‹ Étude sur TurgotChapitre 12 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES JlDVEItSAIRES ET LES EHHEMIS DE TURfiOT.

Que Turgot ait dû avoir des adversaires, rien de plus naturel puisqu'il était ou pouvoir et qu'il avait déclaré une guerre ouverte aux abus. Mais qu'il ait eu des ennemis, c'est plus difficile à concevoir. Rien cependant de plus vrai, si par inimitié il faut entendre des sentiments de malveillance pour la personne. Ce n'était pas seulement au pouvoir, au ministre qu'on en voulait, l'homme môme était visé et atteint dans le ministre. Ce mauvais sentiment respire d'une manière frappante dans plusieurs pamphlets de l'époque, en particulier dans celui qui portele titre de : Lesingcde M. deMaurepas ou les

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Mannequins du gouvememenl. Cette brochure qu' circula d'abord en manuscrit, et qui avait pour auteur Monsieur, frère du roi, futur Louis XVIII, alors âgé de vingt ans, fut lancée dans le public de la cour, le 30 mars 1776, le jour même où le parlement, dans un arrêt de circonstance, faisait une allusion malveillante aux grandes mesures administratives de Turgot, Voici dans quels termes sarcastiques , — assez peu dignes d'une plume qui aurait eu le respect d'elle-même, moins dignes encore du rang de l'auteur et que n'excuse pas sa jeunesse , — le contrôleur général était dépeint : « Il y avait ea France un homme gauche , épais , lourd , né avec plus de rudesse que de caractère, plus d'entêtement que de fermeté, plus d'impétuosité que de tact, charlatan d'administration ainsi que de vertu, fait pourdécrier l'une, pour dégoûter de l'autre ; du reste sauvage par amourpropre, timide par orgueil, aussi étranger aux

hommes qu'il n'avait jamais connus qu'à la chose publique , qu'il avait toujours mal aperçue : il s'appelait Turgot. Pour assurer ses positions, M. Turgot s'était associé un autre mannequin d'un genre fort extraordinaire, M. de Malesberbes. Le jeu de cette machine était brillant, rapide, imposant, mais très-inégal, très-disparate; elle se pliait à toutes les formes avec une facilité singulière, mais n'en conservait aucune, car elle était populaire, et, le lendemain, d'une conduite servile, elle traçait des formes républicaines et signait également une cédule despotique. » Cette indigne production, inspirée par le mauvais esprit de la cour, y eut beaucoup de succès; les courtisans, la reine *, le roi lui-même, tout le monde la lut. Elle ne fut sans doute

1. La reine était si contraire h Turgot que, non Contente de le faire disgr&cier, elle voulait qu'il fût mis à la Bastille. Cette hostilité de Marie-AnialDetl«, entretenue par des passions intéressées, contre le grand miuislre de Louis XVI. est un fait indubitable; il est attesté par la corrëspon-

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pas sans influence sur la funeste détermination qui, moins de six semaines après, faisait renvoyer du ministère le seul homme qui eût pu prévenir, si elles avaient pu être prévenues d'ailleurs, les catastrophes révolutionnaires qui devaient éclater dix-sept ans plus tard d'une manière si terrible sur tant de têtes royales et princières '.

Le ministère de Turgot ne fut qu'une lutte perpétuelle. En acceptant le poste de contrôleur général ou de ministre des finances qui lui donnait le rang et l'autorité de premier ministre, Turgot avait ses plans tout arrêtés ; il s'agissait

dance de cette princasje avec sa mère, publiée par HU. Geffroy et le chevalier d'Amelh.

1. Les caricatures n'étaient pas plus épargnées à Turgot que les pamphlets et les petits vers. Bacliaumont rapporte qu'on représentait le ministre en cabriolet avec la duchesse d'Anville, Irès-altachée à Turgot, quelque peu économisle et philosophe. L'abbé Baudean, l'abbé Boubaud, Dupont, de Vaines, et autres partisans du système économique, y sooE repréaenlés tirant le cabriolet et le faisant rouler sur un tas (le blé. etc.

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pour lui d'extirper les abus, de couper les têtes de l'hydre d'un régime détestable, mais puissant par le nombre, par la position, par la fortune, par le crédit des intéressés, et surtout par la longue possession où ils étaient de privilèges si profitables et de faveurs qui passaient encore pour des droits ' .

Plein de ces grands projets, et fermement résolu à les mettre à exécution, le nouveau ministre ne pouvait se dissimuler qu'il rencontrerait une grande et vive opposition de la part de tous les privilégiés d'abord, c'est-à-dire des princes, des courtisans, du parlement, de la noblesse et des financiers, ensuite de la bourgeoisie et du peuple lui-même qui seraient facilement égarés sur ses intentions et la portée salutaire de ses réformes. Il y a comme un pressentiment dou-

1. Voir, sur ces abus, l'excellent Discours iFouvertvre de U. Michel Chevalier à son cours d'âcoaomie politiqut au Colifige de France (1872-1873), p. 8-11.

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loureux et résigné des tribulations qui l'attendent et même de l'abandon et de la défaveur qui pourraient lui arriver de la part du roi, dans les mémorables paroles qu'il lui adresse en prenant possession du pouvoir. Après avoir déclaré qu'il n'aurait recours ni à l'augmente* tion des impôts, ni aux emprunts pour couvrir le déficit du Trésor, et qu'il entendu! moins eacore faire banqueroute ; qu'il n'y avait par conséquent que des mesures d'économie î prendre, il va au-devant des objections et des diffî' cultes qui l'attendent en fait de réformes de ce genre : « On demande sur quoi retranoher, et chaque ordonnateur, dans sa partie, soutiendra que presque toutes les dépenses particulières sont indispensables. Ils peuvent dire de fort bonnes raisons ; mus comme il n'y en a pas pour faire ce qui est impossible, il faut que toutes ces raisons cèdent à la nécessité absolue de l'économie... Je ne demande point à Votre

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Msyesté d'adopter mes principes sans les avoir examiûés et discutés, soit par Elle-même, soit par des personnes de conlîance en sa présence ; mais quand Elle en aura reconnu la justice et la nécessité, je la supplie d'en maintenir l'exécution avec fermeté, sans se laisser effrayer par des clameurs qu'il est absolument impossible d'éviter dans cette matière, quelque système qu'on suive, quelque conduite qu'on tienne... Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grftces. On m'imputera tous les refus, on me peindra comme un homme dur, parce que j'aurai représenté à Votre Majesté qu'Elle ne doit pas enrichir même ceux qu'Elle aime* aux dépens de la subsistance de son peuple. Ce peuple, auquel je serai sacrifié, est si facile à tromper, que peut-être j'encourrai sa haine par les mesures mômes que je prendrai pour le défendre contre la vexation. Je serai calomnié, et

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peut-être avec assez de vraisemblance pour m'ôter la confiance de Votre Majesté. Je ne regretterai point de perdre une place à laquelle je ne m'étais point attendu. Je suis prêt à la remettre à, Votre Majesté dès que je ne pourrai plus espérer de lui être utile ; mais son estime, la réputation d'intégrité, la bienveillance publique qui ont déterminé son choix en ma faveur, me sont plus chères que la vie, et je cours risque de la perdre même en ne méritant à mes yeux aucun reproche... »

La jeune reine fut constamment opposée & Tui^ot; elle aurait voulu le retour de Ghoiseul au ministère, en cela conseillée par sa mère et sans doute aussi par reconnaissance personnelle, parce que Ghoiseul avait fait le mariage autrichien. Ghoiseul avait été remplacé dans les conseils de Louis XV par ce qu'on appelait le triumvirat, c'est-à-dire Maupeou, l'abbé Terray et le duc d'Aiguillon. On ne pouvait, naturel-

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lement , garder des minisires qui avaient si bien servi les courtisans et si mal le pays.

Louis XVI hésitait. A la fin, il se décida en faveur de Maurepas qui, lui aussi, avait été ministre de Louis XV, mais qui depuis vingt-cinq ans était éloigné des afTaires. Il avait été exilé pour avoir chansonné la Pompadour. Les services qu'il avait autrefois rendus, les motifs de sa disgrâce, étaient sans doute des titres en sa faveur; maisce n'était pas l'homme de la situation. Son grand âge, sa frivolité d'esprit, son peu 'application aux affaires, l'inintelligence des besoins de l'époque, ne pouvaient en faire un bon président du conseil, même sans portefeuille.

C'était une &me insuffisante à un corps de ministre. Il manquait également de l'amour passionné du bien, sans lequel il est difficile d'y être attaché, de le vouloir fermement et de le faire. Une sorte d'indifférence lui faisait dire souvent : « Cela durera bien autant que nous » ,

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as ADVERSAIRES ET ENNEMIS DE TURGOT

OU bien : « On peut en essayer, » Il se décida donc à essayer de l'intendant de Limoges, comme ministre de la marine d'abord, puis comme ministre des finances. L'abbé Véry, nu abbé de cour, ancien camarade de Turgoi au séminaire et à la Sorbonne , fort goûté de M" de Maurepas, lui avait fait partager son admiration pour son ami ; et M"* de Maurepas, qui avait beaucoup d'ascendant sur l'esprit de son mari, l'avait déterminé à entretenir le roi du mérite exceptionnel de l'intendant du limousin. Les économistes faisaient d'aiUcars quelque bruit et n'étaient pas sans influence ; il pouvait y avoir là du bon , c'était à essayer. D'ailleurs, l'administration de Turgot dans le Limousin n'avait point passé inaperçue ; et si elle n'était pas entièrement du goût de toilt le monde, elle avait du moins des côtés très-recommandables,

Turgot fut donc appelé au minïstùre , m&tgrû

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la reine. Les tantes du roi, Mesdames Adélaïde, Sophie et Louise, sans prendre une part bien viveau maniement de la chose publique, avaient néanmoins une manière de voir, une opinion et une influence propres; leurs occupations d'artistes et surtout leurs principes et leurs habitudes de dévotion n'en pouvaient faire des politiques d'une bien forte trempe ; elles furent bien vite prévenues contre le nouveau ministre, qui passait pour peu aimable et pour esprit fort. Madame Adélaïde avait cependant contribué beaucoup au retour de Maurepas. Meus celui-ci, en appelant Turgot aux affaires ^ se montra peu reconnaissant. La considération du bien publie eût pu l'excuser auprès des princesses, si elles avaient été portées à voir dan» un partisan des économistes et dans un ami des encyclopédistes autni chose qu'un esprit à système, dont les hardiesses pouvaient avoir leurs dangefs. Souvent on se défie plus encore d'un mal possible dont la

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nature et l'Intensité sont inconnues, qu'on n'est impatient d'un mal réel qu'on connaît, et qui, somme toute, est si loin d'être absolument intolérable qu'il n'est pas sans quelques avantages ; les plus honnêtes privilégiés peuvent être sincèrement dans cette persuasion : n'est-U donc rien dû de particulier à leur rang? Cette cUstinction de rangs n'est-elle pas au profit de la chose publique? Ne tientrelle pas à la constitution même du pays, à la loi fondamentale qui est la base de toutes les autres, de l'édifice social tout entier? Et puis, quelle humanité d'ailleurs envers les petites gens dans ta manière dont on exerçait des droits établis depuis si longtemps I Il faut donc être bien mal pensant pour trouver à redire à un état de choses qui a pour lui l'intérêt public, la justice, la bienveillance même, et que la sanction des siècles a consacré. Tels sont les sentiments dont se coloraient , avec plus ou moins de sincérité ou d'hypocrisie, les ennemis

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des réformes, c'est-à-dire tous ceux auxquels profitaient des abus plusieurs fois séculaires. Voilà ce que n'apercevuit pas assez le roi, ou contre quoi il manqua de résolution et de fermeté. C'est sans doute aussi ce qui a fait dire à M. Beslay ^ que <' la raison des fautes de Louis XVI n'était pas tout entière dans la nature faible du petit-fils de Louis XV; elle était dans la prodigieuse perversité des hommes qui l'entouraient. »

On doit croire néanmoins qu'il y avait chez beaucoup d'entre eux, à' commencer par le roi et la reine, à continuer par les tantes et les frères du roi, encore plus d'aveuglement que de perversité. Mais il en faut conclure aussi l'extrême facilité avec laquelle on s'abuse lorsque l'intérêt personnel se trouve d'accord avec une erreur ou une situation proOtable. Et puis à

I. tes ennemis de Turgol, dans In Revue contemporaine. travail qui nousaboaucoup servi.

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la cour on était habitné aux manières légères, aimables, de ministres dont les prodigalités semblaient encore partir d'un bon cœur, et contre lesquelles il était aussi impossible d'être sévère que contre soi-même. Quelle différence entre un abbé Terray et un Turgot !

Savant dans l'art de multiplier les impôts, d'établir des monopoles au profit du prince et du ministre, très-peu difflcile en matière de banqueroute, prenant la détresse publique et les plaintes du peuple en riant, incapable de scrupule, et toujours pr6t aux expédients les moins honnêtes ou les plus compromettants, sans souci de l'opinion et du bien-fitre du peuple, Ternty était l'homme qui devait le plus gaîmcnt mener ïa monarchie à sa perte et lui en faire pretidre son parti. C'est évidemment sous son inspiration, en cela bien secondé par Maurepas, que Louis XV disait avec l'aisance égoïste qu'on sait ; « Après moi le déluge. » Turgot, de principes et de

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mœurs austères, d'humeur peu joviale, toujours pensif, toujours réfléchi, profondément pénétré des devoirs de sa position d'homme public, chargé de remédier à de grands maux, n'ignorant point les résistances passionnées qui l'attendaient, ne voulant ni aggraver les impâts, ni ajoutera la dette publique, ni libérer l'Etat par la banqueroute, ni porter atteinte par le monopole k la liberté du commerce et de l'industrie ; Turgot, ne voyant de salut que dans l'économie, c'est-à-dire dans la suppression d'une multitude dp faveurs abusives, était peu disposé à rire et à faire rire les courtisans et autres sangsues de la chose publique. Ayant de fort bonne heure pris sa vie au sérieux; peu gâté dans sa propre famille où il passait pour sauvage, formé ensuite par le séminaire et la Sorfaonne aux méditations sérieuses; porté par son tour d'esprit, par ses goûts essentiellement élevés, réfléchis, studieux et scientifiques, par

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les principes d'une haute et pure morale, à des idées et à des sentiments médiocrement d'accord avec ceux qui se rencontrent d'ordinaire dans le monde, Turgot devait faire à la cour une étrange figure. Il y devait paraître gêné ou gênant. Et comme il avait le sentiment de sa valeur, la conscience de sa droiture, la franchise, la simplicité et la dignité de ses manières pouvaient aisément passer pour de l'orgueil et blesser des susceptibilités accoutumées à plus de prévenances et de ménagements apparents.

Et puis, à la cour, on n'aimait guère les économistes ni les philosophes, gens tous un peu curieux, qui ont le tort de regarder h tout ce qui se fait, parfois môme d'y trouver & redire, et l'on savait Turgot lié avec les uns et très-haut placé dans l'estime des autres. Or, quoique les économistes et les philosophes ou encyclopédistes fussent loin de se ressembler, quoique d'esprit trèsdifférent à bien des égards, ils avaient néan-

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moins cela de commun, de trouver .que tout n'était pas pour le mieux dans le monde où ils vivaient, et par conséquent de réclamer, les uns et les autres, des changements dans l'ordre ma* tériel, moral et politique de la société française. L'homme de ces gehs-là devait donc être trèssuspect à un monde qui stccommodaît si fort d'un présent oii il trouvait tout irréprochable. Plus il y eut de joie et d'espérances chez les économistes et les philosophes à l'uvénement de Turgot aux affaires, plus donc il y eut de contrariété dans le monde courtisan et dévot. Si le vieux Quesnay mourut de joie quelques jours après, si le philosophe de Ferney mettait le nouveau ministre au-dessus de Colbert et de Sully, s'il ne craignait pour lui que les financiers et la goutte (ce qui n'était pas à beaucoup près tout ce que Turgot avait à craindre), on chansonnait déjà. l'économiste, on le dépopularisait avant même qu'il eût rien fait, en persua-

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dant au peuple qu'il n'avait rien à espérer de tous ces grands projets qui passaient cependant pour être h Bon proût. On mit donc pn circulation les petits vers, bien persuadé que l'esprit public s'y laisserait prendre, sans même se soucier trop de ne pas compromettre le roi en attaquant son ministre. On disait donc :

Grâce au bon roi qui règne en France,

Nous BlloDS avoir la poule au potl

Celte poule c'est la Qnance,

Que plumera le bou Turgot.

Pour cuire cette chair maudite

11 faut la Grève pour marmitu.

Et i'obbé Terray pour figot.

Quoique la philosophie de Turgot n'eût de commun avec celle de ses contemporains en général, et des encyclopédistes en particulier, que l'esprit philosophiqu'e, c'est-à-dire la foi profonde en la raison humaine, malgré ses faiblesses et ses erreurs passagères, le droit pour tous d'en user consciencieusement et l'utilité de

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le faire, le clergé ne lui pardonnait point l'estime et l'affection dont il jouissait auprès des libres penseurs de l'époque. Il eut, aux yeux de l'Eglise, le premier et impardonnable tort d'avoir voulu retrancher de la. formule du sacre la promesse d'exterminer les hérétiques. Il n'en fallut pas davantage pour le faire accuser d'irréligion. Ce fut bien autre chose quand les voitures publiques eurent le droit de transporter les voyageurs les dimanches et les jours de fôte, quand les bouchers purent vendre en carême comme en tout autre temps, quand on sut que les biens ecclésiastiques étaient menacés d'être soumis h l'impôt comme tous les autres. En vain ils furent épargnés ; le ministre, auquel Sismondi reprocherait volontiers d'avoir agi cette fois avec mollesse, ne le fut pas : on l'accusa d'impiété, d'athéisme; on alla même jusqu'à dire, pour le rendre plus sûrement odieux, qu'il méditait de rendre la France schismatique : n Les

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évoques , dit Bachaumont , prétendent que M. Turgot, qu'ils regardent comme un athée, à raison de ses liaisons avec les philosophes du jour, tend insensiblement à faire le roi chef de l'Eglise gallicane, et conséquemment à détruire la religion. » Aussi les évêques faisaient-ils cause commune avec tous les ennemis de Turgot, particulièrement avec le prince de Conti, qui était l'âme de la société dite du Temple, société très-mondaine , fort peu morale et point du tout dévote. Sa haine, son opposition aux mouvements généreux et libéraux du nouveau règne, faisait l'unité de ce parti. C'est ainsi que s'explique la bigarrui'e de sa composition. A côté du comte d'Artois, du duc de Chartres, de Choiseul, d'un grand nombre d'anciens pairs, se voyaient des prélats, philosophes à leur manière, beaucoup de gens de lettres et les anciens parlementaires. C'est là. que s'organisa l'opposition terrible qui devint une guerre de salon et de

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place publique, et qui dut faire succomber enfin l'honnôle et courageux ministre qui en fut l'objet.

L'ancien parlement, dont Louis XVI eût dû maintenir la dissolution, suivant l'opinion de Turgot, fut rétabli, sur l'avis de Maurepas. La couronne de France rentrait ainsi au grefTe, d'où Maupeou l'avait un instant tirée. On pense bien que ce triomphe des parlementaires n'était pas fait pour les rendre modestes et moins entreprenants. En vain Turgot s'était montré conciliant, bienveillant même à l'égard des individus, dont les plus méritants, suivant lui, pouvaient être appelés à des postes éminents, dans la magistrature ou ailleurs; il demeurait coupable aux yeux de la compagnie d'avoir été contraire à son rétablissement. Et comme le peuple était dans l'habitude de voir dans le parlement le prolecteur de ses, droits contre la couronne et contre lEglise, ce fut pour les par-

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lementaires une raison de plus d'entreprendre la ruine du ministre dans l'opinion publique. Il n'y manqua point. Il saisit avec empressement l'oecasion la plus propre à égarer le peuple, ft l'initei', à le porter même à l'émeute, à la révolte ; je veux parler de la disette de 1776, et du libre commerce des ^ains prescrit par le contrôleur général . Il fut facile de faire croire à des populatbns ignorantes et. accoutumées h vivre bous un régime commercial et administratif tout opposé, que la cherté du pain était un effet des mesures nouvelles. On recourut, pour aecréditer cette erreur, aux moyens ordinaires, la calomnie et le ridicule : la chanson fut répandue ; tes émissaires détachés sur les points les plus inflammables. On faisait donc dire e répéter au peuple ;

Est-ce Maurepas abhorré

Qui nou3 rend le blé cher en France?

Ou bien est-ce l'abbé Terray ?

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Eal-ce le clerçè, la fioSDoe?

De3 jésuites est-ce vengeanco?

Ou de l'Anglais ud tour fallût?

Haa ; ce n'est point là le fin moL Hais voulez-vous qu'en eonlldence Je vous dise le mot?... C'est Targot,

Les partisans île la reine et du parlement, Sartines, qui venait de quitter la lieutenaace générale de la police pour le secrétariat de la marine, Lenoir, qui le remplaçait au premier de ces po»tes, devinrent les agents les plus influents de la conspiration ourdie par les parlementaires et le priace de Gonti. Pontoise, d'ofi le parlementde Parisavait été naguère rappelé, fut un des principaux foyers d'insurrection.

G'eaX de là que partirent les brigands soldés fwur se rendre à Paria, à V*raàille* e* àâaa ies provinces, où ils dcrvtûent soulever le peuple, H y avait là une main cachée, mais puissante; on sut qu'elle y était avant de savoir et de pouvoir dire de qui elle était. Le garde des aceaux, qui

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en pensait sans doute plus qu'il n'eu pouvût dire, qui en savait vraisemblablement plus qu'il n'en pouvait prouver, disait : « La marche des brigands semble être combinée ; leurs approches sont annoncées; des bruits publics indiquent le jour, l'heure, les lieux où ils doivent commettre leurs violences. Il semblerait qu'il y eût un plan formé pour désoler les campagnes, pour intercepter la navigation , pour empocher le transport des blés sur les grands chemins, afin de parvenir à affamer les grandes villes, et surtout Paris. » Il y avait bien d'autres raisons ', qui démontraient l'intervention d'une intrigue criminelle dans ce qu'on appela la guerre des farines. Mws l'essentiel de l'intrigue, ce qui en était la fin dernière, c'était de faire retomber surTurgot tous les malheurs de la situatioUj de le rendre responsable aux yeux du

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