OBSERVATION II
(Hôpital Saint-Louis. Service de M. le docteur Jacquet. Personnelle.)
Arthralgies.
S..., Pierre, 49 ans, garçon d’hôtel, entre le 24 novembre 1899, à Saint-Louis, dans le service de M. Jacquet, pour les douleurs articulaires.
Son père est un grand buveur, sa mère rhumatisante ; ses frères et sœurs sont en bonne santé.
Ii a eu une rougeole vers l’âge de cinq ans, mais depuis n’a jamais été malade. Il n’a jamais ressenti la moindre douleur.
Au mois d'août 1898, il prend la blennorrhagie. L’écoulement cessa, dit-il, au bout de quinze jours, à la suite d’injections d’eau blanche. Il s'est bien porté pendant toute la fin de l’année mais dans le mois de février, à la suite de fatigues et d'excès vénériens, 1l ressentit les premières douleurs. Tout d’abord vagues et disséminées dans tout le corps, bien que plus marquées au niveau des jointures, elle ne l’'empèchèrent pas de continuer son travail. C'était surtout le matin qu'il se sentait courbaturé, mais une fois « échauffé et dérouillé » il faisait son service sans trop souffrir.
Le mois de mars se passa ainsi, son état s'aggravant plutôt qu’il ne s’améliorait.
Le 5 avril, le malade ressentit des douleurs au poignet droit qui s'accentuèrent à tel point que le 9, il ne pouvait plus se servir de la main.
Elles durèrent deux où trois jours ; à peine furent-elles apaisées que le poignet gauche se trouvait pris, puis la cheville gauche. Le malade ne pouvant plus travailler rentre à Saint-Louis le 41.
11 avril. Les douleurs se sont généralisées aux membres inférieurs surtout du côté droit; elles sont très vives et forcent le malade à rester au lit, car la marche les exaspère encore. Le repos les calme dans une certaine mesure. |
Les douleurs sont fugaces, localisées à une articulation, à deux exceptionnellement, elles disparaissent au bout de vingt-quatre à quarantehuit heures pour se porter sur une autre. Sous l'influence du salicylate de soude, à la dose de 2 grammes, elles disparaissent totalement, pour.
-réapparaître plus violentes que jamais, dès la suppression du médicament.
Alors le coude droit est atteint; Ze 20 avril les douleurs gagnent le poignet droit, puis prennent ensuite tout le pied, puis successivement le pied gauche, le poignet gauche et la cuisse droite, où elles étaient moins vives. Après avoir repris 4 à 6 grammes de salicylate de soude pendant plusieurs jours, il y eut une seconde accalmie et le 8 mai toutes les douleurs avaient disparu. À cette époque il quitte l'hôpital.
Tous les appareils étaient sains, sauf l'appareil circulatoire. Le cœur était en effet le siège d'une lésion mitrale double.
Dans le courant d'octobre, il fut soigné dans le service pour une affection pulmonaire. Il ne se ressentait plus de ses douleurs. Du 45 au 24 novembre, il reprit son métier de garçon d'hôtel qui l’obligeait à rester debout de 6 heures du matin x minuit. Sous l'influence de la fa: tigue, il éprouva quelques douleurs dans les deux genoux ct fut bientôl obligé de garder le lit, puis de revenir à Saint-Louis.
Le 24 novembre. Les articulations tibio-tarsiennes sont très douloureuses, aussi le malade évite-t-il tout mouvement; les {alons sont le siège de douleurs lantinantes ayant leur point de départ au niveau des attaches du tendon d’Achille et qui s’irradient sous la face plantaire de calcanéum. Des douleurs, peu vives, occupent les articulations scapulo-humérales et les masses musculaires de l'omoplate.
Il n’y a aucune déformation articulaire. aucun gonfiement periarticulaire, aucune rougeuï de la peau à ce niveau. Les mouvements imprimés aux jointures ne provoquent aucun craquement. Ze malade n'œ pas de temperature. Le repos absolu est prescrit.
Le 26, les pieds ne sont plus douloureux, mais dès qu’il veut marcher le patient ressent dans les articulations tibio-tarsiennes, surtout à droile, une douleur très aiguë qu’il compare à un broiement. Les artieulations scapulo-humérales ne le font plus souffrir.
Le 27, conjonctivite droite traitée par les compresses chaudes d’eau boriquée. s
Le 29. La conjonctivite droite est presque guérie, mais l'œil gauche est pris; on recommence le traitement et elle disparait le quatrième jour,
A droite. Les masses musculaires de la cuisse, le long du trajet du sciatique, sont douloureuses à la palpation.
La sensibilité à la douleur, au tact et à la température, est un peu émoussée au membre inférieur droit ; elle est normale à gauche. Les
ST joe
refleæes rotuliens, pharyngien, crémastérien et cutanés sont normaux, Il n’y a aucun trouble de la motlité. 5 L'écoulement uréthral n’est pas complétement tari et dans les urines
existent des filaments.
Le 44 décembre, la guérison est complète; dès le 9, la talalgie avait disparu, ainsi que les douleurs que le malade éprouvait de temps à autre, dans le genou droit, après avoir marché, Il reste dans le service jusqu’au 25 décembre sans avoir rien ressenti.
Ces névralgies, ces arthralgies peuvent être imputables à des névrites périphériques localisées ou disséminées, et 1l est difficile, étant donné l’absence d'examens microscopiques des nerfs, de séparer d’une façon catégorique la sciatique-névralgie, par exemple, de la sciatique-névrite.
Mais la prédominance de l'élément douleur, son apparition soudaine, la palpation du nerf qui n'indique aucun changement dans son volume, sont autant de signes cliniques qui nous font pencher en faveur d’une névralgie ou tout au
moins d’une névrite légère, sans altération importante du nerfet sans lésion concomitante appréciable de l’axe médullaire.
On a décriten effet, dans ces derniers temps, des cas de polynévrites périphériques consécutives à la chaudepisse, parmi lesquels nous relèverons les suivants.
Cros (1) en 1894, donna une observation de pseudotabes blennorrhagique, accompagné d’une névrite optique : c'est celle d’un homme sans antécédents héréditaires ayant une blennorrhagie chronique depuis trois ans et qui, un an après lavoir contractée, fut atteint d’arthropathies, de fourmillements, de faiblesse daus les membres inférieurs amaigris et de troubles visuels, par suite d’atrophie du nerf optique. Ce malade qui marchait en steppant, eutune anes-
(4) Gros. Th. de Montpellier. 1893-1894.
thésie complète de la plante des pieds et un affaiblissement très marqué de la sensibilité aux membres inférieurs ; les réflexes rotuliens avaient disparu.
En présence de ce malade, Cros éliminant le diagnostic de tabes dorsalis, conserve celui de polynévrite sensitive ou pseudo-tabes, Après avoir discuté toutes les hypothèses possibles et après avoir indiqué toutes les raisons qui le poussaient à porter le diagnostic de polynévrite, il conclut que la chaudepisse peut se localiser sur les nerfs périphériques sans qu'il y ait de lésion apparente du système nerveux central.
Dans la thèse de Lévy, on trouve encore un exemple de polynévrite généralisée, avec toutefois, prédominance des accidents aux membres inférieurs et dont nous donnons ici le résumé.