DOCUMENTS ET TEMOIGNAGES QUI FONT VIVRE SAINT GERMAIN
AU Xl e SIECLE.
Si ces nouveaux temoignages disent le vrai sur Saint Germain, non-seulement son preceptorat aupres du jeune Bernard, dans le cours du X e siecle, n'est plus qu'une fantaisie, mais de plus, loin d'avoir ete moine cle Talloires en 980, Prieur en 989, loin d'y etre mort vers 1'an mil, Germain n'est arrive pour la premiere fois a Talloires qu'apres Fan 1013. Toutefois ces documents ne vont pas nous affirmer le fait d'une maniere explicite. Us n'articulent ni 1'epoque, ni 1'annee de 1' envoi de Germain a Talloires. Us ne nomment pas meme le XP siecle. Mais peu importe : et le siecle et 1'epoque ressortent par une consequence ineluctable des personnages qui concourent a 1'oeuvre de Germain. En effet, d'apres ces temoignages, c'est 1'Abbe Itherius qui recoit a Savigny sa profession et qui le destine ensuite a Talloires. Itherius, nous le repetons, ne fut abbe de Savigny qu'apres Fan 1013. La reine Ermengarde figure aussi, dans certains de ces documents, simultanement avec Saint Germain. Cette reine ne parait pas
dans 1'histoire de Bourgogne avant 1011 (1), et ses rapporls avec Talloires sont bien posterieurs a cette date. Par sa naissance, Germain appartient done au X e siecle, mais sa vie presque entiere s'est ecoulee dans le XP. Gitons les temoignages qui le disent.
L6gende de Saint Germain.
Nous appelons de ce nom un precis de sa vie qui se trouve au presbytere de Talloires, on ne sait comment. II est a croire que les moines, en quiltant leur monastere, auront confie cet ecrit a une personne sure qui, plus tard, 1'aura remis au cure de la paroisse.
Ces deux feuillets, contenant quatre-vingt-unelignes, sont d'une ecriture du XVII 6 siecle. Nous avons dit comment le P. G.-L. Nicolas de Quoex, dans une note signee de lui, s'est revele 1'auteur de la Notice inseree au Martyrologe du monastere. Dans les quatre-vingt-une lignes de la Legende, pas un mot ne trahit son auteur, ni 1'annee de sa redaction. Elle est du moins certainement posterieure a la ceremonie de 1621 , puisqu'elle en fait la relation. Deja plus haut, dans le cours du re"eit, un autre passage exclut tout doute a cet egard. On lit : Ay ant quitte le monastere de Talloires, Germain se a rend sur la montagne ou Ton visite maintenant son tombeau et 1'eglise a lui dediee, dans laquelle se
(l) Rtfgeste Genevois, pag. 43.
eonservent et sont veneres ses ossements places sous ou plutot dans 1'autel lui-meme. Ges paroles evidemment n'ont pu s'ecrire qu'apresle 21 octobre 1621.
Hatons-nous de dire qu'en assignant cet age moderne a notre Legende, nous n'entendons parler que de sa forme et de sa teneur actuelles. Le monastere de Talloires possedait un vieux manuscrit relatif a Saint Germain, et qui nous est signale deux fois (1). Le redacteur de la Legende avait necessairement sous les yeux ce manuscrit, et il s'etudiait a le reproduire : Des le premier mot, on en a 1'indice. Vir igitur Dei Germanus, ecrit 1'auteur de cette Legende pour son debut. Cet igitur n'est point naturel et suppose un preambule qu'a retranche le redacteur, pour abreger et entrer d'emblee dans son sujet. Plus loin, parlant des Reliques apportees a Talloires par Saint Germain, la Legende dit : Leurs noms (de ces Reliques) sont notes et decrits dans ce parchemin. Ge catalogue de Reliques ne se trouve ni dans ni apres le texte de notre Legende. Le redacteur doit avoir copie ce passage tel quel dans le vieux manuscrit qui contenait, lui, le catalogue de ces Reliques. Nous tenons done cette Legende pour la reproduction d'un ecrit anlerieur. On 1'a complete par la relation du grand acte de 1621 : c'etait une ne"cessite. Malheureusement, ce document anterieur aura ete reduit et peut-etre beaucoup abrege, s'il est vrai que cette Lfyende actuelle ne soit pas autre chose que les trois legons du second Nocturne de T Office de Saint Germain. De fait, par son
(1) 1 Dans la note que nous avons vue suivre la mention du Martyrologe ; 2 dans une epitaphe destined a Saint Germain et que nous donnerons plus loin.
allure et sa dimension, elle a tout 1'air d' avoir eu cetle destination. Toutefois, 1'Office de ce Saint ne s'etant pas retrouve jusqu'ici, on ne peut 1'affirmer et rien ne le prouve, si on en juge par les deux feuillets euxmemes, tels qu'ils se presentent. Le texte se continue de la premiere a la derniere ligne sans se briser en alineas, en division aucune , comme le demanderaient les trois legons d'un Nocturne.
Nous reviendrons longuement sur cette Legende. Voici le passage relatif a Itherius et a Saint Germain :
Itaque hi duo fratres, venditis qua3 apud se habebant, monasterium Sylvaigniacum petunt, et Deo propitio, ab Itherio Abbate pii adolescentes in Ordinem adscribuntur....
G'est pourquoi ces deux freres (Germain et Rodolphe), apres avoir vendu tous leurs avoirs, se rendent a Savigny, et Dieu aidant, ces pieux jeunes gens sont admis dans 1'Ordre par 1'Abbe Itherius....
Vient ensuite 1'envoi de Germain a Talloires par le meme Abbe Itherius pour y etablir les Benedictins de Savigny.
g II.
M6rnoires sur la vie de Saint Germain profez et prestre religieux
de 1'Ordre Saint Benoist....
Compilez par le R. P. Clelte, religieux Benedictin de Talloires (1).
(Voir ces Memoires in exlenso aux Pieces justificatives (B).
Apres la translation de Saint Germain, une Vie quelconque de ce Saint fut, sans aucun doute, hautement demandee, reclamee par les fideles. Le P. Glette repondit en composant ces Memoires. II ne met pas de date en tete de son travail, mais on la peut trouver approximativement. En effet, d'une part il dit : Feu de glorieuse memoire Messire Frangois de Sales. Le P. Glette ecrivait done apres le 28 decembre 1622. D'autre part nous avons cite (2) sa protestation a 1'encontre des nouveautes qui se produisirent, au sujet de Saint Germain, dans la Vie de Saint Bernard de Menthon par Roland Viot. Gette Vie parut en 1627. Le P. Clette ecrivait done encore apres cette derniere date. Mais en quelle annee ? Nous ne le pouvons dire ; seulement ses Memoires etaient certainement rediges en 1634. En voici la raison : Des les premieres lignes, il dit au lecteur : Afin que tu sois adverti et sga.che comme cette ditte maison de Talloyres ou vivent encore de present trente religieux en estroicte observance des Regies
(1) Nous ne savons point qui etait ce P. Clette. nous ne le connaissons que comme auleur de ces Memoires.
(2) Ci-devant page 29.
<i de Saint Benoist, regie et gouvernee par les Abbes et Chapitre du royal monastere de Savigny. . .
A la verite, Urbain VIII, par son Bref du 4 juillet 1624, avait soustrait le Prieure de Talloires a 1'autorite de l'Abb6 de Savigny. Mais celui-ci avait mis opposition j usque par devant le Senat de Savoie qui enfm, en 1634, ordonna 1' execution definitive du Bref apostolique (1).
Le P. Clette, dans le passage precite, mentionnant la dependance que Talloires reconnaissait encore a 1'egard de Savigny, ecrivait done avant cette annee 1634.
Chose etonnante! Nous ne voyons pas que ces Memoires aient jamais ete imprimes, mais des copies en circulerent certainement dans le pays. Nous avons entendu nous-meme une personne tres-agee de Talloires nous parler de Saint Germain, en des termes qui ne nous surprendraient plus aujourd'hui, parce que nous les avons retrouves dans le P. Glette. Quoi qu'il en soit de ces copies anciennement connues du public, aucune n'ayant survecu, nous ne commissions 1' existence de certains Memoires sur Saint Germain que par Vlnventaire de Talloires (2), Memoires que nous croyions bien irrevocablement perdus. Grande done a ete notre surprise et plus grande encore notre joie, en recevant une belle copie de ces Memoires de la tres-gracieuse obligeance du B. P. Remi de Buck, Bollandiste. Ce savant les a trouves dans la Collection des Vies Mss des Saints Benedictins, collection faite jadis paries Religieux de Saint- Germain-des-Pres, a Paris. Un de ces Peres, Dom
(1) Invent, de Talloires, p. 229, art. 112.
(5) Inv., page 216, art. 48.
Hugues Renard, les avait en effet regus de Talloires meme, comme il en conste par la premiere ligne.
Une observation reste a faire sur le dernier alinea de ces Memoires. Qu'on veuille bien le lire : Quant a la memoiredes miracles et graces octroyees..., etc., etc.
Evidemment ces lignes ne sont plus du P. Glette, mais bien d'un autre Religieux parlant au contraire du P. Glette et de ses Memoires. Or cet autre Religieux n'est point introuvable. 11 habite, nous dit-il, 1'ermitage de Saint Germain depuis sept ans. Gela nous suffit, nous le connaissons : c'est le P. de Quoe'x lui-meme : car cet ancien Prieur etablit sa residence sur la montagne, des 1630 environ, jusqu'a sa mort, comme nous verrons plus loin. II etait done la lorsqu'en 1637 ou 1638 il fit cette copie des Memoires du P. Clette, copie envoyee aSaint- Germain-des-Pres. Ces Religieux, informes de la translation recente de Saint Germain, 1'avaient demandee sans doute pourl'inserer dans la Collection dont ils s'occupaient.
Maintenant, venons a notre sujet. Quelle epoque et quel siecle le P. Glette assigne-t-il a Saint Germain?
Ce Pere se trompe assurement sur I'ann^e precise de 1'arrivee de Germain a Talloires, puisqu'il nomme 1'annee mil, mais du moins il s'en suit que ce Saint a vecu parmi nous en plein XI e siecle. Le P. Clette 1'atteste bien plus clairement encore, en faisant deputer Germain a Talloires par 1'Abbe Itherius, a la demande de la Reine Ermengarde. Citons le passage : Cependant survinfc que la Reyne Ermengarde demanda des Religieux tf a Itherius, Abbe de Savigny, afm de construire une demeure et convent pour luy et ses religieux au lieu dit Tallueres et la Memoire de ceci dit que ce fut en
1'annee mille. L'Abbe Itherius recevant et acceptant les prieres d'Ermengarde et ses offres, assembla son chapilre pour faire election et le choix des Religieux.... etc., etc.... Suit la mission de Germain et de ses compagnons...
I HI
Actes des Saints de 1'Ordre de Saint Benoit, Paris, 1668-1701, de page 735 a page 737.
On connait 1'autorite de ce grand ouvrage. Dans un article consacre a Saint Germain Prieur, apres avoir donne la Charte d'Ermengarde, Mabillon continue ainsi :
Dotato itaque Taluerensi monasterio, quatuor e suis Itherius illuc destinavit qui locum ilium vitse Sanctitate ac multis miraculis illustrarunt. Hi fuere Germanus coeterisprsefectus, et Rodulfus frater, uterque presbyter, cum duobus diaconis Isthmio et Isthmidone quorum tarn nota sunt miracula quantum ignota rerum ab eis gestarum series.
(Test pourquoi le monastere de Talloires etant dote,
Itherius lui destina quatre de ses moines qui rendirent
ce monastere celebrepar la saintete de leur vie et par
le nombre de leurs miracles. Ge furent Germain donne
pour Superieur aux autres et Rodolphe son frere,
1'un et 1'autre pretre, avec deux diacres, a savoir :
Isthmius et Isthmidon dont les miracles sont aussi
connus que Test peu la suite des choses qu'ils ont
faites.... .
Ainsi il n'y a pas que la Legende de Saint Germain et les Memoires clu Pere Glette, ce sont les Benedictins euxmemes, dans un de leurs ouvrages les plus consideres, qui font envoyer Germain a Talloires par 1'Abbe Itherius dans le XI e siecle. Seulement nous avons signale ailleurs (1) une legere erreur de date que le savant redacteur de ces Actes des Saints, Dom Mabillon, n'a pas reussi a eviter dans ce passage. De son temps, la critique n'avait pas encore fixe la date relative des deux chartes appelees Charles de fondation du monastere de Talloires ; 1'une donnee par le roi Rodolplie III, et 1'autre par son epouse la Reine Ermengarde. L'illustre Benedictin crut faussement la charte de la Reine anterieure a celle du Roi, laquelle n'aurait ete, selon lui, qu'une confirmation de celle de la Reine. Trompe sur ce point, il fait done envoyer Germain a Talloires par Itherius apres 1'octroi de la Charte d'Ermengarde: ce qui est une erreur, mais erreur de date sans consequence. G'est toujours Itherius deputant Germain a Talloires en plein XP siecle. Selon Mabillon, il faudrait meme reporter cetle mission de Germain jusqu' apres 1030 ou 1031 (vraie date de la Charte d'Ermengarde) ; tandis que nous le placons, nous, apres 1'octroi de la Charte de Rodolphe, c'est-a-dire autour de 1020.
(1) Etudes sur le Prieure de Talloires.
Le Martyrologe de Chastelain, etc.
Le Martyrologe du monastere de Talloires honorait la memoire de Saint Germain au 28 octobre. Andre de Saussay, publiantson Martyrologe des Gaules (1), insera de meme dans cet ouvrage le nom de notre Saint. II 1'inscrivit au 31 decembre, en 1'accompagnant de quelques mots. Comme il ne dit rien du temps ou a vecu Saint Germain, citer ici ce passage du Martyrologium Gallicanum serait un hors d'ceuvre. II n'en est pas ainsi de Chastelain (2). A la verite, celui-ci place Saint Germain parmi les Aemeres, c'est-a-dire au nombre des Saints dont la memoire n'est pas fixee a un jour clonne ; mais du moins il rapporte son elevation sur 1'autel par Saint Frangois de Sales, et ajoute qu'il mourut vers 1'an 1050 (3).
La me'me date est repetee dans le Dictionnaire hagiographique publie par Migne en 1850: Germain (Saint) Prieur du monastere de Talloires, dans le diocese de Geneve, mourut au milieu du XP siecle (4).
II est evident que ces deux derniers auteurs, en
(1) Martyrologium Gallicanum, 31 d6cembre, Paris, 1637.
(2) Martyrologe universel. Paris, 1709, page 785.
'3) II n'est pas inutile d' observer que, dans latabiebagiologique du Martyrologe universel de Chastelain, les noms des Saints et Saintes sont ecrits en caractere remain, tandis que les noms des Bienbeureux et Bienlieureuses le sont en italique. Or, le nooi de Saint Germain de Talloires est en caractere romain.
(4) Encyclopedic theologique, tome 41, page 1447,
conjecturant que la mort de Saint Germain a du arriver vers 1050, se sont inspires des Actes des Saints de Vordre de Saint Benoit que nous avons cites, et qu'ils ont suivi 1'auteur de ce savant ouvrage dans son opinion chronologique relative a notre Saint.
Charles-Augusle de Sales, Nicolas de Hauteville et Saint Francois de Sales.
Generalement nos auteurs de Savoie, qui ont fait mention de Saint Germain, ont garde sur 1'epoque oil il a vecu un silence prudent. Deux se sont prononces et le declarent formellement moine de Talloires an XP siecle.
Gharles-Auguste de Sales, dans son Pourpris historiqtie (1), parlant de la fondation de Talloires, s'exprime ainsi :
Gomme ce Roy (Rodolphe III) et sa femme Hermengarde, fonderent le monastere Prioral de N. D. de Tallueres, 1'une des annees qui sont entre 1014 et 1025, selon 1'excellent discours historique du Jesuite Boniface Gonslantin, en la Vie de Vevesque de Geneve, Claude de Granyer : et qu'il conste par les titres des Archives de ce meme monastere et par les remarques de Pierre Saillet que Girin de Sales, fils de Gerard, fut 1'un des premiers Religieux de cette fondation,
(1) Page 135.
(ce qui fut assez connu par le B. Frangois de Sales qui au temps de la reformation de Tallueres le dit en plein chapitre)....
A ce passage relions ce que le meme auteur ajoute quelques lignes plus has :
Quant a Girin, le necrologe de Tallueres deja cite ne laisse point de lieu au doute qu'il n'ait ete 1'un des premiers Religieux de la fondation de ce monastere royal , synchrone aux Saints Germain, Joire, Bompar, Ismius ou Ismido, et par consequent qu'il ne participe beaucoup a leur gloire, comme il a participe a 1'exactitude de leur Observance dans 1'Institut du grand Patriarche Saint Benoit....
Puisque Girin de Sales, 1'un des premiers Religieux du Prieure de Talloires, fonde entre 1014 et 1025, fut, au dire de Charles- Auguste de Sales, synchrone a Saint Germain (contemporain de Saint Germain), on comprend maintenant pourquoi ce meme auteur, dans sa Vie de Saint Francois de Sales, n'a pas fait de Saint Germain le precepteur de Saint Bernard de Menthon, mort vieillard des les premieres annees du XI e siecle.
Dix ans apres Charles-Auguste de Sales, c'est-a-dire en 1669, Nicolas de Hauteville, danssa Maison naturelle de Saint Frangois de Sales (1), traitant le meme sujet, s'exprime absolument de meme :
Vous remarquerez que le Roy Rodolphe et la Reine Hermengarde, femme de ce grand prince, se resolurent de fonder a Tallueres, a deux lieues d'Annessy, une maison royale sous la Regie de Saint Benoit, Ge
(i) Page 40.
monastere fut si heureux, que de porter des son commencement, des enfants dignes de leur saint patriarche : c'etoit la maison du Seigneur dont les pierres vivantes furent plus precieuses, que la riche structure de 1' edifice materiel: les Saints Germain, Joire, Bompart, Ismius et Ismide furent les premiers fondateurs spirituels de ce lieu venerable ; ils v vecurent avec une
etroite observance et le parfum de leur devotion etoit si doux qu'il embaumoit tout le pais circonvoisin ; 1' eclat de leur vertu y attiroit de toute part les gens de bien, les plus mondains en etoient si touchez qu'il ne fut pas fort difficile, que notre Gerard s'y laissat heureusement surprendre : son fils Girin de Sales choisit ce monastere pour sa retraitte, il en obtint le consentement de ' son pere, et prit 1'habit de cette sainte communaute, ou il fit ses voeux, et vecut tresreligieusement en la compagnie de ces memes Saints dont nous avoiisparle"....
Voila bien deux auteurs assignant expressement Saint Germain au XI 6 siecle, puisqu'ils le font contemporain, au monastere de Talloires, de Gerard et de Girin de Sales clonnes, comme Religieux en ce meme siecle. Gerard, est-il dit, n'entra meme en religion qu'apres la mort du roi Roclolphe III qu'il servit fidelement jusqu'a la fin. Or on sait que cette mort de Rodolphe n'arriva qu'en septembre 1032.
Donnons encore du meme auteur (Nicolas de Hauteville) cet autre passage fort curieux, qui suit le recit de 1' entree de Gerard au monastere :
Saint Frangois de Sales notre grand Eveque qui entreprit avec tant de difficultez et qui fit reussir avec
tant de succes, la reformation de cet ancien monastere ; apres avoir releve avec grande ceremonie les venerabies corps de Saint Germain et de Saint Joire, K avoue qu'il a eu beaucoup de joye de rencontrer des instrumens de foy publique qui temoignoient que Gerard et Girin de Sales, celuy-ci pretre, et I'autre simple Frere Convers de cette maison, avoient eu 1'honneur d'etre les enfants et compagnons de ces deux Saints Religieux....
Ainsi, avant Charles- Auguste de Sales et Nicolas de Hauteville, Saint Frangois lui-meme avait cru (et sur des instrumens de foy publique) que Saint Germain etait contemporain de Gerard, 1'un de ses ancetres, et de Girin son fils ; par consequent qu'il avait, comme Gerard et Girin, vecu au XP siecle.
Assurement ces auteurs temoignent clairement en faveur du XP siecle : mais nous repetons que tous, y compris les instrumens de foy publique mis a Talloires sous les yeux de Saint Francois de Sales , etaient dans 1'erreur en comptant Saint Jorioz, au XP siecle, parmi les moines de Talloires, simultanement avec Saint Germain et les deux de Sales. Precedemment nous avons etabli que Saint Jorioz e^t, lui, certainement anterieur a ce siecle. Lorsque Gerard de Sales, apres 1032, entra au monastere de Talloires, Saint Jorioz etait cleja honore et venere dans 1'eglise qui porte son nom. Saint Jorioz est done a retrancher de la compagnie de Saint Germain, des deux de Sales et des autres moines que Ton fait ici vivre a Talloires au XP siecle.
Ismius et Ismidon, conapagnons de Saint Germain, inscrits comme Prieurs pendant le Xl e siecle.
Les Catalogues des Prieurs de Talloires, avons-nous dit, portent Ismius et Ismidon pour Prieurs apres Saint Germain et Saint Ruph. Saint Germain aurait ete Prieur en 989, et Saint Ruph, en 1018. Nous avons demontre, croyons-nous, que Saint Germain et Saint Ruph ne pe^ 7 ent pas avoir ete Prieurs a ces deux epoques.
Ismius et Ismidon, d'apres les memes catalogues, viennent a leur suite, et ces deux derniers, selon toute apparence, sont a leur vraie date; Ismius, a 1'an 1041 ; et Ismidon, a 1'an 1062. Ges dates, du moins, correspondent tout-a-fait a 1'epoque la plus probable de la donation de Talloires a 1'Abbe Itherius par Rodolphe III. Get acte de donation royale doit etre de 1018 (1), d'apres les meilleures supputations. Supposons Germain et ses compagnons envoyes a Talloires vers 1019 ou 1020 : Ismius et Ismidon, etant diacres, avaient necessairement 25 ans. Ismius en avait 46 en 1041, et, s'il fut Prieur jusqu'en 1062, il atteignit 1'age de 67 ans : tout cela est fort naturel.
A Ismius succeda Ismidon, son contemporain, qui
(l) Etudes sur le Prieure' de Talloires. Re'geste genevois, p. 44.
devint ainsi Prieur a 1'age d' environ 67 ans. Gette inscription d'Ismidon dans le Catalogue des Prieurs en 1062 est ici d'une grande portee. Deja (1) elle nous a servi de base pour demontrer impossible 1'arrivee a Talloires de Germain et de ce diacre Ismidon, soit en 980, soit en 989. Si ce n'est au X e , c'est done au XI 6 siecle qu'ils s'y sont etablis. Gette conclusion va maintenant s'imposer avec la derniere evidence, s'il est de plus constate que ce Prieur Ismidon parait encore dans un acte public posterieur a 1'an 1082. Etudions ce fait.
Synode reuni d Geneve sous l'ev$que Guy.
Le Cartulaire de 1'abbaye de Savigny (2) relate un synode tenu a Geneve pour juger une contestation pendante entre le monastere de Talloires dont Ismidus etait
Prieur, et Ulrich, cure de Thones Ge Synode
decide, etc., etc.
Temoins au Synode : GUY, eveque ; BOSON, arch, de Tarentaise ; AMICO, eveque de Belley ; AIMON, prevot ; ALBERIC, doyen.
Get acte synodal est sans date. Le Cartulaire de Savigny hasarcle celle de 1135. Elle ne peut etre la vraie, vu que ne vivaient plus en cette annee ni Guy, eveque de Geneve (3), ni Boson, archeveque de Tarentaise (4), tous deux presents au Synode.
Les continuateurs du Gallia Christiana proposent une autre date, ceile de 1121. Elle n'est pas plus exacte ;
(1) Ci-devant, page 39.
(2) Cart., t. I, p. 486.
(3) Besson, Mdmoires, p. 14.
(4) Le mgrne, p. 194.
car Besson (1) pense avec de bonnes raisons que 1'eveque Guy, temoin au Synode, a du mourir en 1120. De plus, en 1121, 1'eveque de Belley etait Ponce II (2), et non Amico, qui est 1'eveque de Belley souscrit au Synode.
La difficulte de determiner la date de cette assemblee synodale provient surtout de cet Amico. Quelle est sa place dans la suite des eveques de Belley ? Est-elle avant ou apres Ponce I? Celui-ci parait des 1091 (3), jusqu'en 1115 (4).
Guichenon, dans son catalogue des eveques de cette Eglise, fait preceder et suivre le nom de Ponce I d'une simple initiale qui est B, avant, et J, apres. Ni 1'une ni 1'autre ne conviennent au nom d' Amico ; et cependant cet eveque doit etre place immediatement avant, on immediatement apres Ponce I, bien que 1'initiale donnee par Guichenon ne concorde pas avec son nom (5).
Nous pensons qu' Amico n'a pas suivi Ponce I (ce qui serait arrive apres 1115) ; parce que dansle Synode de Geneve, au nombre des temoins presents avec Amico se trouve le prevot Aimon. Ge devait etre le prevot de 1'Eglise de Geneve. Or le nom du prevot de Geneve, de 1113 a 1124 (6) se lit : Gerard et non Aimon. De 1113 a 1124, Amico n'aurait done pas rencontre le prevot Aimon au Synode de Geneve. D'ou il suit que cet eve-
(1) Le mfime, page 14.
12) Guichenon, Episcop. Bellicensium chronologia.~P&ris, 1642.
(3) Regeste genevois, p. 64, et Bibliot. Sebusiana, cent. I, ch. I.
(4) Synode de Tournus, Regeste genev., p. 71. Chifflet, Vesontia Civitas, t. II, p. 238.
(5) Peut-e'tre cette initiale ae"te" mal interpre"te"e. Peut-6tre aussi cet 6v6que avait-il deux noms, c'est-a-dire Amico et un autre dont on a pris 1'initiale, en n^gligeant celle d'Amico.
(G) Regeste genevois, pages 70 et 77.
que ne peut etre place apres 1115 soit apres Ponce I, mais qu'il doit 1'etre avant ce dernier, c'est-a-dire avant
D'autre part, en 1082 siegeait encore en Tarentaise 1'archeveque Heraclius (1), predecesseur de Boson, autre temoin du Synode. 1082 et 1091 se trouvent done etre les deux limites extremes entre lesquelles se doit placer ce Synode de Geneve. Supposons-le en 1085. Le Prieur de Talloires Ismidus on Ismido (c'est evidemment le meme nom) que nous faisons arriver a ce monastere, vers 1020, a 1'age de vingt-cinq ans , avait environ quatre-vingt-dix ans. G'est evidemment un grand age : il y en a des exemples, et peut-etre dans nos calculs approximatifs, faut-il faire quelque leger changement qui diminuerait d'autant son grand age (2) ? Quoi qu'il en soit, la date de ce Synode ou parait Ismidus, Prieur de Talloires, acquiert une grande importance, et, si nos conjectures s'en sont veritablement approchees, la question relative a 1'epoque ou a vecu Saint Germain n'est plus un probleme. II est du XP siecle.
Le lecteur a main tenant sous les veux tous les ele-
ments de la discussion concernant 1'epoque ou a vecu Saint Germain ; il peufc apprecier.
Pour nous, nous confessons ressentir plus qu'une inclination pour la troisieme opinion. L'obscurite a eu beau se faire autour des origines du Prieure de Tal-
(1) Besson, Me'moires, page 193.
A ,$. Le catalogue des Prieurs n'inscrit m^me que, 1'an 1095. le nom a ^wenne, successeur d'Ismidus. II s'en suit qu'Etienne etait Prieur cette annee-la, mais non qu'il soit entr en charge seulement alors. On ignure done 1'annee de la mort d'Ismidus.
loires et autour de la vie de Saint Germain, il en est resulte necessairement des incertitudes, des contradictions meme ; mais, du milieu de ces nuages, il nous a semble qu'un fait se degageait toujours. G'est 1' envoi de Germain et de ses trois compagnons Rodolphe, Ismius et Ismidon au monastere de Talloires par 1'abbe Itherius. La tradition ecrite et orale a pu s'egarer s-ur la date de cette mission ; 1'histoire en effet constate son erreur a cet egard ; mais le fait lui-meme se presente rappele par divers auteurs avec tant d'ensemble et de tenacite qu'il doit etre vrai.
Or, nous 1'avons dit, grace aux progres des etudes historiques, ce fait admis suffit pour decider aujourd'hui d'une maniere absolue en faveur du XI 6 siecle. Et c'est ainsi que, clans des traditions fort melees, il reste souvent une trace, un rayon lumineux, un fil conclncteur qui ramene enfm, au moment voulu, a la verite trop longtemps obscurcie.
TEMOIGNAGE Qu'lL FAUT AJOUTER A CEUX QUI FONT VIVRE SAINT GERMAIN AU XI e SIECLE.