‹ Étude sur VauvenarguesChapitre 5 sur 6 · LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE

Chez lés écrivains de la nature de Yauvenargues, c'est dans Tintime constitution de l'âme, et dan& l'ensemble complet des facultés, qu'il faut chercher la raison, l'explication de leur manière. Ces auteurs n'écrivent pas pour faire parade de leurs talents, moins encore pour en tirer un profit matériel; ils écrivent pour répandre au dehors une idée qui les rempUt, qui les obsède ; ils écrivent pour obtenir un effet moral. Us voient dans la manifestation pubUque de leuts opinions et de leui^ sentiments un acte grave, solennel, religieux en quelque sorte. Aussi est-ce dans un profond recueillement, et en rassemblant toute Ténergîe de leur cœur et de kfar intelligence, qu'ils composent, ne sef contentant jamais d'une prodoètion superficielle qui n'offrirait qu'un vague reflet de leur piensée. Et voilà comment, après de longs et silencieux

etforts, lorsque Tœuvre paraît, elle se présente dans la plénitude de sa substance et le rayonnement dé sa lumière. Or, les aperçus les plus simples, comme les plus hautes spéculations, ne peuvent être communiqués (}ue sous les signes sensibles de la parole. De là le soin extrême que cette famille d'écrivains apportent à la forme, non par un frivole souci de r^encement et de l'harmonie des mots, mais par amour, par respect pour la vérité elle-même dont la splendeur brille au-dessus de leur esprit, tantôt dans un pur éther où leurs yeux ravis n'ont qu'à la contempler pour la saisir, tantôt enveloppée d'un . image qu'elle éclaircit, qu'elle dissipe, peu à peu, au regard pieusement obstiné qui la poursuit der-^ rière ce voilé.

Le style est l'âme, l'âme tout entière. Il se compose de notre essence intellectuelle et morale , de hosf qualités, de nos défauts, de nos affectioififs, de ms aiMiplathies, en un mot, de toutes nos habitudes; c'est t homme même, suivant la haute et célèbre fètmule de BofiTmi. L'homme donc, avec les dispositions fondamentales, comme avec les nuances fugitives de son intelligence et de son caractère, s'exprime, se révèle dans son style; de

sorte qu'une femme d'esprit a dit d'un ton aussi fin que juste : Ecrire!... tnais ceA se canfester. Heureux ceux dont les écrits reflètent des vertus fortes et aimables , et qui servent ainâ d'image , on peut dire d'organe à la divine bonté! Tel était Vauvenargues. Aux meilleurs dons naturels, à des aptitudes exquises , il joignit une candeur, une droiture constantes. La simplicité et la pureté forment les deux ailes sur lesquelles s'élève son style radieux ^ Plus on l'étudié plus on découvre ce cachet spécial. Les ressources ordinaires de l'art ne sont point à son usage ; il ignore ou il dédaigne les procédés, les finesses d'atelier. Spontané, naturel en toutes choses, l'expression , chez lui , procède immédiatement de la pensée et détermine avec celle-ci une assimilation complète. Cicéron, parlant de la manière de Thucydide, disait : « Ce style » si bien approprié aux choses, qu'on ne sait si » c'est le langage qui éclaire l'idée, ou l'idée qui » communique sa lumière au langage. » On peut donner hardiment la même louange à notre mora-

* « L'homme s'élève au-dessus de la terre sur deux ailes , » la simplicité et la pureté ( l'Imitation de Jésus-Christ, liv. Il,

* ch. 4). »

liste. Comme il se préoccupe avant tout de la vérité, il attache le plus haut prix à la propriété, à la précision des termes ; c'est là son premier et son dernier labeur. N'a-t-il pas dit que a la netteté tient » lieu de preuves aux idées ; » que « la clarté x> orne les pensées profondes, » que a lorsqu'une » pensée est trop faible pour porter une expression » simple, c'est la marque pour la rejeter ; » — préceptes d'un ordre supérieur à la théorie comme à la pratique habituelles de l'école, et qui dénotent aussitôt le maître éminent. Mais que, tout à coup, une grande conception lui apparaisse, transfigurée au milieu de l'auréole d'une lumineuse image : Et puro se lumine vestit,

il la poursuit, il l'atteint dans sa course triomphante, et alors il rencontre, il grave quelqu'une de ces formules qu'on n'oublie plus , véritable monnaie d'or frappée, pour les siècles , à l'effigie d'un roi du monde intellectuel *.

* Un autre maître que j'oserai aussi appeler éminent dans son genre , M. Edmond Arnould , a écrit sur cette matière le meilleur ouvrage de notre époque : Essai d'v/ne théorie du, style. Voir particulièrement, pour notre sujet, le premier chapitre qu'il nous faudrait citer tout entier. M. Ârnould a mis en tête de son livre une maxime (à lui), digne de Vauvenargues :

Gomme on l'a pu voir par la biographie qui précède, ce fut, relativement, assez tard que Yauvenargues se décida à tenter la carrière littéraire. Il n'avait point trouvé dans le métier des armes un aliment suffisant à son activité, à son amour pas-* sionné de la gloire ; des infirmités prématurées l'avaient éloigné du service, et enfin il avait essayé vainement d'entrer dans la diplomatie. Fatigué d'occupations stériles où son génie ne trouvait pas à se faire jour, déçu dans la plus chère de ses espérances, celle de se signaler sur un vaste théâtre, il vint se fixer à Paris où l'attirait une illustre amitié.

Il s'était exercé déjà dans plusieurs genres. Tout jeune encore, il composait des poésies dans le goût du temps. Plus tard, étant en garnison à Besançon, il avait écrit, à l'âge de vingt-deux ans (juillet 1737), un discours sur la liberté, ébauche ou forme primitive de son Traité sur le libre arbitre, et, en 1743,

« Ce qui ne peut pas être dit simplement ne vaut pas la peine » d'être dit. » Le volume intitulé : Essais de théorie et d'histoire littéraire, se compose de trois parties : 1" De l'invention ORIGINALE ; 2* Essai d'une théorie du style ; 3" De l'influence EXERCÉE PAR LA LITTÉRATURE ITALIENNE SUR LA LIT- TÉRATURE FRANÇAISE , in-S* de 500 pages , Paris 1858 , chez A. Durand.

il envoyait, de Nancy, à Voltaire deux lettres qu'il développa, dans la suite, sous le titre de Réflexiom critiques sur quelques poètes. C'était chose merveilleuse, en ce temps de frivolité générale, au nailieu surtout des habitudes dissipées de la vie militaire, que de voir un jeune officier occupé à pénétrer les plus profonds problèmes philosophiques et à discuter les matières de goût les plus délicates. Aussi Voltaire ne tarit pas d'admiratiop et d'éloges dans sa réponse à ce correspondant inattendu qui venait, en lui demandant des conseils, de lui ouvrir à luimême plus d'un aperçu fécond.

Nous dirons peu de chose ici du Traité sur le libre arbitre, d'abord parce que c'est une matière ausisi abstruse qu'immense, et ensuite parce que désormais, nous avons spécialement à considérer Vauvenargues comme littérateur. Il serait injuste, toutefois, de négliger entièrement cette tentative grandiose, dans laquelle de si précoces, de si bril- Untes quaUtés de pensée et d'expression percent à travers les ténèbres du sujet. La thèse de notre philosophe consiste à établir que notre volonté ne se détermine point par autonomie, c'est-à-dire par un mouvement spontané et primitif, mais qu'elle

cède à des idées ou à des sentiments qui Tentrai* nent.

Je nie, dit-il, que la volonté soit jamais le premier principe ; c'est, au contraire, le dernier ressort de Tâme ; c*est Taiguille qui marque les heures sur une pendule et qui la pousse à sonner. Je conviens qu'elle détermine nos actions ; mais elle est elle-même déterminée par des ressorts plus profonds, et ces ressorts sont nos idées et nos sentiments actuels ; car, encore que la volonté éveille nos pensées, et assez souvent nos actions, il ne peut suivre de là qu'elle en soit le premier principe; c'est précisément le contraire, et l'on n'a point de volonté qui ne soit un effet de quelque passion ou de quelque réflexion.

Ainsi, d'après Tauteur, êtres à la fois raisonnables et sensibles nous ne nous déterminons à agir qu'en vue d'un bien quelconque, infini ou fini. C'est là le moteur qui presse irrésistiblement le ressort de notre volonté. Celle-ci ne se meut jamais par un acte de souveraineté intrinsèque. Autre-* ment elle serait toute puissante, elle serait indé* pendante, ce qui est impossible puisque nous sommes des créatures limitées. La volonté humaine est donc nécessitée, en ce sens qu'elle dépend de nos réflexions, de nos impressions, qui, ellesmêmes, dépendent de nos habitudes.

Sans nous enfoncer, à la suite de Vauvenargue»,

dans cet obscur dédale, constatons sommairement que, malgré les antinomies apparentes qu'il a soulevées, et malgré ses propres contradictions, il reconnaît, en définitive, la liberté de l'homme vis-àvis de l'action de Dieu, ce qui est le point essentiel.

Immédiatement après le Traité sur le libre arbitre, ou plutôt le Discours sur la nécessité, vient, par ordre de date, l'éloge de Paul-Hippolyte-Emmanuel de Seytres, officier au régiment du Roi, enlevé par le typhus à Prague, dans sa dix-huitième année, pendant la guerre de la succession d'Autriche *. Néanmoins cette espèce d'oraison funèbre, telle qu'elle nous est parvenue, n'est pas purement et simplement un des premiers essais de Vauvenargues : il la retoucha souvent, comme une œuvre de prédilection, et la copie sur laquelle elle a été imprimée est celle qu'il envoya, peu de temps avant de mourir, à son ami Saint-Vincens.

C'est un morceau évidemment trop travaillé , mais où le soin excessif de la forme, s'il a refroidi le sentiment, ne Ta pas éteint. Les facultés qui ont déjà fait Vauvenargucs ce qu'il apparaîtra

* C'était le fils aîné du marquis de Caumont, membre correspondant de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

bientôt coinme écrivain, s'y déploient avec éclat, avec profusion et aussi avec inexpérience. On voit son âme candide éprise d'une même passion pour le beau idéal et pour l'ami dont l'épanouissement moral lui inspira cette pensée qu'on dirait empruntée à un poète de l'Ionie : « Les premiers jours » du printemps ont moins de grâce que la vertu » naissante d'un jeunç homme. » 11 y avait, en effet, dans la personne d'HippoIyte de Seytres, tel que le peintre l'a fait revivre, un attrait singulier : les plus nobles dons du coeur et de l'esprit, les qualités les plus aimables du caractère, tout cela, dans sa fleur, sur les limites encore indécises de l'adolescence et de la jeunesse, dut charmer Vauvenargue^. Ajoutez les circonstances dans lesquelles ils se connurent et s'aimèrent. Iftës, tous deux, à la brillante lumière du midi de la France, ils se retrouvaient au milieu des périls d'une guerre malheureuse, environnés de frimas, sous un ciel sombre. Combien les fatigues, les privations, lies dangers supportés ensemble, combien les secours mutuels, tous les incidents de leur vie commune, fortifièrent chez eux cette sympathie instinctive, première attraction et premier Hen de l'amitié!

Aussi quels traits, quels accents s'échappent, tour à tour, de Tinépuisable fonds du cœur de Vauvenargues, selon qu'il \oit, qu'il cherche l'objet possédé ou perdu. Il y a là des élans, il y a là des cris de tendresse, qui rappellent la peinture hardiment et chastement brûlante des Livres Saints, quand ils retracent Tunion de David et de Jonathas dont les deux âmes soudées ensemble étaient chères l'une à Vautre, auniessus de V amour des femmes ^

Naturellement plein de grâce, les traits ingénus, Tair ouvert, la physionomie noble et sage , le regard doux et pénétrant, on ne le voyait pas avec indifférence ; d*abord son aimable extérieur prévenait tous les cœurs pour lui , et quand on était à portée de connaître son caractère , alors il fallait adorer la beauté de son naturel.

Il n'avait jamais méprisé personne , ni envié , ni haï ; hors même quelques plaisanteries qui ne tombaient que sur le ridicule, on ne Tavait jamais ouï mal parler de qui que ce soit. Il entrait aisément dans toutes les passions et dans toutes les opinions que le monde blâme le plus , et qui semblent les plus bizarres ; elles ne le surprenaient point : il en pénétrait le principe, il trouvait dans ses réflexions des vues pour les justifier, marque d*un génie élevé que son propre caractère ne domine pas; et il était,

' « n était des plus sensibles à Tamitié, et il y a porté des » délicatesses et des tendresses qu'il semblait avoir dérobées » à Tamour, » a dit M. Sainte-Beuve , dans sa délicieuse causerie sur Vauvenargues.

en effet, d'un jugement si ferme et si hardi, que les préjugés, même les plus favorables à ses sages inclinations» ne pouvaient pas l'entraîner, quoiqu'il soit si naturel aux hommes sages de se laisser maîtriser par leur sagesse; si modeste d'ailleurs, et si exempt d'amour-propre, qu'il ne pouvait souffrir les plus justes louanges, ni même qu'on parlât de lui ; et si haut dans un autre sens, que les avantages les plus respectés ne pouvaient l'éblouir. Ni l'âge, ni les dignités, ni la réputation , ni les richesses , ne lui imposaient : ces choses qui font une impression si vive sur l'esprit des jeunes gens, n'assujétissaient pas le sien; il était naturellement et sans effort au niveau d'elles.

Qui pourrait expliquer le caractère de son ambition., tout à la fois si modeste et si fîère ? Qui pourrait définii son amour pour le bien du monde? Qui aurait l'art de le peindre au milieu des plaisirs? Il était né ardent; son imagination le portait toujours au-delà des'^amusements de son âge, et n'était jamais satisfaite : tantôt on remarquait en lui quelque chose de dégagé et comme au-dessus du plaisir, dans les chaînes du plaisir même; tantôt il semblait qu'épuisé, desséché par son propre feu, son âme abattue languissait de cette langueur passionnée qui consume un esprit trop vif; et ceux qui confondent les traits et la ressemblance des objets , le trouvaient alors indolent. Mais, au lieu que les autres hommes paraissent au-dessous des choses qu'ils négligent, lui paraissait audessus; il méprisait les affaires que l'on appréhende. Sa paresse n'avait rien de faible ni de lent; on y aurait remarqué plutôt quelque chose de vif et de fier. Du reste, il avait un instinct secret et admirable pour juger sainement les choses, et saisir le vrai dans l'instant : on aurait dit que, dans toutes ses vues, il ne passait jamais par les degrés et par les conséquences qui amusent le reste des

hommes; mais que la vérité, sans cette gradation, se faisait sentir tout entière, et d'une manière immédiate, à son cœur et à son esprit ; de sorte que la justesse de ce sentiment, dans laquelle il s'arrêtait, le faisait paraître quelquefois trop froid pour le raisonnement, oîi il ne trouvait pas toujours l'évidence de son instinct. Mais cela, bien loin de marquer quelque défaut de raison, prouvait sa sagacité. Il ne pouvait s'assujétir à expliquer par des paroles et par des retours fatigants , ce qu'il concevait d'un coup d'œil. Enfin, pour finir ce discours par les qualités de son cœur, il était vrai, généreux, pitoyable, et capable de la plus sûre et de la plus tendre amitié; d'un si beau naturel d'ailleurs, qu'il n'avait jamais rien à cachera personne, ne connaissant aucune de ces petitesses, haines» jalousies, vanités, que l'on dérobe au monde avec tant de mystère , et qu'on verse au sein d'un ami avec tant de soulagement. Insensible au plaisir de parler de soi-même, qui est le nœud des amitiés faibles; élevé, confiant, ingénu, propre à détromper les gens vains, chargés du secret accablant de leurs faiblesses, en leur faisant sentir le prix d'une naïveté modeste ; en un mot, né pour la vertu et pour faire aimer sur la terre cette haute modération qu'on n'a pas encore définie , qui n'est ni paresse, ni flegme, ni médiocrité de génie , ni froideur de tempérament, ni effort de raisonnement, mais un instinct supérieur aux chimères qui tiennent le monde enchanté; on ne verra jamais dans le même sujet tant de qualités réunies... Tu croissais au milieu des fleurs et des songes de l'espérance; tu croissais... Dieu! de quels coups vous frappez les têtes les plus innocentes!...

Vauvenargues fait chérir tant de vertus charmanteSy moissonnées sur leur tige^ et le lecteur àe

reportant à cet âge, unique dans l'existence humaine, où Taffection et la confiance , réciproquenient données aussitôt que senties, ne trompent pas encore ceux qui s'y abandonnent, voudrait avoir rencontré pour ami de Seytres, si déjà il n'avait préféré Vauvenargues *.

Ce n'est pas seulement sur la déplorable perte d'Hippolyte de Seytres que s'attendrit notre orateur : son deuil patriotique embrasse toute cette jeunesse de l'armée française dont les corps mourants, pu inanimés, jonchent la longue et douloureuse voie de la retraité de Prague ; il esquisse le lugubre tableau d'un de ces grands désastres militaires qui devait, au commencement du xix* siècle, se reproduire sous un climat encore plus rude et dans d'immenses proportions.

* Comme Ta très-bien remarqué M. Gilbert, « Vauveoargues » pleure non-seulement son ami, mais Timage idéale qu'il » s'en faisait. . . Il relève (dans ce jeune homme) des qualités » qu'il partageait avec lui, qu'il lui avait données peut-être; » ou plutôt , disons-le , ce n'est plus là de Seytres , c'est plus » que lui, c'est Vauvenargues lui-même ; c'est Vauvenargues » qui, par une sorte de douloureux pressentiment, s'élève de » ses propres mains ce monument funéraire. Voilà pourquoi, » sans doute, il aimait tant ces quelques pages.» (Note de M. Cilbert, f. I«, p. 143.)

Est-ce là cette armée qui senïait Teffroi devant elle? Vous voyez , la fortune change : elle craint à son tour ; elle presse sa fuite à travers les bois et les neiges; elle marche sans s'arrêter. Les maladies, la faim, la fatigue excessive accablent nos jeunes soldats ; misérables, on les voit étendus sur la neige , inhumainement délaissés ; des feux allumés sur la glace éclairent leurs derniers moments; la terre est leur lit redoutable.

On peut reprocher à certains passages le ton déclamatoire : les ornements de la rhétorique y sont trop multipliés ; la douleur n'éclate pas dans un langage assez simple. L'auteur l'a senti, et, non moins clairvoyant que modeste, il indique, en ces termes, le côté faible :

Une chose encore que j*ai remarquée, c'est que plusieurs personnes m'ayant parlé , comme vous , de mon discours avec éloge , aucune ne m'a dit qu'il fût touchant. Or, comme le sujet est pathétique, il faut qu'il y ait quelque grand défaut dans l'expression qui refroidisse, soit accablement d'ornements, soit défaut de naïveté, soit exagération dans les pensées ; car ce n'est pas, ce me semble, faute de passion qu'il n'émeut pas, mais plutôt parce que la passion y est fardée (Lettre du 43 mai 1743, à Saint- Vincens).

Ainsi, avec l'ingénuité qui fait le fonds àe saî noMe natiïi^e, Vativenfargues se WÉme, se frappe lui-même , à l'endroit vulnérable. N'appelons pas

le son jugement. La passion est fardée quelquelois, dans cette œuvre, et voilà ce qui l'empêche le produire un plein effet; mais comme elle ubsisle, après tout, sincère et vive, elle perce, à ihaque instant, par jets de lumière, à travers l'emphase inséparable des débuts du jeune écrivain. C'est notre conviction que si Vauvenai^ues eût été plus éloigné, par le temps, du héros qu'il voulait célébrer, il aurait mieux réussi. L'oraison funèbre exige, pour être traitée convenablement, la maturité des années. Vous le voyez chez le maître accompli du genre, chez Bossuet, qui tout en déployant, avec la gravité de son âge et de son ministère, un art infini, se laisse emporter par ces mouvements tumultueux, par ces élans passionnés au fond desquels , sous la résignation chrétienne , on sent l'amertume des inconsolables regrets. Il faut bien, du reste, qu'un sentiment vrai ait inspiré Vauvenargues, pour que, à la distance de plus d'un siècle, il nous transporte et nous touche encore au pied de la tombe lointaine d'un jeune homme inconnu. Puissance des sentiments vrais, qui réunissent dans une commune émotion les hommes séparés par le temps et l'espace ; mais, surtout.

puissance du génie^ qui les exprime et les fait par^ tager 1

Voltaire, écrivant à Vauvenatgues au sujet de ce discours, avait raison de lui dire : a V Eloge faif> nebre que vous m'avez envoyé a augmenté mon » amitié pour vous, en augmentant mon admiration » pour cette belle éloquence avec laquelle vous êtes » né^ » il allait tr(^ loin, quand il ajoutait: <k Voilà » la première oraison funèbre que le cœur ait dic- » tée y » il revenait complètement au vrai par les paroles suivantes : « Vous craignes qu'il ti'y ait ud » peu de déclamation : il est bien difficile que ce » genre d'écrire se garantisse de ce défaut ; qui » parle loi^emps, parle trop sans doute. Je ne » connais aucun discours oratoire où il n'y ait des yt longueurs ; tout art a son endroit faible. » Délicate et judicieuse critique, tracée au courant de la plume^ par un autre grand maître , avec la grâce et la fecilité exquise de la meilleure cotiservation^; Voltaire fit mieux encore. Après avoir constamment témoigné à Vauvenargues, durant les quatre années qu'il le connut, une affection tendre (et respectueuse, bien que plus âgé que lui de vingt

ans), il le célébra dans V Eloge fUnèbre deê affieiers

morts pendant la guerre de 1 741 , — éloge composé à son intention, comme il Ta dit expressément luimême, et dans lequel le cœur a parlé :

'Tu n'es plus, ô douce espérance du reste de mes jours I à ami tendre, élevé dans cet invincible régiment du Roi, toujours conduit par des héros... La retraite de Prague, pendant trente lieues de glaces, jeta dans ton sein les semences de la mort que nos tristes yeux ont vues depuis se développer : familiarisé avec le trépas, tu le sentis approcher avec cette indifférence que les philosophes s'efforçaient jadis ou d'acquérir ou de montrer ; accablé de souffrances au dedans et au dehors, privé de la vue, perdant chaque jour une partie de toi-même, ce n'était que par un excès de vertu que tu n'étais point malheureux , et cette vertu ne te coûtait point d'effort. Je t'ai vu toujours le plus infortuné des hommes, et le plus tranquille... Mais par quel prodige avais-tu, à l'âge de vingt-cinq ans, la vraie philosophie et la vraie éloquence sans autre étude que le secours de quelques bons livres? Comment avais-tu pris un essor si haut dans le siècle des petitesses? et comment la simplicité d'un enfant timide couvrait-elle xjette profondeur et cette force de génie? Je sentirai longtemps avec amertume le prix de ton amitié ; à peine en ai-je goûté les charmes , non pas de cette amitié vaine qui natt dans les vains plaisirs, qui s'envole avec eux et dont on a toujours à se plaindre, mais de cette amitié solide et courageuse , la plus rare des vertus *.

Ce n'est pas seulement l'accent d'une douleur

* Édition Beuchot, tome XXXIX, p. 27.

vlraie qiie Ton etiténd dans ces belles paroles, simples et émues ; elles donnent aussi le ton, la note fondamentale des relations de Voltaire avec le jeune officier moraliste. On a le plaisir, trop rarement satisfait, d'y trouver une élévation , un sérieux que la merveilleuse intelligence de l'auteur des Eléments de la philosophie de Newton était si bien en état de comprendre, même de s'assimiler, mais qu'elle avait peu d'occasions de rencontrer autour d'elle ; et surtout on y goûte comme un parfum dé ces intimes entreliens du modeste hôtel de Tours, dans la petite rue du Paon, dont les Mémoires de Marmontel ont consacré le souvenir.

Ce fut dans ce temps-là (1745) que je vis chez lui {chet Voltaire ) Thomme du monde qui a eu pour moi le plus d*attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues. Cruellement traité par la nature du côté du corps, il était, du côté de Tâme, un de ses plus rares chefs-d'œuvre. Il me témoignait de la bienveillance, et j'obtins aisément de lui la permission de l'aller voir. Je ferais un bon livre de ses entretiens, si j'avais pu les recueillir. On en voit quelques traces dans le recueil qu'il nous a laissé de ses pensées et de ses méditations ; mais tout éloquent, tout sensible qu'il est dans ses écrits, il Tétait, ce me semble, encore plus dans ses entretiens (Œuvres complètes de Marmontel, Paris 1818, Mémoires, t. P% p. 133).

Le marquis de Vauvenargues logeait à l'hôtel

de Tours , petite rue du P&on , et vis-èevis de cet bote! était la maison de la fruitière ; m'y voilà logé. Surtout r quelle école pour moi que celle où, tous les jours, depuis detn ans> Famitiô des deçà hommes les plus éckirés de leur siècle m'avait permis d'aller m'iBstruire ! Les couversations de Voltaire et de Vauvenargues étaient ce que jamais oa peut entendre de plus riche et de plus fécond. C'était, du c6t4 de Voltaire, une aJbondance iiktavisâftble de faits intéressants et de traits de lumière; c'était, du côté de Vauvenargues , ubo éloquence pleine d^aménité , de gfâ/oe et de sagesse. Jamais,, dans k dispute, on ne vit tant d'esprit, de douceur et de bonne foi> et, — ce qui me charmait plus encore , — c'était le respect de Vauvenargues pour le géaie de Voltaire et la tendre vénération de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues. L'an et l'autre, sans se flatter ni par de vaines adulations, ni par de molles complaisances, s'honoraient par une liberté de pensées qui ne troublait jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentiments mutuels.

Vauvenargues mort, j'avais besoin de me soulager des regrets que j'en ressentais, et, dans une épîtra à Voltaire^ il me fut doux de les répandre. Cette épître est de tous mes ouvrages celui que j*ai écrit avec le plus de rapidité;, les vers coulaient de source ; je le fis dans une soirée, et^ depuis, je n'y ai rien changé (Ibidem, p. 463) *.

* Comhten il est à jamais regrettable que Maimontel n'ait pas recueilli ces entretiens dont il eût pu faire un si hom Uvre! Usà&, à cette ^noque» venant d'airrivec liû-mêaie à Pari&» ^ fond du Limousin, sans moyens assurés d'^existence, il manquait de temps pour un pareil travail. Plus tard, dans la dissipation qui suivit ses premiers succès au théâtre , le loisir^ peut-être aussi le désir lui manqua. LMpître de Marmont^ à Voltaire smr Vauvenargues n^en est pas moins une production. roMarquable.

VauTenargues, — pour reprendre sa vie littéraire au point où nout» Tafons laissée,— ^ était donc arrivé à Paris avec des idées bien nettes^ des principes sûrs, des règles de conduite très-préeise^, et Ton peut affirmer que le plan de ses ouvrages était arrêté dans son esprit.

Quels étaient ces idées et ces principes? L'exa^ men des c^vres nous les feit saisir et nous met à même d'indiquer les sources de son inspiration.

U faut écrire , dit-il , parce que Ton pense , parce que l'on est pénétré de quelque sentiment. Ce qui fait qu'on est inondé de tant de livres froids, fHvoleâ ou pesants, c'est que Ton ne suit pas cette maxime. Souvent, un homme qui a résolu de faire un livre se met devant sa table, sans savoir ce qu'il doit dire, ni même ce qu'il doit penier; ayant l'esprit vide, il eisaie de remplir du papier, il écrit et efface, et forge des pensées et des phrases , comme le maçon bat du plâtre ou comme Tartisan le plus grossier travaille à un art mécanique, etc. *.

* Fragment 9ur les mauvais Écrivains, 1. 1, p. 277. Ce morceau, qui a pris une couleur nouveUe dans le texte publié par M. Gilbert d'après les manuscrits , est excellent d*un bout à Tautre. Beaucoup de maçons littéraires de notre temps qu'on pourrait nommer, qu'on nomme en effet , tout bas malheureusement, sont reconnaissables aux traits que Yauvenargues a burinés sur les modèles qui posaient devant lui ! S'il avait voulu caractériser à la manière de La Bruyère, nous aurions là quelques curieux portraits individuels ; mais il s'est con-

Son âme^ obsédée des images du sublime et de la vertu 9 ne saurait être attentive aux arts qui peignent les petits objets. Il n'imitera pas les auteurs de son siècle pour qui l'art d'écrire n'est plus qu'un jnétier, comme V arpentage au t orfèvrerie, et qui sont frappés de la maladie du temps, laquelle est de vouloir badiner de tout; il ne traitera que ceux des sujets qui demandent, à la fois, la fermeté des convictions, l'élévation des sentiments, l'amour du beau et du bien ; et l'éloquence, unie' à la morale, se présentera naturellement à lui comme le plus digne objet de sota ambition. U devra être orateur et philosophe; mais s'il s'élance dans cette voie après Pascal, ne lui demandez pas de rien sacrifier aux caprices d'un public frivole, de rechercher l'esprit, les saillies, les pointes qui sont les signes du faux goût et des arts en décadence.

tenté de généraliser. « Concluons de tout cela , dit-il , qu'il » faut avoir pensé avant d'écrire, qu'il faut sentir pour émou- » voir, connaître avec évidence pour convaincre, et que tous ^> les efforts qu'on fait pour paraître ce qu'on est pas ne ser- » vent qu'à montrer plus clairement ce qu'on est. Pour moi ,

» je voudrais que ceux qui écrivent Je leur demanderais

» enfin de se souvenir de cette maxime et de la graver en » gros caractères dans leur cabinet : que Vauteur est fait pow » le lecteur, mais que le lecteur n'est pas fait pour admirer » l'auteur qui lui est inutile, »

...-•Je voudrais , dit-il, que ceux qui écriTent, poètes, orateurs, philosophes, auteurs en tout genre se demandassent du moins à eux-mêmes : Ces pensées que j'ai proposées , ces sentiments que j'ai voulu inspirer, cette lumière, cette évidence de la vérité, cette chaleur, cet enthousiasme que j*ai tâché de faire naître, en étais-je pénétré moi-même? En un mot, les ai-je contrefaits ou éprouvés? Je voudrais qu'ils se persuadassent qu'il ne sert de rien d'avoir mis de l'esprit dans un ouvrage, quand on n'y a pas joint le talent d'instruire et de plaire ( Sur

LBS MAUVAIS ÉCRIVAINS).

Vous le voyez, son grand cœur amoureux de la perfection morale Test aussi de l'idéale beauté, et à l'époque où Fontenelle tient le sceptre de la philosophie dans cette froide main qu'il se garderait d ouvrir si elle était pleine de vériiésy vous reconnaissez en lui, avec autant de bonheur que de surprise, un disciple inspiré à la fois de Platon et de Fénelon. Pour lui, comme pour Voltaire , sur les lèvres duquel il a recueilli le miel attique de cette parole, la poésie est Téloquence harmonieuse * ; pour

* Sur la poésib bt l'éloquence ( édition Gilbert, tome i*^ p. 280). Il faudrait citer eo entier ces pages admirables dirigées, mais avec une parfaite urbanité , contre Fontenelle : « M. Fontenelle dit formellement, en plusieurs endroits de ses » ouvrages, que Téloquence et la poésie sont peu de chose. » Il me semble qu*il n*est pas trop nécessaire de défendre

qu'il admire, il faut qu'à une grande imagination s'unissent a une grande sagesse, un jugement net » et profond, d^s pa^^ions très-haute», mai» vraies, » nul effort pour être grand, une extrême sincé^ » rite , beaucoup d^éloquence, et point d'art que » celui qui vient du génie *• »

Il est l'ennemi de l'emphase, qu'il définit assez

» r éloquence. Qui devrait mieux savoir que M. Fontenelle , » que la plupart des choses humaines , je dis celles dont la » nature a abandonné la conduite aux hommes, ne se font » que par la séduction? C'est Téloquence, etc., etc. »

* L*HOMHE VERTUEUX DÉPEINT PAR SON GÉNIE (éd. Gilbert,

t. V't p- BB)* ilox magnifiques paroles que nous venons de lui emprunter, notre moraliste ajoute celles-ci , précieuses sur-^. tout à cause du type vivant qui a servi à dessiner le portrait idéal. « . *\ Alors je respecte l'auteur, je Teâtime aatant que » les sages ou que les héros qu'il a peints. J*aime à croire » que celui qui a conçu de si grandes choses n'aurait pas été » incapable de les faire ; la fortune qui fa réduit h les écrire :o me paraît injuste. Je m'informe curieusement ie tout la dé- » tail de sa vie; s'il a fait des fautes, je les excuse, parce que » je sais qu'il est diiffioile à la nature de tenir toujours le cœur » des hpmimeç au-dessw§ de leur condition. Je le pl^§ des » préjugés cruels qui se sont trouvés sur sa route , et même » des faiblesses naturelles qu'il n'a pu surmonter par son » courage. Mais lorsque, malgré sa fortune et malgré ses pro- ^ près défauts , j'apprends que son esprit a toujours été oc- » cupé de grandes pensées et dominé par les passions les plus » aimables , je remercie à genoux la nature de ce qu'elle a » fait des vertus indépendantes du bonheur, et des lumières » que l'adversité n'a pu éteindre. »

- t53 ~ bien : le mauvais enthousiasme, il rejette les orne^ meots empruntés, tout ce qui n'atteste rien qu'un effort de l'imagination impuissante ; il aime principalement la vérité « (ceux qui emploient leurs pa- D rôles pour une autre fin, ne connaissent pas les » principes de l'éloquence); » la netteté, « qui est p le vernis des maîtres ; » la simplicité, « don de » Tâme, qu'on reçoit immédiatement de la nature, » et qui en porte le caractère *, » non pas celle qui, froide et nue, arrive bientôt à la sécheresse, mais celle qui, sans repousser les fleurs du langage et les grâces du discours, se complaît surtout dans

* L'Esprit natihiel et le simple (édition Gilbert, t. l*', p. 82). On lit dans le môme fragment ce remarquable passage^: « . . . . Elle (la simplicité) ne suppose pas nécessairement Vesr- » prit supérieur, mais il est ordinaire qu'il raccompagne ; elle » exclut toutes sortes de vanités et d'affectations , témoigne » an esprit juste , un cœur noble , un sens droit , un naturel » riche et modeste, qui peut tout puiser dans son fonds et ne » veut se parer de rien. Les deux caractères (l'esprit naturel » et le simple) comparés ensemble, je crois sentir que la sim- » plicité est la perfection de l'esprit naturel, et je ne suis plus » étonné de la rencontrer si souvent dans les grands hommes : » les autres ont trop peu de fonds pour s'arrêter dans leur » propre sphère , qu'ils sentent si petite et si bornée. D'ail- » leurs , il est très-difficile , lors([u'on entre dans le monde , » de n*y pas prendre , malgré soi , une teinture des ridicules » dominants et applaudis : personne presque qui conserve son » caractère pur. »

rharmonie de l'expression et de la pensée, parce qu'elle est née du goût et de la justesse de l'esprit. C'est la simplicité des bons orateurs grecs, la simplicité de Féneion. « charmante simplicité, s'éx> crie-t-il, j'abandonnerais tout pour marcher sur » vos traces * ! » Féneion lui-même, dont nous venons d'invoquer l'exemple, disait, en se plaçant au point de vue mystique : <c Oh! qu'elle est aimable » cette simplicité ! Qui me la donnera? Je quitte » tout pour elle ; c'est la perle de l'Evangile. » Enfin, ne peut-on pas appliquer à l'art ce que le pieux archevêque de Cambrai dit encore de la vie chrétienne? ce Dieu veut des âmes qui ne soient » point occupées d'elles et comme toujours au )) miroir pour se composer...; il veut une simpli- » cité libre, droite et généreuse jusqu'à s'oublier

* Sur la siMPUCiTi et contre l*abus de l*àrt, 1. 1, p. 107. Dans les éditions précédentes, ce morceau fait partie d'une variante au Disœwrs (posthume) sur le caractère des différents siècles; mais, dans le manuscrit que nous avons sous les yeux, c'est un morceau détaché que Vauvenargues destinait sans doute aux Réflexions sur divers sujets, car il ne Ta pas mis dans le Discours, dont la rédaction paraît définitive. Nous le rétablissons ici avec les différences de texte assez notables que donne le manuscrit du Louvre. (Note de M. Gilbert. )

» elle-même pour se livrer à lui sans réserve ^ » Heureux les écrivains tout préparés, comme alors l'était Yauvenargues ! Affermis dans leurs croyances 9 appuyés sur des principes certains, épris du vrai, du bien et du beau, passionnés pour un idéal très-élevé, mais cependant saisissable, ils savent, dès le premier jour, où ils veulent aller; ils n'hésitent ni sur le but à poursuivre ni sur la route qui doit y conduire, et avec eux on ne risque pas de s'égarer. Ils plaisent, ils émeuvent, ils subjuguent : on subit le double ascendant de leur cœur et de leur esprit; on respecte tout en eux, jusqu'à leurs erreurs. S'ils ne persuadent pas toujours ; si, pour employer une expression de notre auteur, ils éclairent^ parfois, sans échauffer, il n'en est pas moins vrai qu'ils vous transportent dans une atmosphère plus sereine, et qu'ils sont de ces amis indulgents et fermes^ qu'on ne quitte jamais sans se sentir meilleur, ou disposé du moins à le devenir.

Critique , orateur, peintre , moraliste , Yauvenargues porte partout les saines et fortes doctrines

* Œuvres de Fénelon, édition Lefèvre, Paris 1838, tome I", p. 645.

qui communiquent leur chaleur à son talent, et qui font qu'on ne peut en lui séparer l'homme de l'écrivain. Suivons-le dans des essais malheureusement inachevés, semblables, pour la pureté, la grâce et l'harmonie, à ces débris mutilés de Tart antique, et toujours nous retrouverons celui que Voltaire appelait, avec tant de justesse, une beUe âme et un beau génie ^

Avant de chercher à exprimer ses propres idées, Yauvenargues, dans ses loisirs, avait fait des études Sérieuses ; il avait approfondi les écrivains dont les pensées se rapprochaient le plus du tour de son esprit, et l'on peut, en surprenant,. dans ses œuvres, la trace des influences qu'il a subies, retrouver les modèles qu'il s'était proposé d'imiter.

L'antiquité^ nous le croyons, lui était peu familière ; il ne connaissait Homère que par les tra^* ductions; il n^avait lu dans l'original ni Pindare,

* « Adieu, belle âme et beau génie » (Billet du 13 mai ^746). « Je vais lire vos portraits. Si jamais je veux faire celui du » génie le plus naturel, de Thomme du plus grand goût, de » rame la plus haute et la plus simple, je mettrai votre nom » au bas. Je vous embrasse tendrement » (Autre billet du mois de mai 1746), édition Gilbert, t. Il, p. 291 et 294.

ai Isocrate, ni Démosthènes ^y ni Horace, ni Lucain *y et il était indifférent à la querelle des an^ eiens et des modernes qui tenait encore, chez nous, deux camps très-divisés '. Cette insuffisance le rend médiocre appréciateur des chefis^d'oeuTre littéraires d'Athènes et de Rome; il ne sent profondément ni la grandeur ingénue de Flliade , ni les patriotiques fureurs de l'adversaire d'Eschine et de Philippe, ni la gracieuse facilité du poète de Tibur, et il est plutôt frappé de l'élèvatioD morale de la pensée que de l'expression parfaite. Ainsi les plaintes de Brutus^ ainsi les doctrines de Senèque le saisissent^ le transportent ; ainsi^ surtout, il éprouve, à la lecture de Plutarque, cet enthousiasme qu'il a exhalé lui-mêaie et qu'on ne peut oubUedT. Vauvenargues , sous ce rapport, est bien

* Le fonds de ces deux orateurs, n'est pas suffisamment crousé dans les dialogues où il les met en scène, 1. 11^ p. 8, et suiv.

* « Je n'ai lu, dit-il candidement, ni les odes d'Horace ni » «elies de Pindtre (t I", jl28Û). le roudrals qR*<m toé dtl si » ceux qui entendent le latin n'estiment pas Lucain plus granil » poète que Corneille (maxime 349).» On aurait tort d'infé- ME, de eette dainière citation ^ quo ^ langue ktine était «s^ tièrement étrangère k Yauvenarguea; il parle ici de ceux qui sentent le mieux les nuances.

' RéfLeofiôM sur le» anciens et ks moâêm99, t. F*, p. lOB.

rhomme de son temps^ car on sait comment, en France, après Fénelon jusqu'à André Chenier exclusivement, l'antiquité grecque fut comprise ; il suffit, pour cela, de se rappeler les jugements des deux principales autorités. Voltaire et La Harpe. Le xvm* siècle, si audacieusement revendicateur des droits de la raison humaine, rejetait la tradition en littérature, comme en religion, comme en politique, ne voulant, dans l'oi^ueil infini de ses aspirations et de ses espérances, dater que de lui seul. Notre moraliste, à coup sûr, ne ressentait point ce dédain systématique ; mais, même en résistant aux excès intellectuels de Tépoque , il était entraîné sur sa pente, et ce n'est pas un des côtés les moins curieux à étudier, dans cette âme tout ouverte, que la lutte déclarée entre ses tendances intérieures et les idées qui dominent au dehors.

Les littératures étrangères et le moyen âge ne sont pas mieux compris par lui que l'antiquité. Gomme Voltaire, qui, même après avoir été à l'école plus libre de l'Angleterre, suivit, à cet égard, trop docilement Boileau , il enveloppe dans une même proscription tous les siècles durant lesquels s'est laborieusement formé l'esprit français. Ce

sont pour lui, jusqu'au xvi* y compris, autant de siècles barbares ^ S'il avait à écrire notre histoire poétique, il la ferait, lui aussi, commencer à Malherbe :

Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, Fit sentir dans les vers une juste cadence, D*un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir.

Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à VoreiUe épurée, etc. •.

Et s'il voulait remonter aux origines de notre prose, il débuterait par l'auteur des Essais, sans tenir compte de tant d'œuvres originales et charmantes qui chez nous ont assoupli la langue, épuré le goût, agrandi le domaine de l'imagination et de la pensée. Il semble n'avoir connu , de tous les peuples voisins, que les Anglais, et, parmi ceux-ci,

* « Montaigne, dit-il, a été un prodige dcms des temps bar- » bores (Fragment sur Montaigne et Pascal, 1. 1, p. 274). »

• A rencontre de cette tirade de vers qu'autrefois on apprenait superstitieusement {par ccBur)^ au collège, comme autant d* oracles infaillibles, les objections, les restrictions se présentent en foule aujourd'hui. C'est un grand service de la critique contemporaiiie , réparée elle-même , ou éput/rée par l'étude comparative des littératures étrangères, d^avoir aboli sans retopr ce fétichisme intellectuel.

seulement Pope, Milton et Shakespeare M^ froide correction de Pope devait lui rappeler les |)oètes français de son temps, qu'il goûtait peu. Voltaire excepté ; mais il est douteux, pour nous, que, même en admirant hautement Milton , il ait pénétré le génie du chantre du Paradis perdu au point d'y voir revivre les ardentes passions de^guevres religieuses de l'Angleterre, et de distinguer ce qu^elles ont jeté, dans ce grand poème, d'ombres inféniales comme contraste à la lumière céleste. Il aurait Mu posséder déjà cette méthode toute récente, quoique bien simf^, du contrôle de la poésrie par l'histoire, pour apprécier ainsi Milton.

Quant à Shakespeare > outre qu'rl le connaissait seulement par Tentremise de Voltaire, Vanvenargués, trop asservi aux préjugés alors dk)niinants en France, mr les régies de la tragédie, privé, d'ail* leurs, de l'instrument essentiel de perspective indiqué tout à Ilieure, ne pouvait saisir^ dans^sa pro-

^ 41 Je TL*êi lu de leur» ouvrages <{im^ M. Pope et M. Lôke, et » U PwraêiÊ perdu; màH j'hoaore fort leur génie : tout ce » que fen entends dire me le rend reconiiiiatid«ble (Lettre à » Saiiit-¥incen&, ÙÊAét d'Arras;, le 30 mAi 1739). » A eetle époque, TaityeiiargMes ne eonnmsait pas eftcote Sli»ké!q>e«n'e dont il cherche, plus tard, h se bien rendre compte.

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fonde originalité, le grand poète dramatique du siècle d'Elisabeth. On doit remarquer, néanmoins, comme ce sincère esprit flotte, hésite, entre ses impulsions spontanées et les idées admises II reconnatt <x le prodigieux succès du théâtre de Sha- » kespeare en Angleterre, depuis des siècles, mal- » gré les nombreuses irrégularités de ses pièces » (tome I*', p. 408); » il pense que « c'est un n écrivain qui joint de grands défauts à des qua- » lités éminentes, une grande imagination et* peu » de jugement, ou beaucoup de force et peu d'art » {ibidem, p. 486); » il estime que « c'est faire » trop d'honneur à l'esprit humain de croire que » des ouvrages irréguliers n'aient jamais le droit » de lui plaire, surtout si ces ouvrages peignent les » passions ; qu'il n'est pas besoin d'un grand art » pour faire sortir les meilleurs esprits de leur » assiette et pour leur cacher les défauts d'un ta- » bleau hardi et touchant; » puis, il ajoute : « Cette » parfoite régularité, qui manque aux auteurs, ne » se trouve point dans nos propres conceptions; le » caractère naturel de l'homme ne comporte pas » tant de règle; nous ne devons pas supposer daiis » le sentiment une délicatesse que nous n'avons que

9 par réflexion {ibidem, p. 408) ; » mais, au om^ ment ûttl'on espère qu'après avoir tout bien pesé, il va &ire pencher là balance du côté des qualités éminentes, voilà qu'il cède à un scrupule et eonckrt ainsi : « Quand quelqu'un vient médire : croyez- » vous que les Ânglaîs, qui dnt tant d'esprit^ s'acx» commodassent des tragédies de Shakespeare, si n elles étaient aussi monstrueuses qu'elles mus le » paraissent? je ne suis point la dupe de cette jr objection et je sais ce quej'en dois croire (iMtfem, » p. 159). » A k vérité, il a écrit, comme variante, sur la même page : « Aussi, quand on vient me « dire : pensez^vous queces AthémenS) qui avaient v> tant d'esprit et de politesse^ se fassent divertis » aux comédies d'Aristophanes, si elln n'eussent » pas été excellentes? je ne suis yoint la dupe de » cette objection, quoique j'estime fort Aristopha^ » nes^ d'ailleurs, n Concluons, à notre tour, que Vauvenargues ne connaissait suffisamment ni Aris^ tophaoes ni Sfaikei^are ; mais gardons-nom bien de lui tenir rigueur à cause de celui-*ci, nousrqui savons au prix de quels bouleversements sociaux, de quels violents mélanges de peuples, nous sommes sortis du culte exclusif de nous-mêmes et

avons peeonoucequ'ily adegcwd chez liios voi^

pQ^mi lie^ ée^rivaiw ai^téçi^u^ au i^èigi^e de toui&XIV, tou^ confon4usi en un i^^q oubli dédaigneux, VauNdûargueB,^-*- QQWS Vavons&U pre^ «eiiitif ,-^ n'exqefte que ^loatisuig^e dont Pa^ Ufi SLwX m^pm le geiut et avec lequel il le nvet en parallèle, ^my biei^ qu'il reconnaisse dans. V^Ut teur des Essais « une imagination in^piiiçable^tQus x> les cbaraies de la naïteté^ et ce caractère original » qui luanque farement aux âmes vraies, » il lui eo^esle les paiftiei^ supérieiji^res du génie, et lui trouve de graves dé&uts, entre autres : «. de se n pencher souvent du odté de l'erreur pour; con^ 1» trepeser l'opinion? et de fonder sur des feit^ va-r n gue& et incertains des jugements hasarder ; » puis il le montre « savant à détruire^ faible à éta* i9i UÂr, incapable de ceë^ passions» altière» et vétié-r » Qientes qui sont presque les seules^ source du »: subUine; p> en^A) îl lui ireproche <x une indi^é^ » rem^e,. une indécision choquante, ix On le xoit, la sévt^riié de cette sentence n'est ^ en définitive^ adoucie que par le^ louanges données 9m^ grâces du discours. N'est-ce pas aller trop loin? Ce que

notre auteur appeUe indécision, indifférence, n'é* tait-il pas plutôt un froid mépris, né du spectacle atroce des guerres religieuses, la lassitude d'une âme consternée , qui se replie sur elle-même en présence dliorribles calamités qu'elle ne peut guérir? Quoi qu'il en soit, nous sommes au nombre de ceux qui n'acceptent point les phrases convenues sur l'égoisme de Montaigne, non plus que sur son scepticisme.

Yauvenai^ues n'entre dans son véritable domaine qu'en arrivant au xvn* siècle. La r^larité, la belle ordonnance des œuvres littéraires de cette époque le saisissent, et son admiration presque sans réserve lui inspire alors des jugements que nous n'admettons pas tous, mais qui, décisifs pour la plupart, brillent à la fois par la justesse et la netteté. U a raison quand, tout en professant pour le créateur de notre théâtre un respect profond, il critique énergiquement l'esprit raisonneur de ses personnages, leur hauteur affectée, le soin qu'ils prennent de se faire connaître et de s'exalter euxmêmes par des paroles bien plus que par des actes ^. Voltaire, dans son commentaire sur Ck>r-

* Réflexions critiqves sur quelques poètes, 1. 1*, p. 24(X

neille, semble s'être approprié ces jugements dont il avait reçu la première confidence, et il les fortifie de son autorité. On pourrait, néanmoins, demander si ce ton, visant perpétuellement au sublime , ne convient pas à des êtres taillés dans des proportions héroïques? Le Gid, d'ailleurs, ne doit-il pas reproduire l'emphase espagnole ; et puisque les sentiments d'Horace, d'Emilie, de Polyeucte, sont, en réaUté, au-dessus des sentiments ordinaires, ne faut-il pas aussi qu'ils les dominent par l'expression ? Qu'on ne reproche donc point trop à Corneille le langage des héros que son imagination a enfantés dans une région supérieure à celle où vit la masse des hommes ; qu'ils parlent une langue forte, élevée, inspirée, et pourtant naturelle si on accepte, en principe, les idées, les passions qui les animent; autrement, ce serait intenter, du même coup, un procès aux plus hautes conceptions du génie. Tout le débat se réduit ici à une limite que la froide raison ne peut guère déterminer, qu'elle ne doit pas, du moins, tracer trop étroite, sous peine d'être elle-même justement reléguée dans son propre domaine.

Notre critique n'a plus à faire ces restrictions,^

lorsqu'il s'agil de Racitiè. Le seul reproche qu'il Im adressé, c'est que ses pièces sont un peu ^^ides d'action * ; il voudrait, du reste, comme Voltaire, éerire au hk^ de toutes les page^ : "beau, admiràbîe^ mbUme. G'ert, fteloti lui, le génie le plus "complet tpie possède Ta France et le plus éloquent de'se»poètes. Noos remaarquerons, cependant, que Tefnttiouisiasnie (te Vauvonargues n'est pas toujours ausëi explicite que sincère. Il admire, mais il ne dît pas assers le^ ttiotîfs de son admiration; il né^ glige trop'd'appirdfondir les caractères, d'analyser les'passions et même de mettre en relief la perfection continue du style, — • qualités «ouvetôiaeS de sfota poète favori. Mais félicitons-'le d'avoir fait une Tettiarque qui, de son temps, avait tontle tnérîte de la nouveauté et qui pourrait bien l'avoir encorte aujourd'hui.

On reproche à Racine , dit-il , de n'avoir pas donné à ' ses héros le caratitère de leur siècle et de leur nation ; m&isies grands bDmmes sont de tous les âges et de tons les pays... Les âmes véritablement grandes ne sont telles que parce qu'elles se trouvent , en quelque manière , supérieures à l'éducation et aux'coutuffies. Je sais qu'elles retiennent toujours quelque chose de Tun et de Tamlre ;

* îhidem, p. 249.

iDai3 le' poète peut^n^Uger ces bagatelles, qui ne touchent pas plus au fond du caractère que la coiffure et Ths^bit du comédien , pour ne s'attacher qu'à peindre vivement les traits d'une nature forte et éclairée, et c© génie élevé qui appartient également à tous les peuplas. Je ne vois poi»^ d'ailleurs, que Racine ait manqué à ces prétendues bienséances du théâtre... Dira-t-oi qu'Acomat, Roxane, Joad, Athalie, Ifiitiirtdate , Néron , Agrippine , 'Brutus» Narcisse Clytemnestre, Agamemnon, etc., n''^entpas le caractère de leur siècle, et celui que les historiens leur ont donné? Parce que Bajazet et Xipharès ressemblent à Brilannicus, parce qu'ils ont un caractère faible pour le théâtre, quoique naturel, sera-t-on fondé à prétendre que Racine n'ait pas su caractériser les hommes, lui dont le talent éminent était de les peindre avec vérité et avec noblesse *.

C'est là une appréciation pleine de vérité. On a, de nos jours, violemment attaqué Racine sous prétexte que ses personnages n'étaient ni Grecs ni Romains et que tous semblaient avoir vécu à la cour de Louis XIV ; il y avait là un parti pris d'injustice et de dénigrement, Nous ne recommencerons >pas , de peur de 't^affa>blir, l'argumentation tie Vauvenargues, nous contentant d'affirmer qifil vaut mieux conserver à une époque son caractère général que d'en reéhercher, minutieusement,

* Ibidem, p. 250.

'comme on l'a fait sous nos yeux, les curiosités de manières et de costumes.

La tragédie, qui se propose de peindre la lutte des passions héroïques, plaisait plus à Yauvenargues que la comédie dont Tobjet est de présenter le tableau des mœurs et de châtier les ridicules* H n'aimait point le» sujets pris au dessous des hauteurs de l'idéal.

Qu'on joue, dit-il avec m amer sourire, Pourceauffnac à la Comédie, ou telle autre farce un peu comique» elle n'y attirera pas mmus de monde qxx'Androfnaque; on entendra jusque dans la rue les éclats éa parteite enchanté. Qu'il y ait des pantomimes supportables à la Foire , ils feront déserter la comédie ; jai vu nos petits-maîtres et nos philosophes monter sur les bancs pour voir battre deux polissons; on ne perd pas un geste d'Arlequin, et Pierrot fait rire ce siècle savant qui se pique de tant de politesse. Le peuple est né en tout temps pour admirer les grandes choses, et pour adorer les petites ^.

Ce besoin du grand lui inspire pour Molière un dédain fort injuste, et il adopte trop facilement, au sujet de cet admirab^ auteur dramatique, les ert*eurs passionnées de Fénelon dans la célèbre Lettre à V Académie *. Il n'apprécie point, chez Molière,

* Discours sur le caractère des différents siècles, t. ]•', p. 158. » Réflexions critiques sur quelques poètes, 1. 1*', p. 238/

la profondeur de l'observation , l'honnêteté de l'esprit, le comique des situations, la verve du dialogue, la force du style ; et, après lui avoir adressé le singulier reproche « de saisir la nature dans Thu- » meur et les bizarreries des gens du commun , » on trouve dans ses pièces, ajoute-t-il plus étran- » gemopt encore, tant de négligences et d'expres- » sions impropres, qu'il y a peu de poètes moins » corrects et moins purs que lui ^ » Si le caractère bien connu de Vauvenargues ne donnait pas une plausible explication de cette antipathie tout instinctive, on serait tenté d'accuser son goût littéraire protestant seul contre ladmiration universelle ; mais évidemment c'est pour lui une aCEûre de morale plutôt que d'esthétique. Il ne souffre pas qu'on rabaisse l'homme, lui qui, l'ayant trouvé en disgrâce chez tous ceux qui pensent, a entrepris de le relever ; lui qui a dit, rappelant par là le vers plein d'entrailles et de cœur de Térence :

J^aime les choses humaines, parce que je suis homme*. lui, enfin, qui étend son indulgente pitié surlesgens

* Ibidem.

^ ÂCESTE, OU TAmOUR INGÉNU, t. I, p. 301.

les phis ridicules, sa tendre compasBÎon sur les plus coupables. On le sent bien, ^'est par iin exicèsde délicat^se, tenant à sa vertu, qu'il ne neot p» Toir l'àUEiAnîté trop risible. Après oela, que Molière, dii^ecteur de théâtre en même temps que poète, se soit vu fercé, pour faire vivre sa tiroupe, de satis^ faire les goûts grossiers dû public, tout le^monde en <x>nvient sans lui être ausai rigoureux^ maîs«i, parfois, cette nécessité lui imposai! lé sujet d'une pièce, comme il esi arrivé pour le Festin de Pierre, il savait, àJ'occasion, en tirer unchielf-^'oeuinre. Aiu reste, ces farces mêmes dans lesquelles fioileau, avant Yauvenargues, ne areconnaissait pas l'autâir du misanJlhrope, sont d'une intai*issable gaieife; ^les renferment .une feule de traits excdleiits et bien des leçons profitables Biais «u nôtre marquis philosophe , diailleurs dégagé de toute moi^e , a-^t-il pris que les personnages de MoUère n'étaient que des gens du ^ommwiiî Alceste et FfaoK linte, sans parler d'une foule d'autres, sont des gens de cour et du meilleur monde. Certes, s'il eût exclusivement icherbhé sesonodèles à Versailles, Molière mériterait un reproche bien autrement grave ; il ne serait pas un de nos plus grands poètes

nationaux^ —car, Weu merci, Versailles n'était pas toute la France, -^ il serait encore moins un poète uniyon&el. Pour e« qui est de son style, il a toutes les qualités du style de la bonne comédie, le naturel, la force, la précision, la clarté, ie trait, et j'avoue ne guère mieux comprendre les critiques de Vauvenargues que celles de La Bruyère soutenant « qu'il ne lui a manqué (à cet écrivain mo- » dèle !) que d'éviter le jargon et le barbarisme et » d'écrire purement*. »

Sévère jusqu'à l'injustice envers Molière , Vauvenargues tombe dans une indulgence excessive à l'égard de Quinault dont il loue sans restriction la facilité , l'harmonie tendre et touchante >. Au contraire, il est trop sec sur le compte de La Fontaine et de Boileau '. On n'a pas tout dit de ncftre febuliste par excellence, quand on a varité son bon sens et sa simplicité ; la correction du Jjégislai^ewr du ParmassB français (comme on s'exprimait encore naguère, malicieusement ou naïvement), n'est pas «on seul mérite. H fallait louer

* * Caractères, chap. 1", Des ov/vrages de l'esprit. • Réflexions critiques sur quelques poètes, 1. 1'', p. 255. '' Ibidem, p. 333 et 234.

chez celui-ci la fermeté^ la concision , la haine pour le faux en littérature, et montrer cependant que l'élégance des épitres , les traits des satires, l'imagination du LtUrin ne suffisent pas pour faire un vrai poète; qu'il est, en un mot, moins éminent par ses œuvres que par son influence, par la salutaire discipline dont il impose le frein aux auteurs de son temps. Les qualités supérieures de La Fontaine ne sont pas, non plus, celles que lui reconnaît Vauvenargues, qui me semble n'avoir pas saisi tout le naturel, tout le charme et, à la fois, toute la philosophie souriante do plus gracieusement abandonné de nos poètes.

En revanche, Vauvenargues se faisait une très^ juste idée du genre lyrique. Partant de ce principe : que la poésie est T éloquence harmonieuse, et, par une conséquence naturelle, voulant trouver dans l'ode sa plus haute expression, il remarque, avec beaucoup de ss^acité, tout ce qui manque sous ce rapport à Jean-Baptiste Rousseau. Il ne lui accorde guère, en dernière analyse, que « d'avoir » connu parfaitement la mécanique des vers, » mérite fort subalterne.

J'excepte, dit-il, quelques-unes des odes sacrées, dont le fond appartient à de plus grands maîtres ; quant à celles qu'il a tirées de son propre fonds, il me semble qu'en général, les fortes images qui les embellissent ne produisent pas de grands mouvements , et n'excitent ni la pitié, ni l'étonnement, ni la crainte, ni ce sombre saisissement que le vrai sublime fait naître.

La marche inégale et impétueuse de l'ode n'est pas celle d'un esprit tranquille; il faut donc qu'elle soit justifiée par un enthousiasme véritable. Lorsqu'un auteur se jette de sang-froid dans ces mouvements et ces écarts, qui n'appartiennent qu'aux passions fortes et réelles, il court grand risque de marcher seul; car le lecteur se lasse de ces transitions forcées , et de ces fréquentes hardiesses que l'art s'efforce d'imiter du sentiment, et qu'il imite toujours sans succès. Les endroits oh le poète paraît s'égarer devraient être, à mon sens, les plus passionnés de l'ouvrage *.

Après avoir examiné, en détail, plusieurs odes de J.-B. Rousseau dont il relève, soit les pensées fousses, soit le sentiment médiocre, soit les figures exagérées, Vauvenai^ues continue ainsi, d'un ton légèrement ironique :

Comme je ne fais point de vers, je ne suis pas toujours assez touché peut-être de cette mécanique difficile, fort prisée par les gens du métier, mais qui n'est estimée par les autres hommes qu'autant que les passions lui donnent

* Réflexions critiques sur quelques poètes, t. !•', p. 256.

uae âme, et que do grandes pensée» l'euftobliâseut Je sais quMl y a des jitges d'wà goût éclairé qui trcMjbvent Vun el Taulre dans Rousseau : s'ils, sont traosperlés pa? la lecture de ces odes^ si leurs <2beveux se dpesaent auf leiu? tétev c'est qu'ils, sont plus seoslUes^que moi, efe j,e n'aM^- %UQ point leur ofHiûoa ; maisr j^ dis simpleiaa&t qe gue y^ sens, parce que je le sens et que je a'ai j^amais cqpaprM qu'on pût écrire, non pas sa pensée, mais celle d'ua autre. Au reste , je ne me crois pas ohligé^ de répendre, h ceux qui disent que nous n'avoir pas de melUeum^-odo;^ dai]^ isotre langua que ceUes de Hous3eau.; car je; ne tma.|#6 ce que cela prouve {Ibidem, p. 257).

Les edndusîons dé notre auteur, tirées à l» »iîte dfe ïongs et curieux développements, sont d'une extrênaie sicaplicité, maisi aussi d'uue gi^apde liardiesse pour le temps où elles furent émises, la Vérité, dans les arts comme en philosophie, ne se dégageant qu'avec de violents efforts des ombres épaissies autour d'elle par Terreur. « Je crains bien, dit-il, » que si on n'aspire pas à faire de l'ode une imi- » tation plus fidèle de la nature, ce genre ne de- » meure enseveli dans une espèce de médiocrité ^. » Il ajoute ailleurs : « Je ne sais point si B.ous$e;9^ a * surpassé Horace et Pîndare dans ses odes; s'îl les » a surpassés, je conclus que l'ode est un mauvais

« Ibidem, p. 238.

» genre, ou, du moins, un genre qùfi n'a pas atteint, » à beaucoup près^ sa perfiection S »

C'est ainsi que, par une vue nette de sa nature ist par un vif sentiment de son objet, Tau ven^rgués montre à la poésie lyrique le but vers lequel doit la porter uii vol franc et rapide. Pouvait-elle l'atteindre au milieu du xvui* siècle, dans un temps où J.-B. Rousseau était, si l'on peut ainsi psrler, le chef d'emploi du genre (je ne veux pas dire^ avec Yauvenargues, du méiier)^ et La Motte sa doublure, dans un temps d'esprit raisonneur et de sécheresse analytique? Le pouvait-elle avant ces violentes catastrophes qui déblaient, à la fois, le fond de la société et le fond des âmes? Personne aujourd'hui n'oserait répondre affirmativement. Toujours est-il que les versificateurs dont il s'agit n'ont pas puisé aux profondes sources de l'inspiration, et qu'il imt arriver jusqu'à notre âge poétique pour se»tir l'é* motion sincère qui communique à l'ode ses transports et sa flamme *•

* Fragments^ p. 279.

* Voir, dans l'ouvrage déjà cité^ les idées vraiment neuves et les excellentes observations techniques de M. Edmond Arnould sur l'ode française , considérée sotis k tYi|ile inâuèDce des deux grandes littératures de l'antiquité et de la littérature italienne. P. 411-425.

Avec ces hautes et justes notions de notre auteur sur la poésie en général , et la poésie lyrique en particulier, on doit penser qu'il avait sur l'épopée des vues aussi laides et aussi précises. V ne les a pas exprimées, sans doute afin de n'avoir pas à juger directement la Henriade, car, même son respect, et, qui plus est, même son amitié pour Voltaire, ne faisaient fléchir en sa faveur aucune de ses convictions essentielles. Voici tout ce qu'il dit à ce sujet : « Je ne parlerai pas de la Hewriade » qui, malgré lesdéfisiuts qu'on lui impute, et ceux » qui y sont en effet, passa néanmoins, sans con- » testation, pour le plus grand ouvrage de ce «iècle, » et le seul poème, en ce genre, de notre nation ^. » Sous l'embarras de cette louange officielle, je crois apercevoir les réserves qui se produisirent dans la liberté des entretiens intimes. Quoi qu'il en soit, le juge en dernier ressort a prononcé. La Henriade, comme œuvre d'imagination, ou comme machine de guerre, occupe, depuis longtemps déjà, sa véritable place. « Malgré les défauts » qu'on lui reconnaît beaucoup plus à présent qu'à l'époque de Vcritaire, quelques pages d'une impérissable beauté,

* Réflexions critiques sur quelques poètes, 1. 1*', p. 963.

par exemple la description du système dû mcmile, d'après Newton, et le tableau de la Saint«-B«rtté^ lemy, feront toujours lire, làm par parties seirte*ment, ce poème, le moins épique de tous lés poèmes. Quant aux tragédies, Vaoïnenargues, qui^ d'un coupd'œil sûr, a fixé le rang de Voltaire iNeu au dessous de Racine , sait insinuer ses restric^ tions au milieu de ses éloges ^

Notre critique est encore meilleurjuf e desprosa'* teurs. Il apprécie avec une admirable sûreté^ cheK Descartes, Vinvention de dessein * qu'il a soin de distinguer de Vinvention de détail ', excusant, avec Tindulgence d'un homme qui sait tout ce qu'il a fallu de vigueur d'esprit pour les commettre, les etrenrs magnifiques ^ du père de la philosophie moderne, auquel il reconnaît, — je me sers d'une des expressions favorites de Vauvenargues, — toutes les hautes parties du génie, bien qu'il lui reproche

* Ibidem, p. 265.

' Édition Gilbert, 1. 1", p. 22.

* ^ D'assez grands génies ne paraissent presque avoir eu » que l'invention de détail : tel est Montaigne. » Ibidem, p. 22.

* « Parce qu'on démôle aujourd'hui les erreurs magnifia » ques de Descartes, qu'il (le Critique bopié) n'aurait jamais » aperçues de lui-tnême, il ne manque pas de àe croire Tes- » prit bien plus juste que ce philosophe. » Ibidem, p. 361.

178 — d*avoii^ < élevé smi ^y^èïDè sur dés fondements » jruiwux %» l'associant, du reste, aux plus hautes intelligences ' p^mi ceux « qui sont en vénération » à l'univers', i^

Tout ce que dU Vauvenaipies, dans lé fragnient intitulé LBS oeat^ubs, sur Bossuet, Pascal ,i:FéneI(Mi est bien senti , fortement ou dâicatetnent exprimé :

Qui n'admire la majesté , la pompe , là magnificence , re&lhoiisiaâme de Bossuet, et la vaste étendue de ce génie impétueux, fécond, sublime? Qui conçoit^ sans étonnement, la profondeur incroyable de Pascal , son raisonneffient invincible, sa connaissance universelle et prématurée 1 Le premier élève l'esprit , l'autre le ocmfond et le trouble. L'un éclate comme un tonnerre dans un tourbillon orageux, et par ses soudaines hardiesses , échappe aux génies trop timides ; l'autre presse, étonne, illumine, fait sentir despotiquement l'asicendant de la véritéç et, comme si c'était un être d'une autre nature que nous, sa vite intelligence explique toutes les cotiâitions, toutes les affections et toutes lei^ pensées des hommes, et paraît toujours supérieure à leurs conceptions incertaines. Génie simple et puissant , il assemble des choses qu'on croyait être incompatibles, la véhémence, l'enthousiasme, la naïveté, avec le3 profondeurs les plus cachées de l'art, mais

* Ibidem, p. 274.

* « Qui a plus d'imagination que Bossaet , Pascal , Descar- > tes, tous grands philosophes? » Ibidem, ^. ^}2.

' Premier discours svr la gloire ^ ibidem, p. 132.

d*un art qui, bien }oin dé gêne^ la nature^ n^est tuinnéme qu'une nature plu3 parfaite et l'original des préceptes. Que dfi'rai-je encore? Bossuet fait voir plus de fécondité, et Pascal a plus d*inventioti ; Bossuetest plue impétuôô'xv et Pascal plus transcendant ; Tun excite TadmilTatiott pât de plus fréquentes saillies ; Tautre, toujours plein et sor^ lidè, Tépuise par un caractère plué concis et plus soutenu*.

: •• . : ;• ■■ : . ..il.

La^iage consacrée èFéndois est d'une tendresse de pensées , de sen titâeiits ^ d'ex|yfes8ioiis l^e qu'on dicait Yauvenargues {deinemlehi identifii à son modèle, et ne fcarmant plus avec lui qu'une même intelligence et Un même cœur :

Mais toi qui les a surpassés en aménités et en grâces, ottib're illustre, aimable génie ; toi qui fis régner la vertu pàHonction et par la douiGeat, pôuitais-jè ouMiei**à tièblesse et le charme^ de ta parole, lorsqu'il est questipn d'éloquence? Né pour cultiver la sagesse et Thumanité dans lëà Itiiè; ta voix înéèiiue fit rètentiir^aù pied Aii trône les calamités du genre humain foulé par les. tyrans, et défendit contre les artifices de la flatterie la cause aban:donnée des peuplés rOuellè bon'té àe cœur, quelle sincérité dans tes éctits! Quel éclÀt âe paroles èî d'imë^sY Qui sema jamais tant de fleurs dans un s^yle si naturel , si mélodieux et si tendre? Qui orna jamais la raison d'une si toucïiaiitè palfuré? Ah! que de trésors, d'abondance, dans ta riche simplicité *.

* Tome I", p. 269.

* Ibidem, p. 270.

Malgré toute la droiture de son caractère et de Wù esprit 9 si, parmi nos prosateurs, il s'agit de juger ses plus célèbres contemporains, Yauvenargues n'a plus la même rectitude : il montre trop d'indulgence à Tégard de Fontenelle et de Voltaire, — preuve décisive de l'extrême difficulté qu'il y a, pour les premiers écrivains d'un même siècle , à s'apprécier mutuellement. Que Fontenelle soit in^ génieux, subtil, agréable, on l'accorde ; mais, froid et compassé, comme il est d'habitude, il ne « mé-rite » point assurément « d'être regardé, par la v> postérité, comme un des plus grands philosophes D de la terre ^ » Encore si Yauvenargues n'avait engagé que lui-même et son époque dans cette hyperbolique admiration , qu'on a de la peine à s'expliquer, venant d'une nature si différente!...

Voltaire n'est pas davantage « un esprit supérieur » aux préjugés, » ni qui embrasse a toute l'économie du genre humain '. » Cependant, qu'il soit, à ses heures, lorsque les préjugés ou les passions ne l'offusquent pas, « non-seulement un » écrivain du premier ordre, mais encore un génie

* Fragment swr Fontenelle, 1. 1*', p. 270, ■ Réflexions critiques, 1. 1", p. 267.

D sublime qui peint tout en grand, et^ d'im se^ » trait, met la vérité toute nue sous les yeàx; une » vaste imagination qui rapproche de loin les choses » humaines ^; » ceux-là seuls peuvent le nier, auxquels manque la juste mesure , et, sans doute aussi, l'étude exacte, consciencieuse des matières qu'ils traitent. La justice, néanmoins, se fait too»jours, avec le temps, pour les hommes qui ont influé sur la marche du monde; et si quelque chose,^ aujourd'hui, pouvait troubler la sérénité de jugement d'une génération dont l'impartialité hi^orî-^ que est l'un des traits essentiels, ce seraient le» clameurs furieuses de quelques sauvages pamphlétaires qui violent la paix des morts comme la conscience des vivants. Grâces à Dieu , cela provoque beaucoup plus de mépris que de colère, au milieu du tranquille progrès de la raison et de Téquitè publique *.

* Ibidem, p. 276.

* « Je vois , a dit Vauvenargues, qu'il n*est point dans le » caractère des hommes de juger du mérite d*un autre homme » par l'ensemble de ses qualités ; on envisage sous divers asx> pects le génie d'un homme illustre , et on le méprise ou » l'admire avec une égale apparence de raison , selon les » choses que l'on considère en ses ouvrages ( Réflexions cri^ » tiques, etc., p. 255). » Ces considérations, si "humaines et si

' {)n su^osant qu^ nos précédentes observations^ à 4éfayt 4'autre mérite , aient , éa moins, celui de k justesse, il devient facile, maiAtenant, dé déter* millier les qu^liitéis eC Im défauts littéraires! de Yau*venarguiQs*; Omysa» il ne peut poM encore ^wir eb^QMf.^e 09aq>let développement, cette' pleime irradi^ti^u dçs ftKîultés, qui est, à Jâ fois; le t^mç deç dpn$ de kk mtofe et des efforts du (rayail, -^ par (KmséqiHi^t fm produit néoessiâireile l'âge, -^ 01^ trouve nêcess^ireinient, ches lui^ des traces un peiht(X)p s0n^ble&4é l'imitatiion de $es premiers maîtres : Pascal, Bossuet, La Rruyère, Fénelon^. Maiid. ces légères taches,.n'eni)douAoas pa», ^auraient ét»( bieiitM eS^cée» par l'unité 'magifitrafei de sa seconde ipanière^ s'jl eut été aceoidé à son génie,

justes,' sont spécialement applicables en France, où la vivacité du caraçlèr^;fait porter tant de jugements d'un dite' {les Allemands ont , pour cela , Texcellent mot ei»sei%) ,^c*est^à-4ire exclusifs sur les personnes et sur les choses. Parmi les critiques les plus impartiales, nous devons indiquer une centaine de pages de M. Henri Baudrillart, connu depuis longtemps déjà par son enseignement nu collège de France, et par ses nombreux succès dans les concours académiques. Voir ( 1. 1*' de ses Études de philosophie morale et d'économie politique, Paris , chez Guillaumin , 1858) , le morceau intitulé : Idées philosophiques historiques, économiques de Voltaire. Dans le même volumje , M. Baudrillart a publié une belle étude sur Vauvenargues.

près d'y: atteindre, de se fixer dans la perfection humaine dti caractère et de l'intelligence, dans réquîlibre souverain chanté par Pétrarque :

Ogni virtute

Giunti in un corpo con mirabil tempre..

La Bruyère néanmoins était jugé avec une haute indépendance dé raison, et une rare sûreté de goût, par celui qui se formait, à son école, dans Tart toujours difficile d'écrire. Personne, je crois, ne l'a plus profondément étudié, ni mieux senti ; personne aussi, n'ist exprimé plus librement en quoi il cesse de l'admirer. Yauvenargues, ne craignons pas de le redire, mettait toute son âme dans ce qu'il aimait, dans ce qu'il voulait, et cette âme avait pour principal attribut la grandeur. De là un double dissentiment avec le peintre des Caractères. Celuïci blessait son cœur, à l'endroit le plus fendre, en harcelant, sans trêve, l'homme du côté de ses petitesses, en le traînant impitoyablement devant Ife tribunal du ridicule, qui n'a jamais cessé d'exeiH cer en France, avec une cruelle tyrannie, tous les droits de haute et de basse justice. Il se propose unautre but, son désir, sa passion étant, vous: te^ sa-

v€z, de relever ses contemporains à leurs propres yeux pour les grandir au jugement de la postérité, car il aspire, il croit au progrès de la vertu, au déclin du vice. D'ailleurs il préfère, — c'est luimême qui le dit, — « la profondeur et la simplicité » des historiens au sel des auteurs satiriques et » comiques ^ » et, quoiqu'il n'ignore pas que « peindre l'impertinence, la légèreté, la vanité, X» l'inconséquence, la bizarrerie, le défaut d'esprit » et de cœur, en un mot, peindre en petit, c'est » peindre les hommes', » il aime mieux, laissant dans l'ombre la faiblesse de la nature humaine, « décrire des mœurs plus fortes'. » Cela ne l'empêche pas de reconnaître toute l'éteqdue du génie de son maître, puisqu'il va jusqu'à dire : Un'y a presque point de tour dam l'éloquence qu'on ne trouve dans La Bruyère^, et qu'il le place au rang des orateurs ".

Lui-même, quel rang doit-il occuper, carr maintenant que nous possédons l'ensemble de ses

* Ibidem,

* Préface de VE^ai sur quelques caractères, 1. 1**, p. 286. ' Ibidem.

* Ibidem.

* Fragment, 1. 1", p. 271.

œuvres, le temps semble venu d'assigner sa place définitive? Ce n'est pas à une plume inconnue, et sans autorité , qu'il appartiendrait de la lui marquer; elle peut, du moins, sans crainte d'être démentie , le compter parmi l'élite intellectuelle du xvm'' siècle. Mais peut-être un littérateur distingué de cette période, Jean-Baptiste-Antoine Suard, qui prit un soin particulier de la mémoire de Yauvenargues, contribuait d'avance à le faire admettre au nombre des écrivains de génie, quand il analysait ainsi les éléments constitutifs du style ^

L'art d'écrire est plus étendu que ne le pensent la plupart des hommes, la plupart même de ceux qui font des livres. Il ne suffit pas de connaître la propriété des mots, de les disposer dans un ordre régulier, de donner aux membres de la phrase une tournure symétrique et harmonieuse ; avec cela on n'est encore qu'un écrivain correct, et tout au plus élégant. Le langage est l'interprète de l'Ame, et c'est dans une certaine association des sentiments et des idées avec les mots qui en sont les signes, qu'il faut chercher le principe de toutes les propriétés du style

Il en est des tours, des figures, des liaisons de phrases comme des mots : les uns et les autres ne peuvent représenter que des idées, des vues de l'esprit. . . Les différentes qualités du style, comme la clarté, l'élégance, l'énergie,

* Je me fais un plaisir de citer ce beau passage de Suard , après avoir été en dissentiment avec lui sur un point essentiel.

la couleur, etc., dépendent donfi essentiellement de la nature et du choix des idées, de Tordre dans lequel Tesprit les dispose, des rapports sensibles que Timagination y attache, des sentiments enfin qu&ràme y associe et du mouvement qu^elle y iipprimç.

Le grand secret de varier et de faire contraster les images, les formes et les mouvements du discours, suppose un goût délicat et éclairé : Tharmonie, tant des mots que de la phrase, dépond de la sensibilité de Torgane; la cor-^ rection ne demande que la connaissance réfléchie de la langue. Dans l'art de Técrivain , comme dans tous les bea^x art$, les germes di^ talent^ sont Vœavrq de hoa^ ture ; c'est la réflexion qui les développe et les perfectionne. Il a pu se rencontrer quelques esprits qu'un heureux instinct semble-avoirdispensés de toute étude, et qui, en s'abandonnant , sans art, aux mouvements de leur imagination et dé leur pensée, ont écrit avec grâce, avec fen, avec intérêt; mais ces dons naturels sont rares, ils ont des bornes et dfes imperfections très-marquées , et jamais ils» n'ont suffi pour produire un grand écrivain. Je ne parle pas des anciens, chez qui i'élocution était un art si étendu et si compliqué ; je citerai Despréaux et Racine, Bossuet et Montesquieu, Voltaire et J.-J. Rousseau : ce n'était pas l'instinct seul qui produisait sous leur plume, ces beautés , ces grands effets auxquels notre littérature doit tant de richesse et de perfection ; c'est l'effet du génie, sans doute, mais du génie éclairé par des études et des observations profondes *.

: *■ Suard, Notes sur La Bruyère, édition des Moralistes fra/nçais, de Lefèvre, Paris 1834, p. 249.

« Un homme qui écrit bien , dit Montesquieu , n'écrit pas » comme on écrit, mais comme il écrit ( Œv/vres diverses). »

Tout le monde admire aussi le style de M. Cousin, qui rappelle et reproduit la tradition du xvu* siècie« M. Cousin est, à bon droit, au premier rang des phis sûrs arbitres en cette matière. On peut donc s'étonner que, dans l'avant-propos de scm ouvrage intitulé : Fragments et Souvenirs, l'illustre académicien, résumant les diverses périodes de notre littérature, affirme qu'il feiut franchir, d'un bond, l'espace intermédiai)*e depuis Bossuet jusqu'à Jean-Jacques Rousseau, pour retrouver « la » phrase, ample et abondante, où circule un soufQe » puissant qui en anime, en ordonne, en soutient » toutes les parties .^ »

Après avoir caractérisé, en quelques traits précis et vifs, les principaux écrivràas de cette belle époque, parmi lesquels on remarque l'absence de La Bruyère ei de Féo^lon, M. Cousin continue ainsji: « Mais peu à peu, vers, la fin du règne de » Louis XIV, k langue s'épuise comme le reste, et » la prose arrive à l'extrémité du cercle qu'elle » devait parcourir : elle avait commencé par la ru- » desse et la pesanteur, elle finit par la netteté, » l'élégance, Fagrément, une vivacité modérée. » On la croirait parvenue à la perfection, si on ne

» senlait que la force et la grandeur Tabandon- » nent, etc. »

Voilà qui est exprimé avec la netteté, la vigueur, la grâce d'un écrivain que l'on salue comme un maître accompli. Cependant, plus l'auteur a raison de regretter, en général, au xvm' siècle, les mâles qualités du xyn% moins nous comprenons qu'il ne les ait pas signalées là où, par bonheur, elles se rencontrent. Vauve nargues procède en ligne directe de nos meilleurs prosateurs. Le prouver au moyen de passages réunissant la solidité^ l'abondance, l'ampleur, serait une tâche trop facile; elle a d'ailleurs été remplie. Lors donc que M. Cousin, dans son enthousiasme, du reste fort légitime, pour les hautes parties de J.-J. Rousseau, lui fait l'honneur exclusif d'une restauraition de la grande prose française, n'est-ce point, peut-être, qu'il a momentanément oublié un de ses aïeux intellectuels , celui qui , non par le fonds, mais par la forme de sa philosophie éloquente, fut le précurseur de l'écrivain genevois ?

Une réserve, ou, pour parler plus juste, une pudeur touchante détourna Vauvenargues de publier, pendant sa vie, ses Caractères et sqs Diala-

gués, parce que les traits de sa physionomie morale se trouvent, soit rassemblés, soit disséminés dans cette partie de son œuvre, et il s'est écoulé près d'un siècle avant qu'on l'ait remarqué ; mais, depuis que l'éveil a été donné % c'est surtout ce que l'on y cherche, et, Dieu merci, on l'y trouve. Il est, en effet, de toute évidence qu'il se dessine, qu'il se peint dans plusieurs personnages qui semblent être d'invention, et que, derrière ces noms empruntés, il découvre les douloureux secrets, les luttes passionnées de son cœur.

Prenez d'abord Glazomêne ou la vertu malheU" reuse : il ne garde là d'autre voile qu'une dénomination fictive sous laquelle sa candeur se croit parfaitement cachée, ou, du moins , sa fierté se sent complètement libre ; et, alors , ce n'est plus un simple portrait composé moitié de réalité, moitié de fantaisie ; c'est toute une histoire en quelques lignes, la navrante histoire d'une âme aussi haute qu'infortunée II suffit de l'avoir un peu pratiqué pour en être convaincu : chaque mot porte l'empreinte profonde , on pourrait dire vivante de ses

* M. Villemain, Tableau de la Uttérata/re au xviii* siècle.

mécomptes multipliés et de ses incessantes aspirations.

Clazomène a fait rexpérience de toutes les misères humaines. Les maladies Font assiégé dès son enfance, et Ton! sevré, dans son printemps, de tous les plaisirs de la jeunesse. Né pour des chagrins plus secrets* il a eu de la hauteur et de Tambition dans la pauvreté ; il s'est vu , dans ses disgrâces , méconnu de ceux quMl aimait ; l'injifle a flétri son courage , et il a été offensé de ceux doîA il ne pouvait prendre de vengeance. Ses talents, son travail continuel, son application à bien faire, son attachement à ses amis, n'ont pu fléchir la dureté de sa fortune. Sa sagesse même n'a pu lo garantir de èominettre des fauteà irréparables; il a souffert le mal qu'il ne méritait pas , et celui que son imprudence lui a attiré. Quand la fortune a paru se lasser de le poursuivre , quand l'espérance tf'op lente commençait à flatter sa peine , la ùiort s*est offerte à sa vue, elle l'a surpris dans le plus girand désordre de sa fortune; il a eu la douleur amère de ne pas laisser assez de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver sa vertu de cette tache. Si Ton cherche quelque rtfîson d'une destinée si cruelle , on aura, je brois , de la peine à en trouver. Faut-il demander la raison pourquoi ((es joueurs très-habiles se ruinent au jeu , pendant que d'autres y font leur fortune ? ou pourquoi l'on voit des aÂnées qui n'ont ni printemps ni automne, oh les fruits sfèchent dans leur fleur? Toutefois, qu'on né pense pas que Clazomène eût voulu changer sa misère pour la prospérité des hommes faibles : la fortune peut se jouer de la

sagesse des gens courageux; mais il lui appartient pas de faire fléchir leur courage ^

PHÉRËGtdB OU ranUrition trompée, c'est encore Vaiivenargues ; ce caractère^ à proprement parler, n'est que la suite et l'explication du précédent. Le portrait de Glodhis ou le séditieux trahit aussi ses pensées, ses désirs intimes, de même que celui de Cléon ou la folle ambition, avec cette différence , toutefois, que, dans le premier, il s'exalte, il s'enivre aux rêves les plus hardis du besoin d'action et d'influence politique , tandis que , dans l'autre, « il regrette la bonté, la sincérité, la sah gesse, qu'il pouvait cultiver sans peine dans la » pauvreté, et qui l'auraient suivi jusqu'au tom- » beau. » Glodius n'est donc point un tribun de l'ancienne Rome, mais bien Vauvenargues qui ne recule pas (en imagination) devant les troubles , les bouleversements de sa patrie, pourvu qu'il y trouve

* Essai swr quelques caractères , t. I*', p. 288. Une analogie se présente ici d'elle-même : « Aveugle et souffrant sans es- »^ poir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage » qui, de ma part, ne sera pas suspect : il y a au monde quel- » que chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, » mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est » le déyouement à la science. » (Augustin Thierry, Dix ans d'études historiques, prélace).

de quoi assouvir sa dévorante activité. Le discours qu'il tient est nerveux, entraînant, quelque peu farouche ; il rappelle les meilleures harangues de Salluste. Notre philosophe y a déposé la confidence de ses mystérieuses préoccupations. Vous n'avez pas oublié qu'il lui fallait un large théâtre; qu'il se fût senti vivre au milieu des luttes du Forum ou de ï Agora ; que Tair de la liberté , les fortes vertus civiles, les dévouements héroïques^ ce qui dépasse les proportions vulgaires de la vie commune était nécessaire à cette âme de feu, imprégnée et haletante du souffle des grands hommes de Plutarque. Tout lui manqua à la fois. Le siècle de Louis XV, — le siècle des petitesses, comme Ta dit Voltaire précisément à propos de Vauvenargues, — sa santé, son obscurité, la médiocrité de ses ressources conspirèrent à l'écarter de la vie active. Il rentra, il s'enferma tout entier au fond de son âme pleine de regrets et de douleurs. Ce sont ces émotions, ces sentiments personnels, longtemps comprimés, qui éclatent à la fin, dans les caractères, dans les portraits, dans les maximes, et jettent au dehors les mouvements, les élans, la voix de la passion, maîtresse et à la fois enivrée d'elle-même.

Nous voilà loin, assurément, de La Rochefou-^ cauld, à qui il nous reste à comparer Vauvenar-^ gués. Son iniitation du grand frondeur de la vertu est purement littéraire ; il ne lui emprunte que des formes, des tours d'expression , lui laissant, sans jalousie, l'amertume, les dédains, les mépris de grand seigneur morose, qui se venge du triomphe de ses rivaux en calomniant, à plaisir, le genre humain tout entier. Le livre de La Rochefoucauld^ sans aucun doute, est rempli des plus pénétrantes observations, des nuances les plus fines, des traits les plus vifs; mais, au fond, il est injuste, il est violent, il est désolant, il rend le moi trop haïssable. Vauvenargues, au contraire, s'applique surtout à relever l'homme, à le soutenir, en lui montrant pour but le vrai, le beau, le bien, en lui donnant pour appui l'amour de ses semblables et de la gloire. Sous le rapport de l'art, l'un vise toujours au piquant, à l'imprévu ; l'autre se contente d'exprimer d'une façon claire et juste les pensées vraies, les vérités utiles, — des observations, en un mot, que la plupart des hommes éclairés sembleraient pouvoir faire en prenant la peine de réflé-

chir^ et qui ont, par cela même, un mérite déplus.

« Un livre bien neuf et bien original, écrit-il, se- >> rait celui qui ferait aimer de vieilles vérités, » et il ajoute : a I^es bonnes maximes sont sujettes à » devenir triviales. » On ne doit donc pas s'attendre à trouver, chez lui, de$ saillies curieusement apprêtées, rien qui sente la prétention ou la recherche ; il n'exprime d'ordinaire, en littérature, comme en morale, que ce que chacun peut penser ; mais il le dit si bien qu'on essayerait vainement de mieux dire. Quelquefois, cependant, ses maximes se distinguent, soit par un mouvement rapide, soit par une ingénieuse finesse, qui prou* vent que cet excellent esprit ne renonçait point à l'originalité par impuissance, mais parce que la mesure était pour lui la quahté souveraine. « Il y a, dit-il; des gens dont il faut s'emparer tout d'a- » bord sans les laisser refroidir. — Les hommes » ont la volonté de rendre service jusqu'à ce qu'ils » en aient le pouvoir. — Nous querellons les mal- » heureux pour être dispensés de les plaindre^ etc. » €es réflexions d'une ironie contenue rappellent la manière de La Rochefoucauld, moins l'aiguiUoD venimeux qui reste dans la plaie. Souvent aussi, c'est un éclat, une splendeur d'expression qu'on

ne rencontre jamais chez l'auteur des Maximes, et Ton s'étonne, en parcourant les marges de rexem^plaire d'Aix, que la critique trop méticuleuse de Voltaire ait blessé, d'un coup de crayon, des images charmantes comme celles-ci : « Les feux de l'aurore » ne sont pas si doux que les premiers rayons de » la gloire ; les premiers jours du printemps ont » moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune » homme. » Mais à quoi bon analyser davantage tant de grandes pensées qui, parties du cœur de Yauvenargues ont touché celui d'innombrables lecteurs?

Une portion considérable des écrits de notre philosophe, restée inédite durant cent dix ans, et sur laquelle, sans le moindre doute, il n'avait placé aucune arrière-pensée pour sa gloire , contribuera beaucoup à l'étendre. Nous voulons parler de sa correspondance que M. D.-L. Gilbert a publiée, l'année dernière, avec tous les soins pieux d'une vive et profonde vénération. Ces lettres, au nombre de cent quarante, particulièrement celles adressées à Saint-Vincens dans toute l'effusion de l'amitié, sont, par la nature même des choses, l'expression la plus complète, sinon la plus achevée, de l'âme

de Yauvenargucs. L'homme que nous avons appris à connaître si vrai, si sincère, se montre là tout entier. Les traits de son beau naturel s'y réfléchissent comme dans une glace pure. Nulle trace des misères de Tamour-propre, des préoccupations, des petitesses de la vanité. Il ne s'enfle ni ne se flatté; au contraire, volontiers il se dénigre, et nous sentons qu'il parle ingénument. On ne saurait porter plus loin la pudeur du talent et de la vertu, même quand il dévoile cet idéal de grandeur morale et intellectuelle sans cesse présent devant lui. Seulement, lorsqu'il écrit à Mirabeau, il domine le fougueux et vaniteux ami des hommes par l'élévation des sentiments, la fermeté de la raison , et met une certaine étude à ne pas se laisser pénétrer tout à fait par un ami qui n'est point son égal; tandis que, avec Saint-Vincens, son esprit , son cœur, son âme entière s'épanche sans réserve.

On assiste alors à toutes les agitations, à tous les combats de ce héros terrassé, mais non vaincu par le malheur. Embarras d'argent, souffrances physisiques, déchirements de famille, grands projets déçus, douces espérances trompées, — parfois im

léger murmure de tant d'activité, de tant de jeunesse qui semble dire :

Quoique Theure présente ait de trouble et d'ennui , Je ne veux pas mourir encore; —

habituellement une résignation paisible, voilà ce qu'on lit, ce qu'on entend; tout est grand, simple, pathétique; c'est le cœur qui parle au cœur et lui renvoie l'écho de sa tendresse. Quand Yauvenargues n'aurait laissé que ces lettres nobles et émues, il mériterait, à jamais, le tribut d'éloges qu'on doit au talent brisé dans sa fleur; il occuperait parmi nos prosateurs la place marquée, parmi nos poètes, au chantre de La Jeune Captive : tristes et doux génies, réunis par l'infortune, on les réunirait aussi dans la gloire.

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