‹ Étude sur Scévole de Sainte-MartheChapitre 15 sur 35 · Recherches de la France, VII · texte numérisé non relu

Recherches de la France, VII

( 50 ) En louant Dieu parmi les sacrifices, Ton âme sainte et pure de tous vices Quille le monde et loin de ces bas lieux Se fasse voie au beau séjour des cieux.

L'enfant s'élonne en son tendre courage ' ;

Et de la mort l'épouvantable image

Le fait trembler, comme un jeune roseau.

Poussé du vent au rivage de l'eau.

Les deux genoux de son père il embrasse;

11 pleure, il crie, et lui demande grâce :

11 le conjure avoir de lui pitié;

Et s'il lui reste au cœur quelque amitié,

Qu'il pense au moins à la douleur amère

Que souffrira sa misérable mère...

Abraham, ajoute le poëte, n'en demeure pas moins ferme dans sa résolution; et bientôt, ô miracle, sa foi courageuse passe dans l'âme de son fils :

. . , Comme Dieu lui toucha la pensée ,

Voilà son âme aussitôt élancée

Dedans les cieux : rien plus , comme devant ,

Ne loge en lui ni d'homme ni d'enfant :

Il veut mourir, puisque Dieu le commande...

Mais, on le sait, il ne devait point mourir; et près de lui une pierre, métamorphosée en agneau, devait présenter au couteau d'Abraham une autre victime préférée du Seigneur.

En suivant le cours de son idée , assez singulière d'après la remarque de l'abbé Goujet, Sainte-Marthe continue à représenter, ici un ange prenant les traits d'un homme, là un rocher changé en fontaine; mais il est loin d'épuiser la série des prodiges de ce genre, dont nous entretiennent les livres saints. Tout à coup il s'in-

1. Cette acception du mot courage, pris dans le sens d^esprit , se retrouve encore ciiez nos grands écrivains du xvn'^ siècle.

( 51 ) terrompt, et c'est l'aspect du pays, en proie au désordre, (ju'il accuse d'avoir glacé sa veine * :

Si les mallieuis des querelles civiles

N'eussent banni le repos de nos villes,

Et fait cesser de ma lyre le son ,

J'eusse imité d'Ovide la chanson.

Des premiers temps jusqu'au temps de notre âge

J'eusse conduit le fil de mon ouvrage;

Et , comme lui , mêlant des faits divers ,

J'eusse enchaîné la suite de mes vers :

Mais force m'est, en saison si contraire,

D'abandonner l'œuvre sans la parfaire.

Ainsi voit-on les monuments laissés

De maints palais autrefois commencés ,

Et non parfaits, qui toutefois respirent

Un beau dessein que nos neveux admirent.

Quant à ce monument de Sainte-Martlie, qu'il offrait a Ronsard et à Desportes, on voit qu'il fut, eu réalité, abandonné presque au début, puisque nous avons à peine un des buit livres qu'il s'était proposé de consacrer à ce sujet.

Les autres Poésies chrétiennes de Sainte- Martbe renferment des prières et d'édifiantes leçons de conduite, inspirées par la lecture des Psaumes, de la Genèse et du livre de Job. En outre, elles ne laissent pas de nous reporter encore vers ces temps de guerre civile , où , comme s'en plaignent plusieurs de ses contemporains , les bibliotbèques et les manuscrits même , achevés à grand'peine , périssaient souvent dans les flammes , où les vœux des hommes d'étude appelaient en vain ce calme de l'esprit,

1 . La mêrnc pensée est ainsi rendue par l'un des auteurs qui ont loué Sainte-Marthe : « Vœ civilibus bellis, qu?e Métamorphoses sacras publica luce dignissimas et alla (piaedam tanti in- Renii opéra eximia omnibus numeris et coloribus absolvi atque ia diera prodire vetuerunt. »

(52) si nécessaire aux longs travaux ; témoin une pièce sur la charité , où l'on trouve ce triste tableau de la France :

Jà l'artisan, qui pins à son fait ne regarde,

Au lieu d'une boutique habite un corps de garde;

Le moine, au lieu de chape, endosse le harnois.

Et l'avocat apprend de la guerre les lois.

Quels bourgs, quelles cités, même quelles familles,

N'ont éprouvé l'effort de nos guerres civiles ;

Quel homme n'a senti quelquefois en son cœur

De ce commun désastre ou l'atteinte ou la peur ?

Sainte-Marthe, pour guérir nos plaies, veut réveiller la charité assoupie, à qui il appartient de réchauffer et de rapprocher les cœurs : c'est pour le salut du pays qu'il invoque «cette vertu, honneur de l'univers, » dont il proclame, non sans quelque verve, l'excellence religieuse et l'action bienfaisante sur la société. Le citoyen , chez lui , est toujours étroitement uni au chrétien.

Au premier rang des poésies profanes de Sainte-Marthe se placent, pour le mérite et pour l'intérêt, celles qui, comprises sous le titre de la Poésie royale, concernent la personne ou l'histoire de nos souverains. Citons d'abord un épithalame, composé à l'occasion du mariage de Charles IX et d'Elisabeth d'Autriche en 1570, morceau d'une grande étendue, et trop long même pour être toujours poétique*. L'auteur est plus heureux dans l'hommage qu'il a rendu à la mémoire de Henri III et dont nous avons déjà parlé. Un sentiment vrai et une émotion touchante régnent dans cette pièce, doucement animée. Plusieurs célèbrent ensuite les victoires de Henri IV et son jeune successeur : l'une d'elles va jusqu'à établir

J . Ces vers sont imités de Claudien : Epithalammm Palladii et Celerinœ.

( 53 ) un parallèle entre Louis XIII, surnommé le Juste, et Louis IX, le roi vraiment digne de ce beau surnom. Une autre enfin , la Prosopopée de Parthénope à Charles VIII, rappelle la campagne de ce monarque en Italie, et convie les Français, abdiquant leurs haines intestines, à une nouvelle conquête de Naples. Une conception assez hardie , de la vigueur, et un certain éclat dans la versification , recommandent cette prosopopée * que l'on a mise avec raison , ainsi que le passage où Sainte-Marthe déplore le trépas de son maître, au nombre de ses meilleures poésies ^

Les sujets sont, dans les Poésies mêlées, comme on a en effet le droit de s'y attendre, d'une variété extrême , puisqu'à côté d'un chant sur la naissance d'un prince (1560) il y a un chant funèbre, et qu'on trouve , après des vers allégoriques sur la statue de Pygmalion, une ode à Nicolas Rapine que l'auteur encourage à persévérer, de concert avec lui, dans la carrière pénible des Muses : des hexamètres à l'honneur de Pibrac, si fameux alors par son éloquence et ses quatrains, sont suivis d'une autre pièce lyrique adressée

1. « Elle est si belle et si éclatante dans ses pensées, écrivait Collelet, postérieurement an Cid et avec un peu d'exagération sans doute, qu'elle pourrait passer pour un ouvrage de notre temps. »

2. Ces deux pièces gagnent surtout à être lues de suite, et c'est pour ne point en donner une idée trop imparfaite que nous nous sommes abstenu d'en dctaclier aucun fragment.

3. Nous l'avons cité plus haut : il avait liabité Poitiers, et Achille de Ilarlay le fit venir de cette ville à Paris, où il lut grand prévôt de la connétablie. On disait de lui « qu'il était le plus savant soldat et le plus vaillant conseiller de son temps. » Fort épris des vers français mesurés, à la façon de ceux des Grecs et des Latins , il nous en a laissé un grand nombre , et nous avons même une pièce par laquelle il exhorte Sainte-Marthe à s'essayer aussi dans ce genre.

( 54 ) à Mme de Sourdis, non moins célèbre par sa beauté. A ces morceaux où ne manquent nullement la verve et les détails agréables, on peut toutefois préférer, pour l'ensemble , celui où Scévole apostrophe ainsi l'un de ses frères, au moment de se séparer de lui :

Ton équipage est prêt , et déjà ton vaisseau De tous points est armé contre le vent et l'eau : La saison s'adoucit, et les sœurs atlantides Aplanissent pour toi les campagnes humides; Et jà les nouveaux rais de Tétoile du jour T'invitent à voguer et blâment Ion séjour". Quitte donc, frère mien , le port et la paresse. Et mets la voile au \i ;it où le destin t'adresse...

Il s'agit, pour ce frère , d'aller, en s'éloignant de Loudun, exercer à Paris la profession d'avocat , et 1! ne veut pas le laisser partir sans le diriger par ses conseils : le principal est de fuir l'exemple de ces hommes , la honte du Parlement, dont tout l'art est , lui dit-il,

de savoir, au besoin.

Guider, comme d'un frein , la bouche d'un témoin , Empêtrer de procès un sot qui les écoute, Gagner à prix d'argent, sans que rien il en coûte, L'opinion d'un juge et la main d'un greffier, Tourner le sens des lois et s'en glorifier, Opposer aux enfants barbarement un père, La femme à son époux, et le frère à son frère, Pour pêcher en eau trouble , et , par subtils moyens , Aussi bien que l'honneur faire perdre les biens. Et cependant avoir au front et à la bouche La parole de Dieu

1. Ce mot est pris ici dans le sens de repos, oisiveté. Ainsi Bonaventure des Périers, dans sa jolie pièce « du Voyage de Lyon à Notre-Dame-de-Tlle (à l'ile-Barbe) : »

Le beau jour!

Adieu, séjour.'

( 55 ) Qu'il se garde surtout de ressembler à ces fins renards pour lesquels

Il n'est or si caché, ni bourse si secrète, Que l'odeur n'en pénètre à leur nez qui furète;

et d'imiter ce Grec, digne par son talent d'un plus noble caractère, le rival de Démosthène, Eschine,

Qui vendait son repos non moins que son labeur, Homme né pour se vendre, et qui prenait salaire Des uns pour haranguer, des autres pour se taire.

Pour les modèles qu'il doit s'attacher à suivre , il les trouvera en grand nombre à la barre ou sur les sièges de cet auguste sénat de France; et c'est en marchant sur leurs traces qu'il honorera son Lodunois, tandis que lui, il s'efforcera de l'honorer aussi en courtisant

Les neuf savantes sœurs, son loyer et sa peine.

Le livre des sonnets ou le Bocage des sonnets atteste la popularité qu'a obtenue , dans notre xvi*^ siècle , ce genre dont l'origine étrangère est confessée par Sainte- Marthe :

Graves sonnets, que la docte Italie A pour les siens la première enfantés lit que la France a depuis adoptés, Vous apprenant une grâce accomplie :

Assez déjà votre gloire ennoblie Par tant d'esprits qui vous ont rechanlés Fait que de vous les hauts cieux sont hantés, Fait que de vous cette terre est remplie.

Venez en rang aussi, petits huitains.

Venez dizains, vrais enfants de la France: Si au marcher vous n'êtes si hautains,

( 56 ) Vous avez bien, dessous moindre apparence, Autant de grâce , et ne méritez pas Qu'un étranger vous fasse mettre au bas '.

Ces sonnets ont du reste été , d'après l'observation de i'auteur qui les dédie à de Thou ,

Écrits en divers temps et d'un style divers.

Les uns ont pour objet de célébrer les vivants : ce sont les hommes les plus illustres de cette époque , guerriers, princes , orateurs , poètes ou même peintres , comme le prouve une pièce qui a perpétué jusqu'à nous le souvenir d'un artiste , honneur de sa province :

Mérevache, Apelles poitevin ',

Qui nous faisait douter si sa vive peinture La nature imitait, ou bien si la nature Imitait elle-même un peintre si divin.

Il paraît, en effet, qu'il n'avait jeûnais vieilli, et que, devenu octogénaire, sa main et son pinceau conservaient encore toute leur fermeté. Quoi qu'il en soit, on reconnaît avec plaisir, dans ces vers de Sainte-Marthe, une âme ouverte au goût et à l'admiration de tous les talents.

Dans les autres sonnets, que l'on nomme aussi Toni' beaux, l'écrivain regrette ou des amis ou des célébrités contemporaines. On distingue, parmi eux, l'éloge de Louis de Chasteigner, dont le fils aine Henri a été pareillement l'objet d'un chant funèbre de Sainte-Marthe, où se trouvent ces graves accents :

Toute chose est sujette à soudain changement; Nul état aux mortels n'est de longue durée : La joie et la douleur tournent en un moment, Et la bonne fortune est la moins assurée.

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