‹ Étude sur une épidémie de rougeoleChapitre 4 sur 20 · II. — Invasion et marche de l’épidémie · texte numérisé non relu

II. — Invasion et marche de l’épidémie

Le 14 mai 1885, jour de l’Ascension, un petit garçon agé de dix ans, habitant avec ses parents, à Saint-Libaire, ferme distante de deux kilomètres du village de Drouville, va se promener aux environs de Saint-Nicolas-du- Port, à Flavigny, où régnait alors une épidémie de rougeole. Il y reste deux jours chez un oncle qui avait de jeunes enfants contaminés par le virus morbilleux et retenus au lit, et, il en revient le 15 mai pour reprendre ses classes le samedi 16. Cest seulement cinq jours après son retour, c’est-à-dire le jeudi 21 mai, qu’il présente les premiers symptômes de la rougeole ; on constate, en effet, chez lui, de la courbature, de la céphalalgie, des frissons, de l’anorexie, du larmoiement, de l’injection des yeux, une légère photophobie, un coryza qui provoque de fréquents éternuments et enfin une toux assez vive. Les muqueuses des yeux, du nez, du larynx et des bronches sont donc envahies dès le premier jour, alors qu’il n'existe point d’ésanthème à la peau ni de diarrhée.

Le virus introduit dans ce jeune organisme le 14 mai, n’a par conséquent, révélé manifestement sa présence que le 21 courant, par le cortège nosologique que nous venons de décrire. Mais s’ensuit-il que la maladie commence réellement à ce stade qui est celui d’invasion, et

SAONE notre courbe, qui circonscrit la marche de l'épidémie, doit-elle partir de ce jour ? Nous ne le pensons pas, au risque de combattre l'opinion récemment émise à l’Académie de médecine, par M. Villemin, lequel prétend que la présence des agents infectieux dans l’organisme, ne détermine immédiatement l’apparition d'aucun symptôme morbide ; car, pendant que le poison végète, pullule, se multiplie dans l’organisme de cet enfant, qui lui offre un terrain propice, ses agissements ne sont pas sans OCCasionner quelques premiers troubles, fugaces sans doute, mais faciles à analyser parles commémoratifs que recueille aisément tout praticien. Ces troubles consistent en un sentiment général de lassitude, une pesanteur de tête qui ne va pas jusqu’à la céphalalgie, une sensation pénible de sécheresse et de gonflement des fosses nasales et de picotement à la gorge, un commencement d’enrouement, un sentiment de plénitude dans les sinus frontaux ou les sinus maxillaires, ainsi que dans les oreilles, un peu d’inappétence et d’insomnie, enfin quelques légers frissonnements. Les nuits se passent avec un léger mouvement fébrile qui restetoujours maintenu dans les limites modérées, si bien qu’on ne s’occupe pas des recherches de l’état de température, car, tout au plus, le thermomètre pourrait-il faire constater quelques faibles fluctuations quotidiennes autour du chiffre physiologique. Différents auteurs et Wunderlich, en particulier, signale de légères élévations de température ne dépassant pas 38°3, et pouvant se répéter pendant plusieurs jours consécutifs

Somme toute, ces désordres peu expressifs ne sont pas assez accusés pour modifier les allures habituelles de l'existence du sujet contaminé et l’astreindre à garder le lit. Voilà pourquoi ils passent le plus souvent inaperçus du praticien, lequel n’est mandé qu’au stade d’invasion

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CR PR de la maladie. Le pathologiste doit cependant étudier ces premiers phénomènes, parce qu’ils constituent un stade bien distinct qui est celui d’incubation. Ce stade a d’ailleurs son importance nosocomiale, car, pour ce qui a trait aux pyrexies exanthémateuses, comme l’a établi M. le professeur Lancereaux, d’après des faits recueillis dans son service, les poisons ont autant de pouvoir de contagionner ei de se transmettre dans la période latente que dans aucune autre période de ces mêmes maladies. En effet, si cet enfant, pendant la période d’incubation, n’a contagionné aucun membre de sa famille, c’est que ses frères avaient acquis l’immunité et payé leur tribut à la maladie, lors d’une épidémie antérieure de quelques années, et que ses parents s’étaient rendus indemnes en contractant la maladie dans leur enfance, puisqu’ii est hors de conteste que si l’âge ne confère point limmunité, une première atteinte, du moins, de l’empoisonnement rubéolique, éteint pour un temps illimité, et même pour toujours, la prédisposition organique. Mais s’il n’a contagionné aucun membre de sa famille pendant la période d’incubation, c’est-à-dire pendant que le virus intoxiquait son organisme, il a du moins empoisonné ses camarades d’école, puisque les premiers cas ont éclaté le 22 mai, alors que notre premier malade était alité et partant isolé de tous les enfants du même âge. En effet, lPincubation avant duré sept jours, c’est-à-dire du 14, jour de l'intoxication à Flavigny de notre premier malade, au 21, époque à laquelle ii s’alite et où commence pour lui la période prodromale ; le lendemain, 22, quatre autres enfants s’alitent en présentant-tous les signes de la période prodromale, ce qui démontre nettement que l’infection de 4 ces quatre derniers enfants n’a pu s’effectuer que pendant | la période d’incubation de celui qui fait l’objet de notre

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première observation, puisqu'ils sont entrés tous à peu près en même temps dans la période podromale, à une nuit près seulement, celle du 21 au 22. En outre, de l’isolement des écoliers déterminé par les vacances des fêtes des 24 et 25 mai et par la fermeture des classes qui survint le 26 et se continua par la suite, on peut inférer que les quinze autres garçons atteints, dont dix déjà étaient alités le 26 et présentaient les signes précurseurs de la maladie, furent intoxiqués pendant la période d’incubation de l’épidémie. Mais une particularité à noter, c’est que l’incubation qni dura de 6 à 7 jours chez les cinq premiers malades, eut une durée un peu supérieure chez les quinze suivants, elle fut de 8 à 10 jours.

L’épidémie toucha son minimum le 29 mai, car, à cette date, on comptait vingt écoliers malades et deux enfants mâles, âgés, l’un de dix-huit mois, l’autre de quatorze. Elle resta stationnaire jusqu’au 3 juin, époque à laquelle une jeune fille s’alita, alors que nos premiers écoliers entraient en convalescence ; puis les 7 et 8 du même mois, trois autres enfants sont arrêtées ; les 10 et 11. huit autres sont atteintes, et ainsi de suite jusqu’au 20, où le dernier cas se présenta.

Chez les filles, l’incubation s'étend donc du 16 mai, c'est-à-dire du jour où le premier garcon intoxiqué rapporte le virus à l’école jusqu'au 5 juin, époque à laquelle la première fillette s’alite; elle comprend, par conséquent, une période de 19 à 20 jours; c’est la période maxima que MM. Bartez et Rilliet ont assignée à l’incubation du virus morbilleux. En effet, les filles vivant en communauté chez leurs parents avec leurs frères contaminés, ont subi l’atteinte du contage le jour même où celui-ci envahit l’école des garcons. Mais rien n'autorise à penser que la contagiosité se produisit à la

Te es période d’incubation del’épidémie, d’autant que l'existence en commun se poursuivit pendant toute la durée de la maladie ; il est même probable que c’est le contraire qui eut lieu, c’est-à-dire que l’intoxication survint pendant la période prodromale des frères.

Ecartant le cas de forme tout à fait bénigne, nous avons seulement consigné dans ce travail, les histoires de malades qui nous ont paru devoir intéresser le lecteur par la déviation du type normal, et mettre en relief cette vérité que deux exanthèmes, comme la rougeole et la varicelle, que nous avons rencontrés, à faible distance, sur le même individu, ne se confondent jamais, mais se développent au contraire, séparément, en conservant

leur individualité propre. :

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