DISGRACE DE TL'BGOT
franchise avec le manque de respect, et sans doute aussi le respect avec la dissimulation et la flatterie. Ils veulent qu'un ministre soit nécessairement courtisan, en tîiéme temps qu'ils oublient que Turgot ne l'citait pas. 11 lui sufQsaît d'i^çorter dans w iwnonne aa nrriM du ni la bonne volonté et le dCivoucment d'une bonne . conscience. '
Son langage, en quittant les affaires, ne pouvait être moins digne que celui qu'il tipt en y entrant ; mais il est empreint d'une sorte de commisération respectueuse qui tient d'une clairvoyance tristement prophétique : » Tout mon désir, sire, eat que voua puissiez toujours croire que j'avais mal vu ot que je vous montrais des dangers chimériquos. Jg souhaite que le temps nç me justiûe pas, et que votre règne soit aussi heureux, ausii tranquille, et pour vous et poor vos peuftles, qu'ils ad la aont promis d*api%e vos principea de jbstice et de bienfaisance^ »
;iz-MnG00«^Ic
Son amour du bien public n'avait pas attendu son avènement aux afTairee ; il le suivit dans la retraite. Il demanda, dans un mémoire ex pro/esso, que la science et ceux qui la cultivent, les expéditions scientifiques par consôquent, fussent respecti3s entre puissances belligérantes. Ce vœu fut entendu. La guerre entre l'Angleterre et les Etats-Unis, la manière dont l'Espagne et la France devaient envisager les suites de cette guerre et la conduite qu'elles avaient à tenir en conséquence, l'organisation de l'arinôo, les économies à faire au département do la guerre sans préjudice aucun pour nos forces de terre et de mer, et môme avec plusieurs avantageât la théorie générale des Impôts, un vaste plan de l'organisation administrative do la Franco, toutes choses qui avaient déjà, beaucoup occupé Turgot pendant son minietèrcj fui<ent encore l'objet de aes méditations dans sa retraite ; mais il en reste peu de chose. Nous
;iz-MnG00«^Ic
96 DISGIIACE DE TURGOT
aurons tout à l'heure à parler d'autres travaux dont l'exécutLoD a été ou achevée ou plus avancée, et qui, en tout cas, nous sont parvenus en meilleur état. Avant de passer à cette dernière partie de notre opuscule, les écrits de Turgot, nous reproduirons le portrait que son ami Dupont de Nemours a laissé de la personne de l'auteur :
« Sa figure était belle; sa taille haute et proportionnée. Ennemi de toute affectation, il ne se tenait pas fort droit. Ses yeux d'un brun clair exprimaient parfaitement le méhinge de fermeté et de douceur qui faisait son caractère. Son front était arrondi, élevé, ouvert, noble et serein ; ses traits prononcés ; sa bouche vermeille et naïve; ses dents blanches et bien rangées. Il avait eu, surtout dans sa jeunesse, un demi sourire qui lui a fait tort, parce que les gêna qui ne le connnissMent pas y croyaient presque toyjours voir l'expression du dédain, quoiqu'il
DISGRACE DETuaOOT 97
ne fût le plus souvent que l'effet de la naïveté et d'un peu d'embarras. 11 s'en était corrigé par degrés en vivant clans le monde. Ses cheveux étaient bruns, abondants, parfaitement beaux; il les avait tous conservés, et lorsqu'il était vôtu en magistrat, sa manière de porter la tôle les répandaient sur les épaules avec une sorte de grftce naturelle et négligée. Il avait la couleur assez vive sur un teint fort blanc, et qui trahissait les moindres mouvements de son âme. Jamais homme n'a été, au physique et au moral, moins propre à dissimuler, il rougissait avec une facilité trop grande et de toute espèce d'émotion, soit d'impatience ou de sensiWlité. »
Un autre ami de Turgot, l'un de ses premiers biographes, Condorcet, en fait cette peinture morale : « Le constant aceord entre s'a conduite et ses principes, ses sentiments et sa raison, k réunion d'une justice inébranlable à la plus
Dinz-MNGoOglc
'M ' DIBGRACB DE TUROOT
douce humanité, des vertus lee plus fortes aux qualitëe les plus aimablefl, de la sensibilité à la fermeté du caraotère, de la justesse d'esprit à la subtilité, de la méthode dans les raisonne-, ments à la hardiesse dans les idées, d'une analyse fine il des vues vastes, de la profondeur à l'exactitude dans les détails ; le loérito si rare d'avoir tout embrassé dans ses connaissencesi et le mérite plus rare encore d'avoir porté dam ce vaste ensemble tant de netteté st de justesse; la constance inébranlable dans ses opinions, sans les exagérer jamais t toutes ces qualités formaient un ensemUe unique peut-être dans l'histoire des hommes, et qui ne pouvait se mon, trer que chez une nation paisible et cultivée que dans un siècle éotairé. Quelquet hommes ont exercé de grandes vertus avec pltts d'éclat, ont eu des qualités plus brillantes, ont montré dans quelque genre un plus grand gdnie, mais peul-êlrc jamais aucun homme n'a-l-il offert
;iz-MnG00«^Ic
DISORApS DE TUnOOT UB
à l'admiration un tout plus parfait et plus Imposant. Il semblait que sa sageise et sa force d'âme, en secondant les dons heureux de In nature, ne lui avaient laissé d'ignorance, de faiblesse et de défaut, que ce qu'il est impossible à un ôtre borné de n'en pas conserver. C'est dans cette réunion si extraordinaire que l'on . doit cherclier la cause et du peu de justice qu'on lui a rendu, et de la haine qu'il a excitée. » La postérité , plus équitable, lui a depuis longtemps déjà rendu le témoignage d'avoir agi et pensé en homme de bien et de génie '.
Et cependant, cet homme illustre « qui, plus que tout autre homme d'Etat dans le monde entier, voua sa vie au triomphe de la liberté du travail, et qui par là s'est créé des titres impérissables à la reconnaissance, non pas de la France seulement, mais du genre humain; ce ministre
l. Voir noire ouvrnso cité, pji. 50 CC, 325-338.
Dinz-MNGoOglc
106 DISGRACE DE TUROOT
(ligne d'Otre signalé comme un modèle à. tous ceux qui dirigent ou manient les-nlTaires des nations, n'a pas encore une statue sur nos places publiques, môme dans la province du Limousin, où il a répandu tant de bienfaits ^ ! »
t. Voir M. HicHei.CiiKvjM.iEii. discours cllû. p. .1..
;lz-MNG00g[c
CirAPITRE Vit
On sait déjà qu'il n'est presque aucune des nombreuses parties du savoir humain qui fût étrangère h cet excellent esprit, et qu'il en avait approfondi un grand nombre. Nous essayerons de donner une idée de ses travaux littéraires, scientifiques, économiques et philosophiques dans les paragraphes suivants.
PHILOLOQIB, LITTÉRATURE, CRITIQUE.
Turgot était versé dans un grand nombre de langues, tant anciennes que modernes. 11 en
;lz-MNG00g[c
102 OUVRAGES ne turgot
pariait môme plusieurs avec une facilité peu commune, surtout le latin et l'anglais. Le dixhuitième siècle n'était cependant plus celui de la philologie; et si l'on s'occupait parfois de linguistique, ce n'était pas encore d'une manière expérimentale et par voie d'induction. On procédait davantage a priori en piirtant de ce qu'on prenait pour les lois de l'esprit humain en matière de langage. Tui^ot peut être regardé comme l'un de ceuîtqui ont préparé les voies à la linguistique moderne. Possédant l'hébreu, le grec, le latin, l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol, indépendamment de sa propre langue, il avait là de nombreux termes de comparaison.
Nous ne parlerons pas des traductions qu'il a laissées, de iRorceaux plus ou moins considérables d'auteurs anciens et de modernes; c'est \h un travail que peut faire quiconque possède une langue étrangère. Toutefois, persuadé qu'il
i,G(Hl«^lc
0UVRAQE8 DE TUaQOT !03
était que la poésie ne peut ôtre rendue que par la poésie, et reconnalaaant l'extrôme difûculté de aatiafaire an piAme temps h la rime, aux au-^ trea ejùgefioas de notre-poétique et h la fldéiitâ 4t>U panaéeetduientiroentde l'auteur original, il voulait que la traduotipp d'un poOte on fran< çaia fAt au mains en vera blancs, en pi>0Be mesuvée.rhytbmée.ainonrimée. Il donna lui-môme rsxample de celte manière de traduire et d'éorire. Mais il l^ut convenir que ce genre, dont au surplus il ne i^t pas l'inventeur, n'eut qu'un médiocre aufcèa. Peutifitre môme était-il diiïîcile qu'il en fût autrement.il y a pourtant là un fond de vérité incontestable; seulement il pourrait bien se réduire a ces deux choses : l'expression poétique et l'harmonie mécanique du style. On obtient ainsi ce qu'on appelle la prose poétique, qui est d'aiileura une manière d'éorire qui ne convient pas ù tous les ai^etfl, maia qui est trèa-appropriée
Dinz-MNGoOglc
104 OUVRAGES DE TUfiGOT
à lu traduction en prose d'écrits poétiques.
Le morceau de philoio^e le plus remarquable qui soit sorti de la plume de Turgot, est l'article Etymologie, qui fut inséré dans l'Encyclopédie. Ou sait que jusque là les origines des mots se conjecturaient plutôt qu'elles ne se découvraient méthodiquement; il n'y avait àcet égard ni règles ni ecrt. Si ce que M. Littré a écrit sur ce sujet dans la préface de son admirable dictioaoaîre est plus simple, d'une application plus aisée et plus sûre, il n'est guère cependant que comme un résumé du vaste et profond travail de Turgot.