BIOGRAPHIE. A
Peu de jours avant la mort de Louis XIY, le 6 août 1715, Tenfant qui devait immortaliser le nom de Vauvenargues vint au monde à Aix, premier-né du mariage de Joseph Clapiers, seigneur de Vauvenargues et de Claps, et de Marguerite de Bermond. Il reçut au baptême le prénom de Luc. Rien alors ne pouvait faire présager qu'une complète révolution sociale dût terminer le siècle dont il ne serait pas donné au futur philosophe d'atteindre le milieu.
On ignorerait entièrement quelles furent ses premières études, si sa correspondance, récemment publiée, ne donnait, à cet égard, des indications que nous mettrons bientôt à profit. Ce qui ressort d'une foule de circonstances, c'est qu'il fut tout d'abord nourri dans les traditions de la classe
et de la race à laquelle il appartenait, c'est-à-dire, dans des sentiments de piété chrétienne mêlés aux idées d'honneur et d'élévation aristocratique et militaire. D'après une note de sa propre main, le plus ancien de ses aïeux connus en Provence « était » gouverneur de la ville d'Hyères et premier » écuyer de Robert, roi de Naples et comte de » Provence, comme il conste par son testament » fait en 1330 et vérifié à la chambre des » comptes. » En offrant de prouver par des titres incontestables sa filiation jusqu'à lui, « les mêmes » titres, disait-il, feront voir encore un évêque de » Toulon dans ma famille, chancelier et commis- » saire général des finances du roi René. Mon » père, mon grand-père, mon bisaïeul ont eu » rhonneur d'être syndics de la noblesse de Pro- » vence*. »
Un exemple mémorable va montrer quel sang généreux coulait dans ses veines. Son père était, à l'âge de trente ans , premier Consul d'Aix, en 1720. Ce fut, comme l'on sait, l'année de la fameuse peste de Marseille. Le fléau introduit,
* Lettre adressée au duc de Biron, le 8 avril 1743.
par des marchandises infectées, dans la capitale de la Provence, y développa la même mortalité que dans la grande cité maritime. Une autre contagion, celle de l'épouvante, se propageant avec la rapidité et l'intensité particulières, dans les moments de crise, aux populations méridionales, vint augmenter un mal en lui-même déjà si grave. Le Parlement émigra ; tous les chanoines de Téghse cathédrale de Saint-Sauveur, la plupart des religieux et des religieuses se dispersèrent ; les principales familles s'enfuirent à leurs maisons de campagne ; les artisans fermèrent leurs ateliers, les marchands leurs boutiques ; il ne resta dans la ville que les habitants les plus pauvres et ceux, en bien petit nombre, qui virent leur place marquée où était le danger. L'archevêque Vintimille du Luc , digne émule de Belzunce , le premier Consul et son collègue Buisson , se trouvèrent chargés, presque seuls, de pourvoir aux besoins de tout genre d'une foule d'ouvriers sans travail et sans ressources. Joseph Vauvenargues, qui avait à remphr des fonctions aussi importantes que difficiles, fut vraiment héroïque sur ce champ de mort plus terrible que celui des batailles. In-
vesli par le marquis de Caylus, lieutenant général de la province, du suprême commandement de la ville et de la garnison, mais désespérant d'arrêter le mal par les remèdes ordinaires, il prit d'énergiques mesures dont il surveilla lui-même Tac* complissement. Sa vigilante fermeté prévint ou, du moins, diminua les actes hideux qui dévoilèrent, à Marseille, le paroxysme de la férocité, — faut-il dire aussi de la volupté , — en un mot, tous les excès de la dépravation, mêlés aux scènes les plus lugubres.
C'est UQ fait établi par une triste observation que de telles horreurs, en pareil cas, sont inhérentes au moins à une fraction de l'espèce humaine. Les tableaux de la peste de Florence et de celle de Milan, si vivement peints par Boccace et par Manzoni, sont assez connus ; mais il ne sera pas inutile d'emprunter un passage à l'admirable description que Thucydide nous a faite du fléau contagieux qui envahit Athènes, dans la deuxiènnie année de la guerre du Péloponèse : « Sous d'autres » rapports encore, dit le grand historien, cette » maladie inaugura à Athènes un redoublement » d'iniquités : les voluptés qu'on ne recherchait
» autrefois qu'en secret, on s'y abandonnait main- » tenant sans honte, au spectacle de tant de vi- » cissitudes subites, à la vue des riches enlevés en » un moment et des pauvres de la veille succédant » tout à coup à leur fortune. On voulait jouir sans D retard et on ne visait qu'au plaisir du moment, » en songeant que les biens et la Tie étaient éga- » lement éphémères. Nul ne daignait se fatiguer à » poursuivre un but honnête, dans la pensée qu'on » n'était pas assuré de ne point mourir avant d'y » atteindre. La volupté du moment et tout ce qui » pouvait y conduire à quelque titre que ce fût, » voilà ce qui était devenu beau et utile. Ni la » crainte des dieux, ni aucune loi humaine ne re- » tenait personne ; car, en voyant mourir indis- » tinctement tout le monde, on jugeait la piété ei « l'impiété également indifférentes ; d'ailleurs on » ne comptait pas vivre assez pour atteindre le » jour du jugement et de la punition ; on regardait » comme plus terrible Farrêt déjà prononcé et » suspendu sur sa tête ; et, avant d'en être frappé, » on trouvait naturel de jouir un peu de la vie *. »
* 11* livre de Thucydide, traduction de M. Zévort-
Revenons en Provence. Durant onze mois entierSy le généreux Consul demeura inébranlable au poste du devoir et du péril, pendant que succombaient, autour de lui, près de huit mille habitants, c'est-à-dire la moitié de ceux qui étaient restés. Sans doute, la sollicitude du chef de famille avait mis à Tabri, dans son château de Vauvenargues, au milieu de la pure atmosphère des montagnes, les plus chers objets de sa tendresse ; mais que de craintes, que d'émotions douloureuses refluèrent, du sein de la mère inquiète, au cœur du fils aîné (il accomplissait alors sa sixième année), et quelles profondes empreintes elles durent laisser dans cette âme précoce ! On aime à se représenter le noble enfant écoutant, d'une oreille avide, les pathétiques récits du dévouement de son père et apprenant ainsi, au foyer domestique, longtemps avant d'en graver la sublime formule, que les grandes pensées viennent du cœur.
Quoique d'une faible constitution et d'une santé délicate, Luc Vauvenargues se préparait à la carrière des armes par son propre goût bien plus que par le vœu de ses parents. Il joignait à un inextinguible besoin d'action tous les instincts, tous les
élans qui font l'àme valeureuse. Son esprit était-il doué des dispositions spéciales, avait-il les qualités supérieures par lesquelles on excelle à la guerre ? Rien, dans son existence militaire ni dans ses écrits, ne le démontre ; on aurait même quelques raisons d'en douter, tant les facultés philosophiques et esthétiques apparaissent chez lui prédominantes ; mais, certainement, il estima trop sa profession pour y être médiocre et, après tout, les circonstances seules, peut-être, l'empêchèrent de prendre son essor de ce côté *.
Une autre question se présente : l'instruction première de Vauvenargues fut-elle aussi négligée qu'on le croit généralement? L'opinion contraire demeurera au moins probable, si l'on tient compte de plusieurs faits dignes d'être notés. Et d'abord, suivant le témoignage de Papon , historien de la Provence, « l'amour des lettres et du bien public « est héréditaire dans cette famille. » Un des an-
* De ce que Vauvenargues n'a rien écrit sur l'art de la guerre, on peut légitimement conclure que là n'était point l'objet de sa prédilection, mais non pas qu'il y fût inhabile. Quelques traits, disséminés à travers ses œuvres, prouvent, au contraire, ce qu'aurait pu produire, dans ces matières, sa haute et vaste intelligence, si elle s'y était appliquée. Ainsi»
cêtres de Luc, daas la seconde moitié du xvr siècle^ François de Clapiers, débrouilla le premier la généalogie des comtes souverains du pays. D'ailleurs, du temps de Yauvenargues, ^ cité natale jouissait
d'une renommée de politesse et d'esprit de sociabilité qu*elle devait surtout aux classes nobles; les lettres et les arts y étaient en honneur. Cette ville, avec ses vastes et somptueux hôtels, avec le luxe de son aristocratie, le mouvement administratif et judiciaire dont elle était le centre, présentait l'aspect d'une véritable capitale de province. Là, les hgute» influences, les grandes fortunes du pays venaient se déployer. Le Parlement, à lui seul, par les études
quand il dit {Introduction à la cormaisscmce de Vesprit hmiiainf — Du GÉNIE ET DE L*ESPRiT. ) : « La prévoyance, la fécondité, » la célérité de Tesprit sur les objets militaires ne formeraient » pas un grand capitaine, si l'intrépidité dans le péril, la vi- » gueur du corps dans les opérations laborieuses du métier et » enûn une activité infatigable n'accompagnaient ces autres » talents, » on voit qu'il saisit avec netteté et indique avec précision les qualités essentielles d'un chef d'armée . Peut-être nous a-t-il livré son secret tout entier dans le dialogue intitulé : Brutus et un jeune romain . — « Brutus : Vous distin- » guiez-vous à la guerre ? — Le jetme homme: Je me présen- » tais froidement à tous les dangers et je remplissais mes de* » voirs ; mais j'avais peu de goût pour les détails de mon mé- » tier. Je croyais que j'aurais bien fait dans les grands emplois; » mais je négligeais de me faire une réputation dans les petits. »
variées qu'il exigeait de ses présidents, de ses conseillers, du ministère public et des avocats, formait comme un foyer permanent de culture intellectuelle. La tradition littéraire n'y avait, du reste, jamais été interrompue. Sans remonter jusqu'à la plus brillante floraison de la langue romane, aux xn^ et xm* siècles, alors que la cour des comtes de la maison de Barcelone attirait à Aix, leur séjour habituel, de nombreux troubadours, auxquels ils offiraient eux-mêmes, à la fois, l'exemple et l'encouragement de la poésie ; sans nous arrêter, non plus, au bon roi René, dont la munificence favorable aux lettres et aux arts, pendant la majeure partie du xv* siècle, est assez connue, ne sufSt-il pas d'indiquer cette longue succession d'orateurs, de poètes , d'érudits , de philosophes, de naturalistes, de jurisconsultes, qui, depuis Duvair, Malherbe, Adrien Turnèbe, Peiresc, Gassendi, Tournefort, Adanson, Portails enfin (pour ne parler que des plus célèbres), exercèrent, au cœur même de la Provence, une puissante action? Outre la féconde influence des hommes éminents, il y avait celle des institutions scientifiques. Une Université fondée à Aix, en 1409, par Louis II^
comte de Provence, avec des chaires de droit civil et de droit canon, s'adjoignit successivement d'autres Facultés. Le roi René la dotait, en i 462, d'une chaire d'anatomie ; six médecins y étaient agrégés en 1510, et des chirurgiens et des pharmaciens le furent également en 1&57. — Un édit d'Henri IV, du mois d'octobre 1603, établit, en la ville d'Aix, une académie tant es lettres humaines et philosophie, que théologie, jurisprudence et médecine. Cet édit, portant création du collège Bourbon, complétait, en ïa réorganisant , l'ancienne Université, à laquelle fut adjointe, en 1655, la chaire de botanique et, en 1669, celle de chimie. Le 8 octobre 1765, le Parlement prononça un arrêt ordonnant l'exécution des lettres patente» du 25 décembre 1764, qui instituaient, dans l'Université, une quatrième Faculté , celle des arts, et y agrégeaient le collège. L'enseignement de cette nouvelle Faculté comprenait les langues, les humanités, la rhétorique, la logique, la métaphysique, la morale, les mathématiques et la physique.
Comme on le voit, les sources d'une instruction forte et variée coulaient abQndamment, à Aix, de-
puis longtemps; si l'on eut à craindre de les voir tarir, ce ne fut pas au commencement, ce fut à la fin du xvni* siècle. Ajoutez un goût particulier pour la sculpture et ta peinture, entretenu par des protecteurs riches et intelligents, qui savaient attirer des artistes comme Daret, etles Vanloo; les nombreuses collections de médailles et d'objets précieux; l'amour des manuscrits et des livres rares ; par dessus tout un souffle de l'Italie dans les esprits comme dans le ciel , et vous reconnaîtrez que l'enfance et l'adolescence de Vauvenargues, fils aîné d'une maison patricienne, c'est-à-dire privilégiée sous tous les rapports, dut nécessairement éprouver l'effet de ces heureuses influences. Les habitudes, les relations de famille, l'air du monde intellectuel et social dans lequel on commence à respirer, sont d'une extrême importance, même pour l'esprit le mieux doté de la nature, et rien ne supplée la première éducation, qui peut suppléer tant de choses. Une circonstance, enfin, qu'il ne faut pas négliger, c'est que, de très-bonne heure, Vauvenargues fut lié d'amitié avec Jules-François-Paul Fauris de Saint- Vincens, plus jeune que lui seulement de deux années
et demie, et passionné pour les nobles études. Les moyens, le goût, les mobiles de l'instruction ne manquèrent donc point d'abord, selon toute apparence, au grand écrivain; mais, comme la plupart des hommes de génie, c'est la seconde éducation qu'il s'est donnée à lui-même, avec une persévérante volonté, qui l'a fait tel que le monde le connaît et l'admire.
Afin de montrer que les inductions précédentes ne sont pas empruntées au domaine des simples conjectures, je vais extraire de la correspondance de Vauvenargues l'unique page où il mentionne en passant les lectures de sa plus tendre jeunesse. C'est à propos du jeune chevalier de Mirabeau, alors âgé de quinze ans et qui commençait à servir, près de lui, dans le régiment du roi. Vauvenargues trace pour cet adolescent un remarquable programme d'études qu'il envoie au marquis de Mirabeau, le frère aîné, et, à cette occasion, se rappelant la vive impression que produisirent autrefois sur lui-même les Vies des hommes illustres de Plularque, il dit :
J'en étais fou à son âge ; le génie et la vertu ne sont nulle part mieux peints ; Ton y prend une teinture de
rhistoire de la Grèce et même do celle de Rome. L'on ne mesure bien, d'ailleurs, la force et l'étendue de l'esprit et du cœur humains que dans ces siècles fortunés ; la liberté découvre, jusque dans l'excès du crime, la vraie grandeur de notre âme ; là, la force de la nature brille au sein de la corruption ; là paraît la vertu sans bornes, les plaisirs sans infamie, l'esprit sans affectaticfti, la hauteur sans vanité^ les vices sans bassesse et sans déguisement. Pour moi, je pleurais de joie lorsque je lisais ces Vies; je ne passais point de nuit sans parler à Alcibiade, Agésilas et autres ; j'allais dans la place de Rome pour haranguer avec les Gracques et pour défendre Caton, quand on lui jetait des pierres. Vous souvenez-vous que, César voulant faire passer une loi trop à l'avantage du peuple, le même Caton voulut l'empêcher de la proposer et lui mit la main sur la bouche pour l'empêcher de parler ? Ces manières d'agir, si contraires à nos mœurs, faisaient grande impression sur moi. Il me tomba, en même temps, un Sénèque dans les mains, je ne sais par quel hasard ; puis, des lettres de Brutus à Cicéron, dans le temps qu'il était en Grèce, après la mort de César : ces lettres sont si remplies de hauteur, d'élévation, de passion et de courage, qu'il m'était impossible de les lire de sang-froid ; je mêlais ces trois lectures, et j'en étais si ému, que je ne contenais plus ce qu'elles mettaient en moi ; j'étouffais, je quittais mes livres et je sortais comme un homme en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d'une assez longue terrasse, en courant de toute ma force, jusqu'à ce que la lassitude mît fin à la convulsion.
Cette page, frémissante d'enthousiasme, rappelle J.-J. Rousseau retraçant, plus tard, de semblables impressions causées en lui par la lecture
(lu même livre. On sent bien que radolescent qui éprouvait une si vive exaltation en présence des grands hommes de l'antiquité , rendus vivants au fond de son âme, devait naturellement aspirer à leur ressembler. Ils demeurèrent, en effet, Tidéal le plus constant de sa pensée, et s'ils ne devinrent pas aussi le modèle de sa vie publique, teUe qu'il la rêvait, ce fut la faute de son siècle, non la sienne.
Ce premier extrait de la correspondance de Vauvenargues nous conduit directement à apprécier les renseignements nouveaux et inespérés qu'elle nous fournit. La vie du célèbre moraliste était, jusqu'à présent, peu connue. Les biographes, manquant de données positives, se bornaient à mentionner sa courte carrière militaire pendant les campagnes d'Italie et de Bohème ; ses infirmités prématurées, provenant, à la fois, de sa faible complexion et des fatigues de la guerre, notamment de la désastreuse retraite de Prague ; ses vains efforts pour entrer dans la diplomatie, après avoir résigné son grade de capitaine ; les quatre dernières années d'une existence maladive, consacrées aux lettres et à la philosophie, soit dans les
intervalles, soit dans les crises mêmes de la douleur; puis, afin de masquer le vide d'une notice trop sommaire, ils s'empressaient de dire que Fauteur s'étant peint lui-même dans ses ouvrages, on peut le retrouver là tout entier. Assurément, les ceuvres d'un écrivain aussi sincère et aussi naturel rendent témoignage de son âme ; mais il y a loin de cette connaissance générale et plus ou moins abstraite, à la liaison particulière , intime, que chaque lecteur sympathique voudrait former avec lui. Rien ne remplace les faits, les détails racontés par des témoins dignes de foi et qui nous introduisent dans l'intérieur des hommes illustres ; rien, surtout, ne supplée les confidences involontaires qu'ils nous font eux-mêmes dans une correspondance destinée à rester secrète. Or, voilà précisément l'abondante source d'informations à laquelle désormais il nous est permis de puiser. Cent quarante lettres, presque toutes inédites, viennent d'être imprimées dans l'excellente et définitive édition des œuvres du moraliste provençal. Vingt-trois sont adressées à Victor Riquetti, marquis de Mirabeau, son compatriote et son cousin, né la même année, qui fit avec lui la campagne de
- âo —
Bavière (1741-1742), en qualité de capitaine au régiment de Duras, et abandonna le service quelques semaines avant que Yauvenargues donnât sa démission. Ce marquis de Mirabeau, désigné d'ordinaire par le surnom d'ami des hommes, titre qu'il se donnait emphatiquement lui-même , et auquel le futur orateur de l'Assemblée constituante ajoutait, comme l'on sait, celui d'ennemide son filsy cultiva la littérature dans sa jeunesse. La communauté de goûts, sous ce rapport, jointe aux liens du pays natal et de la parenté, l'attachèrent à Yauvenargues. Plusieurs des lettres que lui écrit celui-ci, fournissent des indications très-significatives sur les habitudes, les travaux, les procédés intellectuels de notre philosophe, quand il est, en quelque sorte, forcé dans les derniers retranchements de sa modestie par l'admiration impétueuse et par les vives instances de ce cousin enthousiaste, qui devine l'étendue et la portée d'un talent qu'aucune manifestation extérieure n'a encore ré;vélé *. Mais, on le reconnaît aussitôt , l'affection
* « J'en sais plus que vous sur votre propre compte; si vous » ne vous connaissez pas encore une grande étendue de ;> génie. » (X!!* Lettre de Mirabeau à Yauvenargues).
et la confiance intimes de Vauvenargues ne sont point là ; il les réserve pour un autre correspondant.
Jules-François-Paul Fauris de Saint-Yincens, voilà le confident préféré. C'est le camarade de son enfance, l'ami de sa jeunesse, qui, jusqu'à la fin, restera fidèle. On ne peut lui reprocher que de n'avoir pas mis en lumière, pour la postérité, une existence malheureuse et glorieuse dont, mieux que personne, il devait connaître le prix. Peut-être des motifs, graves à cette époque, tirés de la position particulière de Vauvenargues dans sa ville natale et vis-à-vis de sa famille, empêchèrent-ils seuls le meilleur témoin de son esprit et de son cœur de lui rendre ce public hommage, qui nous serait aujourd'hui d'un si grand secours.
Quoi qu'il en soit, les lettres de notre écrivain à Saint-Vincens comprennent une période de huit années, depuis le 19 mars 1739 jusqu'au 10 mars 1747, c'est-à-dire le dernier quart et, sans aucun doute, la partie la plus intéressante de cette précieuse vie, trop tôt terminée. C'est là qu'après avoir été transportés, par le philosophe, au milieu des sphères sereines du monde idéal, nous voyons,
nous entendons familièrement l^homme; là, dans l'entier abandon d'un épanchement fraternel, nous recevons, comme celui qui mérita d'en être le dépositaire, ses pensées, ses émotions secrètes , ses projets, ses craintes, plus vives, hélas ! et mieux fondées que ses espérances ; là, enfin, nous assistons au saisissant spectacle d'une grande intelligence et d'un cœur plus grand encore aux prises avec toutes les difficultés, toutes les épreuves du monde réel.
Parmi beaucoup de choses remarquables dispersées dans ces révélations posthumes, il convient, selon nous, de mettre d'abord en relief la part de l'amitié. Vauvenargues, qui la sentait avec tant de vivacité et de délicatesse, l'exprime avec une chaleur et une simplicité pénétrantes. Il écrivait, du camp de Compiègne, le H juillet 1739 :
Le hasard, mon cher Saint-Vincens, m*a fait rencontrer ici le chevalier de Castellane, qui vient de m'apprendre le sujet de votre long silence et rextrémité où vous avez été.
Quelle surprise, quand j'ai su que je vous faisais une injustice ! quelle joie et quelle douleur ! tout ce que Famitié la plus sincère et la plus naturelle peut faire sentir, je Tai éprouvé vivement ; je vous assure, mon cher Saint-
Vincens, que j'ai été pénétré. Je no songe point sans frémir aux dangers que vous avez courus, et, quoique le chevalier de Castellane m'ait fort assuré que vous êtes bien rétabli, il me reste une inquiétude que je ne puis dissiper, et toutes mes réflexions m'attendrissent jusqu'aux larmes. Je vous supplie, mon cher Saint-Vincens, de m'écrire dès que vous le pourrez ; vous ne sauriez me parler trop de votre maladie et entrer dans trop de détails ; ne m'épargnez aucune circonstance, quelque triste qu'elle soit ; il faut que je repasse nécessairement sur ces idées affligeantes ; il me serait impossible de les ignorer.
Hélas ! mon cher Saint-Vincens, je vous accusais dans mon cœur ; je demandais à Meyronnet de vos nouvelles ; il me disait que vous étiez à Aix, et que vous vous portiez bien, et que M. votre père avait acheté une maison. Quelle tristesse, tout d'un coup, d'apprendre l'état oh vous avez été; quel attendrissement, quelle révolution! Ah! que celte vie est malheureuse et agitée ! Plus les liens qui nous y attachent nous sont agréables et plus nous sommes exposés aux amertumes, aux dégoûts, aux plus grandes inquiétudes, et ce qui devrait en être le charme et l'agrément en devient la désolation. Je ne finirais point, mon cher Saint-Vincens, si je voulais appuyer sur ces pensées; mais il ne faut point noircir la joie de votre convalescence, il faut la goûter, au contraire, la savourer, en jouir et éloigner les réflexions
(Suivent quelques détails sur le camp de Compiègne.)
Trois lettres consécutives traitent de cette grave maladie, qui le perce, après coup , d'une si poignante douleur, et de Theureuse guérison qui lui
cause une si vive allégresse ; on peut, par là, me-
surer à quel degré il avait été touché. Vauvenargues, dans sa correspondance avec Saint- Vincens, ainsi qu'ils en usaient, je pense, l'un avec l'autre en conversation, lui dit tantôt vous, tantôt toi: ces gracieuses nuances de sentiment et de politesse me plaisent, je l'avoue, comme les divers tons dans lesquels on transpose le motif d'une suave mélodie.
Ce n'est pas seulement la tendresse qui coule et déborde dans ces entraînantes expansion^. J'y trouve, à certains moments, cette sorte de jalousie que peuvent aussi produire les amitiés sans réserve, — et qu'au besoin elles justifieraient ; — quelquefois même, une susceptibilité ombrageuse ; mais ces alternatives ont leur charme , car elles n'ébranlent pas l'union intime dont elles découvrent, au contraire, toute la profondeur, toute la solidité. Le lecteur en jugera par un exemple. Vauvenargues, né avec l'instinct de la grandeur héroïque, avec le goût de la générosité, de la magnificence, et néanmoins resserré dans les étroites limites d'une fortune médiocre, ne pouvait, à cet égard, complètement abjurer sa nature, ni la satisfaire entièrement. De là, l'invincible oppo-
sîtion entre ses penchants et ses ressources, opposition continuelle qui fut une des peines les plus amères de cette vie tourmentée. On ne doit pas oublier qu'il avait un nom, un rang, un honneur à soutenir aux yeux du monde, et que, de son temps, les habitudes de luxe et d'éclat de la noblesse, entraînée presque tout entière, au moins par intervalles, dans les rangs de l'armée, rendaient singulièrement onéreux le service militaire. Est-il besoin d'ajouter que le calcul appliqué aux conditions économiqujBS de Fexistence n'étant pas un élément essentiel des esprits du genre de Vauvenargues, il devait y avoir souvent, chez lui, de ce côté-là, défaut d'équihbre. Dans les moments de pénurie ou de gêne, il recourait d'ordinaire à Saint- Vincens, qui lui offrait sa caution quand il ne pouvait lui offrir autre chose* Le passage suivant exprime bien, ce me semble, les diverses impressions que je viens de signaler.
Verdun, le 27 mars 1740.
Je n'imagine pas non plus que vous veuilliez me changer pour un autre : vous n'y gagneriez riôn ou jô suis fort trompé ; car si j*ai quelque mérite, il est de ce côté-là (du côté de l'amitié), et c'est m'humilier d'une étrange manière que de me le contester.
Je ne sais pas, cependant, si j'aurais eu le courage de me plaindre : peut-être j'aurais pris sur moi de mo taire encore longtemps ; mais il m'est venu dans Tosprit qu*il n'était pas impossible que l'argent qu'on nous a prêté, dont vous répondez tout seul, vous fût devenu nécessaire : rien ne serait si naturel. Il y a bien de l'apparence que madame votre mère tira de votre conscience, pendant votre maladie, le secret de cette dette ; elle peut souhaiter aussi que je rembourse la somme dont vous répondez pour moi ; il n'y aurait rien à cela dont je fusse en droit de me plaindre ; mais on ne peut pas deviner ; si vous n'écrivez point, je ne saurai jamais rien et je n'aurai que l'inquiétude d'un doute désagréable.
Mon premier soin, mon plaisir, mon unique inquiétude, c'est do satisfaire d'abord à l'amitié, à la reconnaissance ; ainsi vous n'avez qu'à parler.
Répondez-moi donc, je vous prie, sans aucun déguisement ; la vérité la plus dure vaut toujours mieux qne l'artifice ; l'on ne réussit que par elle, l'on ne persuade que par elle, et je vous aime trop, d'ailleurs, pour que vous puissiez me tromper. Vous l'essaieriez sans fruit, n'en doutez pas, mon cher ami; mais persuadez-vous bien encore, quels que soient vos sentiments, que je n'oublierai jamais ni tout ce que je vous dois, ni ]e prix de votre amitié , ni le désir continuel de vous convaincre de la mienne.
Déjà précédemment, le jour des Rois (comme porte la date, 6 janvier de la même année), Taffection offensée de Yauvenargues se plaignait dans
ces termes où l'on sent, néanmoins, bien plus la tendresse que l'amertume :
Qu*ai-je fait, mon cher Saint- Vincens, ou dit qui vous ait déplu? Qu'est-ce que c'est que cette idée do me peindre un homme austère, chagrin, inquiet et farouche, qui s'ennuie toujours, et de mettre mon nom sous ce sombre tableau, en me parlant à moi qui n'ai rien si à cœur que de vous paraître aimable, qui me pique de sentir l'agrément de votre commerce et de n'avoir jamais mêlé à ce plaisir la langueur et l'ennui qui suivent l'habitude ? Et qui vous a dit, s'il vous plaît, que je m'ennuierais de ce qui vous amuse ? Sur quoi me condamnez-vous, et comment avez-vous pu croire de me flatter par cet endroit, sans me faire Thonneur de soupçonner un moment que je puisse souhaiter d'avoir des goûts conformes aux vôtres, et que je serais offensé de toutes vos distinctions ?
Saint-Vincens répondit de la seule manière qu'il dût répondre, c'est-à-dire en homme vraiment digne d'une telle amitié. Aussi, dans la lettre suivante, ce sont, de la part de Vauvenargues, des excuses, des assurances, des protestations, tout le ravissement d'une tendresse qui revient d'autant plus vive, d'autant plus radieuse, qu'après avoir douté un instant, elle reconnaît l'iniquité de ses soupçons , l'injure de ses alarmes :
Je ne saurais trop te répéter combien je suis reconnaissant et touché de ton amitié et de la manière dont elle s'exprime : je n'ai jamais vu, ce me semble, de lettres si
ûaturelles, si précises, si claires, si faciles que les tieimes^ et si pleines de sentiment. Je pourrais te dire cela d*une manière plus polie, naais tu croirais que c'est un compliment, et ce n'en est point un.
D'où vient que tu ne me dis pas quelle sorte de travail t'occupe pendant quatre heures, sans aucune interruprtion? J*ai peur que ce ne soit le droit, et que celte étude aride ne te fasse négliger ceUe des belles4ettres ; tu ne sais pas jusqu'à quel point tu aurais pu j réussir ; nous en parlerons l'hiver prochain. Tu croiras que je dis cela pour te regagner : ce n'est pas mon intention ; mais si tu sais quelque moyen de t'adoucir à mon égard, ta me fera» grand plaisir de me l'indiquer: car il n'y a rien que je ne fasse pour effacer l'aigreur que tu crois avoir vue dans la chaleur de mes reproches. Je te supplie, du moins, de croire qu'en t'offt^nt, conmie j'ai fait, de m'acqoitter avec toi, je n'ai jamais été fâché, un seul moment, de te devoir. Dieu m'a donné, pour mon supplice, une vanité sans bornes et une hauteur ridicule par rapport à ma fortune ; mais je*ne suis pas assez sot pour la placer aussi mal» J'ai toujours regardé comme un bien d*avoir des marques indubitables de ton amitié; bien loin qu'elles m'aient été à charge pendant ces froideurs apparentes, elles m'en ont consolé , et je m'estimais heureux de trouver cette ressource contre mes tristes soupçons. Je te jure, mon cher Saint-Vincens, que je dis vrai ; ne me fais point l'injustice de douter de ce sentiment ; ce serait trop me punir, et tu dois tout oublier ; je te le demande à genoux et t'embrasse de tout mon cœur *.
* Cette lettre, datée de Metz le 23 avril 17-10, commence ainsi : « J'ai reçu vos deux lettres, mon cher Saint-Vincens,^ » par le même ordinaire, et si tu voulais din; la vérité, tu con- » viendrais qu'elles ont été écrites le môme jour. etc. . . .^> On
La lettre précédente exprimait un vif désir de visiter l'Angleterre , qui , depuis les voyages de Voltaire et de Montesquieu, gagnait, en France, la sympathie des esprits supérieurs, sans avoir encore celle de la nation que, plus tard, elle devait obtenir. Ce projet de Vauvenargues, comme beaucoup d'autres desseins formés par lui pour développer et appliquer, dans une carrière nouvelle, ses puissantes facultés, ne reçut pas d'exécution. Sa correspondance avec Saint-Vincens met sous nos yeux les obstacles multipliés, insurmontables, qu'oppose trop souvent le mauvais état de sa santé, toujours celui de sa bourse.
Quorum virtutibus obstat
Res angusta domi.
Et cependant une irrésistible énergie l'inquiète, le sollicite au milieu de ces difficultés sans cesse renaissantes; il veut, malgré la maladie, malgré le défaut de fortune, réaliser ses vues d'élévation politique auxquelles se lie étroitement, dans son
trouve là un exemple de ce que nous avons remarqué plus haut sur l'emploi alternatif de la deuxième personne du singulier et de celle du pluriel dans la correspondance de Vauvenargues avec Saint-Vincens.
esprit, l'influence, ou, pour mieux rendre sa pensée, l'action sociale. C'est là son point de mire permanent, dont il ne détachera ses regards qu'à la dernière extrémité pour les y reporter encore, de tempsà autre, en dépit de toute espérance détruite, de toute illusion perdue.
Le 29 janvier 1744, envoyant à Saint-Vincens les diverses pièces relatives à sa démission, Vauvenargues donne lui-même des renseignements trèsprécis sur les motifs qui l'ont déterminé. Ces pièces, au nond)re de dix, méritent une attention particulière. Les deux lettres à Louis XY, ainsi que celles qu'il écrivit, pour le même objet, au duc deBiron, son colonel, et à M. Âmelot, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, sont empreintes d'un cachet de dignité admirable ^. Une pudique fierté voile et exprime, à la fois, le sentiment qu'il a de sa valeur personnelle, mais surtout la pensée qui le rempht, qui le presse d'être utile encore, par la plume ou par la parole, à cette chère patrie que la déËdUance de ses forces physiques ne lui permet plus de servir Tépée à la main.
* La réponse du duc do Biron est d'une froideur réroltaBte,
Voici les deux lettres adressées au roi :
Nancy, le 8 avril 174Sr.
Sire,
Lorsque l'on n'a plus rien à espérer de la fortune, on se tourne d'abord, bien naturellement, vers ceux qui sont au-dessus d'elle. Je sers depuis huit ans , en France, dans les emplois subalternes de la guerre, sans promesse et sans espérance. Cette situation, insupportable à l'âge de vingt-sept ans, m'a fait naître la pensée et la hardiesse d'offrir mes services à Votre Majesté. Vous savez. Sire, qu'il est difficile qu'on n'espère pas quelque chose des hommes que le monde admire : ils élèvent nos sentiments ; nous croyons trouver dans notre âme de secrètes convenances qui la rendent digne d'eux, et notre vanité rappelle ainsi à elle tout ce qu'elle leur sacrifie.
J'ai honte. Sire, de vous laisser voir ce que je présume de moi ; mais j'ai remarqué très-souvent que les espérances les plus ridicules et les plus hardies avaient été presque toujours la cause des succès extraordinaires. Je ne demande à Votre Majesté que d'agréer que je me donne à elle et que je serve auprès de sa personne, n'importe dans quel emploi, et j'ose croire qu'il n'y a rien dans ma naissance, ni dans ma conduite, qui puisse m'éloigner de cet honneur : je ferai connaître l'une et l'autre à Votre Majesté lorsqu'elle l'ordonnera, et ma vie répondra de ma sincérité.
J'espère encore, Sire, que vous me pardonnerez de m'adresser directement à Votre Majesté. Je sais combien cette hardiesse est éloignée du culte que l'on rend aux rois ; il n'y a que Dieu et Votre Majesté qui puissent inspirer tant d'amour et tant de confiance, et dont l'esprit, supérieur aux usages et au gouvernement des peuples,
soit toujours on étal de se prêter aux pensées des particuliers malheureux.
Je suis avec un très-profond respect, Sire, de Votre Majesté, etc.
Cette première lettre, si remarquable, ne fut point mise sous les yeux de Louis XY, parce que, le régiment du roi ayant été désigné pour une campagne au delà du Rhin, Vauvenargues ne voulut pas quitter le service en de pareilles circonstances. A son retour, il fit présenter la lettre suivante par M. Âmelot :
Arras, le 12 décembre 1743.
Sire,
Pénétré de servir, depuis neuf ans, sans espérance, dans les emplois subalternes de la guerre, avec une faible santé, je me mets aux pieds de Votre Majesté, et la supplie très-humblement de me faire passer du service des armées, oîi j*ai le malheur d'être inutile, à celui des affaires étrangères, où mon application peut me rendre plus propre. Je n*oserais dire à Votre Majesté ce qui m'inspire la hardiesse de lui demander cette grâce ; mais peut-être est-il difficile qu'une confiance si extraordinaire se trouve dans un homme tel que moi, sans quelque mé-^ rite qui la justifie.
Il n'est pas besoin de rappeler à Votre Majesté quels hommes ont été employés, dans tous les temps et dans les affaires les plus difficiles, avec le plus de bonheur. Votre Majesté sait que ce sont ceux-là mêmes qu'il senablaitque la fortune en eût le plus éloignés.. Et qui doit, en effet, servir Votre Majesté avec plus de zèle qu'un gen-
lilhomme qui, n'étant pas né à la cour, n'a rien à espérer que de son maître et de ses services? Je crois sentir, Sire, en moi-même, que je suis appelé à cet honneur, par quelque chose de plus invincible et de plus noble que l'ambition.
Monsieur le duc de Biron, sous qui j'ai l'honneur de servir, pourra faire connaître ma naissance et ma conduite à Votre Majesté lorsqu'elle le lui ordonnera , et j'espère qu'elle ne trouvera rien, dans Tune ni dans l'autre, qui puisse me fermer l'entrée de ses grâces.
Je suis avec un très-profond respect, etc.
Nous croyons convenable de reproduire également les deux lettres écrites au ministre :
Arras, le 12 décembre 4743.
Monseigneur,
J'ai pris la liberté d'écrire au roi et de lui représenter que l'état de ma santé et de ma fortune m'ôtant toute espérance de rendre à la guerre aucun service, je croyais que l'habitude que je me suis faite du travail et le caractère de mon esprit pouvaient me faire espérer de le servir avec plus de succès, sous l'autorité de votre emploi, dans les pays étrangers. J*ose encore. Monseigneur, vous adresser ma lettre, et vous supplie de la présenter. Je voudrais vous paraître digne de la grâce que j'y demande; mais vous n'avez pas le loisir, au milieu des affaires qui vous environnent, de lire les discours d'un homme oisif. Eprouvez, Monseigneur, s'il est possible qu'il se trouve un homme assez hardi pour tenter d'imposer à son maître et à un ministre tel que vous.
Je me ferai connaître plus particulièrement à vous, lorsque vous le souhaiterez. Il y a neuf ans que je sers
dans le régiment du roi, et M. le duc de Biron sait quelle y a été naa conduite.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
La lettre qu'on vient de lire étant restée sans réponse, fut suivie de celle-ci, à un mois de distance :
Arras, le 1 4 janvier \ 744.
Monseigneur,
Je suis sensiblement touché que la lettre que j'ai eu rhonneurde vous écrire, et celle que j'ai pris la liberté de vous adresser pour le Roi, n'aient pas pu attirer votre attention. Il n'est pas surprenant, peut-être, qu'un ministre si occupé ne trouve pas le temps d'examiner de telles lettres ; mais, Monseigneur, me permettrez-vous de vous dire que c'est cette impossibilité morale où se trouve un gentilhomme qui n'a que du zèle, de parvenir jusqu'à son maître, qui fait le découragement que l'on remarque parmi la noblesse des provinces, et qui éteint toute émulation.
J'ai passé. Monseigneur, toute ma jeunesse loin des distractions du monde, pour tâcher de me rendre capable des emplois oîi j'ai cru que mon caractère m'appelait, et j'osais penser qu'une volonté si laborieuse me mettrait, du moins, au niveau de ceux qui attendent toute leur fortune de leurs intrigues et de leurs plaisirs. Je suis pénétré. Monseigneur, qu'une confiance que j*avais principalement fondée sur l'amour de mon devoir, se trouve entièrement déçue. Ma santé ne me permettant plus de continuer mes services à la guerre, je viens d'écrire à M. le duc de Biron pour le prier de nomaier à mon emploi. Je n'ai pu, dans une situation si malheliçguse, me refuser de vous faire connaître mon désespoir; pamMuiez-
moi, Monseigneur, s'il mo dicte quoique expression qui ne soit pas assez mesurée.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Tant de noblesse de cœur, tant d'élévation d'intelligence ne furent point comprises S Si ces pages, où respire un si beau génie, au lieu de tomber dans des mains frivoles et indifférentes, avaient frappé le regard de quelqu'un de ces hommes éminents qui découvrent d'un coup d'œil , chez les autres, les qualités qu'eux-mêmes possèdent ou savent estimer, Vauvenargues aurait porté dans la carrière des négociations, la sagacité, la finesse merveilleuse de son esprit, le don qu'il avait reçu de la nature de démêler, de gagner les hommes, avec ce que l'usage du monde et l'étude y avaient ajouté; et en même temps il aurait déployé cette grandeur, cette pureté de caractère qui
* Parmi les Réfiexiong et maximes (no 561. édition Gilbert), on lit la pensée suivante : « Si un homme est né avec y> rame haute et courageuse, s'il est laborieux, altier, ambi- » tieux, sans bassesse, d'un esprit profond et caché, j'ose dire » qu'il ne lui manque rien pour être négligé des grands et des > gens en place, qui craignent, encore plus que leà autres » hommes, ceux qu'ils ne peuvent dominer. » — Evidemment Vauvenargues, en écrivant ceci, traduisait une expérience personnelle.
honorent, à Tétranger, tout un peuple dans son représentant. Quelle fortune serait-ce, au moins pour les lettres et pour l'histoire, si Vauvenargues avait été envoyé, comme il le demandait, en qualité d'attaché d'ambassade, auprès de Frédéric II ! Ce grand prince possédait tout ce qu'il fallait pour l'apprécier spontanément, quand même — hypothèse inadmissible, — * la correspondance de Voltaire, l'admirateur enthousiaste du jeune philosophe, ne le lui eût pas signalé. C'aurait été, sans nul doute, une heureuse rencontre que celle de ces deux génies dignes de se mesurer, capables de s'éclairer l'un l'autre. J'aime à me les représenter sous les ombrages de Potsdam, avec la noble familiarité que le héros de Mohritz savait prendre et accorder tour à tour, dialoguant ensemble sur la connaissance et le gouvernement des hommes, sur la guerre, la littérature, les beaux-arts, la religion enfin, qui, tôt ou tard, apparaît dans les conversations des hommes sérieux. Combien Vauvenargues, avec sa modestie vraie, ajoutée, comme un charme virginal, à tant de mâles facultés, mais aussi avec ce tact délicat qui sait se mouvoir, sans heurt ni secousse, dansles plus hautes sphères
—, il —
sociales, combien, dis-je, avec tous ces avantages, toutes ces séductions, se trouvant en face d'un philosophe couronné, chez lequel ne pouvait ni ne devait entièrement s'effacer le roi, il eût mieux convenu que le chef des beaux-esprits, dont les hardiesses indiscrètes, mêlées ou suivies d'obséquiosités extrêmes, produisirent, à la cour de Prusse, une impression si peu digne , un effet si fâcheux I Jamais pareille humiliation, jamais semblable échec n'auraient été provoqués par un homme que sa naissance, son éducation, son caractère, ses habitudes, avaient autrement préparé. Vauvenargues n'atteignit pas le but auquel il visait. Gomment et pourquoi t on le devine sans peine. Une foule de causes concourent à éloigner des hautes charges qu'ils seraient surtout capables de remplir^ les esprits supérieurs plus soucieux de la vérité que du succès. Puis aussi, soyons justes : ce jeune officier sans fortune, sans patron, sans protecteur, qui n'avait à offrir qu'un génie encore sous le voile, ne réunissait pas les conditions indispensables pour emporter, de haute lutte, la confiance d'un homme d'Etat ordinaire auquel il était totalement inconnu. Mais, comme il
lui faut, à toute force, de l'activité et de la gloire, ne regrettons point de le voir ainsi condamné à devenir simplement un grand écrivain. C'est là, sinon sa vocation unique, au moins sa vocation supérieure. N'ayant donc pas obtenu d'emploi , n'obtenant pas même de réponse, il écrivit à M. Âmelot cette seconde lettre dans laquelle, sous l'effort d'un violent sacrifice, on sent tout ce qu'il refoule de douleur au fond de son âme bles-
Arrivé d'Arras à Paris vers le 10 février 1744, Yauvenai^es fut, quelques jours après, présenté au ministre. « Il m'a reçu poliment, écrit-il, le 26 » du même mois à Saint- Vincens, mais les dispo- » sitions de ma famille ne me permettent pas de
* Les réflexions suivantes de II. de Sacy, relatives à notre sujet, nou« ont frappé par leur justesse : « La 'carrière diplo- » matique est une de celles que les hommes distingués re- » cherchent avec le plus d*ardeur ; et ce n*est pas seulement » parce que les fonctions diplomatiques appartiennent à un » ordre supérieur et parce que ceux qui les remplissent sont, » en quelque sorte, associés au gouvernement de leur pays et » comme les gardiens de sa puissance, de sa dignité, de son 2> honneur ; c'est aussi parce que ceux qui en sont investis y » peuvent déployer librement les plus grandes facultés de Tesprit » et les plus nobles qualités du cœur. Pour suivre la carrière » diplomatique avec succès , il ne suffît pas qu'on soit un
» suivre mes projets et je suis obligé de prendre » de nouvelles vues. »
II résulte, en effet, de cette lettre et de la suivante, que son père, sollicité de lui fournir les moyens de rester dans la capitale pour continuer des démarches, s'y refusa, soit qu'il regardât le succès comme impossible, soit que la santé, profondément altérée, deTaspirant-diplomate exigeât, avant tout, la salutaire influence de Tair natal et des soins maternels. Toujours est-41 que cette résolution désola Vauvenargues, comme on en peut juger par les lignes suivantes dont l'expression contenue est, à cause de cela même, plus douloureuse : Paris, le ^i*"^ mars 1744.
Mes parents, mon cher Saint-Vincens, m' éloigneront peut-être pour toute ma vie de la Provence, en me faisant
» homme habile, instruit, plein d'expérience , versé dans la y> connaissance du droit des gens et du droit public et au cou- » rant de toutes les traditions ; il £aut à tous ces avantages » joindre les dons d'un homme bien élevé, qui veut plaire et » et qui sait plaire. Le diplomate qui plaît obtient un ascenr> dant qui lui rend sa tâche facile. La carrière diplomatique » suppose donc l'assemblage de beaucoup de qualités très- » diverses, et c'est pour cela qu'elle exerce sur certaines » natures d'élite une séduction irrésistible. » (Notice nécrologique sur le comte Alphonse de Rayneval , ambassadeur de France à Pétersbourg. — Journal des Débats du 10 mars 1858.
«ne nécessiltî d'y retourner ; ils ne veulent se prôter à rien et croient les conjonctures favorables pour me forcer à me détacher de mes inclinations ; je crois qu'ils se trompent, et peut-être qu'ils y auront du regret avant qu'il soit peu.
Je ne puis pas, mon ami, en confier davantage au papier ; mais j'espère que je serai bientôt à même de vous écrire avec plus de liberté. Je suis au désespoir d'être réduit à un parti qui me répugne, dans le fond, autant qu'il déplaira à ma famille : si l'on avait voulu me mettre en état de demeurer, un an de suite, à Paris, pour suivre les choses que j'y avais commencées, ou j'aurais obtenu ce que je désirais, ou je me serais dégoûté et j'aurais pris de moi-même le parti auquel on me sollicite ; mais la nécessité n'a point de loi.
Quel était ce parti qui, dans le fond, répugnait tant à Vauvenargues? C'était évidemment larésolution, pour lui extrême, ou plutôt désespérée, de demander à sa plume inconnue, mais digne et consciencieuse, un moyen d'existence, après avoir abandonné la noble profession des armes, après avoir perdu tout espoir d'emploi dans les affaires publiques. Cette interprétation ne présente pas une ombre d'incertitude. Pour en demeurer convaincu, il suffit de se reporter au point de vue des positions aristocratiques de l'époque. Le futur marquis de Vauvenargues, aîné des enfants d'une famille dont les titres authentiques remontaient, comme on l'a
dit, au commencement du xiv' siècle, était appelé, en cette qualité, à maintenir le rang de sa maison. Que si sa santé détruite ne lui permettait pas d'ajouter lui-même, par une alliance convenable, de nouveaux rameaux à cette souche antique et honorée, il devait, du moins, la représenter, à côté de son père, dans le pays où elle avait de profondes racines. En tout cas, la dignité de sa race lui interdisait, comme industrie , Tétat d'homme de lettres. Une s'agit pas de discuter ici un préjugé, qui, si Ton y regarde bien, se montre sous un aspect très-plausible, très-respectable même; il s'agit uniquement de le constater. Et d'ailleurs, en se rappelant plusieurs traits d'une dédaigneuse éloquence lancés par le morahste contre les ouvriers littéraires {\e mot est de lui), qu'il n'avait pas eu besoin de voir de près pour connaître leur misère intellectuelle et leur indigence morale , on trouve, dans cette fière susceptibilité, un titre de plus à l'admiration et à la sympathie. Comme l'heureux président Montesquieu, — qu'il enviait à Mirabeau de pouvoir visiter dans son magnifique domaine de la Brède, — s'il avait pu, exempt des soucis vulgaires, se livrer tout entier aux paisibles
préoccupations 9 aux calmes jouissances du travail intellectuel, goûtant la liberté, la puissance immédiate que donne la richesse, lorsqu'elle accompagne le mérite, et protégeant sa pensée par sa fortune, alors, de même que l'auteur déjà célèbre des Considérations sur les causes de la grandeur et delà décadence des Bomains, il eût composé à loisir de grandes œuvres lentement méditées, et il ne se fût pas vu forcé d'arracher avant le temps, pour les offrir au public, les fruits de son génie. Mais le ciel lui refusa ces conditions propices ^ Vauvenargues, placédans les dures circonstances
* Montesquieu avait tenté, avant Vauvenargues, de suivre la carrière diplomatique ; il ne réussit pas mieux, auprès des ministres, à faire apprécier son aptitude. Dans une lettre adressée par lui, devienne (en Autriche), à Tabbé D'Olivet. il charge son collègue à TAcadémie française de sonder làdessus M. de Chauvelin : c Je voudrais, dit-il, savoir si je suis » un sujet agréable, ou si je dois m*ôter cette idée de la tête, » ce qui sera bientôt fait. Les raisons pour qu'on jette les yeux » sur moi, sont que je ne suis pas plus bête qu'un autre ; » que j'ai ma fortune faite, et que je travaille pour l'honneur » et non pour vivre ; que je suis assez sociable et assez curieux » pour être instruit dans quelque lieu que j'aille. Adieu, mon » cher abbé, etc. {Vienne, le 10 mai 1728.) »
A cette date, Montesquieu était Tige de trente-neuf ans. Ses Lettres persa/nes, livre d'une forme légère, mais qui révélait un excellent écrivain et un profond politique, étaient publiées depuis l'année 1721 .
— saque nous avons indiquées, revint en Provence vers le mois d'avril 1744, et il y resta au moins une année entière. Quatre lettres qu'il adrèé^se, dans cet intervalle, à Voltaire, dénotent l'état lamentable de sa santé. c< Mon rhume, dit-il à la » date du 27 janvier 1745, continue toujours avec » la fièvre et d'autres incommodités qui m'affligent » et m'épuisent. Touslesmaux m'assiègent, etc. » Dans une de ces lettres, Yauvenargues nous apprend qu'il faisait des vers, à l'époque de sa première jeunesse, comme exercice de style évidemment, et non par passion impérieuse. Il le reconnaît lui-même de bonne grâce quand il dit :
Je n*ai pu cependant me refuser de vous donner ce témoignage de l'amour que j*ai eu de très-bonne heure pour la poésie; je Taufais cultivée avec ardeur, si elle m'avait plus favorisé ; mais la peine que me donna ce petit nombre de vers ridicules me fit une loi d'y renoncer *.
Un autre aveu que les admirateurs de Yauvenargues ne se consoleraient pas de trouver au même endroit, sous sa plume, s'ils n'y voyaient
^ « L'imagination, l'enthousiasme, le talent de peifudre ne » suffisent pas pour faire un poète : il faut encore qu'il soit » né avec une extrême sensibilité pour l'harmonie, avec le » génie de sa langue et l'art des vers. ( IntroducUon h la conrnaissance de Vesprit humain, ebap. xv. )
ime preuve de plus de son entière véracité, c'est d'avoir cédé aux suggestions d'une muse qui, malheureusement, laissait tomber, devant lui, le voile de la pudeur :
Je ne suis pas assez impudent, dit-il, pour montrer de telles sottises ; je n'aurais jamais osé vous les lire ; mais dans réloignemont qui nous sépare et dans une lettre, je suis plus hardi. Le sujet des premières pièces est peu bon" néle ; je manquais beaucoup de principes lorsque je les ar hasardées ; j*étais dans un âge où ce qui est le plus licencieux paraît trop souvent le plus aimable. Vous pardonnerez ces erreurs d*un esprit follement amoureux de la liberté et qui ne savait pas encare que le plaisir même a ses bornes.
On ne peut retenir un sourire attristé en pensant que cette confession, noblement embarrassée de honte, plus noblement encore mêlée de repentir, s'adressait au futur auteur de la Pucelle, dont l'âge mûr devait se souiller par des peintures licencieuses auxquelles nul pardon ne saurait jamais être accordé, parce qu'elles constituent un crime irrémissible contre la plus pure gloire nationale de la France, parce qu'elles sont une triple profanation de la vertu, de l'héroïsme et du malheur *.
*^ Il faut rendre à notre siècle cette justice, et par conséquent, lui reronnaître cette supériorité, qu'il ne tolérerait
G'estune curiosité bien naturelle, qui, d'ailleurs, n'est point sans utilité, que d'aimer à connaître les lieux où ont vécu et agi les personnages célèbres. Transportons-nous donc dans la résidence provençale de notre écrivain.
Après être sorti d'Aix par la porte Saint-Louis, si l'on marche environ trois lieues vers la partie septentrionale de Sainte-Victoire, on arrive au pied du pic le plus élevé de cette montagne et au bas de la colline boisée du Défens, qui encaisse une vallée étroite au fond de laquelle coule la petite rivière de la Cause.
Là, sur un monticule émergeant du sein même de la vallée, s'élève le château de Vauvenargues, antique demeure seigneuriale bâtie au xvf siècle, dans le style de l'époque, et dont le nom est
pas un semblable attentat. L*indignation publique se soulèverait à rinstant même, surtout si le coup venait d'un homme occupant une place tant soit peu élevée dans le monde littéraire. Un symptôme décisif, à cet égard, nous est fourni par un grand poète contemporain auquel , cependant , la morale la moins rigoureuse doit adresser de bien graves reproches. Béranger, dans son autobiographie, dit en parlant de Voltaire : « Je le pris presque en haine lorsque, plus tard, je lus le » poëme où il outrage Jeanne d'Arc, véritable divinité patrio- » tique, qui, des l'enfance, fut l'objet de mon culte. »
désormais associé, pour toujours, à l'illustration de Fécrivain qu'il rappelle.
Une prairie bordée de saules et de peuplier» qu'arrose une source très-estimée des gens du pays, forme^ avec le jardin, une verdoyante ceinture autour de l'édifice, — ornement rare et d'autant pk& précieux dans cette aride contrée.
Grâce à la disposition du sol qui lui sert de base, le vieux mamir se voit de loin. C'est un qua*drilatère d'une grande élévation ^t d'un aspect imposant. La façade principale^ à l'ouest, regarde la ville. Elle est flanquée de deux grosses tours, garnies de erénaux et surmontées d'une toiture conique. La belle plate-forme, qui règne sur tout le bâtiment, doit aussi avoir été crénelée pour relier le système de défense aux quatre autres fours placées, une au nord, une au midi, et deux à l'est.
Devant la même façade s'étend une large terrasse, ornée d'une balustrade en pierres parfaitement conservées. Un superbe perron y conduit ainsi qu'à la porte d'honneur. Au-dessus de cette porte repose un fronton quadrangulaire soutenu par des colonnes de calcaire compacte dont les
anneaux, alternativement saillants et rentrants, sont à moitié encastrés dans le mur. Au centre du fronton, une pierre carrée présente trois tètes de sangliers sur un champ traversé , au milieu, d'une barre horizontale ; de chaque c6té se tient un chien portant un flambeau entre les dents ; au-dessus du chien de droite, on voit une croix; au-dessus du chien de gauche, une étoile. Telles sont les armoiries, au moins singulières, que les propriétaires actuels, issus d'une famille de marchands de la ville d'Àix , ont substituées à celles des anciens maîtres, comme l'indique, dès le premier aspect, la couleur tendre du nouvel écusson enchâssé dans des pierres d'un grain plus serré et noircies par le temps.
 l'intérieur, l'unique chose remarquable, aprè^ les dimensions princières des appartements, ce sont quelques vieux meubles ayant appartenu aux ancêtres de Yauvenargues et qui ont dû servir à notre philosophe. Du reste, nulle inscription commémorative : on n'a pas même imaginé, ce qui pourtant était assez simple, de graver sur l'un des murs une seule de ses immortelles maximes, et rien, si ce n'est sa gloire, — il est vrai, toujours
présente, — ne parle de lui au voyageur qu'elle seule attire dans ce lieu écarté.
L'ancienne chapelle, en mauvais état, occupe le côté nord au-dessous de la plate-forme ; on y vient, trois fois l'an, du village, en procession. Ce village, ou plutôt ce hameau de Vauvenargues, Tun des moins populeux et des plus pauvres du pays, est situé à cent cinquante mètres du château, au nord-ouest, sur un étroit plateau dominant la vallée, etdominé lui-même par lesrochersabruptsde la petite chaîne daBaou*. Les maisons, basses et mal construites, semblent se confondre avec la roche grisâtre aui flancs de laquelle on les dirait incrustées.
De la terrasse, mais surtout de la plate-forme, à Touest, le regard se promène avec plaisir sur la vallée pittoresque et accidentée au milieu de laquelle, comme un ruban d'argent, la Cause dessine de gracieux méandres. Dans cette direction, à travers des massifs de chênes verts, on aperçoit la tour dite de César, et les ruines du castel de Saint-Marc, qui, jadis, fermait l'entrée du val ; ensuite^ la vue,
* Ba4)ii, en provençal, signifie : haiilour escarpée.
détendant sans obstacle, embrasse une grande partie du territoire de la ville d'Aix^ dont un voile de vapeur indique au loin la présence.
Au sud, Sainte-Victoire, la montagne historique, montre ses flancs crevassés et porte avec orgueil à sa cime, Timmense croix plantée au centre des débris du temple construit, il y a plus de deux mille ans, par les Romains, en souvenir de la défaite des Gimbres et des Teutons. Puis, les yeux se reposent sur la verte colline du Défens, toute couronnée de pins, toute parsemée de kermès, de buis, de plantes aromatiques, et formant un agréable contraste avec l'àpre nudité du géant de pierre qui se dresse au-dessus d'elle. Enfin, à Test, dansun espace d'un demi-kilomètre, s'allongent les contreforts boisés de la chaîne du Samlmc, véritables Thermopyles, qui n'ouvraient, autrefois, sur la vallée, qu'un accès étroit et dangereux.
Ce grand, ce beau paysage, éclairé par la splendide et chaude lumière du soleil méridional, forme un poétique séjour, singulièrement propre à éveiller l'imagination, à exciter la pensée. L'enfance rêveuse, la jeunesse contemplative de Vauvenargues durent y puiser de vives et profondes impressions.
Peut on en douter, si Ton se reporte au temps de son adolescence, et si Ton se rappelle cette pathétique scène peinte par lui-même, lorsque^ le ccmir débordant de l'enthousiasme qu'a produit en lui la lecture de quelques pages des Hommes illustres de Plutarque, « il étouffe, quitte ses livres, sort Tf> comme un homme en fureur, et fait plusieurs » fois le tour d'une assez longue terrasse, en cou- » rant de toute sa force, jusqu'à ce que la lassitude » mette fin à la convulsion... » Son àme est là tout entière. On se plaît à le voir, aux diverses heures du jour, cherchant en cet endroit, selon la saison, l'ombre ou la chaleur; méditant, composant en silence; puis, s interrompant tout à coup pour contempler le limpide azur du ciel, l'ensemble ou les détails du paysage ; pour aspirer les senteurs pénétrantes que le vent lui apporte après avoir couru sur la plaine embaumée de serpolet et de romarin ^ ou bien écoutant le bruit confus des troupeaux et des voix, humaines qui lui viennent de la forêt; jouissant, en lin mot, du spectacle inspirateur d'une solitude à la fois majestueuse et charmante. Il y a, en effet, bien des idées, bien des émotions à recueillir en face de celte montagne
grandiose que les paysans provençaux, dans leur harmonieux langage, appellent la Santo-Vittari* .
Vauvenargues, — nous le voyons par sa correspondance — était encore en Provence, au printemps de 1745; nous le retrouvons l'été suivant, à Paris, dans le même état qui lui fait dire, le 22
juillet, à Saint-Vincens : «Je suis en peine de
» votre santé, quoique vous me marquiez qu'elle » est meilleure ; la mienne est toujours si mauvaise » et m'oblige à tant d'attentions que je mène une » vie pénible, pleine de sujétions et de tristesse.» Il avait certainement emporté le manuscrit de son livre à peu près achevé, puisque, le 30 décembre de cette année, il annonce au même ami l'envoi de Y Introduction à la connaissance de l esprit humain qui venait de paraître, sans nom d'auteur, avec le millésime de 1746.
Je ne doute pas, dit-il, que beaucoup de gens ne mo condamnent de Tavoir donné au public ; on ne pardonne guère^ dans le monde, cette espèce de présomption, mais j'espère de supporter arec patience le tort qu'elle pourra
* Les gens de Vaurenargues appellent aussi Sainte-Victoire la buono nowrrigo (la bonne nourrice), parce que les terres cultivables étant rares, ils vivent principalement du travail de bûcherons dans les parties boisées de la montagne.
me faire, si on me devine. C'est à des hommes plus heureux que moi qu'il appartient de craindre le ridicule ; pour moi, je suis accoutumé, depuis longtemps, à des maux beaucoup plus sensibles.
Certes, voilà une défiance admirable chez notre auteur, àTinstantoù il vient de lancer sa première oeuvre, objet de longues méditations, fruit de l'amour qui produit le plus d'illusions paternelles; mais il en parle ainsi dans toute la candeur, dans toute la sincérité de son âme. Ecoutez ce qu'il écrit à Voltaire, après que celui-ci, ravi d'enthousiasme, a relu (ce sont ses propres termes) l'ouvrage avec tin ej?^reme recweiHemen^ après qu'il y a admiré de nouveau cette belle âme si sublime ^ si éloquente et si vraie: cette foule d'idées neuves ou rendues d'une manière si hardie, si précise; ces coups de pinceau si fiers et si tendres ; il répond :
Je ne mérite aucune des louanges dont vous m'honorez; mon livre est rempli d'impertinences et de choses ridicules ; je vais cependant travailler à le rendre moins méprisable, puisque vous voulez bien m'aider à le refaire. Dès que vous m'aurez donné vos corrections, je mettrai la main à l'œuvre. J'avais le plus grand dégoût pour cet ouvrage ; vos bontés réveillent mon amour-propre; je sens vivement le prix de votre amitié ; je veux du moins faire tout ce qui dépend de moi pour la mériter.
Il fallait avoir un sentiment aussi vif que profond de la beauté idéale pour juger avec cette sévérité un livre dans lequel brillent de nombreuses parties achevées, des beautés littéraires ou philosophiques d'un ordre supérieur; mais celui qui a dit : Les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire, et qui a si bien analysé les éléments constitutifs du génie S celuilà devait se montrer rigoureux envers lui-même, et, plaçant à une telle hauteur la perfection de l'art d'écrire, il pouvait naïvement croire en être fort éloigné. Si l'on avait encore là-dessus quelque doute, on y renoncerait après avoir lu cette confidence épanchée du fond du cœur de Vauve nargues dans celui de Saint- Vincens :
Veus estimez trop ce petit succès. Il s'ea faut de beaucoup, mon cher ami, que la gloire soit attachée à si peu de chose. Vous vous moquez de moi quand vous parlez comme vous faites. Un homme qui a un peu d'ambition serait bien vain, s'il croyait avoir mérité de telles louanges pour avoir fait un petit livre.
Puis aussitôt résonne une note toute vibrante de tendresse :
Ce qui me touche, mon cher Saint-Vincens, c'est qu'elles
* Introduction a la connaissance de l'esprit humain, eh. xv :
DU GÉNIE ET DE l'ESPRIT.
viennent de votre amitié; c*est cette amitié qui m'honore et qui me fait aimer moi-même la vertu, afin de vous plaire toujours et de vous faire estimer, si je puis, les sentiments que je vous ai voués jusq*au tombeau. . .
Jusqu au tombeau! autre accent parti des
profondeurs de l'âme et des entrailles^ et qui nous émeut comme il dut émouvoir sou ami. Précédemment, lorsqu'il assurait Saint-Yincens de son inaltérable affection, Yauyenai^es disait : « Tant que je vivrai ; » — maintenant que le terme se rapproche d'une manière sensible, il dit d'un ton douloureux mais calme, où se confondent l'attendrissement et la sérénité : jusqu'au tombeau!
Le mal augmentait, en effet, à vue d'œil. Peutêtre, néanmoins, notre cher malade jetait-il, de temps à autre, sur sa fin prochaine, le voile de l'illusion. Comme il se serait volontiers rattaché à l'existence par les doux liens de l'amitié , on le voit dans sa lettre écrite, le 30 mai 1746, à Saint-Vincens, qui était sur le point d'épouser une personne d'une naissance et d'un mérite distingués, la fille du marquis de Vence. Il le félicite avec une mélancolie particuhère, tempérée, toutefois, par le bonheur d'autrui cordialement partagé :
Voilà, lui dit-il, rétablissement le plus décent et le plus agréable que vous pussiez faire : un grand nom, beaucoup de bien, le plus aimable et le plus respectable de tous les hommes pour beau-père. Quoique je ne sois plus fait pour paraître à aucune fête, je suis fâché, mon cher Saint- Vincens, de voir celle-ci de si loin; je voudrais être témoin de votre joie et de celle de vos amis. La mienne est égale aux sentiments que vous me témoignez ; rien ne m'est plus cher que votre amitié ; elle est la plus douce de mes consolations dans les maux qui m'accablent. Soyez toujours heureux, mon cher ami, autant que vous méritez de l'être, et n'oubliez jamais un philosophe qui gémit d'être obligé de vous écrire, quand il voudrait pouvoir passer sa vie auprès de vous et vous embrasser mille fois.
Un rayon d'espérance éclaire le commencement de la lettre du 23 août de la même année, sans qu'aucune amélioration notable se soit opérée dans sa santé. Mais, comme l'indique lepostr-scriptumy l'état de nos affaires en Italie lui faisait appréhender une invasion du duc de Savoie en Provence, et cette crainte exaltait à la fois, chez lui, l'ardeur guerrière et un double patriotisme ; car ce n'était pas seulement la France en général, c'était, en particuUer, le pays de sa naissance et de sa famille, le lieu de ses premières, de ses plus intimes affections, que menaçaient les armes de l'étranger. Vauvenargues, oubliant l'affaiblissement progressif
qui, désormais, ne lui laissera que six mois d'une vie mourante, veut ressaisir son épée; il supplie ses amis de lui obtenir quelque emploi que ce soit; il s'indigne contre lui-même de rester tranquillement au coin de son feu^ tandis que toute la Provence est armée. Quatre lettres, du 24 novembre 1746 au 1 1 février 1747, bien qu'elles portent l'irrésistible empreinte de la souffrance, s'animent , tout d'un coup, de cette flamme rallumée au foyer des plus fiers, des plus dignes sentiments de l'âme humaine, et, en les lisant, on verse des larmes de douleur autant que d'admiration sur le suprême effort d'un courage invincible, qui s'élance à travers des organes en ruines. Le contraste de tant de faiblesse physique et d'une si haute énergie morale vous afflige, mais surtout vous élève.
Cependant, lorsqu'il offrait ainsi son bras à sa patrie, Vauvenargues n'avait plus, en réalité, pour elle que son cœur. On le voit d'une manière frappante par sa lettre du 18 janvier, où il parle d'un malaupiedy qui depuis longtemps V empêche de se tenir vis-^-vis de sa table pour écrire; on le voit non moins clairement dans ce passage du 1 1 février :
Je ne me flatte pas encore de sortir do sitôt , car il n'y a aucun changement à mon engelure *; la plaie est toujours de môme, et Tos fort gonflé. Le défaut d'exercice influe sur ma santé ; je ne digère point, et je suis plein d'humeurs qui se portent sur ma poitrine et irritent ma toux : je vous entretiens de toutes ces bagatelles, parce que je sais que vous m'aimez.
Ces bagatelles 1 encore un mot qui peint la résignation douce et souriante de Yauvenargues. Il s'exprimait avec la même simplicité^ le même désintéressement sur ses ouvrages, le 23 août 1746:
Vous me demandez si je continue à travailler : il y a longtemps que je ne fais rien ou peu de chose; je n'ai point de copiste et n'en ai pas besoin. Si je faisais, dans la suite, quelque niaiserie dont je fusse content, je la ferais transcrire et je vous l'enverrais ; je ne désire rien tant, mon cher ami, que de vous entretenir de moi et de vous empêcher de m' oublier.
La dernière lettre de VauvenarguesàSaint-Vincens, datée du 10 mars, est pleine de tristesse, et, ce que nous n'avions pas vu encore, le découragement s'y révèle. Les premières lignes font regretter qu'il ait eu sujet d'adresser, même sous la
* Vauvenargues avait eu les jambes gelées pendant la désastreuse retraite de Prague à Egra , et , à la suite de la petite vérole, V engelure avait dégénéré en plaie. (Note de M. Gilbert. )
forme la plus adoucie, la plus indulgente, un reproche dont le motif lui causa, sans nul doute, un
profond chagrin :
Paris, le 10 mars 1747.
Je vous adresse , mon très-cher ami , une petite lettre pour mon frère, que je vous prie de lui rendre, en mains propres, lorsque vous le rencontrerez. Il y a longtemps que vous me privez des témoignages aimables de votre souvenir, et je suis bien aise d*avoir cette occasion de vous en faire un petit reproche.
Il y a deux mois et demi que je garde ma chambre, avec des infirmités que cette vie trop sédentaire ne soulage point; je n'ai pas besoin, mon cher ami , de tant d*ennui et de solitude pour songer à vous ; mais je vous regrette souvent, et je voudrais bien être à portée de vous demander du secours contre la tristesse de mes rêveries. Rendezmoi compte d'une vie qui m*est chère et qui est. plus heureuse que la mienne ; vous écarterez les chagrins qui me surmontent. Vous savez si je suis sensible aux charmes de votre amitié et de votre conversation : un enchaînement malheureux de plusieurs causes me fait passer ma vie éloigné de vous; cela changera, si je vis, et vous me tiendrez lieu des pertes que j'ai faites et de la santé qui me manque.
II mourut le 28 mai 1747, n'ayant pas encore atteint sa trente-deuxième année.
Les derniers moments de Vauvenargues ont donné lieu à des récits controuvés où Tesprit de parti se manifeste avec toute l'évidence qu'ajoutent, en ces matières, aux traits essentiels de la
vérité, la distance des temps et l'apaisement des passions. Quelques hommes animés d'une haine furieuse, et dès lors aveugle, contre le christia-* nisme, voulurent trouver dans la mort du jeune philosophe un argument que sa vie leur refusait. De là une anecdote, d'abord racontée^^it-on, par d'ÂrgentaH et ensuite mise en scène par Gondorcet. Selon celui-ciyVauvenargues aurait congédié, après quelques minutes d'entretien, le prêtre introduit furtivement dans sa chambre, puis, s'adressant à d'Argental lui-même, qui venait de rentrer, il Fui aurait dit :
Cet esclave est venu,
Il a montré son ordre et n'a rien obtenu.
Avant tout, pourrait-on admettre, sans d'irrécusables preuves, qu'un penseur éminent qui, l'année précédente, avait donné des témoignages pubUcs de sa foi aux vérités chrétiennes, — éloigné d'ailleurs, dans sa conduite comme dans ses paroles, de toute affectation, — eût ainsi arrangé, d'une façon théâtrale, sa dernière heure? Il n'y a là aucune vraisemblance. Au contraire, Vauvenargues, tel que nous le connaissons, — si le scepticisme l'avait enveloppé de ses ténèbres à l'instant
formidable où toute âme qui n'est pas complètement fermée, s'ouvre et se dilate aux rayons que projette sur elle la lumière du monde supérieur, — Vauvenai^ues, loin de faire parade d'incroyance, aurait, par respect pour lui-même et pour sa famille, emporté son amer secret dans la tombe.
En dehors des inductions morales, pourtant si puissantes lorsqu'il s'agit d'un homme de cette intelligence et de ce caractère, et même sans re« lever les contradictions palpables des différentes versions de l'anecdote précitée, nous avons, au sujet de la Religion apparaissant près du ]chevet des mourants, la pensée intime, la pensée formelle du moraUste. La XLY* lettre du recueil traite, à peu près tout entière, du malheur des impies ; on y trouve une pensée revêtue d'une image que l'on dirait émanée de la plume de Bossuet à l'égard de ceux qui ayant consumé leur vie à noircir la vérité, la repoussent encore dans les bras de la mort, et presque éclipsés dans son ombre.
Gomme c'est le cœur qui doute dans la plupart des gens du monde , quand le cœur est converti tout est fait; il les entraîne ; Fesprit en suit les mouvements par coutume et par raison. Je n'ai jamais été contre. Mais il y a des incrédules dont l'erreur est plus profonde ; c'est leur
esprit trop curieux qui a gâté leurs sentiments ; leur raison s*est égarée et formée sur le mensonge ; ils ont consumé leur vie à noircir la vérité ; ils la repoussent encore entre les bras de la mort et presque éclipsés dans son ombre.... Cette même Religion a des preuves irréfutables, etc.
On lit, dans la lettre XL% le passage suivant, qui n'est pas moins significatif :
Je ne suis point surpris de la sécurité avec laquelle tu as vu les approches de la mort; il est pourtant bien triste de mourir dans la fleur de la jeunesse ! Mais la Religion, comme tu dis, fournit de grandes ressources; il est heureux, dans ces moments, d*en être bien convaincu. La vie ne paraît qu*un instant auprès de Téternité, et la félicité humaine un songe; ei, s*il faut parler franchement, ce n*est pas seulement contre la mort qu'on peut tirer des forces de la Foi; elle nous est d'un grand secours dans toutes les misères humaines : il n'y a point de disgrâces qu'elle n'adoucisse, point de larmes qu'elle n'essuie, point de pertes qu'elle ne répare ; elle console du mépris, de la pauvreté, de l'infortune, du défaut de santé , qui est la plus rude affliction que puissent éprouver les hommes, et il n'en est aucun de si humilié, de si abandonné qui, dans son désespoir et son abattement, ne trouve en elle de l'appui , des espérances , du courage.
Ne sont-ce pas là de ces vrais accents partis du cœur [verœ voces ah imo pectoré)^ et que le cœur reconnaît avec un sens infaillible?. .. Enfin, si l'on rapproche la Méditation sur la foi et la Prière, publiées à la suite de V Introduction à la connaissance
de r esprit humain, sans compter une foule d'autres passages analogues , dispersés dans les ceuvres et dans la correspondance de Vauvenai^ues, peuton raisonnablement admettre que la mort de cet homme véridique, de ce philosophe sincère, ait calomnié sa conscience et démenti sa vie? Non^ certes, on ne le peut pas S
* L*anecdote de Gondorcet, d'abord publiée dans réditioo de Kehl des Œuvres de Voltaire, plus de trente ans après la mort de VauTenargues, et reproduite dans l'édition Bouchot, ne repose sur aucun témoignage positif. D'Àrgental, mis en scène dans cette dernière édition , n'est pas même nommé dans la première. Indépendamment des contradictions palpables résultant de ces yersicms différentes , Voltaire , que Gondorcet cite pour garantie, n'a pas écrit un seul mot qui puisse le justifier. Au contraire, dans son Eloge funèbre des officiers morts pendant la guerre de 1741 , l'auteur du Siède de Louis IV, parlant de Vaurenargues, le présente comme Vame la plus dégagée de tout esprit de parti. M armontel, qui avait connu d'une manière intime notre moraliste et qui lui a consacré plusieurs pages touchantes, dit formellement : Il est mort dans Us sentiments d'un chrétien philosophe.