faite an moins dans quelques-unes de ces fondalions. II n'en est rieri ; dans le resume de ces actes (1), pas une expression ne trahit ce lien antique, ce souvenir commun. II y a plus : de ces legs pieux fails par les seigneurs de Menthon, aucun n'est en faveur de la chapelle ou oratoire ou reposait Saint Germain. II faut done convenir qu'avant le livre de Roland Viot, le preceptorat de Saint Germain etait bien peu connu , pour ne pas dire totalement ignore. Cependant cet auteur raffirme sans hesitation et avec force details. On cherche en vain ses preuves ; toute sa narration se developpe sans notes, sans citations, sans designation d'aucune source. Deux fois seulement, il lui ecliappe un mot sur les documents qu'il a consultes. A la fin du chapitre III (2), apres avoir decrit minutieusement 1'enfance de Bernard et son depart de Paris, s'ous la conduite de Germain, il ajoute : De tout ce narre, tire en partie des premieres Vies de ce Sainct, en partie deduit de la conjecture de ses moeurs... /> II est regrettable qu'il n'ait pas nomme les auteurs de ces premieres Vies de Saint Bernard ; on pourrait verifier si, en realite, elles rapportent le preceptorat de Saint Germain ; car celles non moins nombreuses et tres-anciennes que nous avons cftees, n'en parlent point du tout. L' auteur avoue ensuite avoir ecrit certaines choses par voie de conjectures. Le preceptorat de Saint Germain ne serait-il point du nombre ?

Plus tard, ayant narre la mort de Saint Bernard

(l) Le mSme, pages 123, 136, 143, 144, 148, 151, 163. (-2) Page 49.

et cite quelques paroles que lui avait autrefois adressees Saint Nicolas, Roland Viot ajoute encore : Telles sont les paroles du Breviaire duquel sa vie est tiree fide- (( lement et authentiquement, puisque Richard de la Val dlsere, successeur du Saint en 1'archidiaconat... en a clonne les memoires a la posterite (1).

Quant a Richard de la Val d'Isere, nous repetons que son texte, tel qu'il est reproduit par les Bollandistes, se tait absolument sur Saint Germain. Le prevot Roland a tire, dit-il, fidelement d'un Breviaire la Vie de Saint Bernard. Le nom de Germain et son preceptorat y etaient-ils expressement formules ? Dans ce cas , ce Breviaire est aujourd'hui tout a fait inconnu : on en a perdu toute trace soit a Aoste, soit au Saint-Bernard. Les Breviaires et autres anciens documents que nous possedons a Aoste gardent un profoncl silence sur Saint Germain. Telle est la reponsequ'a bien voulu nous faire Mgr Due, eveque d' Aoste, jeune et savant prelat fort verse dans 1'histoire de son Eglise. Nous avons de meme soumis au tres-digne chanoine Bruchez, Prieur del'hospice du Grand-Saint-Bernard, cette me'me question : Les archives de 1' Hospice possedent-elles quelque texte de Breviaire, de legende, de chrom'que, elc., etc., anterieur a Roland Viot, et qui lui ait permis d'affirmer si nettement le preceptorat de Saint Germain ? M. le Prieur connait a fond ses archives ; mais avant de repondre, il a voulu, nous dit-il, les consulter encore, et, avec ime franchise egale a sa bienveillance, il ajoute : Je dois vous avouer que je ri'ai rien trouve. Les

(1) Page 247.

archives de la famille de Menthon sont dans la meme penurie de preuves a ce sujet.

Ainsi, a 1'heure presente, Roland Viot ne s'en etant pas explique, nous ignorons completement sur quel document repose son assertion relative au preceptorat de Saint Germain. Assurement le style et la maniere de cet auteur, qui se delaie en discours affectes, ne sont pas d'un historien grave et precis ; ils sont bien plutot d'un homme aimant 1' amplification et cedant a la fantaisie. Les Bollandistes et d'autres auleurs lui font justement ce reproche. Toutefois Roland Viot elait Religieux du Saint-Bernard, Prevot meme de la Maison ; il devait etre informe, et il est si affirmatif sur le preceptorat de Saint Germain que, par son temoignage et son autorite, ce fait est des lors entre couramment dans I'liistoire de Saint Bernard. En effet, pas une des Vies de ce Saint, ecrites apres celle de Roland soit en Italie, soil en Suisse, soit en Allemagne, n'a omis, croyonsnous, de citer Germain comme precepteur du jeune Saint. Le succes est flatteur pour Roland , sans nul doute. Est-ce un triomphe definitif ? Nous ne le pensons pas,

Ces auteurs eloignes, de nationalite diverse, etaient etrangers aux choses et aux traditions de Talloires concernant Saint Germain. S'ils ont suivi sur ce point Roland Viot, comme un simple echo ils ont repete son dire, et rien de plus. Aussi Roland ne trouva pas la meme docilite a Talloires aupres des moines, ni dans notre pays, aupres des auteurs qui des lors nous ont parle de Saint Germain. Ainsi en 1634, sept ans apres la publication de la Vie de Saint Bernard de Menthon par

Viot, Charles-Auguste de Sales edita la Vie de son saint oncle. En 1648, la Mere de Ghaugy donna de la vie du saint Eveque un abrege remarquable. Ces deux auteurs, a 1' occasion de 1' elevation de Saint Germain sur les autels faite par Saint Frangois de Sales, ne pouvaient manquer, ce semble, de rappeler le peu que Ton savait sur ce Saint solitaire. Son preeeptorat aupres de Saint Bernard evidemment n'etait pas son moindre titre de gloire : ils n'en parlent pas. Ce silence ne peut pas etre ici un oubli, une simple omission : il ne s'explique que par le defaut de creance qu'avait rencontre Viot ; malgre sa parole , on doutait du fait qu'il a vane, ait. Ge cloute nous est, du reste, expressement revele par un autre auteur national et conlemporain. En 1640, le P. Boniface Gonstantin, traitant du monastere de Talloires, ecrit cette phrase : II y a de grandes conjectures de part et d' autre, s'il est vray que Saint Germain qui est reconnu a Talloires pour un des Religieux de ce monastere, ait este le precepteur de Saint Bernard de Menthon (1). Cette expression dubitative ne doit pas etre regarclee comme personnelle a 1' auteur. Le P. Constantin ecrivait, nous dit-il , la Vie de Mgr de Granier, a 1'instigation et avec 1'aide des moines les plus consicleres de Talloires. S'il ose opposer un doute a 1'affirmation du Prevot du Saint Bernard, c'est done qu'il n'etait, lui aussi, qu'un echo del' opinion qui avail cours au monastere. En effet, nous avons dit qu'avant 1'epoque ou parut le livre de Roland Viot, nulle part nous n'avions rencontre une syllabe exprimant la

(1) Vie de Mgr Claude de Granier, chap. IV, p. 15.

croyance des moines de Talloires au preceptorat de Saint Germain. Apres la publication de ce livre, leur silence sur ce sujet n'etait plus possible, ils devaient se rendre ou protester. En effet ils protesterent hautement et sans retard. Nous parlerons plus tard des Mdmoires sur Saint Germain, compiles parle P. Glette, apres la Translation du Saint. Une copie en fut faite vers 1636 ou 1637 par le P. de Quoex. Voici ce qu'on y lit : Celuy qui a escript la Vie de Saint Bernard de Mentkon dit que ce nostre Saint Germain fut dans Paris maistre du dit Saint Bernard, et qu'a sa sollicitation Saint Bernard quitta pere et mere, etc. Mais je n'ay sceu trouver rien de ceci pour ce que de Saint Bernard de Menthon comme de Saint Germain, je n'en ay rien veu. Je laisse done aux plus doctes qui voudront escrire de 1'un et de 1'autre a tenir ce qu'il leur plaira, car outre que je ne scay pas ou le dit autheur a prins ce qu'il dit de noslre Saint Germain, je n'en ay jamais ouy parler qu'a luy (et ceci par advis) sans luy vouloir contredire (1).

Cette appreciation du livre de Roland Viofc faite a Talloires, aussitot apres sa publication, est evidemment d'une grande portee, et jamais les moines n'en out parle avec plus d' indulgence.

Au siecle suivant, en 1738, se redigea le Chronicon. Sur ce meme point , le moine auteur, plus affirmatif encore, oppose non pas un doute, mais une denegation ibrmelle a Roland Viot : il ne recule pas meme devant le mot de faussete : Hcec narrationis falsitas. G'est

(1) Pieces justiflcalives (B).

le qualificatif qu'il adresse au recit du Prevot. II le refute ensuite par cles raisons chronologiques ressortant cle son opinion que nous exposerons ci-apres. Enfin, s'en referant a la tradition du monastere, c'est presque avec un accent indigne qu'il ecrit : Nunquam talia de Germano apudnos audivimus... nusquam Menthonehuc venisse, ut cuculliim indueret, accepimus. Jamais nous n'avons entendu de telles choses sur le compte de Germain.... nulle part nous n'avons appris qu'il soit venu de Menthon ici pour revetir la coule (1).

Un peu apres, un autre moine de Talloires redigea en un volume les Us et Pratiques du monastere. Au 15 juin, fete de Saint Bernard, il decrit, par le menu (2), la procession de ce jour qui se faisait de Talloires jusqu'a la chapelle du chateau de Menthon. Les paroissiens de Talloires, en 1648, avaient fait ce vosu du consentement des Religieux. A 1'occasion de cette visite ou pelerinage fait au vieux chateau par la paroisse et les moines de Talloires, rappeler les anciens rapports entre Bernard et Germain, etait chose toute naturelle et devenait necessaire. Ces rapports etaient le lien commun, lien fort honorable et des plus intimes. Le moine qui decrit la procession n'y songe pas meme et n'en dit pas mot. Gette reticence nous parait combattre Roland Viot avec autant de force que la parole un peu vive du precedent moine chroniqueur.

Enfin Besson, dans son resume de la Vie de Saint Bernard insere dans ses Memoires (3), n'est pas moins

(1) Chronicon Tallueriense, page 523.

(2) Page 33.

(3) Memoires, p. 178.

digne de remarque. Faisant une allusion evidenle a 1'hisloire de ce Saint par Roland Viot et a toutes celles qui 1'ont copiee, il declare formellement ne point souscrire a tous les faits qu'elles rapportent. Pour lui, il prefere simplement, a 1'endroit de ce Saint, reproduire ce qu'il en trouve, dit-il, dans un manuscrit du XI V e siecle, dont il ne dit ni 1'auteur, ni la provenance. Mais dans ce vieux document, a coup sur le preceptorat de Saint Germain n'est pas rapporte, parce qu'infailliblement Besson en aurait pris note et 1'aurait mentionne. II n'en dit rien non plus dans le petit article qu'il consacre a Saint Germain d'une maniere toute speciale (1). De cet expose, il nous semble ressortir avec evidence que Saint Germain serait-il, comme Saint Bernard, du X e siecle, son preceptorat aupres de ce jeune Saint souleve les objections les plus serieuses (2), et que partant il ne peut faire prevaloir 1' opinion qui place Saint Germain dans ce X e siecle.

Cependant quelle qu'elle soit, histoire ou roman, cette page de Roland Viot sur Saint Germain appartient a cette Etude. G'est un tableau de mceurs fort curieux, nous montrant une ancienne famille, un ancien monastere et deux jeunes Saints tres-populaires de notre pays.

(1) Page 137.

(2) Remarquons la portee de ces objections ; elles s'adressent au fait du preceptorat qu'elles combattent en lui-me"me, et absolument parlant. En consequence elles conservent toute leur force, m6me alors que Saint Bernard de Menthon aurait vecu, non plus au X e siecle, comme on le croit communement, mais bien au XP, 6tant n6 au commencement de ce siecle, et mort apres 1080. En effet 1'annotateur de Galizia (Atti de' Santi, 1. 1, p. 209) soutient cette opinion. Le chanoine de Rivaz 1'appuie louguement dans ses oauvres manuscrites, tome XVII. Nous savons de bonne source que la bibliolheque de Novare possede plusieurs dissertations a 1'appui de cette these. Par contre, a Aoste et au Grand-Saint-Bernard, on defend les anciennes dates, la naissance de Bernard 1'an 923, et sa mort vers 1'an 1008.

A ce titre, nous devons en citer au moins les traits principaux.

Selon Roland Viot, Germain fut done ce gouverneur bien fait, sage, devot, et docte tout ensemble, que les parents du jeune Bernard de Menthon eurent le bonheur de rencontrer, quand le moment fut venu de 1'initier aux etudes. Or lui donna-t-il, continue Roland, dans le chasteau mesme de Menton, soubs les yeux des pere et mere qui surveilloient, la premiere fagon et teinture des sciences humaines. Germain fut ainsi, sous le toit paternel, le premier guide de Bernard croissant en age, en science et en vertus jusques a tant qu'il fust temps de sortir de ses moindres estudes, et entrer aux plus grandes eschqles. Celles de Paris furent choisies, et Germain y accompagna son eleve. Passons sur les progres que fit ce jeune homme sous la direction d'un tel maitre. Germain initiait Bernard a une seconde science plus haute et plus pre"cieuse. Par ses exemples et ses legons, il s'appliquait a lui montrer la vie sous son vrai jour, la vie avec ses devoirs, ses responsabilites, ses illusions et ses dangers. Bernard comprit, et, a part soi, il conclut pour le parti le plus parfait et le plus sur. Un beau jour, au cours de la conversation la plus edifiante et la plus serieuse, il dit done a Germain : Si vous ne me voules tenir carapace gnie, du moins je vous conjure ne me vouloir empescher. Je suis tout change en moy-mesme, c'est le choix et election que j'ay faitte, jamais le monde ne me sera rien. Soit, dit le gouverneur, je ne vous en aurois jamais parle a raison de ma charge, mais puisque vous vous en estes ouvert a moy, je

vous confesseray inge*nuement quejenourris depuis long- temps le mesme dessein que vous (1), et pourtant suis-je d'advis que tous deux nous prenions Saint Nicolas pour parrain en cest affaire. . . . Ce conseil fut effectif... II est encore vraisemblable qu'ils firent voeii de chaslete pour lors.

Gependant la vocation de Bernard, bien que desormais arretee, n'etait pas exempte de tout combat. II en triompha par la priere, la penitence et le conseil de son gouverneur auquel il s'en estoit ouvert y apporta un grand secours.

Ses etudes terminees, Bernard fut rappele par ses parents. S'etant mis en route, toujours sous la conduite de Germain, en peude jours ils se rendirent aMenton qui est... un chasteau fort aggreable d'assiette, pose qu'il est sur la pointe d'une colline plantureuse a 1'aspect du lac crystallin de Nicy, capitale du Genevois... Gomme ils montoient a petit pas le tertre et gagnoient la colline, les pere et mere, les descouvrants de loin accoururent au rencontre tous espanoui's de joye...

Nous ne decrirons pas les fetes du retour : elles furent longues, solennelles, bruyantes. Gependant la compaignie vouloit mettre fin a la feste... quand le pere, prenant son temps, produisit le jeune baron en la presence de 1'assemblee, et se prist a luy remonstrer que c' estoit la saison de luy remettre le gouvernement de toute la maison, de pourvoir a la succession par quelque mariage fortune... Le jeune seigneur

(1) Germain, a cetle 6poque, n'aurail done pas 616 pr6lre, comme le disent quelques historians de Saint Bernard.

qui estoit desja lie, et avaitloge ses affections ailleurs, fut feru d'un grand estonnement a ces semonces..., se jettant de genoux, et demandant un peu de respy pour achever ses estudes^ aux fins d'estre plus capable du service de Dieu auquel il s' estoit voue" depuis long-temps.

Ces dernieres paroles trahirent le secret de Bernard. Son pere aussitot eclata en reproches et ajoula brusquement : II n'y a qu'un mot, je seray le maistre et je te commande d'obei'r sur peine de mon indignation. La mere s'aidoit encor, et meslant la douceur pour donner pointe aux aigreurs du pere , le conjuroit d' avoir pitie d'eux, le prioit ne les vouloir faire mourir de regret, et n'advancer leur heure... Bernard ainsi combattu se garda bien de resister en face. II trouva un expedient de prudence, condescendit en apparence a leurs volontes, moyennant un peu de terme, dont tous demeurerent satisfaits, et luy Iiber6 de leurs importunites...

Le pere, pour asseurer toujours plus sa victoire pretendue, se doutant que le gouverneur de son fils ne fust 1'autheur de ses devotions, ou n'y eust connive,

se resolust de Ten desemparer Se relangant done

de colere sur ce sage et vertueux personnage, il le charge de gros reproches et desromp sa furie en ces termes : Comment, seducteur et sot que vous estes, est-ce ainsi qu'il nous falloit vendre et trahir notre ct fils ? Voila certes de beaux effets de nos gages et de nos promesses ! Vous 1'avions-nous fie pour nous le suborner?... Allez, ostez-vous de devant moy, et que plus on rie vous voye ceans. La mere y contribua

encore sa buche, et tous deux ensemble, sans luy donner audience ou loisir pour la repartie : paye qu'il fust, le congedierent brusquement....

Us firent mesme traitement au page, valet de chambre, et laquay qui 1'avoient servy...

Ainsi congedies, Germain et les trois serviteurs descendirent droit a Taloires, qui est ungentil bourg, non gueres distant de Menton , ou estoit lors , comme encore a present, un tres-devot, et tres-religieux monastere, de 1'Ordre Saint-Benoist.... Us eslurent ce lieu pour y finir leurs jours et negocierent si bien qu'ils y furent acceptes...

Roland Viot ne suit pas Germain sous son habit de moine. II n'en fait plus mention que pour dire comment le pere et la mere de Bernard, revenus plus tard a de plus justes sentiments , prirent desormais le Prieur Germain pour leur directeur ; comment enfin il les prepara lui-meme a la mort et leur administra les derniers sacrements. Et encore y a-t-il de 1'apparence, ajoute Roland, que Dom Germain eut quelque legat pour bastir le petit hermitage sur le Prieure de Taloire, ou a , la fagon des anciens anachoretes , apres une longue vie dans la communaute, il se retira pour estre plus a soy et mourir a souhait, comme il le fist.

Nous venons d'exposer de notre mieux tout ce qui peut se dire en faveur de la premiere opinion, c'est-adire celle qui fait vivre Saint Germain en plein X e siecle.

Les conjectures qui lui sont favorables, et qui ont fait 1'objet des deux derniers paragraphes, ne sont pas d'un grand poids. Le martyrologe du monastere et

T inscription de la grotte donnent, il est vrai, trois dates precises : Germain fut moine de Talloires en 980, Prieur en 989, et il est mort environ 1'an mil. Sur quoi reposent ces trois dates ? Voici que les deux autres opinions vont en admettre de contraires.

A notre avis, cette premiere opinion repose toute entiere sur un fait errone et gratuitement admis. Pour que Germain, moine de Savigny, ait pu etre envoye a Talloires dans le cours du X e siecle, il faut que ce dernier monastere ait appartenu des cette epoque a celui de Savigny. Nous savons que les moines de Talloires, du moins dans les derniers temps, partageaient celte illusion. Ayant malheureusement perdu la connaissance de la date exacte de la fondation de leur monastere et de sa donation a Savigny par le roi Rodolphe , ces moines transportaient cette fondation et cette donation au X e , et meme au IX e siecle, quand cet acte royal est indubitablement du XP, et indubitablement le fait de Rodolphe III, le dernier roi de Bourgogne. Au X e siecle, Talloires ne dependait done pas encore de Savigny. Nous croyons etablir suffisamment ce poinl clans nos Etudes sur le Prieure de Talloires. Comment des lors Saint Germain aurait-il pu e" tre envoye de Savigny a Talloires dans ce X e siecle ?

C'est en suivant cette premiere opinion sur 1' epoque oii a vecu Saint Germain, que M. 1'abbe Pinget a ecrit une Vie de ce Saint. Gette Vie de Saint Germain (1) est la premiere, la seule qui ait jamais ele publiee. C'est une oeuvre de vrai merite et de grande edification.

(1) Vie de Saint Ger-main, religieux Be'ne'dictin, par M. I'abb6 Pinget. Annecy, Charles Burdet, 1857.

II convenait a 1'auteur, vicaire depuis plusieurs annees dans 1'eglise qui possede les Reliqu.es de Saint Germain, et anime lui-meme du plus grand zele pour favoriser son culte, de se devouer a recueillir le peu que Ton sait de la vie et des vertus du Saint ermite. II 1'a fait avec le plus grand soin, utilisant toutes ses ressources, consultant tout ce qui etait sous sa main, recueillant avec une sainte passion tous les souvenirs, tous les debris des traditions.' On pourrait ecrire la vie de Saint Germain, en s'arretant, comme nous le faisons ici, a de plus grandes recherches chronologiques. Le commun des lecteurs n'y trouve pas un grand attrait. On n'ecrira jamais cette vie avec plus d'amour et de piete que ne 1'a fait M. 1'abbe Pinget. Aussi nous estimons que ce digne pretre, en nous donnant ce petit livre, a grandement rnerite de notre diocese et de notre pays. Le premier, il a eu le courage de deblayer la voie, d'ouvrir le sillon. Nous qui venons apres lui, nous nous demandons si nous eussions ose , ne le voyant pas devant nous, nous engager dans une Etude aussi ingrate et difficile.

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