On se rappelle Horace, Art. poét., v
Quin sine rivali teque et tua solus amares...
(59) On ne s'étonnera donc pas que , pour payer encore uti tribut à son époque, il nous ait laissé des vers d'amour. Hàtons-nous de dire que ce mélange de poésies pieuses et de chants passionnés, qui est un trait caractéristique du xvie siècle , n'avait rien de choquant pour la naïveté de nos ancêtres. Alors les plus graves poètes imitaient à l'envi Catulle, Ovide et Properce, Marulle et Jean Second , sans néanmoins que leurs mœurs ou leur repos souffrissent en rien de ces imitations. Sainte-Marthe a pris soin de nous en avertir :
Franc de l'amour, j'ai fait ces plaintes vaines Pour soulager les passions d'autrui
A la vérité , on devine assez ce que peuvent être ces vers de convention que le cœur n'a pas dictés, simples jeux d'esprit qui ne tendent qu'à soulager les maux des autres. L'accent parfois ému de du Bellay et de Ronsard ne saurait guère s'y retrouver. Sainte-Marthe se compare lui-même à ces femmes de l'antiquité, qui , dans les funérailles de personnes étrangères, faisaient éclater une feinte douleur. De là ces produits de son arrière-saison , où il chante
les craintes, les désirs,
Les vains regrets, les folAIres plaisirs,
(( en vue de contenter les jeunes damet^, » Mais , si ces poésies manquent d'une inspiration sérieuse, si elles n'ont pas , pour durer, les formes épurées et savantes d'une langue perfectionnée, un mérite qui leur est propre en général, c'est de ne pas franchir les justes bornes et de ne point oublier les lois de la bienséance , dont le seizième siècle se montrait trop peu soucieux. Dans ce genre, en tout cas, la pièce que l'on peut relire avec le plus d'agrément est celle des Alcyons , où Scévole
(60 ) à célébré en vers de dix syllabes Céyx et son amante transformés en alcyons, ces oiseaux cbéris de Thétis , a dit l'auteur des Géorgiques * :
Le culte voué par la renaissance à l'antiquité classique en avait, comme on sait, multiplié les reproductions dans notre littérature. Encore ne se contentait-on pas de traduire les écrivains classiques les plus célèbres : les auteurs latins modernes étaient eux-mêmes traités a cet égard comme des anciens et trouvaient presque aussitôt des interprètes. Sainte - Marthe ne dédaigna pas de remplir plus d'une fois ce rôle : au nombre de ses versions ou imitations , se trouvent deux discours tirés du Zodiaque de la vie, poëme moral de Palingène, alors très-vanté, dont la lecture devait faire aussi les délices de La Monnoye, de Gabriel Naudé et de Gui Patina Dans ces discours, Sainte -Marthe exhorte l'homme, en vers assez bien frappés, à préférer, par un
1. Dilectae Tlietidi alcyones : I, 399; et André Chénier, d'après Virgile, dans sa Jeune Tarentine :
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyoas , pleurer...
Dans les premières édifions des vers de Sainte-Marthe, ce poème, tiré des Métamorphoses, XI, 10, était intitulé : Les loyaux infortunés. Il avait été dédié par l'auteur à Renée de La Haye, qui fut depuis sa femme. <> C'est, à mon avis, remarque CoUetet , l'un des plus agréables tableaux que nous ayons de deux amants passionnés. »
1. Ce poëme, qui ne manquait pas de hardiesse, et où chacun des livres portait pour titre l'un des signes du zodiaque, parut à Bàle en 1537. Il est de ManzoUi, qui cacha son vrai nom sous celui de Palingenius Stellatus : « Heureux auteur, disait Rémi Relleau , en jouant sur le mot de Palingène, à qui son propre méiite et ensuite celui de Scévole, son traducteur, avaient assuré l'avantage de renaître deux fois. <• Voyez, au reste, sur ce personnage et sur son œuvre, les Lettres de Gui Patin, édition Révcillé-Parise , t. II, p. '582.
( 61 ) juste sentiment de sa faiblesse et des bornes étroites de son existence, la paix de l'àrae aux vains rêves et aux agitations funestes de l'ambition :
Ne vois-tu point la mort qui déjà te menace , Et qu'il ne te faudra, pour loger ton orgueil. Qu'un petit coin de terre en un petit cercueil ?
Plus loin il rappelle avec élévation quel doit être le seul et l'immuable objet de nos désirs :
Honneur, beauté, richesse et toute chose aimée S'évanouit aux vents, aussitôt que fumée. Mais non pas la vertu, qui sait vaincre l'effort Du temps injurieux et même de la mort.
Une imitation semblable de Sainte-Marthe est son Chant de la Providence , emprunté à l'une des œuvres les plus remarquables du xvi^ siècle, au poëme de V Immortalité de l'âme, dont Sadolet n'hésitait pas à placer l'auteur, Paléare^ sur le même rang que Sannazar et Vida. Plusieurs vers de ce fragment assez étendu peignent avec quelque grâce le retour de la belle saison :
Alors les champs , par l'hiver dépouillés , Au gai printemps de verd sont habillés; lit des forcis la idaisante ramée, Des rossignols retraite accoutumée , Au lieu d'un bois de glaçons hérissé.
Montre un palais de feuilles lambrissé : Rien n'est en l'air qui souffle ni respire, Que la douceur d'un amoureux zéphyre...
Aux passages déjà nombreux que nous avons cités, on pourrait sans doute ajouter d'autres morceaux qui ne
1. Palearius, ou plutôt Antonio délia Paglia, qui latinisa son nom d'après le goût du temps. Son poëme est de 1336. Far la suite il fut, pour d'autres productions, condamné à mort comme hérétique.
( 62 ) sout dépourvus ni de facilité ni d'agrénrjent : mais nous croyons avoir assez montré , tout en évitant de surfaire notre auteur, qu'il n'était pas indigne d'un souvenir : et l'on ne saurait être surpris , malgré ce qu'il y a de suranné dans son langage , qu'il n'ait guère été , de son temps, moins renommé pour ses poésies françaises que pour ses poésies latines. De Thou, au début de sa Fauconnerie , le saluait par ce distique :
Sammarthane, duplex cui cingit laiirea froiitem , Gallica sive placet, sive latina clielys;
Etienne Pasquier, dans ses £p/(/ranwies , lui consacrait des vers , où il jouait sur le nom de Scévole :
Seii latios scribat, seii gallos Scœvoia versiis,
Nil latia aiit majus gallica terra tiilit. Roma suum jactet, miretur Gallia nostrum :
Cur ita ? pro patria vovit uterque inanum.
Plein d'admiration pour la douce muse de Sainte-Marthe, Joseph Scaliger le déclarait aussi habile à écrire notre langue que celle de Rome*. Ronsard surtout, l'arbitre des renommées de son époque, non content, comme on l'a déjà vu , de célébrer en lui le poëte latin , accordait les mêmes suffrages au poëte français^, à qui il adressait une pièce commençant de la sorte : .Scévole, ami des Muses que je sers... '.