PHILOSOPHIE
Parmi les pages inédites de Vauvenargues récemment publiées, il convient d'attacher une importance toute particulière au fragment intitulé : Plan d'un livre de philosophie. Ce morceau, remarquable à beaucoup d'égards, mérite spécialement notre attention par la lumière nouvelle et inattendue qu'il répand sur le dessein de l'auteur de y Introduction à la connaissance de Fesprit feumain.
Le cadre déjà très-vaste du livre que nous possédons était plus vaste encore dans le projet antérieur de Vauvenargues. Il avait conçu un immense édifice dont nous allons montrer les lignes principales, et pour lequel un grand nombre de pensées, de maximes, actuellement disséminées, formaient autant de pierres taillées d'avance, qui, plus tard, dev&ient occuper la place marquée par l'architecte.
Les souffrances physiques, mille obstacles jetés à travers ses efforts, la brièveté de sa vie surtout, rempêchèrent d'achever ce qu'il avait entrepris, î ce que, — l'âge et le travail aidant, — il était capable d'exécuter. Une analogie, à la fois douloureuse et glorieuse, se présente ici tout naturellement : celle de Pascal trahi, comme lui et avant lui, dans sa gigantesque entreprise, moins par de continuelles infirmités que par une mort prématurée ; mais, chez le philosophe du xvm* siècle, de même que chez celui du xvii% la grandeur, la majesté du plan idéal subsistent, et les parties achevées, ou simplement ébauchées, se dessinent d'une manière plus nette dans la perspective lointaine où nous les^^ontemplons ; Vauvenargues, comme Pascal, est mieux connu, mieux apprécié de notre siècle que de ses contemporains.
Leur méthode, leur idée fondamentale diffèrent; il y a, toutefois, entre eux cette frappante ressem-r blance que l'un et l'autre, à leur point de départ, attaquent le scepticisme ; c'est l'ennemi commun auquel ils commencent par arracher les armes.
Faute de pouvoir accorder un grand nombre de réflexions contradictoires en apparence, ou véritablement incompa-
tibles, dit Vauvonargues, plusieurs se sont persuadé qu'il irappartenait pas à l'homme de connaître la vérité, car le pjnrrhonisme est né de Timpuissance de Tesprit, comme rindifférence de la vérité est née du pyrrhonisme. On a fait ce raisonnement : S'il y a tant de choses également apparentes etnéanmoins incompatibles, ou tout est erreur dans le monde, ou Tesprit de Thomme est incapable de démêler la vérité; or, si la vérité ne peut être connue, c'est une folie de la chercher. Alors, et les auteurs et les lecteurs sont convenus qu'il n'était plus question que d'avoir de l'esprit, et les uns n'ont écrit, et les autres n'ont lu que dans cette unique pensée.
Notre moraliste s'élève ainsi, tout d'abord, contre ces insouciants de la vérité pour lesquels les livres ne sont qu'un amusement, — disposition lâche et honteuse, qui a son principe dans le scepticisme pu qui doit y aboutir. Il flétrit avec l'ironie sereine des esprits supérieurs, plus pénétrante que tous les traits de l'indignation, ce sacrilège abus de l'intelligence. Développant ensuite, sans la rappeler d'une manière expresse, l'observation de Pascal inscrite en tête de la préface de V Introduction à la connaissance de l'esprit humain : les bonnes
MAXniES SONT DANS LE MONDE, ÎL NE FAUT QUE LES
APPUQUER, l'auteur trace, à grands traits, le dessin d'un ouvrage dont l'objet serait de faire « un corps » de principes, de rassembler toutes les lumières
» des grands génies, de purger leurs opinions du » faux qui peut s'y être mêlé, et d'élever, avec des » matériaux aussi riches que ceux qu'ils nous ont » laissés, un édifice qui ait de la proportion et de » l'étendue. »
Le jeune philosophe, on le voit, ne se propose rien de moins que de « former un esprit vaste de » tant d'esprits particuliers, mais excellents, qui » nous ont ouvert l'entrée de toutes les sciences. » Et parce que, continue-t-il, a c'est un grand défaut » dans les ouvrages de réflexions, de ne pas faire » un tout, car l'esprit saisit avec peine ce qui n'est » point un, » il veut constituer un système général 1\ des vérités essentielles. Alors, par un de ces mouvements d'une simplicité éloquente, comme on en rencontre souvent chez Vauvenargues, il demande qu'on nous mène aux grandes sources de nos opinions.
C'était lui, le noble, le vaillant esprit, qui s'offrait avec une modestie égale à son courage, de nous conduire à ces sources pures,
Juvat integros accedere fontes ;
Et quelle marche la pensée eût faite sous la cou-
duite d'un tel guide, si lui-même n'avait été arrêté dès le début du voyage I
Vauvenargues, nous le répétons, visait très-haut, bien plus haut qu'on ne le croit généralement. Il aspirait à écrire V Esprit des lois de VirUelligence hîtmaine. Moins heureux en toutes choses que cet autre grand génie dont il aurait pu devenir Témule, il n'eut pas vingt années devant lui pour accomplir sa tâche ; aussi n'en a-t-il donné que VirUroduc-lion; mais une preuve irrécusable qu'il la comprenait à la manière de Montesquieu, ce sont les indications qui terminent le Plan d'un livre de philosophie. Redisons ses propres paroles :
Je voudrais encore qu'on prouvât la réalité de la vertu et celle du vice, qu'on expliquât la religion et la morale, que Ton remontât aux principes de Tune et de l'autre, qu'on cherchât, dans la connaissance de l'esprit humain, la source des coutumes différentes, des mœurs qui nous semblent les plus barbares, et des opinions qui nous surprennent le plus, afin qu'on ne s'étonnât plus de tant de choses qu'il serait si facile de concilier et de comprendre.
Gomme le commerce paraît aujourd'hui une chose fort importante, ainsi que les manufactures et les arts qui le font fleurir, et qu'il se trouve, néanmoins, des philosophes qui méprisent toutes ces choses qu'ils croient superflues, et voudraient ramener les hommes à la première simplicité, je crois qu'il serait instructif et agréable de montrer en quoi les uns et les autres se trompent, et en quoi ils
peuvent être bien fondés. Il ne serait ni moins utile ni moins nécessaire de décider entre les ignorants et les savants du mérite des beaux-arts, trop estimés peut-être par les uns, et trop avilis par les autres. Je voudrais qu'on fixât aussi nos opinions sur le gouvernement, dont les hommes disputent depuis si longtemps sans pouvoir s'accorder.
Rien ne serait plus utile, ce me semble, que de régler ainsi tous les principaux points de nos disputes, en conciliant, autant'qu'il est possible, toutes les vérités répandues dans nos opinions, et en les dépouillant du faux qui s'y est mêlé. Or, je crois qu'il serait nécessaire, pour cela, de traiter chaque chose brièvement, clairement, et de ma. nière que les vérités présentées prévinssent toutes les objections qu'on a coutume de leur opposer, afin d'éviter les longueurs et les détails ; car, si l'on s'engageait, sur chaque article, ou dans de longues disputes ou dans des détails expliqués, l'ouvrage devenant alors trop étendu pour être saisi facilement et d'un coup d'oeil, on perdrait le fruit principal qu'on s'y propose, qui est de pouvoir rapprocher en peu de mots toutes les vérités importantes, et former un corps de principes. Toutefois, il serait facile, après avoir traité les grands sujets dans un premier tome, d'en expliquer les branches et les effets dans un second et dans un troisième, qui, sans séparer les matières du premier volume, ne feraient que les éclaircir.
Une particularité, digne d'être remarquée en passant, n'aura point échappé au lecteur. Lorsque Yauvenargues signalait ces philosophes qui méprisent, comme choses superflues, le commerce, les manufactures, les arts, et qui voudraient ramener
les hommes à la simplicité première, il posait en termes précis, plusieurs années avant l'Académie de Dijon, la question fameuse que J. -J.Rousseau, encore inconnu, devait prendre pour thème de son brillant paradoxe*.
Laissons maintenant le livre de philosaphie tel qu'il était conçu, et étudions-le tel qu'il est sous nos yeux.
Cet ouvrage ne forme pas un système métaphysique dans lequel les propositions s'enchaînent rigoureusement les unes aux autres ; c'est une série d'observations particulières sur les facultés de l'intelligence et du cœur. Or, comment analyser une analyse, à moins de la refaire? Nous devons donc nous contenter de mettre en relief les idées principales.
L'auteur attache une souveraine impoii:ance à la nature de l'âme proprement dite. L'âme, selon
* Comme nous Favons déjà dit, le livre de Vauvenargues parut, vers la fin de Tannée 1745, avec le millésime de 1746. L'Académie de Dijon mit au concours, en 1749, le sujet suivant : Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué h corrompre ou a épurer les mœurs ? Rousseau traita ce sujet de la manière qu'on connaît, et obtint, en 1750, le prix qui fonda sa réputation.
notre philosophe, détermine Tesprit, lui donne sa forme et son essor. L'essence individuelle de l'âme, en un mot, voilà l'élément primordial, constitutif, d'où dérivent toutes nos aptitudes ; nous aurons plus d'une occasion de revenir sur ce principe générateur, qui occupe une place si élevée, qui remplit un rôle si décisif.
Trois livres divisent Y Introduction à la connaissance de t esprit humain. Le premier traite des facultés intellectuelles ; le deuxième a pour sujet les passions ; le troisième est consacré au bien et au mal moral.
Yauvenargues veut d'abord faire connaître, au moyen de définitions et de réflexions, fondées sur teûppérience, a toutes ces différentes qualités qui » sont comprises sous le nom d'esprit, » et il commence par riMAGiNATioN, la Réflexion et la Némoire.
L'ordre choisi ne nous parait pas heureux. La faculté fondamentale, chez nous, ce n'est point l'imagination ; c'est la raison, dont l'imagination dépend, car la raison l'appUque, la superpose, comme un vêtement ou un ornement, aux idées abstraites. Yauvenargues, d'ailleurs, renverse, aussi-
— sitôt après ravoir établie, la base de sa classification, quand il dit : « j'appelle imagination le don de con- » cevoir les choses d'une manière figurée, et de » rendre ses pensées par des images, d D'après cette définition même, qui nous parait bonne et que nous adoptons, l'imagination est le regard de l'intelligence ou de la raison s'arrétant sur les objets du monde sensible et s' élevant par degrés au moyen de la réflexion et de la pensée, jusqu'à la puissance de les transfigurer, en les faisant servir à la manifestation du monde spirituel et des idées qu'il renferme. Si l'initiative appartient à l'imagination dans le développement de l'enfant, c'est que l'homme, au début de son existence est voisin de l'animalité; que sa nature spirituelle se développe, pour ainsi dire, par couches C4)ncentriques du dehors au dedans ; qu'il ne révèle souvent que bien tard ses facultés les plus nobles, la raison et la volonté, aux* quelles appartient la première place en dignité précisément parce qu'elles ont la dernière dansl'ordre d'évolution qui nous élève graduellement du monde sensible au monde intelligible.
Voltaire a écrit en marge d'un exemplaire des
œuvres de Vauvenargues conservé à la Bibliothèque
— Sade la ville d'Aix : « La mémoire est la première (de nos facultés) ; on ne pense que par mémoire. * » Cette observation est tellement superficielle et inexacte qu'elle mérite à peine d'être relevée, car si l'imagination n'est que l'aptitude à recevoir l'empreinte des objets extérieurs, et, sous ce rapport, nous est commune avec les animaux ; si elle est le regard de l'intelligence abaissé sur les choses de l'espace, la mémoire, quelle que soit d'ailleui*s sa noblesse, n'est que ce même regard s'exerçant dans les conditions de la durée : elle n'est donc aussi elle que l'instrument delà réflexion et de la pensée, qui s'efforce, tout en s'appuyant sur les choses du temps et de l'espace, de s'abstraire de leur multiplicité pour tendre à Tunité et s'élever vers les régions de l'infini. C'est vers l'infini que nous nous trouvons entraînés par l'exercice de toutes nos facultés, et il n'en est pas une qui ne porte dans
* Voir, dans l'avertissement de l'édition de M. Gilbert, des renseignements importants et des remarques pleines de sagacité sur l'exemplaire dont il s'agit. M. Mouan, avocat, sous-bibliothécaire d'Aix, avait déjà publié à ce sujet une intéressante brochure de 16 pages in-8% intitulée : Quelques mots 8wr un exemplaire des œuores de Vauoenargues avec '^^^tes manuscrites aux marges. Aix, 4856.
son activité le caractère de cet attrait sans limite du désirable et de l'intelligible, que notre volonté recherche sous toutes les formes. Ce sens de l'infini et cette volonté de le posséder révèlent en nous des facultés bien plus élevées que l'imagination, la mémoire et la réflexion même, et qui ne pouvaient échapper à celui qui a dit que les grandes pensées viennent du cœur : aussi Yauvenargues nous semblet-il s'être oubUé lui-même en écrivant dans la conclusion de ce chapitre : a Imaginer, réfléchir, se » souvenir, voilà les trois principales facultés de ♦> notre esprit. C'est là tout le don de penser, qui » précède et fonde les autres. »
Il règne là une confusion étonnante chez un homme qui voyait la vérité d'une manière souvent lumineuse, mais qui était trop dominé par l'esprit de son siècle pour chercher ailleurs que dans sa jeune expérience les solutions du problème qu'il agitait. Dès cette époque, en eflfet, il était reçu dans les sciences philosophiques de n'admettre comme certain que ce que l'analyse et l'observation personnelle avaient constaté. Il était réservé à la philosophie contemporaine, après bien des tentatives et des recherches infructueuses, de
nous éclairer enfin sur la stérilité du labeur individuel dans cette voie d'observation et d'analyse de nos facultés pour nous conduire à la connaissance de notre être spirituel. Nous savons aujourd'hui que ce n'est point en nous mêmes seulement, ni dans le monde extérieur que nous devons chercher lalumière; que les faitsde sensibilité et d'expérience physique ne sont pas les seuls dont nous ayons à tenir compte, mais que la science de l'homme puise ses éléments dans les régions du sentiment moral aussi bien que dans celles de la sensation, dans l'expérience des générations humaines et dans les traditions qu'elles nous ont léguées comme dans l'expérience bornée et étroite de l'individu ; en un mot, dans les faits de la vie spirituelle autant que dans ceux de la vie matérielle. Vauvenarguesn'ignorait point ces vérités ; il en avait au moins le pressentiment, comme toutes les belles intelligences , et, s'il fait une part si large à l'imagination, c'est qu'il l'aimait en écrivain avant de la juger en philosophe, a II n'arrive jamais, dit-il, qu'elle soit vérita- » blement échauffée sans passionner Tàme. » Peutêtre lui attribuait-il même une influence encore plus directe et plus active sur nos autres facultés.
L'imagination est, en effet, dans cette merveille que l'on appelle l'homme, quelque chose de spécialement merveilleux. Placée au point d'intersection de la nature intellectuelle et de la nature physique, elle participe de Tune et de l'autre ; elle apparaît comme un produit de notre double substance. Elle tient à l'âme par les fonctions spirituelles qu'elle exerce ; elle touche au corps par les représentations sensibles dont elle est le miroir. Puissance mystérieuse ! on l'appellerait volontiers un sens de plus, lorsqu'elle s'adapte, en quelque sorte, à chacun de nos oi^anes pour continuer ou reproduire leurs opérations. Mais quel nom lui donner lorsque , d'un coup d'aile, elle nous emporte au plus haut des régions éthérées et soulève le voile jeté sur Tinfini; ou bien lorsque, descendue de ces hauteurs, elle fait passer devant nos yeux ses magiques évocations, soit qu'elle charme par les plus riants tableaux une capricieuse rêverie, soit qu'elle illumine de subites clartés une méditation profonde. Elle occupe dans notre âme un« place immense, elle y rempUt un rôle incessant. Elle ne s'arrête pas même lorsque toutes nos autres facultés sont enveloppées et liées par le sommeil,
car les rêves, c'est encore, c'est toujours l'iiuagînation. Dans cette absence momentanée de l'entendement et de la volonté, elle veille, comme un vacillant reflet de l'intelligence , qui , selon une glorieuse disposition de Dieu, n'abandonne jamais entièrement la créature faite à son image. Ainsi, à chaque instant du jour et de la nuit, sur quelque point du globe , riant ou triste, que l'universelle Providence l'ait placé, l'homme imagine. Sa fantaisie toujours en mouvement, même lorsqu'il n'en a pas conscience , élargit ou resserre , éclaire ou obscurcit son esprit et son cœur. Le pâtre errant dans les monotones plaines de la Beauce ou dans les sites grandioses des Alpes et des Pyrénées, le rude matelot balloté sur l'immensité de la mer, l'humble artisan au fond d'un obscur réduit, de même que l'homme d'Etat, de même que le poëte et le philosophe dans leur cabinet silencieux, tous, grands et petits, savants et ignorants, riches et pauvres, nous sommes, à divers degrés et sous des formes diverses, les tribiitaires de l'imagination.
Au reste, l'imagination étant, à la fois, si l'on peut ainsi parler, la plus matérielle des facultés de l'esprit, puisqu'elle ne peut se passer de l'entremise
des sens , et la plus intellectuelle des opérations physiques, puisqu'elle transporte la sensation au sein de la pensée, Yauvenargues , en lui assignant le premier rang, faisait, sans le savoir, un pas vers la doctrine que devait bientôt formuler Condillac '. Peut-être, enfin, notre écrivain, dont la langue scientifique n'est pas toujours exacte , attachait-it simplement au mot imaginer la signification de concevoir. Dans ce cas, nous réduirions volontiers à une critique d'expression ce que nous avons dit plus haut.
Dans l'énumération et la description suivantes, Vauvenargues passe en revue les manières d'être ou d'agir de nos facultés essentielles. Ici encore l'ordre adopté ne peut pas être rigoureux à moins de rattacher, par les lois de l'analogie, ces diverses modalités aux attributs dont elles dépendent. Par exemple, la fécondité que l'auteur met en tête, ne
i Gondillac naquit à Grenoble dans la même année (1715) où Vauvenargues naquit à Aix , et , comme lui , il publia en 1746 son premier ouvrage intitulé : Essai su/r V origine des cormaisscmces humaines. On remarquera l'analogie des matières traitées par les deux philosophes. Ceci n*a rien qui doive étonner, le courant des idées, dans un même siècle, entraînant naturellement vers les mêmes sujets les esprits supérieurs.
serait point à son rang dans cette espèce de genèse psychologique, si elle ne correspondait qu'à la faculté d'imaginer considérée comme acte primitif de l'entendement, car une imagination féconde est bien plutôt la condition première de la poésie que de la pensée. Mais peu importe, en définitive» une coordination plus ou moins arbitraire des modes d'activité par lesquels se manifeste l'intelligence : l'essentiel, ^près l'avoir bien observée et bien définie dans ses éléments constitutifs ou dans sod centre, c'est d'observer et de définir, avec la même exactitude , les qualités multiples qui partent de là et y reviennent comme autant de rayons. Que Vauvenargues, donc, fasse passer la fécondité, la
VIVACITÉ, la PÉNÉTRATION avaut la JUSTiESSE, la NET- TETÉ, la PROFONDEUR, OU bien qu'avec un droit au moins égal nous revendiquions la première place pour le bon sens, qui n'occupe sur sa liste que la septième, ceci ne nous inquiète nullement, convaincu comme nous le sommes d'avance, qu'il déploiera lui-même toutes les précieuses facultés dont il entreprend de faire l'analyse.
Les qualités d'esprit ne s'acquièrent point par t habitude; on les perfectionne seulement, a dit Pas-
cal \ Une pensée analogue sert de fondement à la théorie de Yauvenai^ues. Il attache , — on se le rappelle, — une suprême importance à la nature individuelle de Tâme , qui, selon ses propres expressions, forme r esprit et Itd donne l'essor. Ainsi, quand il dit : // faut avoir de F âme pour avoir du goùty personne, je pense, n'osera le contredire. Ce sont les dispositions spontanées de l'âme, sa sensibilité, sa délicatesse natives, qui constituent l'organe intérieur au moyen duquel nous sentons, nous apprécions ce qui a rapport à l'esthétique. On en peut dire autant de I'^tendue, de la peofondbdh, de la FoacB, de la FINESSE : ces diverses manières d'être d'un même sujet dépendent évidemment de sa nature intrinsèque, en d'autres termes de son essence individuelle.
A plus forte raison faut-il appliquer ce principe à riNYBNTioN, à L'éloquence, au génie et à l'cspaiT, que l'auteur analyse tour à tour. C'est la note fondamentale du thème dont nous entendons successivement les variations. Et il n'y a pas lieu d'en être surpris : la spontanéité devait naturellement rem-
i Discours sur les passions de Tamour.
plir ce rôle dans le système du philosophe qui fait venir du cœur les grandes pensées.
De même que l'âme détermine l'esprit, elle détermine le caractère, dont les qualités sont trop souvent confondues avec celles de l'intelligence, a Un homme , dit Vauvenargues, est distrait et • rêveur, on croit qu'il a l'esprit lent et peu d'ima- » gination^ »
Il dit ailleurs : a L'âme influe beaucoup sur Tes- » prit ; l'esprit influe aussi sur Tâme. C*est de » l'âme que viennent les sentiments ; mais c'est » par les organes de l'esprit que passent les objets » qui les excitent *. » Parle-t-il de l'étendue de l'esprit, il a bien soin de dire que « cette qualité » dépend aussi beaucoup de l'âme, qui donne or- » dinairement à l'esprit ses propres bornes, et le » rétrécit ou l'étend, selon l'essor qu'elle même » se donne '. x> Lorsqu'il traite de la délicatesse, il pose tout d'abord qu'elle vient essentiellement de l'âme *. En résumé, il n'y a, pour Vauvenargues,
* Chap. XVI.
« Chap. XXV.
8 Chap. X.
* Chap. IX.
de vrai et de solide esprit que celui qui prend sa source dans le cceur *. Tel est le fondjde la doctrine de cette partie de son ouvrage.
Ce n est point là, sans doute, une étude scrupuleusement analytique des facultés de l'âme comme celle que les progrès des méthodes philosophiques ont produite danslapremière moitié du XIX^ siècle : mais on ne doit pas perdre de vue que Vauvenargues n'avait nullement la prétention de former un système. Plus moraliste que métaphysicien, plus homme du monde qu'homme d'école, il prenait les choses au point où l'expérience de son tempan les avait amenées. Ne cherchons donc pas , chez lui, ces classifications, ces définitions rigoureuses ni cet ensemble d'observations exactes qui ont transformé, de nos jours , la psychologie en une sorte de chimie intellectuelle, et qui l'ont portée au niveau des autres sciences les plus solides et les .plus avancées. La véritable spécialité de notre écrivain est la morale : aussi avons-nous hâte d'entrer dans cette sphère avec Tintention de nous y arrêter davantage.
* Maxime 477.
Vauvenargues définit d'abord l'essence de la passion : il la place dans l'amour de Tétre ou de sa perfection et dans le sentiment de son imperfection ou de son dépérissement, a Nous tirons, dit-il, de )» Texpérience de notre être une idée de grandeur, » de plaisir, de puissance que nous voudrions tou- » jours augmenter ; nous prenons dans l'imper* i> fection de notre être une idée de petitesse, de » sujétion, de misère que nous tâchons d'étouffer : » voilà toutes nos passions ^ »
Cette définition nous parait juste et féconde. En effet, c'est dans le sentiment alternatif ou simultané de notre puissance et de notre faiblesse qu*il faut placer les mobiles de nos actions. Bien que l'ac^ tiyité soit inhérente à la nature humaine, elle ne s'exerce néanmoinsque sous l'empire d'une passion quelconque. On doit conclure de là l'importance suprême d'une bonne discipline des passions, la nécessité de fortes habitudes qui leur tracent, en quelque sorte, un cours rationnel et leur ouvrent un lit régulier. Le gouvernement de nos passions, c'est le gouvernement de nous-mêmes dans sa partie la plus
*Chap.XXll.
(lélicate,car,cequi conduit l'homme^c'estmoinsson esprit que son caractère, et le caractère se compose de passions bien ou mal réglées.
Après avoir ainsi ramené toutes nos passions à la double conscience de notre force et de notre faiblesse, au double sentiment de la perfection idéale et de l'imperfection réelle de notre être, Vauvenargues distingue celles qui tiennent plus étroitement à la constitution physique et celles qui se rattachent d'une manière plus intime à la*^ constitution morale. Il les étudie d'abord dans leurs manifestations générales qui sont, selon lui, les rapports immédiats du tempérament et de l'humeur avec l'âme ; c'est là la base physiologique de sa théorie, ce qui lui fait considérer la gaité, la joie, la mélan*colie comme autant de caractères ou de degrés distinctifs des diverses organisations.
Notre philosophe établit une distinction rigou^ reusc entre Vamour de nous-mêmes et l'amour^ propre. Voici la définition à la fois profonde et délicate qu'il donne de l'amour, t L'amour est une » complaisance dans l'objet aimé : aimer une » chose, c'est se complaire dans sa possession, sa » grâce, sonaccroissementy craindre sa privation,
Vauvenargues définit d'abord IW *"® ^"'
sion : il la place dans Tamoup ' d'attache-
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ou de son dépérissement ' P^"*' ^" ™^'"^'
>• rexpérience de no' '^^^°* ^^ ^^^"* ^^ ^^
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» jours augm ^ , oV^^ ^^ °^*^^ ^°^^"^ '^^"^ ^^* P'"® » fection .^^""r^/re, que l'être sans l'objet de notre » suj^' .^' iparsi^^ que c est notre amour qui est » • , ^ Lésion dominante V » Ici la pensée de ' arg^^^ ^^ rencontre avec cette divine parole ^\ fivcur : Personne ne peut aimer davantage ses ^^ qu'en donnant sa vie pour eux, et, en effet, ^lie démonstration suprême de Tamour reste sans (objection possible. L'auteur applique avec la même force le même argument à l'amour de la gloire, pour laquelle tin homme meurt de sang-froid. Au contraire, Tamour-propre ou Tégoisme, loin de vouloir s'immoler, rapporte tout à soi. Il.se manifeste principalement dans l'orgueil, qui est un produit de la complaisance exclusive ou excessive que nous avons en nous mêmes et qui, sous ses formes
1 Chap. XXIV.
' Ibidem.
Itiples, prend les noms de présomption, de vade fierté, yeux de Vauvenargues, la distinction entre de nous-mêmes et Tamour-propre est ^le. Toutefois, il ne tient pas outre me- . terminologie, qu'on pourrait effecti- -uient contester, et, afin d'éviter une dispute de mots, il rappelle le principe qui éclaire, pour lui, le fond des choses, à savoir : que tous nos sentiments pouvant se ramener à celui des perfections relatives et des imperfections réelles de notre être, c'est là qu'il nous faut chercher la source de nos passions, comme aussi celle de nos plaisirs et de nos peines.
Parmi les passions , il examine d'abord les grandes, les principales, dont les autres, dit-il, ne sont que des dépendances , et, en première ligne, il place l'ambition, qu'il approuve ou qu'il condamne suivant le but qu'elle se propose et les moyens qu'elle emploie, — vertu chez l'un , vice chez l'autre, élévation d'âme et d'intelligence dans celui-là, bassesse de cœur et d'esprit dans celuici, selon leurs vues et leurs actes.
Vauvenargues ayant traité de l'amour de la
^gloire dans deux discours spéciaux, indépendam-^ ment du chapitre XXVIP de Vlntroduaion à la connaissance de V esprit humain, nous résumerons d'une seule fois toute sa doctrine sur ce grand et magnifique sujet.
\ ^ L'amour de la gloire, inséparable pour lui de l'amour de la vertu, est l'aiguillon naturel des généreuses entreprises demandées à chacun de nous dans la sphère de notre activité et dans la mesure de nos forces ; car , si nous ne sommes pas tous destinés à exceller par les talents, nous sommes, du moins, tous appelés à nous distinguer par notre conduite. Or, l'honneur qui revient après avoir bien fait, donne partout aux facultés humaines une énergique impulsion. Yauvenargues voit, du reste, dans cette passion, plutôt un soutien qu'une ré*compense pour la vertu, et c'est à ce titre qu'il l'encourage: « L'amour de la gloire, dit-il, porte » l'esprit à ces nobles efforts, où la vertu, supé^ » rieure à soi-même, franchit les limites mortelles » de son court essor, et, d'une aile forte et légère, » échappe à ses liens *. i> — » Voilà qui est assui^é-
* Premier discours sur la gloire.
ment fort beau, mais qui ne détruit point cette grave objection : que l'immense majorité des hommes se laissant entraîner sous le poids d'intérêts grossiers, le désir de la gloire est impuissant à soulever ces âmes alourdies, et qu'il faut, par conséquent, pour les tourner vers le bien, un ressort à la fois plus intime et plus général. Ce ressort est, de toute évidence, le mobile religieux. Or, si la religion, malgré les avantages qu'elle assure en ce monde, et les biens éternels qu'elle promet, ne parvient néanmoins à se faire écouter et suivre que du petit nombre^ comment l'amour de la gloire entratnerait-il la masse des hommes? Yauvenargués s'adresse donc uniquement à une faible élite d'esprits et de caractères élevés, quand il ofTré ce motif et ce biit à leur ardeur, et il restreint encore considérablement leur nombre, quand il donne pour corrélatif obligé à l'amour de la gloire l'amour de là-vertu.
L'amour des sciences et des lettres devait natu- X relleiment inspirer à notre auteur, qui en était pénétré, un choix de pensées vraies et d'expressions heureuses. C'est dans ce chapitre que l'on trouve ce mot souvent cité: « On ne peut avoir l'âme
D grande ou l'esprit un peu pénétrant sans quelque yt passion pour les lettres. » Cette passion, d'après Yauvenargues, prend, comme l'amour de la gloire, son origine dans le sentiment de notre vide et de notre imperfection. L'une veut nous étendre au dehors, l'autre nousagrandir intérieurement; voilà, entre les deux, toute la différence.
Yauvenargues signale, dans l'amour des sciences et des lettres, deux inconvénients : le mauvais choix et l'excès. Quant au choix, comme il dépend de la nature et de la portée d'esprit de chacun^ l'on ne peut guère le modifier; c'est une affaire en quelque sorte tout individuelle. U n'en est pas ^si de l'excès : plusieurs moyens sont efficaces pour le combattre. L'auteur recommande, à ce ^lyet^ la fréquentation du monde; qui assouplit et poUt, en même temps, nos facultés intellectuelles» les bans livres, dit'-il, fmt Vesséni» des nmUems esprits : formule bien simple, mais d'une Justesse et d'une netteté saisissantes*
Poursuivant toujours son idée première sur ¥é^: sence des pas^ions> Yauvenargues considère {avthi rice comme une défiance extrême de notre impet^ fection naturelle, qui cherche à se prémunir con-^
Ire Tinstabilité de la fortune; et, parce qu'elle n'exige , ni vigueur physique , ni élévation d'intelligence, ni force morale, elle apparaît d'ordinaire au déclin des autres facultés et parmi leur^ ruines.
La cupidité, Tamouf du faste, le goût des plai-^ sirs, l'avarice elle-même alimentent la passion du jeUf que l'on retrouve chez toute sorte d'hommes an milieu des conditions les plus diverses.
La passUm des eocerdùes ne flatte pas seulement les sens, elle flatte aussi l'âme, qui s'exalte dans la force ou l'adresse du corps, s'enivre et s'éloUfdit dans le bruit et dans le mouvement. Il y a là une large place pour la vanité humaine, tellement avide^ et à la fois tellement misérable, qu'on la voit se prendre aux moindres objets par lesquels elle croit pouvoir se satisfaire *•
' Consultons les fraj^ments de Pascal sur les Divertissements y cette poignante analyse dans laquelle te grand penseut dé- <itivait, avant Ëossuet, avee lei^ traits les plus pénétrants, rineùnorabh ennmm qui fait le fond de la vie humaine, et soii tns^arable compagne, la vanité : « Ainsi Thomme est si mal- » heureux, qu'il s'ennuierait même sans aucune causé d'en- » nui , par l'état propre de sa compléxion • et il est si vain , » qu^ëtant piein de mille causes essentielles d'ennui, la tiioin- » dre choses comme Un billard et une balle qu'il pousse, » suflSt pour le divertir. — Mais , direz-vous, quel objet a-(-if
Le chapitre sur Vamour paternel est composé simplement de deux phrases, si peu justes qu'elles nous forcent de recourir à une douloureuse hypothèse pour les expliquer. Rappelons d'abord ce que Yauvenargues dit de l'amour-propre en l'opposant à l'amour de nous-mêmes :
L'amour-propre subordonne tout à ses commodités et à son bien-être ; il est à lui-môme son seul objet et sa seule fin ; de sorte qu'au lieu que les passions qui viennent de Vamour de nous-mêmes nous donnent aux choses, Tamour-propre veut que les choses se donnent à nous, et se fait le centre de tout.
Sans nous arrêter à relever ce qu'il peut y avoir
» en tout cela? Celui de se vanter demain , entre ses amis , • de ce qu'il a mieux joué qu'un autre
» Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours » peu de chose. Donnez-lui , tous les matins , l'argent qu'il » peut gagner chaque jour, à la charge qu'il ne joue point : » vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c'est » qu'il cherche l'amusement du jeu, et non pas le gain. Faites- » le donc jouer pour rien, il ne s'y échauffera pas et s'y en- » nuiera
» Ce n'est pas qu'il y ait, en. effet , du bonheur, ni qu'on » s'imagine que la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on » peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on court. On n'en » voudrait j)as s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mou et y> .paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse con- » dition, qu'on recherche, mais c'est le tracas qui nous dé- » tourne d'y penser et nous divertit. » ( Pensées de Pascal , édition Havet, p. 52 et 55. }
de contestable dans cette antithèse, nous ajouterons immédiatement les paroles suivantes tirées du chapitre qui nous occupe :
Un père ne sépare point Tidée d'un fils de ]a sienne , à moins que le fils n'afTaiblisse cette idée de propriété par quelque contradiction ; mais plus un père s'irrite de cette contradiction , plus il s'afOige, plus il prouve ce que je dis.
Il sort de ce passage, — du moins, nous le craignons, — une triste clarté sur les rapports de Yau venargues avec son père. Autrement nous ne saurions concevoir qu'un homme, un moraliste, doué d'un cœur si tendre et d'un esprit si pénétrant, n'ait trouvé au fond de l'amour paternel que les grossiers instincts de Tamour-propre. Quelque déplorable que soit ce point de vue de notre auteur, c'est le seul qui nous explique comment il a traité ou plutôt comment il a écarté, avec amertume, un des plus beaux sujets de son livre. Hàtons-nous toutefois de le reconnaître (c'est une circonstance atténuante) : dans les mœurs de l'aristocratie française, au siècle dernier, trop souvent les intérêts ou les préjugés du nom l'emportaient sur les sentiments naturels, et le refus de Yauvenargues d'ha-
— loa —
biter la Provence j^ aprè$ avoir quitté le service mn litaire, (jlut être regardé par ses parents comme un coupable oubli de ce qu'il leur devait, k eux et à leur antique maison. Mais il convient de ne pas soulever davantage le voile qui recouvre ces mystères de famille^ et nous os(»i» i peine confirmer d'an mot rapide notre pénible supposition, en faisant remarquer que si Vauvenargues, le sensible Yauvenargues, ne pade pas de l'amour maternel, c'Qst probablement pour les mêmes motifs.
Le chapitre vivant sur Vamour filial est é^ale* laent sec et ne peut que fortifier l'opinion énoncée t<Kut à l'heure. Quelques mots bien sentis sur l'amour fraternel montrent le cœur de notre {diilosophe plus ouvert à cette affection , comme nous le savons^ d'ailleurs, par sa correspondance.
Dans les trois pages consacrées ensuite à Vami^^ tiéj l'âme de Vauvenargues, telle que nous la con-*^ Qiàissons,, teUe que. nous L'aimons, se retrouve tout entière* Q étend au delà d^ la mei^re ordinaire le» d^xoîrs d'un sep.timent qu'il sut si bien pratiquer. <c ^ous suivons^ dit-il, notre ami dans ses dis* )» grâces ; mais dans ses faiblesses, nous l'abandon- » QOins : c'est être plus faible que lui. » Et n'est-ce
pas lui-*inèiûequ*îl peint d'une manière naturelle et touchante quand il dit :
Oa ne trouve nulle part ramitié si vive et si solide que dans les esprits timides et sérieux , dont Tâme modérée connatt la venu ; dai^ elle soulage leur cœur op^es^é ^ous le mystère et sous le poids du secret^ détend leur esprit, Télargit, les rend plus confiants et plus vifs, se mètè à leurs amusements, à leiirs affaires et à leurs plaisirs mystteieut : c'est Tâme de toute leur vie.
Vamour n'a pas inspiré Yauvenargues aussi Lien que l'amitié, sans doute par défaut d'expérience personnelle. Tout ce qu'il dit de spécial à ce si^t ne vaut point la belle définition rapportée plus haut, d'après laquelle l'amour est une complaisance dans r objet aimé, etc. Cependant il montre une délicatgsse et une élévation admirable en terminant ainsi :
Ce qui s'offre à nos sens ne nous plaît alors que comme ime image de ce qui se cache à leur vue ; donc nous n*ffH mons alors les qualités sensibles que comme les organes de notre plaisir, et avec subordination aux qualités insensibles dùtïi elles sont Texpression; donc il est au tnoins vrai que Tâme est ce qui nous touche le plus. Or^ ce n'est pas aux sens que Tâme est agréable^^ mais à l'esprit; ainsi rïûtéirÔt de l'esprit devient Tintérêt principal , et si celui des sens lui était opposé, nous>le lui sacrifierions.
Suivant Yauvenargues, la pitié est tm senUment mêlé de tristesse et d'amour. Cette noble définition écarte, ou du moins fait passer à l'arrière-plan, Tamour-propre considéré par d'autres moralistes comme la cause première de la pitié. Ainsi nous n'avons pas besoin de faire un retour égoïste sur nous-mêmes, à la vue des souffrances de nos semblables, pour en être émus, et le cri d'une douleur sympathique s'échappe spontanément du fond de notre cœur.
Les divers effets de la haine, tels que la jalousie, l'envie, la colère, l'indignation, le mépris, l'antipathie, sont de même analysés avec une grande sagacité. Après avoir posé en principe que « tous les B sentiments sont mêlés d'amour ou de haine ; x> que a l'estime est un aveu intérieur du mérite de » quelque chose, » comme « le respect est le sen- » timent de la supériorité d'autrui, » l'auteur ramène son idée fondamentale sur l'amour, qui est « une complaisance dans l'objet aimé ; x> puis il établit que les hommes, en général, s'aimant plus que tout le reste, mesurent naturellement leur estime et leur respect sur le prix qu'ils attachent aux objets qui leur plaisent.
Par un effet naturel de cette disposition, la haine rabaisse tout ce que relève l'amour, et « puisqu'il » n'y a presque point d'hommes dont le jugement » soit supérieur à leurs passions, » Yauvenargues conclut qu'il faut se présenter à eux par des côtés attrayants. Il indique toutefois aussitôt un autre moyen plus digne et plus sûr de conquérir leur estime : c'est de leur faire désirer la nôtre en nous ennoblissant devant eux par l'élévation de l'esprit et du caractère, et en ajoutant à ces hautes qualités le charme irrésistible de la bonté, de l'indulgence, et d'une simplicité modeste. On sent bien ici que Yauvenargues donne sa propre recette^ et qu'il a mis en action cette morale avant de la mettre en théorie. Tel est, selon lui, le véritable secret pour gagner et conserver les suffrages. Quant aux petites finesses employées pour les surprendre, c'est, à ses yeux comme aux nôtres, la ressource bientôt épuisée de la médiocrité.
Le désir, l'ennui, l'espérance, le regret, la timidité, la raillerie, la surprise, l'étonnement, l'admiration, tour à tour, lui fournissent une abondante matière d'observations profondes ou ingénieuses. Il fait observer que les hommes dominés par les
sens ne sont pas, d'ordinaire , sujets aux grandes passions^ Les objets extérieurs les amusent, les amollissent. Voilà pourquoi les hommes enjoués, généralement contents de leur genre d'existence, ne mutent point d'ardeur à en chercher un autre. L'auteur termine ce deuxième livre par des pensées générales sur le jeu des passions, ayant soin de noter quil se place au point de vue purement bumafin. « Je regarde, dit-il, humainement les » choses, t Ainsi, Yanvenai^ues lui-^ême nous en avertit, il n^a voulu, dans cet ouvrage, considérer l'homme que sous l'aspect philosophique ôt eomme agissant avec ses seules facultés naturelles. Cela voifdraît-il dire qu'il n'admettait pas une force supérieure, une foitre divine «'ajoutant à la volonté bmsaine et lui imprimant une direction spécîateT Plumeurs déclarations expresses des (»uirre$ et de la eorrespùndance protesteraient contre cette in-^ terprétation. Il suffit, en ce moment, de rappeler ces m^niflques paroles du premier discours sur la gloire:
On en voit qui combattent par la religion ce qu'il y a de meilleur dans la nature, et qui rejettent ensuite la religion mémo, ou comme tme loi impraticable, ou comme
uae belle fictioa et une inveatioa politique. Qu'ils s'accordont donc, s'ils le peuvent. Sont-ils sous la loi de grâce? que leurs mœurs le fassent connaître ; suivent-ils encore la nature? qu'ils ne rejettent pas ce qui peut Télever et ta
maintenir dans le bien.
C'est une inconséquence chez Vauvenargues, qui reconnaissait la loi de grâce, de ne l'avoir pas posée comme la plus haute puissance de l'humanité régénérée : il s'est privé par là du levier avec IjBquel il pouvait soulever le monde moral» tandis qu'une foule de ses préceptes et de ses conseils manquent de prise sur l'homine déchu et par conséquent d'efficacité pratique. S'il avait cherché ^ h la clarté de la religion révélée^ le nceud de la destinée hiumainey il eût donné pour contre-poids à nos passions les vérités, les forces du christîanisone, dont une expérience de plus de dix-huit siècles a surabondamment démontré la vertu, car, eo&n, — toute raison lerme et ealme doit le reconnaître — : ou bien le christianisme n'est qu'un leurre inexplicable de l'histoire et de l'imagination, ou bien il est la lot suprême des esprits et des cceucs. Si celui qui a dit : Je suis la voie, la vérité < et la vie, n'est pas réellement le Dieu-homme, le Dieu-sauveur, sans cesse présent au milieu de
l'humanité pour la relever, la soutenir, la porter plus haut, qu'est-ce que l'idéal chrétien, incontestable pourtant dans son type et dans ses effets ? On répond: n'y a-t-il donc pas aussi »des vertus humaines? — Oui, certes, il y a des vertus humaines: vous les connaissez, vous savez comme elles sont défaillantes par leur nature même. Or, il s'agit d'établir par le raisonnement ce qui est déjà constaté par les faits, à savoir qu'il existe en dehors de nous une énergie supérieure, divine, qui, mêlée à la nôtre, l'élève et la transporte au delà du terme ordinaire des efforts purement humains. Le dernier mot de la morale est là. Yauvenargues l'a senti dans sa conclusion , tout hésitante qu'elle soit. Il appelle Dieu à son aide, non pas, il est vrai, le Dieu de sa Méditation sur la ^ et de sa Prière, le Dieu , -de l'Evangile, le Médiateur Jésus-Christ, mais un \ Dieu abstrait dont il indique vaguement, en cette dernière phrase, l'intervention secourable:
Gela ne dispense personne de combattre ses habitudes, et ne doit inspirer aux hommes ni abattement ni tristesse. Dieu peut tout; la vertu sincère n* abandonne pas ses amants; les vices mêmes d'un homme bien né peuvent se tourner à sa gloire.
On sent, dans cette froide péroraison, une lutte sourde entre les premiers sentiments, les sentiments les plus intimes de Yauvenargues, tels qu'il lésa maintes fois exprimés, et le courant des idées ou plutôt des préjugés de l'époque. Voilà pourquoi, malgré ses hautes aspirations , notre écrivain, se laissant dominer par l'influence du xym* siècle, a étudié l'esprit humain en naturaliste plus encore qu'en philosophe, et a déployé plus de sagacité dans l'analyse que de vigueur dans la synthèse, cette autre méthode qui contrôle la première, et la complète en donnant à l'intelligence là vue directe de son objet.
Le livre troisième de V Introduction à la connaissance de V esprit humain comprend trois chapitres intitulés : du Bien et du Mal moral; de la Grandeur d'âme; du Courage; du Beau et du Bon. Ces sujets sont traités assez inégalement ; le dernier, d'une manière tout à fait insuffisante, puisqu'il est réduit à une douzaine de lignes. Là, plus qu'ailleurs, le temps a manqué à l'écrivain pour établir les proportions harmonieuses et l'équilibre sans lesquels il n'y a point d'œuvre achevée. Toutefois, des pensées fortes, des sentiments profonds, des mouve-
— tto — I animent encore plusieurs ps^es, YvJtww*» < pu dî^> ^^^ t^^P d^exagération :
« JU^iTC « jamais aucun de ceux qui se sont «Mrflé* d'instruire les hommes ^ a rien écrit de » phis sage que son chapitre sur le bien et sur le » mal moral S »
On ne doit pas perdre de i^ue que, depuis 1741 jusqu'à 1747, Vauvenargues ftit assailli de sout^ frances continuelles et qu'il mourut au seuil de sa trente-deuxième année. Or, qu'est-ce qu'une car* rière de philosophe terminée à trente-deux ans? C'est la période de la jeunesse, ce n'est pas celle de la maturité. Et néanmoins, combien de parties complètes, prééminentes, dans ce qu'il regarda toujours comme de simples essais !
J'ai cru, dit l'auteur en parlant des vertus, qu'il fallait d'abord étaUir une règle sûre pour les bien distinguer du viee. Je Tai rencontrée sans effort dans le bien et le mal moral ; je l'aurais cherchée vainement dans une moins grande origine. Dire simplement que la vertu est vertu, parce qu'elle est bonne en son fond , et le vice tout au contraire, ce n'est pas les faire connaître. La force et la beauté sont aussi de grands biens; la vieillesse et la maladie , des maux réels : cependant l'on n'a jamais dît que ce fût là vice ou vertu. Le mot de vertu emporte l'idée de
* Note manuscrite de l'exemplaire d'Aix.
quelque chose d'estimable à Tégard de toute la terre ; le vice au contraire ; or, il n*y a que le bien et le mal moral qui portent ces grands caractères. La préférence de Tintérêt général au personnel est la seule définition qui soit digne de la vertu et qui doive en fixer l'idée ; au contraire, le sacrifice mercenaire du bonheur public à Tintérét propre est le sceau étemel du vice.
Tel est, sur ce point, toute la théorie de Vauvenargues. U pose pour base à la vertu le dévouement, le sacrifice, idées essentiellement chrétiennes que Tantiquité n'a pas embrassées au fond de leur substance, ni dans toute leur étendue, parce que*, chez les anciens, la vertu, étant plutôt l'effet d'une harmonie intérieure , considérait mmns le but final de l'existence» assujettie, d'ailleurs, pcrâr eux aux inflexibles lois du destin. « Un n sacrifice quel qu'il soit, selon une noble parole » de M"* de Staël, est plus beau, plus difficile que » tous les élans de l'imagination et de la pensée. » D'où i^ient cela? C'est que l'homme n'ayant rien, en soi, qui puisse lui être plus intime et plus cher que lui-même, tend naturellement à se faire centre de ce qui l'environne et à tourner toute chose vers son intérêt Mais quand, par un généreux effort, il brise ces liens si serrés de Tégoïsme ; quand il
sort, en quelque façon, de sa propre personne pour l'immoler, alors nous sommes remués jusque dans les dernières fibres de notre être. L'homme , en effet, malgré toutes ses infirmités, n'en est pas moins, comme dit Platon, un exilé des sphères célestes qui conserve une affinité secrète avec toute grandeur, et qu'y a-t-il, ici-bas, de plus grand que l'immolation d'une âme par le libre arbitre? La nécessité de pareils sacrifices est un instinct profondément gravé au cœur de l'humanité. Partout et toujours elle en a cherché des modèles, elle en a demandé des exemples qu'elle a ensuite couronnés de son enthousiaste admirs^tion. Dans le monde réel, comme dans le monde idéal, le plus haut degré du dévouement est le degré suprême du beau, et si l'antique tragédie n'offre rien au-dessus du personnage mythique de Prométhée endurant, sur un âpre sommet du Caucase, d'immenses douleurs pour le bien des hommes, l'histoire divine du christianisme révèle, chaque jour, à la lumière de ses idées et de ses bienfaits, l'ineffable prix de la victime du Golgotha. ^
La pensée de Yauvenargues rassemble , en un même foyer, les qualités de l'intelligence et du
cœur. C'est chez lui, nous l'avons déjà remarqué, une disposition permanente, essentiellement juste puisqu'elle tient à l'unité même de l'âme humaine. Aussi tout s'enchaîne dans sa morale comme dans sa psycologie, commq dans son esthétique. La su^ bordination de l'intérêt personnel à l'intérêt général, en d'autres termes, le sacrifice consommé dé l'égoïsme, voilà, pour lui, le fondement du bien, de même que le principe de la vérilable grandeur d'âme, car il en reconnaît aussi une fausse et il s'écrie : n Qu'elle est belle quand la vertu dirige tous x> ses mouvements! mais qu'elle est dangereuse » alors qu'elle se soustrait à la règle ! x>
Il avait dit dès le début de cette partie de son travail : « Afin qu'une chose soit regardée comme 9 un bien pour toute la société, il faut qu'elle tende » à l'avantage de toute la société ; et afin qu'on la » regarde comme un mal, il faut qu'elle tende à sa » ruine, » — critérium aussi simple qu'infaillible du bien et du mal moral ; — pierre de touche qu'on peut remettre, sans crainte, aux mains des plus ignorants, et qui, dans nos jours d'agitation, réduirait le rôle d'une foule de gens à l'humble mesure
de leur mérite.
— fl4 —
« Le vrai courage, ainsi que s'exprime no^ » auteur, est une des qualités qui supposeat le plus » de grandeur d'âme. »
Et il dit :« J'en remarque beaucoup de sortes: Un » courage contre la fortune, qui est ^losophie; T» un courage contre les misères, qui est patience ; » un couriige à la guerre, qui est valeur; un cou- » rage dans les entreprises, qui est hardiesse ; un » courage 6er et téméraire , qui est audace ; un » courage contre l'injustice, qui est fermeté; un » courage «xrntre le vice, qui est sévéritéf^un cou* » rage de réflexion, de tempérament, etc. »
On aime ces nuances délicates, bien rendues par im homme qui pndiqua luî-mâme toutes les sortes de courage ; mais on détirerait qu'ayant pénétré plus avant dans l'objet qu'il voulait analyser, il en eût découvert la base, l'élément fondamental. Ne pourrait-on pas, à cette occasion, Mre irfNserver d'aboni : ^que l'essence et, pour ainsi dire, Tàme du «oun^e est le ifêvouement, le sacrifice ; puis, marquer les trois grandes divisions du genre, savoir : le «courage nnlitaire, le coucage civil , et le courage domestique. Ce sont là autant d'espèces distinctes, qui ne se trouvent pas toujours réunies.
Toutes les époques, d'ailleurs , ne sont pas égale-* meot favorables aux diverses manifestations d'une vertu multiple, dans ses causes et dan» ses effets, comme la vie sociale au sein de laquelle elle s'exerce. Durant des siècles, la guerre est demeurée en possession presque exclusive des honneurs et de ridée même du courage. Ceci n'a rien d'éton* nant. L'histoire générale de l'humanité ayant corn* mencé et s'étant longtemps développée à travers d'incessantes périodes de violence , les luttes armées ont dû grandir en proportion de -la jeunesse et de la vigueur des peuples. Voilà pourquoi le cou* rage militaire occupait alors la première place sur le théâtre mobile du monde, bien que les mâles vertus du citoyen fussent comprises et honorées dans les Etats de Tantiquité, surtout, au centre de la civilisation occidentale, dans les répubUques grecques et romaine. Mais, tôt ou tard, l'invincible nature des choses reprend ses droits. Voilà pourquoi encore, lorsque nous remontons à la source première du courage, c'est-à-dire à l'esprit, au besoin d'immolation personnelle, nous pensons qu'il faut pour s'avancer, seul et désarmé, sur le Forum, au-devant de la foule et de la mort, plus de
grandeur, plus d'énergie morale que pour se précipiter collectivement, Tépée à la main, au milieu des rangs ennemis. Or, le courage civil , envisagé dans son suprême idéal, est une constante disposition aux actes intrépides, et celui-là ne mérite point le titre entier de citoyen courageux, qui n'est pas prêt, chaque jour, à tout dévouer à l'intérêt public, jusqu'au dernier souffle de l'existence terrestre *.
Elles deviennent rares ces éclatantes rencontres. D'autres combats, plus fréquents, méritent mieux l'estime des hommes. Ce sont les luttes quotidiennes contre la fortune, surtout si on l'a irritée par une inflexible opposition de la conscience et de l'hon-
* Notre histoire nationale offre d'admirables exemples de courage ciyil. Nous n'en citerons qu'un, trop peu célébré. Michel-Etienne Turgot, père de l'économiste qui a illustré ce nom, remplit, durant onze années (1729-1740), avec un rare mérite , la charge de prévôt des marchands à Paris. Or, un jour, on l'ayertit , en toute hâte, qu'à la suite de yieilles inimitiés , une rixe épouvantable vient de s'engager entre les gardes suisses et les gardes françaises, sur le quai de l'École. n y court sans hésiter, fend la foule émue du péril imminent qu'il méprise, se jette seul à travers ces furieux, en désarme plusieurs de sa propre main, et, bientôt, par la fermeté énergique de ses paroles, ainsi que par la sévère majesté de son visage, il arrête l'effusion du sang.
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neur ; luttes obscures dont les témoins attristés sontr une mère^ une femme^ des enfants qu'on a soimême à soutenir malgré ses propres défsdllances ; luttes inégales, qui briseraient fatalement le cœur auquel ne sourirait pas, de temps en temps, du haut des cieux, Celui qui a dit par la bouche de l'antique sagesse : m Que le spectacle le plus digne » de son regard, sur la terre, c'est l'homme juste » aux prises avec l'adversité. »
Luttes néanmoins fécondes, car ce n'est pas en vain pour le génie que Dieu perce Tàme du glaive de la douleur, comme cet arbre d'où la hache fait découler le suc précieux. Yauvenargues l'éprouva. Personne plus que lui ne connut la souffirance; personne aussi ne sut mieux la dompter, non point, comme l'imaginent quelques-uns, avec le courage violent du stoïcisme, mais avec la calme et puissante mansuétude de l'esprit chrétien.
Dieu clément, Dieu vengeur des fafbles, je ne suis ni ce pauvre délaissé qui languit sans secours humain, ni ce riche que la possession même de ses richesses trouble et embarrasse ; né dans la médiocrité dont les voies ne sont pas peut-être moins rudes , accablé d'afflictions dans la force de mon âge, ô mon Dieu! si vous n'étiez pas, ou si vous n'étiez pas pour moi , seule et délaissée dans ses
mata» oîi mon âme espérerait-elle? Serait-ce à la vie, qui m'échappe et me mène vers le tombeau à travers les détresses? Serait-ce à la mort, qui anéantirait, avec ma Vie , tout mon être? Ni la vie ni la mort, également à craindre , ne pomrraient adoucir ma peine ; le désespoir sans bornes serait mon partage *
Ainsi 9 en même temps que Ton recannait combien notre pkilosophe avait besoin de courage, on voit distinctement à quelle source il le puisait. Vaûvenargues, nous pouvons le dire sans exagération, fut un héros du courage domestique, après avoir commencé par déployer sa valeur sur les champs de bataille. Il parle peu de cette qualité guerrière , sans doute parce qu^elle lui paraissait toute naturelle, inhérente au sang français , spécialement au sang de la noblesse, tandis qu'il insiste sur la nature et les effets du courage appliqué aux combats de la vie, soit publique, soit privée. « Le courage, dit-il, en ce sens, a plus de res-
' Cette pathétique prière, qu'on pourrait nommer indistinctement une Élévation ou une ÉfM/rration, puisqu'elle rappelle , à la fois, celles de Bossnet sur les mystères et de saint Augustin swr les psamries, se trouve dans un des écrits le^ moins remarqués deVauvenargues. Le sujet: De l'mégaUtédes richesses, avait été proposé, en 1745, par T Académie française^ pour le concours du prix d'éloquence.
» sources cootreles disgrâces que la raison. — Le » courage est la lumière de Tadversité. — * D n'ap- 9 partient qu'au courage de régler la vie. » Puis, ce dernier coup de pinceau^ simple et fier, dans lequel résumant tous les genres de la vertu courageuse, prise au point culminant des forces humaines, il s'avertit, il s'exhorte indubitablement lui-même, en &ce de sa prochaine fin: «Le terme » du courage est l'intrépidité à la vue d'une mort » sûre. I»
Oui, certes, c'est un noble, un salutaire spectacle que ce jeune homme opprimé d'infirmités, qui, cependant, ne déserte point la méditation, ni le travail ; qui ne cède point la proie de son âme, avec celle de son corps, au mal physique ; qui, au contraire, fait de ses souffrances autant de degrés par lesquels il élève vers la vertu suprême son cœur épuré, vers la vérité et la beauté idéales son esprit agrandi. Ce n*était pas là, je le répète, du pur stoïcisme ; le stoïcisme seul ne lui eût pas donné tant de force. Il en connaissait, je ne dirai pas la vanité, parce que j'honore dans le stoïcisme uu progrès de la philosophie ancienne , mais je dirai l'insuffifisance. Voici ce qu'il écrivait sur ce sujet, du châ-
teau de Vauvenargues, le 3 novembre 1740, à son ami Saint-Vincens ':
lï y a des moments de force, des moments d'élévation, de passion et d'enthousiasme, où Fâme peut se suffire et dédaigner tout secours, — ivre de sa propre grandeur. Le philosophe dont vous me parlez ne voulait tromper personne, en bravant des douleurs aiguës ; son esprit, possédé du charme et du goût de la vertu , ne les sentait presque pas; il était dans une espèce de délire, qui affaiblissait le sentiment de tous ses maux , et il ne croyait pas même que c'en fussent de réels, dans le temps qu'il les surmontait, qu'il conservait son courage, et qu'il était embrasé d'un sentiment bien plus vif, bien plus pur, bien plus ardent; mais, si on l'eût interrogé une heure après, il n'aurait peut-être pas répondu de même. Le feu de l'orgueil, de la gloire se consume bientôt lui-même, lorsqu'il ne tire point de nourriture du dehors ; il tombe, il périt, il s'éteint; et alors, mon cher Saint-Vincens ,^ l'homme éprouve de la douleur ; il en reconnaît le pouvoir, et ne trouve au-dedans de lui que ce vide épouvantable que vous avez éprouvé *.
Telle était, dès sa vingt-cinquième année, To-
* « Les stoïciens n'étaient pas prudents, dit encore Vauve- » nargues, car ils promettaient le bonheur dès cette vie dont » nous connaissons tous par expérience les misères. . . Ce qui » distingue notre sainte religion de cette secte, c'est qu'en » nous proposant, comme ces philosophes, des vertus surna- » turelles , elle nous donne des secours surnaturels. » ( Dr Stoïcisme et du Christianisme , édition Gilbert , tome V\ p. 221.)
pinion et, — ceci pénètre plus profondément dans Tâme humaine, — telle était l'expérience de Vauvenargues sur le stoïcisme. « Celui qui n'a pas ex- » périmenté ne sait rien, et celui qui n'a pas souf- » fert, n'a point d'expérience , » disait, naguère, un des plus éminents philosophes et théologiens de l'Allemagne *.
On le sent aussitôt : ce n'est pas, chez notre moraliste, une simple vue de l'esprit, une pure spéculation psycologique ; la réalité est là , présente et poignante; il sait, pour l'avoir éprouvé, que, dans les grandes afflictions, il faut à l'homme un autre appui, un autre cmisolateur que lui-même.
Cette conviction et ce sentiment débordent dans la Prière, insérée immédiatement après la Méditon tion sur la foi. Ne pouvant, à cause de leur étendue, reproduire en entier ces deux fragments, nous donnons ici un court extrait de l'un et de l'autre,
Dieu! qu'ai-je fait? quelle offense arme votre bras contre moi? quelle malheureuse faiblesse m'attire votre
* Sailer, professeur, durant une trentaine d'années, aux universités de DiUingen et de Landshut, mort, en 1832, évêque de Ratisbonne.
indignalioaf Vous versez dans UKm oœur malade le fiel et l'ennui qui le rongent; vous séchez Te^éranceau fond de ma pensée; vous noyez ma vie d'amertume; les plaisirs, la santé, la jeunesse m'échappent; la gloire, qui flatte de loin les songes d^nne ème ambitieuse , vous me ravissez tout
Être juste , je vous cherchai sitôt que je pus vous connaître ; je vous consacrai mes hommages et mes vœux innocents dès ma plus tendre enfance, et j'aimai vos saintes rigueurs. Pourquoi m'avez-vous délaissé? pourquoi, lorsque l'orgueil, l'ambition, les plaisirs m'ont tendu leurs pièges infidèles?... C'était sous leurs traits que mon cœur ne pouvait se passer d'appui. J'ai laissé tomber un regard sur les dons enchanteurs du monde, et soudain vous m*avez quitté ; et Tennui, les soucis, les remords, les douleurs, ont en foule inondé ma vie, etc. { Prière.)
Seigneur, ceux qui espèrent en vous s'élèvent sans
peine au-dessus de ces réflexions accablantes. Lorsque leur cœur, pressé sous le poids des affaires, commence à sentir la tristesse, ils se réfugient dans vos bras; et là, oubliant leurs douleurs, ils puisent le courage et la paix à leur source. Vous les échauffez sous vos ailes et dans votre sein paternel; vous faites briller à leurs yeux le flambeau sacré de la Foi ; l'envie n'entre pas dans leur cœur; l'ambition ne le trouble point; l'injustice et la calomnie ne peuvent pas môme l'aigrir. Les approbations, les caresses, les secours impuissants des hommes, leurs refus, leurs dédains, leurs infidélités, ne les touchent que faiblement; ils n'en exigent rien; ils n'en attendent rien; ils n'ont pas mis en eux leur dernière ressource; la Foi
S6ule est leur saint asile, leur inébranlable soutien , etc. {Méditation sur la foi*-)
Ou bien on doit abandonner la notion tradition* nelle du caractère de Vauvenargues, de sa sincérité, de sa loyauté, ou bien cette MéditaUon et cette Prière sont le cri de son âme sous l'étreinte de la souffrance, le cri d'une àme, à la fois broyée et confiante, qui appelle à son secours, non plus le Dieu abstrait, l'impassible régulateur des mondes, mais le Dieu de la Rédemption , le Dieu fait homme , qui « a porté nos douleurs et nos lan-» » gueurs x» Sa voix déchirante ^ibre con^e un écho des psaumes de David ou des confessions de Tévêque d'Hippone. Aussi, après avoir subi l'invinciMe émotion, ne pouvons-nous descendre à réfiiter la fable suivant laquelle ces pages sublimes ne seraient autre chose que des exercices de style,
' Vauvenargues n'avait nullement résolu de retirer ces deux pièces. Nous avons examiné avec soin l'exemplaire d'Aix, annoté par Voltaire, et sur lequel Vauvenargues marquait lui^ môme les corrections, changements et suppressions à faire dans la seconde édition ; or, nous pouvons afGbrmer que, mal* gré les instances de Voltaire, dont ces choses affligeaient la ^losophie (voir sa lettre de la fin d'avril 1746), Vauvenargues ies maintenait sans en ôter un seul mot. (Note de M. Gilbert. )
écrits à la suite d'une gageure. Tout» en nous, de même que chez notre moraliste, se révolte contre cette niaise hypothèse. Il fallait, assurément , une bien étroite conception, je ne dis pas de Tart, je dis du métier littéraire, pour supposer qu'un génie de la famille de Pascal, pressé par le double aiguillon de la vérité et de la douleur, se soit amusé... à quoi? — A faire des vers blancs^.
^ Cette hypothèse est celle de Suard, dans Tédition qu*il publia des Œuvres de Vcmvena^'gues, en 1806 : « On a dit (dit- » il), et il passe pour constant parmi les personnes qui ont » le plus connu Vauvenargues, que la Prière précédente était » le résultat d'une espèce de défi fait à Fauteur d'écrire tout » un mwceau de prose en vers blancs, de manière à ce qu'on » ne s'en aperçût pas , à moins d'être averti. C'est ce qu'il a » fait dans cette Prière, Pour peu qu'on y fasse attention, on » la trouvera entièrement composée de vers ayant tous le » nombre de pieds qu'il faut pour composer un vers français » et remplissant presque toutes les conditions nécessaires du » vers, excepté la rime. Au reste, quoiqu'on puisse penser de » cette anecdote , il faut remarquer que , partout où Yauve- » nargues a pris un ton élevé, il a adopté la même manière, » et l'Éloge du jeune de Seytres, en particulier, est presque » entièrement dans ce genre. »
Malgré tout le respect , malgré toute la déférence possible, je ne puis retirer la qualification de niaiserie devant ces pauvretés d'un académicien et même d'un secrétaire perpétuel de l'Académie française. On ne saurait, du reste, faire ici la part exacte de la frivolité littéraire et de la légèreté morale , dans une imputation qui blesse , à la fois , chez Vauvenargues , l'homme et l'écrivain , surtout si l'on n'oublie pas
Nous nous sommes appliqué à mettre en lumière le caractère chrétien de Yauvenargues, pour montrer que cet élément constitue le fond de sa pensée, et que là même où il ne se produit pas sous une forme sensible, il étend son action, sa chaleur latente. Spiritus intus atit... On pourrait aisément établir là-dessus une démonstration en règle ^ qu'on entourerait de nombreux passages qui s'offrent d'eux-mémes.à l'appuyer; mais ce que nous venons de dire suffit, x^royons-nous, au dessein de notre travail.
Un dernier chapitre reste à analyser dans le troisième livre de V Introduction à la connaissance de r esprit humain, si, cependant, on peut appeler
qu'elle se trouve dans une notice biographique pleine pour lui de bienveillance. Tant* il est vrai que les œuvres éminentes par le sentiment et par la pensée contiennent une foule de choses qui dépassent les petites mesures, les petites règles du bel esprit 1 Quant à examiner si les pages dont parle Suard sont réellement composées, comme il Taffîrme, en vers blancs, j'avoue, qu'autant par mon respect pour le grand moraliste, que par ma propre nature, j'en suis tout à fait incapable. Vauvenargues, sans nul douto, possédait, à un haut degré, le goût de la forme; mais il en avait, avant tout, le génie, et, lui qui a dit , dans son beau chapitre intitulé : du Langage et de l'Éloquence, que l'expression répond h la nature des idées, ne s'abaissait certainement pas , quand il écrivait , aux froides combinaisons, aux artifices puérils d'un simple rhéteur.
chapitre ce qui n'est pas même un cadre y pas même un sommaire. Avouons-le sans détour :
notre auteur a complètement manqué, ou singulièrement tronqué cette partie de son ouvrage. N'omettons pas aussi de faire observer que, s^il eût réuni et lié ensemble les passages de ses autres écrits dans lesquels il traite du bon et du beau , il avait amplement de quoi finir d'une manière con* venable.
En commençant à étudier Yauvénargues comme philosophe, nous avons indiqué quelque ressemblance entre lui et Pascal. Il n'avait pas assurément, au degré de celui-ci, le vol qui va sai^r, dans les hauteurs métaphysiques, les principes abstraits et, d'un seul bond, les rattache à leurs conséquences éloignées; il n'avait pas, non plus, son éloquence, mais il aimait la vérité de la même manière , d'un amour candide, passionné, et il savait, comme lui, l'exprimer simplement, sans avoir toutefois dans la simplicité autant de vigueur. Sans doute, la foi du jeune capitaine du régiment du Roi ne fut pas aussi ardente que celle du disciple de Port-Royal : qui osera dire qu'elle fût moins sincère? C'est surtout
par le style que Yauvenargues rappelle souvent Pascal, bien qu'une critique superficielle n'ait voulu voir là que des effets d'imitation . liais la manière de penser et d'écrire de Pascal ne se laisse pas plus atteindre, par des procédés, que le dessin et le co* loris de Michel-Ange ou de Raphaël. Il y a, chez ces grands maîtres, de véhémentes hardiesses, des grâces ingénues, que personne ne trouve à moins d'avoir reçu, de Dieu, des dons sinon égaux, du moins semblables.
Certaines analogies de Yavvenargues avec le père de la philosophie mod^me peuvent encore être indiquées. L'un et l'autre choisirent la car* riène des armes, — école excellente, — où le caractère, ttnsi que Vespnij reçoit une trempe plus ferle et prmd de plus mâles habitudes. Poussés, tous deux, dans cette direction, par l'instinct d'une activité supérieure, par le désir de donner à leur àakb entière im noble but, ils voulaient, en outre, élargir en eux le cercle de la science, «n visitant des eoutiéeii lointaines, en étudiant la nature physique ti morale de Thomme sous les aspects nouveaux que présentent d'autres climats. Puis, les accidents, les émotions de la vie militaire, au lieu
de détourner ou de rétrécir les génies essentiellement méditatifs, leur communiquent une rectitude qui tient de la discipline, un nerf qui participe de Télan imprimé à la volonté. Le besoin de la méditation, ne s'élève, d'ailleurs, chez quelques individus d'élite, qu'après celui de l'action, s'il ne s'est pas, dès le principe, confondu spontanément avec elle. Il leur faut agir avant de formuler des idées. On le sait par une foule de poètes, de philosophes, d'orateurs, d'artistes de tout genre de l'antiquité, qui ont d'abord dépensé, — disons mieux, — qui ont enrichi leurs facultés natives dans les violentes luttes de la guerre, pour ensuite les mieux appliquer dans les sphères sereines de la pensée, cette disposition est un sentiment primitif de l'humanité; on le sait aussi par d'illustres exemples du monde moderne.
Vauvenargues ne s'enferma pas, comme Descartes, dans un poêle d'Allemagne afin de s'y construire, en silence, le puissant instrument d'une méthode, au moyen duquel seraient creusées plus tard de profondes méditations ; il ne se retira pas davantage en Hollande, sous un ciel triste, au fond d'une sévère retraite, afin d'élever une sorte de
mur infranchissable entre lui et les objets extérieurs ; son esprit, bien que très-philosophique, était différemment organisé. Il avait besoin, pour se développer, du commerce de quelques intelligences choisies; il lui fallait, tour à tour, l'expansion et la concentration, la société et la soUtude. Au reste, il ne prétendait point sonder de nouveau^ daQs toute leur profondeur, ni explorer, dans toute leur étendue, les principes des choses ; il se pro^^ posait simplement, — nous l'avons dit, — de réunir en faisceau les anciennes observations suffisamment éprouvées et d'y joindre ses propres découvertes ; avant tout, s'instituant lui-même dans la sagesse, il voulait tourner vers le vrai et le beau les forces de son esprit en même temps qu'il ap** pliquerait au bien celles de sa volonté; puis il écrivait, avec une courageuse lenteur, un ouvrage qui devait servir de commentaires à la double activité de son existence.
Dans quelles limites a-t-il réalisé ce dernier dessein? Hélas ! — on l'a assez vu, — dans les Umites étroites que lui mesura la hâtive marche de la mort.