LA VERSIFICATION
Sommaire. — Voltaire combat le paradoxe de Lamotte sur l'art des vers. Il insiste trop sur le mérite secondaire de la difficulté vaincue. — Ses idées sur la versification antique. — Comparaison de nos vers avec ceux des anciens, des Anglais et des Italiens. — La versification française au XVIII» siècle : Boindi», le P. du Cerceau. — Vues de l'abbé d'Olivet et de Marmontel. ~ Idées peu précises des savants sur l'accent
. prosodique. — Ignorance des origines du vers français. — Opinions de VolUire sur l'hémistiche', la césure, la rime, les licences poétiques, les vers irréguliers.
La poésie a toujours eii ses ennenys, comme la danse et la musique. Au commencement du xviii* siècle, quelques écrivains osèrent en nier le principe et en contester l'utilité. C'était Fénelon qui avait donné le signal de cette sorte de réaction, t Les opinions de M. de Cambrai avaient favorisé le.^ût de bien des gens qui, ne pouvant faire des veré avaient été bien aises de croire qu'on n'en pouvait réellement pas faire en notre langue (i). » Mais au moins l'auteur du Télémaque avait-il remplacé les vers par une prose poétique. Desfontaines, plus radical parce qu'il avait été encore ^lu8 m^heureux, supprima purement et simplement la verâiflcation. On peut, disait-il, être poétique en prose : car plusieurs odes de Pindare ne sont point en vers ; et d'ailleurs la parole étant uniquement destinée à faire passer les pensées de notre esprit dans celui des autres, il semble contraire à la raison de rendre l'usage de ce moyen si ditfi-
(1) Lettre à CideviÙe, 13 août 1731.
(ï) Ibid., p. 114. Il est vrai que Nodior %ioute : « ce qui ne Tempéctie pM d'être mauvaise *,
cile et si incommode (^). Mais le principal adversaire de la contrainte poétique était Lamotte, « cet auteur ingénieux qui ne fit que des vers en sa vie et des ouvrages de prose à ^ l'occasion de ces vers », ce traducteur de V Iliade, qui com- I)arait nos poètes à des >f feseurs d'acrostiches ou à un
" charlatan qui fait passer des grains de millet par le trou d'une aiguille » (2), Voltaire crut nécessaire de répondre à un homme de mérite qui avait fait cinq ou six volumes de vers et dont l'opinion pouvait répandre dans le public un dangereux parad oxe (8). Persuadé, comiAe Montaigne, que « la sentence pressée aux ,pieds nombreux de la poésie, frappe l'âme d'une plus vive secousse » {*', il pense que la bonne poésie est à la bonne prose ce que la musique esta
' un récit ordinaire, ce que les couleurs du tableau sont à un dessin au cray on. Tous, les peuples ont besoin d'harmonie,
, et cette harmonie ne peut être obtenue qu'en , surmontant certaines difficultés. Peut-on reprocher à Virgile, qui alignait des dactyles et des spondées, d*avoir fait un travail ridicule (5)? L'adversaire de Lamotte avait raison de montrer que le goût de la versification est inné à l'homme. Les créations les plus brillantes de l'imagination comme les plus riches productions de la nature peuvent être embellies par cette harmonie des formes qui produit le sentiment du beau : on plie Jes pensées à la mesure du vers comme on taille les pierres les plus précieuses: La mélodie poétise, quel que soit le moyen qu'on emploie pour y arriver, répond à un besoin de l'esprit et lui plaît naturellement. Si quelques uns la méprisent, ce n'est pas t faute de la connaître », mais plutôt faute de pouvoir la comprendre. Si Lamotte,
(1) Ob^rvations sur les écrits modernes, XIX, p. 121. Cf. Nisard Les ennemis de Voltaire, p. 8.
(2) Préf, d'Œdipe, t. II, p. 62.
(3) Préf. d'Œdipe, t. U, p. 59.
(4) Cité dans la Conn. des beautés, t. XX!X, p» 156.
(5) Préf. d'Œdipe, t. U. p 61 et passim.
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^^r^rmrt vm, l» mniiê, qut^ hiSim / VdnatioH au langage françt^, p. 81) semble croire <{ue VolUtre avait cherché à provoquer uni tékirmn de ce genre.
apYès avoir tourné en prose la première scène de Mithridate, s'obstinait à la trouver aussi belle qu'auparavant, il n'')' avait rien à lui répondre. Il ne restait plus qu'à le ranger parmi « ces gens de bon sens, fort nombreux à Paris, nés avec des organes insensibles à toute harmonie, pour qui la musicjue n'est que du bruit et à qui la poésie ne paraît qu'une folie ingénieuse » (t).
GependaiH on peut reprocher li Voltaire d'avoir trop souvent insisté sur le plaisir secondaire de la difficulté vaincue. Il dit, il est vrai, dans la préface d'Œdipe que quiconque se borne à vaincre une difliculté pour le mérite de la vaincre est un fou (2) ; i;nais dans ce tnorceau môme, ainsi qu'en beaucoup d'endroits de ses ouvrages , on voit que pour lui les vers ne sont supérieurs à la prose qu'en raison des obstacles que le poète a dû surmonter. A son avis, il n'y a pas de grandes choses sans beaucoup de peine (3), et les ouvrages sans contrainte sont aussi sans grande beauté W. î*lus la poésie est devenue difficile, plus elle est belle (5). Ne pas laisser échapper un seul mot qui sente la moindre gêne, quoiqu'on ait été continuellement gêné : c'est à ce coin qu'il faut marquer le peu de bons vers que nous ayons dans notre langue ; dès qu'on ôte la difficulté on ôte le mérite ^^). Et Voltaire citait avec admiration la strophe dans laquelle La Faye avait exprimé la même idée en vers < heureux et pleins d'imagination » :
(1) Ibid,, p. 59.,
(2) Jbid., p. G2.
ÇS) Discours à l'Académie française, t. XXXVIII, p. 549. H) Conn, des beautés, XXXlXjim.
(5) Commentaire sur Corneille. Remarques sur le Cid, I, i, note a. Cf. Nicomède, I, i, 91 : « Ce vers est défectueux. Il e^ vrai qu'il n'ëtait pas facile; mais ce sont ces mêmes difQculté^ qui, lorsqu'elles sont vaincues, rendent la belle poésie si supérieure à la prose. »
(6) Lettre à l'Académie, IX, 469; Avertissement du traducteur de la tragédie de /i4(M Céaar, Vn, 487.
(0) Dict. phxl , art. A, l. XXVI, p. 12. ,
teUît Voltaj to 9ociélé c
De la contruinte rigoureuse, Où l'esprit semble resserré, Il reçoit cette force heureuse, Qui l'élève au plus haut degré.
Hy Telle, dans les canaux pressée,
Avec plus de force élancée.
L'onde s'élève dans les airs ; Et la règle, qui semble austère, N'est qu'un art plus certain de plaire, Inséparable des beaux vers.
Lamotte ne fut point d'abord convaincu et il fit une réponse qui, à la vérité, n'indiquait point une vocation poétique : Sont-ce les canaux qui font que l'eau s'élève, ou doit-on attribuer cet élan ù la hauteur dont elle tombe ? Son contradicteur répondit lui aussi en physicien : sans la gène des canaux dont il s'agit, l'eau ne s'élèverait point du tout, de quelque hauteuf qu'elle tombât. Mais, pourraiton objecter, pour prendre plaisir à contempler une eau jaillissante, est-il nécessaire de savoir qu'il y a des canaux ? Les adversaires avaient peut-être tort l'un et l'autre. Lamotte crut devoir se rendre, mais il ne dut pas trouver la comparaison « aussi juste que riante ». Si La Faye put le faire changer d'opinion , c'était plutôt « en imitant ce philosophe qui, pour toute réponse à un sophiste qui niait le mouvement, se contenta de marcher en sa présences. Voltaire donnait beaucoup trop d'importance à une idée très accessoire. Toute versification à des entraves, et il est plus beau de les vaincre que de s'en débarrasser. Mais si la difficulté s'attache toujours aux productions de l'art, elle n'en est point le principe. La création de la poésie est l'œuvre' d'une âme sensible à la beauté, et, non celle d'une ardeur impatiente de surmonter des obstacles. Oif peut admirer davantage un grand rausicien; si l'on sait qu'ils se sert d'un détestable instruivent; mais si l'on ignore cette èircoDstance, cela 6mpôcb«r»-t*il de; rjécouter avec
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\e\fii YbUaire so trouvait alors à Circy. V. Desnoiroterres, Voltaire et la êoeiété au XVlïb tiède (VolUire et Frédéric), 211.
plaisir (i)? On peut aussi aimer Racine sans savoir qu'il a lait difficilement des vers faciles. L'agrément de la difficulté vaincue ne (ait que s'ajouter au charme naturel de la forme poétique, et il ne peut être goûté que par les connaisseurs. Ceux qui l'ont recherché avec aiTectation sont tombés souvent dans de misérables puérilités, et Voltaire lui-même a été conduit à rabaisser la poésie quand il lui trouVe qijielque ressemblance avec les énigmes, les acrostiches et les jeux de cartes (2), et quand il compare Racine, celui qu'il considère 4(pcomme le plus grand des poètes français, à c un homme chargé de fers qui marcherait avec grâce (3) i. Attribuer à l'auteur de Phèdre quelque chose de l'art du saltimbanque, voilà où pouvait conduire l'exagération du purisme en matière de versification.
C'est qu'en effet, les idées exprimées ici par le grand critique sont en relation étroite avec celles qu'il soutenait au sujet du langage. Il croit que la manière de versifier du siècle de Louis XTV est la seule possible, comme il est persuadé que la langue de cette époque est la véritable langue française. Les métaphores de Racine paraissent toutes fon* dées en raison : donc on n'en doit créer que de raisonnables; ses vers semblent avoir la correction de la prose la plus 4^hâtiée ; par conséquent les beaux vers sont et doivent être plus corrects que la prose (^>.. De même ce poète a su triompher brillamment des mille obstacles de la versification : on doit en conclure que le plaisir.de la diffî-j culte vaincue est le fondement de la poésie. Ici encore, Vol-
(1) « Il est plus aisé de dlinser sur la terre que sur une corde tendue eu l'air ; cependant, la grâce d'un danseur ordinaire fait plus de plaisir ique toXite l'adresse d'un danseur de corde : il nous étonne, mais nous ne le^ regard<ms pas longtemps. » Louis Racine, De la poétie artificielle. (Mém. de VÀwL des Inecr^., XY, 208.)
(2) Lettre à VAcadétnie française. {Irène, t. IX, p. 469.) (^Sentimentê d'un académicien de Lyon, Mél., 1774, t. XLVIII,
(4) CoMfi. dee beautés, p. ibl,
8» Hem. fur la Grammaire générale et raitotméa, 1, 6.
taire s'imagine qu'il soutient un principe général, alors qu'il ne Refend que ceux de son école. Il faut remarquer d'ailleurs qu'il s'occupe surtout de ce qui est français : peutêtre eut-il professé des doctrines plus larges, s'il eût eu une connaissance plus approfondie de l'art des vers en général, et s'il eût mieux saisi les rapports qui existent entre les systèmes employés par différents peuples.
L'auteur du Dictionnaire philosophique ne parait point avoir, au point de vue théorique, une idée très exacte de la prosodie et de la métrique des anciens. Ainsi, il prétend que les élisions étaient des « finesses de l'art, et qu'Homère était au-dessus de ces finesses ». Il soutient qu'on voit très rarement dans Virgile une voyelle suivie d'un mbt commençant par une voyelle ; que ce n'est que dans un petit nombre d'occasions, où il faut exprimer quelque désordre de l'esprit : Arma amens capio, ou lorsque deux spondées peignent un lieu vaste et désert: Et Neptuno jEgeo. On voit qu'il confond ici deux choses fort différentes, l'hiatus et rélision(t). On connaît aussi ses plaisanteries sur Pindare, « l'inintelligible et boursouflé Thébain », qui coupe ses mots eÉljÉ^eux vers. It a connu, dit-il, êe grands scoliastes qui povWfei môme raison se plaignaient violemment d*Horace : on aurait pu, ce semble, faire de la musique sans cette « étrange bigarrure ». Les vers d'Homère et ceux d'Apacréori étaient chantés et pourtant ces poètes lie se sont jamais permis pareille chose ; on ne trouve pas d'exemple d'une pareille licence dans Virgile (2). Mais, conmie le fiait observer M. Quicherat, est-ce la faute d'Horace et de Pindare si nous ne savons pas scander leurs vers? Voltaire ressemble ici à ces Français qui ne peuvent mettre le pied dans un pay« étranger sans trouver ridicule ce qui est nouveau pour eux, et qui se moquent volontiers de ce qu'ils ne
(1) Dict. phil., art. A, t. XXVI, p. 17. (S) Lettre à Çhabanon, 9 mars 177S.
(2) mont
J^raUÎ
naêufTêU. — Vraii prineipêê de la langue françoiêe^ t. U, p. 344. (5) UUreéuSJmnvUriW. •
comprennent pas. Heureusement, il ne tient pas trop à ses opinions ; il les admet sans trop de réflexion et s'en défait avec la même facilité, car « après tout, il n'y a pas moyen de réprouver une méthode qu'Horace adoptait. Tout C0 qu'on peut dire, c'est quç nos compatriotes se moqueraient de nous si nous prenions de pareilles libertés ». Au reste, Voltaire se préoccupe assez peu d'étudier la versification antique, qui ne lui paraît intéressante qu'autant qu'elle peut aider par d'utiles comparaisons à mieux comprendre le génie de la nôtre.
On a souvent reproché à nos vers d'être inférieurs pour l'harmonie à ceux des anciens, et ce n'est peut-être pas sans raison. Sous la forme classique, surtout, ils sont un peu monotones : c'est un point sur lequel Lamotte n'avait pas tout à fait tort. La poésie n'est qu'une musique incomplète ; or, des quatre éléments essentiels d'une phrase musicale, l'acuité, l'intensité, la durée des âons et la mesure, les anciens, dans leurs vers, avaient retenu les troiâ derniers ; nous n'avons conservé dans les nôtres que le second et le quatrième : encore nos mesures trop longues et trop lâches nous ont-elles, forcés à marquer la fin du rythme par une sorte de coup de sonnette dont on a pu trouver l'harmonie puérile et quelque peu rustique. Aussi a-t-on souvent cherché à imiter les anciens pour donner à notre versification un caractère plus mélodieux. Serait-il possible de faire en français des vers fondés sur la quantité des syllabes ? Non , répond Voltahre ; les Romains seuls ont pu sentir la beauté du langage poétique qu'avaient créé les Grecs, nés sous un ciel plus heureux et favorisés d'organes plus délicats que les autres nations (i). Cependant n'avons-nous pas incontestablement des syllabes longues et brèves ? (2) Il est
(1) V. la Préf.^d'Œdipe (1780), t. II, p, 60.
(2) V. àVhvti.ïraUé delaprasodie jfrançaiiê (il^),p, M yiniv., et Mar* montel. Poétiqtte française. (Paris,1763, p. 188.) —V. Becq de Fouquiéres, TraUé génértU de vereifieatUm française. Charpentier, 1877, p. 176^
nUre, 1758. III. 14.
vrai que 1^ quantité varie selon les provinces ; ainsi, la première syllabe des mots fusil et jeunesse, qui en général est brève dans d'autres pays, devient longue dans la bouche d'un habitant de la Champagne ou de la Franche-Comté, ce qui donne à ces mots une forme prosod^iue toute différente ; au point de vue des rythmes, les provinciaux parlent des langues tout à fait dissemblables. De plus, il n'y a pas de règle pour l'allongement par ppsition, qui lie peut avoir qu'un caractère conventionnel, et la bizarrerie de Torthographe ne petoettrait guère d'en établir. Chaque province, chaque ville et quelquefois même chaque village a sa prosodie. La France-n'en a point, mais cela ne prouve nullement qu*elle ne puisse pas en avoir (1).
Mais au moins pourrions>nous imiter les Anglais et les Italiens, qui peuvent ne point rimer, parce que la « manière dont ils récitent leurs vers fait sentir des syllabes longues et brètes (2) o . AU xviii* siècle, Turgoi fit des vers mesurés à la manière antique. Il croyait sans doute que la quantité des mots français, tels qu'on les prononçait à Paris, était fixée comme celle des mots chez les anciens, et que par là, notre langue se rappi^bchait plus que toute autre de celle des precs (3). Tel n'est pas l'avis de l'abbé d'Olivet. L'auteur, de la Pfosodie avoue bien qu'il a été obligé de se
(1) Il serait à souhaiter qu'on pût trouver dans les dictionnaires, et même dans les plus petits, des indications concernant la prosodie. Il serait non moins utile de déterminer au^i exactem&at que possible le rapport des accents provinciaux à la prononciation correcte, et de donner quelques règles fort simples pour les corriger. Au xviii* siècle, Tabbé de la Pouyade, dans ses conférences, indiquait des moyens physiques pour les réformer. (V. plus haut, p. 8.)
(2) V. la Préface d'Œdipe, ïbid. ^ ■■ '
(3) Cette opinion est du moins soutenue par l'éditeur de ses œuvres
(Paris, Delance, 1810), qui se donne pour son élève. (V. t.. Ç, p. 50-57.)
Voici des hexamètres de Turgot :
« Enfin, lorsque l'aurore a de ses feux blanchi rhorizon,
« Lorsque du jour naissant les clartés ont chaste les ombres »
(5) Ititrê àt^Alêmbêrt. IM., 19 mare, p. 24.
défier de ses premières impressions (i) ; mais il a consulté à Paris des gêna dont la prononciation n'était point suspecte, et il est forcé de reconnaître que ses oracles n'ont pas toujours été d- accord entre eux (2). Marmontpl n'bse pas non plus se risquer àTdonner des indications précises (3). Au reste, ni Tun ni l'autre ne voudrait engager nos poètes à renouveler lès tentatives du xvi® siècle. Pour eux la prosodie ne peut être qu*unedélicatesse,.uneDeauté accessoire, un moyen d'ajouter au nombre et à la cadence de nos vers (♦). On peut en effet imiter certaines formes poétiques des anciens pour. perfectionner. les nôtres ; mais on ne peut songer à faire prévaloir chez nous leur système de versification. Si quelque grand poète tentait une entreprise de ce genre, il devrai! commencer par établir la quantité mal- . gré la bizarrerie de notre orthographe ; puis il aurait à imposer à notre oreille des rythmes nouveaux. La difficulté semble insurmontable. Il y a trop de Français qui ignorent la prosodie et qui font des vers. <«
Comme les accents provinciciux peuvent transformer complètement la valeur prosodique d'un mot, il faudrait commencer par établir une manière de prononcer qui fût uniforme. En fbrçant un peu la prononciation,, ce qui est légitime quand on lit une phrase poétique, on peut rendre sensibles à l'oreille certains éléments rythmiques ; ainsi on peut donner facilement le mouvement iambique aux vers suivants:
Rodiigue as^tu du caur ? — Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure...
(1) O'Olivet Alt critiqué, pour cette raison par DesfDntaines, 06s. sur Ut écrite modemea, VH, 156, et par d'Alembort, Lettre au roi de Prusse, 40 avril 1767. (Ibid., p. 63.)
(S) Poétique, p. 960.
(4) Jbid., p. %iL
vu; JLTH**. pntt., tui. A, AAVl. K>.
lifais alors même qu'qn serait anivé à fixer dans les mots français la quantité et Taccent, il faudrait encore choisir des mètres convenables et en fixer les règles. L'enfant qui 8*amuse à reconstruire une figure régulière à l'aide de morceaux de bois de formes différentes n'ignore pas que la facilité ou même la possibilité de la combinaison dépend de la nature des éléments qu'il réunit ; il en est de môme ppur les constructions métriques. Voltaire croit que les anciens Italiens ont imité exactement les Grecs ; mais il n'en est rien : les mètres latins ont et devaient avoir lèiir caractère particulier. Saint Augustin nous apprend que là langue populaire de son temps ne se prétait pas aux rythmes compliqués de la poésie savante (*), et le savant Bentley déclare que le génie de la langue anglaise proscrit le genre dactylique(?). Il semble qu'en français on puisse faite assez facilement des pentamètres et plus aisément encore des anapestes et surtout des iambes : mais ceux qui ont voulu adopter Thexamètre ont eu le tort d'ajouter une difficulté nouvelle à une entreprise déjà très difficile. On peut sans doute perfectionner notre poésie en y introduisant l'usage de rythmes nouveaux (3) ; mais il est inutile, comme Voltaire Ta compris, de chercher à transformer notre systènîie de versification. € Craignons, dit-il avec raison, que si nous voulons ouvrir une autre carrière, ce soit plutôt par l'impuissance de mar-^
(i) n dit, en parlant du psaume qu'il avait composé en rythmes vulgaires contre les donatistes : Ideo autem non allquo caiminia génère hoc fieri volui, ne me neceêêUas metrica ad aliqua verba, quae vulgo tninuê sunt u$Uata,,a>mpelleret, (Hetractationum, lit>. I, <iap,,XXé Patrologie de Migne, vol. xxxii, col. 717.)
(2) Dolendum atque indignandum jam a literis renatos pueros ad dac> tylica, quod genus patria lingua ribn recipit, edisc^da ferula scuticaque cogi. (De metris Terentianis Schediasma, éd. de Térence, Tauchnitz, 182Q, p. 13.)
(3) Voir F. de Grammont ; Le^ vers français (Uetzel), p. H2 et suiv. — Beeq de Fouqûières, Ouv. cité, p. 61.
(5) Dict, phU., art. Orthogrupht, XXXI, 332.
cher dans cdle de nos grands hommes, que par le désir de la nouveauté 1^). »
Mais comment faut-il se servir de cet instrument que nous ne pouvons abandonner ? Quelle est la véritable nature de notre versification, et quels moyens pourràit-on employer (iourla perfectionner? Ce sont là des questions que discutaient volontiers au xviii» siècle un certain nombre de savants, de philosophes et d'hommes de lettres.
MM. de Port-Royal avaient transformé la méthode grammaticale, mais ils n'avaient émis aucune vue bien nouvelle sur le mécanisme des vers françai^i Hàncelot qui avait écrit sur.la poésie latine, française, italienne et espagnole (2) ne put ni rattadier les trois dernières à ce^e dont eUes se sont formées, ni les rapprocher en examinant leurs caractères essentiels. Comme les savants qui s'occupent de ces sortes d'études, il fût trompé par nés habitudes de lan^^e, qu'il voulut appliquer à des choses étrangères, et au lieu d'éclaircir notre versification et celles de nos voisins, il ne fit que les obscurcir en négligeant un peu trop l'accent et en y introduisant de fausses idées sur la césure (3). Il se contentait d'agouter aux préceptes bien connus de l'art classique des règles nouvelles négligées par les anciens poètes sur l'hiatus, l'emploi de Vé muet final devant une consonne, l'emjambement, et des indications sur le nombre des syllabes dans certains mots (4) ; en. un mot il exposait les principes suivis par Racine et Boileau. Les auteurs de 'Grammaires comme Buffier, Restant et Wailîy se bornèrent en général à reproduire les mêmes idées en les développant au Besoin ou en fixant les points obscurs dans les petits
(\) Préface d'Œdipe, tu, p,Gi.
(2) QutUre traUei de poêtitê latine, française, italienne et espagnole,
(3) Brh)e inttruetion sur lesi règles de la poésie italienne, chapitre I^ p. 79,80. «
(4) Bègléê de ta poésie française, art. HT, V, VI, VU.
traités qu'ils mettaient à la fin de leurs ouvrages. Ceux qui. s'occupaient plus partiiculièrement de la versification s'attachaient surtout à composer des manuels complets ou d'un usage commode (l). Quelques écrivains pourtant avaient sur ces questions des vues plus originales.
Nicolas Boindin, savant dont les idées furent tenues en grande estime par les grammairiens du xviii« siècle, émet sur la versification des opinions toutes négatives (2). Pour lui, la rime est l'élément principal de nos vers relie est « insupportable » chez les anciens et nous cause un plaisir «r non réel et physique, mais de convention et purement arbitraire » ; elle est d'ailleurs soumise aux règles les plus capricieuses. Nos vers ne sont point égaux pour l'oreille : ils renferment plus ou moins de syllabes longues et brèves ; de" plus, comme une syllabe à' usage représente quelquefois deux ou trois syllabes p/i^stgues (3)^ nos alexandrins peuvent avoir, selon les cas, de douze à ving^ syllabes. La règle* de l'hiatus est < fausse en théorie et démentie par la pratique ». L'enjambement est un défaut dans certains ve|;^ et une beauté dans d'autres. Notre versification n'a aucun principe fixe et déterminé; et si elle nous cause quelque {^isir, l'illusion vient de ce qu'elle est pour nous tune langue nouvelle et étrangère ».
(1) Mallet, Principea pour la lecture des Poètêê, 2 vol. 1745, t. I, p. 11-21.— Duclos, Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, 1766, t. I, section XXXV, XXXVI, p. 312. Dubos s'attache principalement à montrer la supériorité des vers latins sur les vers fhmçais. — Traité de Belles^Lettres sur la Poésie française, par F.M.A.D.M.DJ3.D. Avignon, 1747, v. p. 25. — iowaneij. Eléments de poésie française^ 1752. — Le P. Mourgues, Traité de la poésie française, 1754. — Louis Racine (Mémoires de V Académie des inscriptions, VI, 21^257, XV, 192, 207) s'occupe surtout de l'essence de la poésie et de l'harmonie imitative.
(2) Œuvres de Doindin, (1754). Ré flexions critiques sur les règles de la versification (écrites vers 1709), t. I, p. 90-102.
(3) Boindin pense qu'une consonne ne peut être prononcée ^*avec l'aide d'une voyelle et que le mot armateur, par exemple, se compose de cinq syllabes physiques ou réelles (i^-renna-teii-re). Dudos avait adopté cette manière dé voir. . \ ° \
. \J} Efliyu. mm., m. Languss, p. kJL
• Le P» du Cerceau, t a(!h)ntantl6 préjugé de la nouveauté toujours suspecte (^) », soutient que le principe d'après lequel la mesure et la rime sont considérées comme des éléments essentiels du vers est \^ source de ce style prosaïque qui s'est intrus dans notre poésie (2). Ce n'fest que dans l'arrangement des termes^ c'est-à-dire dans la construction et le tour de la phrase, que peut consister la différence de la prose et des vers (3). Pour les distinguer nettement l'un de l'autre, il faut rompre la mesure et supprimer la rime : dans un vers véritable on doit retrouver après ce démembrement « un art de poésie et un langage véritablement poétique (4) ». Il ne s'agit pas, comme on pourrait le croire, d'appliquer le précepte bien connu d'Horace. Le P. du Cerceau a prisa cœur de montrer que la poésie doit employer autant que possible les transpositions, à condition qu'elles ne soient ni trop dures ni trop équivoques (5), ce qui, dit-il, nous est plus facile qu'on ne le pens^généralement ; et il n'a fait en sonmie qu'un traité de l'inversion en français. L'idée qu'il ^ soutient renferme une part de vérité; mais il lui a donné une importance excessive ; car, au fond, elle n'est due qu'à une erreur de langage qui consiste à confondre la poésie et la versiUcatipn. Elle est d'ailleurs singulièrement exagérée par la vanité de l'auteur, qui le prend de haut avec Racine, et qui montre la prétention bien injustifiée de refaire les vers de Miihridatem.
La théorie du P. du Cerceau est plus nouvelle oue solide ; elle n'a eu d'ailleurs aucune influence sur la versification. tUp'en est pas de môme des idées émises sur notre prosodie
fc^
(1) Réflexiof%t êurla po^fi« /Vanpoi«6, Amsterdam, 1718, (imprimées à la suite des Dialogue* 9ur l'éloquence), p. 325*
(2) lUd., p. 438.
(3)lW<l.,p.i34. '
(1) «11 a voulu, dit isodier, irapper leurs etuuuiu à vbuu', si i uu uw uu
par deljt écrivains qui ont été, en ce genre d'études, de véritables novateurs.
D'Olivet se propose de rechercher les moyens de perfectionner l'harmonie de notre langue (D. Soit qu'ils se .contentent trop facilement de ce qu'ils ont, soit qu'ils s'attachent trop à la versification des anciens, soit qu'ils ^ent été égarés par dé fré^jnents changements orthographiques, les Françaià méconnaissent l'importance -de leur prosodie, que leurs ancêtres avaient cultivée au xvi« siècle C^) : il s'agit de Ta retrouver et de l'améliorer. Chaque àyllabè doit être étudiée selon sSes trois propriétés qui sont l'accent, l'aspiration, et la quantité. D'Olivet' n'essaye point de déterminer la nature de notre accent ; il n'y voit qu'un « labyrinthe », où il craindrait de- se perdre (3). L'as^ration pour lui n'est pas une consonne proprement dite, mais un simple signe orthographique qui empêche la liaison de deux voyelles : on devrait considérer comme des aspirations les consonnes nasales, qui produisent le même effet W. La quantité egt assez difficile à établir ; cependant on peut fixer certaines^ régies générales (5). Le génie de^notre langue né nous permet point de faire des vers exacteftient mesurés ; mais noua , pouvons rendre notre versification aussi belle ^pt plus facile qu^celles des anciens, en y introduisant certaiils rythmes qui résultent de la valeur syllabique, de la sortorité et '^e Tarrangement des mots. Cette hçirmonie»yariée pourrait être fort utile aux musiciens, et serait d'un heureux effet dans les œuvres des poètes et des orateurs ifi)..
(1) Prosodie françoise, 1736. Nous citons d'après le texte plus complet dés Remarque» sur la lang%te françoisû (|767), dont ia Prosodie forme la deuxième partie.
(2) Art. I, p. 1-37.
(3) Art. II, de l'Accent, p. 46.
(4) Art. III, de i'il«ptra<io», p. 50-74. •(5) Art. IV, de la Ouontilrf, p. 75-110.
(6) Art. V, p. 110-142.
La Prosodie de Tabbé d'Olivet, de.mêmç que les Remarques sur Racine, fut considérée par les contemporains comme «un modèle parfait d'analyse philosophique (l) «Jvoijtoire prédit que ce livre « subsisterait aussi longtemps qie la langue française, qu'il venge des injustesTeproches qu'osent lui adresser dés écrivains peu exercés dans l'art de la manier (2) d. En liâant les consMérationa générales dévelop-. pées à Ja fin du livre, on voit que le commentateur dé'Crcéron . se proposait surtout d'approprier à la langue' française les théojpies sur les nombres de son auteur favori. Marmontel insista sur cette idée nouvelle, et l'appliqua surtout* à la versification dans un ouvrage qui est, dit Voltaire, « rehipli "dégoût, déraison et de science (-3),». L'auteur de laiPoêttque croit ;« qu'il est au moins aus^i bon d'étudier les principes phys%es des langues et les opérations de la nature dans le langage que d'examiner les ressorts du FJûteur de Vaucanson (4)». Il soupçonne, sans s'en rendre bien €ompte, le rôle de l'accent dans nos vers. « Les Italiens, dit-il, ap.' pellent accent une syllabe de poids sur laquelle la voix se repose à 4'hémistiche et à la fin du vers. Il est certain que ces deux appuis marquent la cadence ; mais nos bons poètes les ont observés sans autre guide que l'oreille et cela n'est pas malaisé (5). » amendant Marmontel ne semble point atta* cher une grande importance à cet élément qi?îl tend.à^eonfondre avec la quantitét' En revanche, il montre que nous avons une prosodie, c'est-à-dire des longues et des brôxei? ; il y a des mouvements que notre langue obs^e sans nul effort. Il croit qu'une infinité de syllabes peuvêhV changer
(i) Ann. lut,, 1758. III. 20. >
(2) Siècle de Uui$ \IV, Catal. des écrivains. • *
(3) Poétique françoUe, 2 vol. 17G3, v. chap. VF, de l'Harmonie du •tyle; ch. VU» du Méchanisme du vei^a. — Comm. aUr Corneille, Rem. sur Pulohérie, XXVI, ^.
<4) Poétique, p. 174. " -
(5) /»<<.> p. Si5.
de valeur pour former l'expression et le nombre: avantage inestimable pour nous, si i|pus savions en profiter (1). Cije ne prétends pas, dit-il, donner des règles sûres, mais je promets à celui qui voudra bien me rectifier que son oreille-se perfectionnera en recherchaiHt les erreurs de la mien0(0 (2). » Marmontel et d'Olivet ont été les promoteurs de l'étude des rythmes, qui a suscité de nos jours des travaux plus complets et plus approfondis. >
Selon Batteux, les poètes de tous les pays ont tenu compte de quatre éléments ; la quantité, la mesure, la césure et les « clausales » métriques ou rimées ; telle est, eh quelques mots, « l'histoire naturelle de la versification». Gqtte théorie, issue d'une comparaison ti'op directe elître4efr^ftbitudes des anciens el les nôtres, a quelque chose d'artificiel ; car elle ne repose que Sur des mots, et elle donne des notions fausses sur les pieds et les césures en français (3). Pour la pratique, Batteux partage les idées de Tabbé d'Olivet. Pèutr êti'e notre quantité sera-t-elle un jour fixée; en attendant, nous trouvons chez nos bons versificateurs des rythmes quij pour une oreille attentive et exercée, ressemblent fort aux mètres antiques (^) . *
^ucun djBs savants du xv!!!" siècle n'a réussi à débrouiller la questio)ï de l'accent, qui d'ailleurs est fort compliquée. Ils ne s'entendent point sur la nature même de cet élément musical des langues (î>). Les uns, suivant une définition donnée par Denys d'Halicarnassè, le considèrent comme le signe de l'acuité ou delà gravit:^. Duclos confond les sons aigus avec les voyelles aiguës, et par suite de cette erreur, quelle que fût là^ délicatesse de son oreille, il n'a point
(3) Pnncipes de la liUératurc (1764), t. I., chap. V, p. ,1M.
(5) V, Fromant, Supplément à la Grammaire générale, p. 107.
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(1) Rem.
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(2) Essa
(3) Nouv
' p. 47, note.
(4) Oitiq
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suiv.)
W^ (5) Enc.
M . (^) Obs.
w (7) Énc,
(8) Poéti
(1) Lêitn à CideviÙe, 13 août 1731.
éclairé la question (11. Rousseau prétend"^ qu'il n'y a point d'accent aigu en français ni môme en italien, et il soutient cette singulière théorie qu'on n'invente les accents que quand l'accent est déjà perdu, car une intonation fixe rendrait impossible la prononciation oratoire (2i.
Beauzee s^jnspii^^ en grande partie de ces idées,*et selon son^habitude, il divise, subdivise, .essaye d'établir une classification complète 0). L'abbé Goquinot, qui critique son système, ne fait qu'y ajouter une nouvelle division sans éclaircir le problème ; il croit d'ailleurs que si l'on élève la voix sur certaines syllabes, c'est moins par règle que par sentiment (4). D'Olivet s'abstient de traiter la question. Selon Diderot, ce que nous avons d'accent, plus oratoire que syllabique, est inappréciable (5). Un autre va jusqu'à douter que le latin ait ^i un accent prosodique ; en tous cas il affirme que le français/n'en a que dans les provinces, et que chez nous tpi^te intonation est mauvaise, à.moins qu'elle ne soit oratqire (6). Marraontéî déclare formellement que dans la langue française, telle qu'on la parle à Paris, il n'y a point d'accent prosodique (7). Il reconnaît pourtant que le caractère de notre prononciation est d'appuyer sur la pénultième ou sur la dernière syllabeides mots (8) ; mais dans les termes de deux syllabes on peut indifféremment appuyer ou glisser
(1) Rem. sur la Gramm. générale, I. iv. Pourbuclos, les mots âge, fête, côte ont un ton grave et lent, gîte et flûte un ton aigu (p. 36).
(2) Essai sur l'origine des langues, ch. VII, suiv. (Musçay-Pathay), t. II, p. 238, 441 .
(3) Nouvelle Gramtnaire générale, chap. VI. Enc. méth., art. Accent, p. 47, note.
(4) Critique de XiiGrammaire de Beauzée, imprimée à la suite de Y Essai synthétique sur la nature et la formation des langues. (V. p. 428 et suiv.)
(5) Enc, tnéth., art. Banques, p. 439. .
(6) Obs. sur les écrits modernes, t. Vil, p. 149.
(7) Enc, méth,, art. Accent, p. 55.
(8) Poétique, p. 126.
(3) Préf. d'Œdipe, t. II, p. 59.
(4) Git4 dans la Conn des beautét, t. XX4X, p. 156.
(5) Préf, d'Œdipe, t. U. p. W et passim.
miel Uimrédie
sur l'une des deux voyelles ou les tenir h l'unisson (^). Batteux n'admet pas que la voix puisse relever une syllabe finale (2 . Un autre écrivain, s'inspirant des principes d^ la versification anglaise, dfstingue un coup et un appui,, qui c(jrrespondent à l'accent aigu ou circonflexe, et cherche h étahhr une triple accentuation de nos mots disyllabiques (3'. Mais les lettrés en général ne semblent pas comprendre grand chose à ces questions, et si chez nos voisins quelque écrivain essaye de corùparer à cet égard le génie des langues, ils se refusent à le suivre dans des détails « qui leur sont étrangers (*) ».
C'est l'auteur du Siècle de Louis XIV qui émet l'opinion la plus conforme aux idées de notre temps. « La prosodie française, dit-il, est différente de toutes celles de l'Europe ; nous appuyons toujours sur la dernière syllabe et toutes les autres nations pèsent sur la pénultième ou l'antépénultième comme les Italiens (5). » Voltaire veut'parler de la dernière syllabe française non muette. Faut-il lui donner raison contre tous ses contemporains et lui attribuer l'honneur d'avoir donné le premier la règle de l'accent en français ? Il est vrai qu'au commencement de ce siècle un Italien, comparant la langue de son J^ys avec la nôtre, a trouvé chez nous un véritable système d'accentuation (6). Cette découverte a pu être fort utile à la science et pourra l'être encore à la versification. Mais si nous possédons réellement cet élé-
(t| Jbid.^p. 150.
(1)' Lettre à M. l'abbé d'ÔUvet sur la Prosodie, p. 79 et suiv.
(3) Dissertation en^foiiyie d'entretien sur la poésie française, attribuée à Durand, ministre à Londres, imprimée à la suite de la Prosodie de labbé d'Olivet, p. 147.
(4) V. Obs. sur les écrits modernes, XXXIII, 313. Analyse d'une lettre d'un Anglais, sur la versiflcatiorï de Virgile et de Milton.
(5) Siècle de Louis XIV, art. Musiciens, XIX, 223.
(()) Ant. Scoppa, Les vrais principes de la versification développées par un examen comparatif entre la langue italienne et la langue française, 1811.. V. 1. 1, 187 "*»
ment si xviii^ si Cet acc€ qui y su moins C( dans la 1 graphe, prendre nous le < chez not facile de varie-t-il jours, à au raoin C'est là t( à cet égî les langi et les lan Voltair nouvelles française trouvé l'c vanche, i essentiel versificat sure, de On ne çais qu'e lormé. A origines.
François
(1) Un eu détruit jami fible de par
00 Proso
uua, IVUUUIU IH IHUlë pôiWiie si supérieure a la prose. »
(6) I^lra â l'Académie, IX, 46U; Avertissement du traducteur de la tragédie de Julê» Cétar, Vn, 487.
ment si important du langage, comment se fait-il qu'au xviii« siècle tant d'écrivains en aient contesté l'existence ? Cet accent est surtout sensible aux oreilles (4es Allemands qui y substituent leurs propres intonations ; il est beaucoup moins connu des Français. Il joue à peu près lo nKVnie rôle dans la langue que les voyelles étymologiques dans l'orthographe. Il nous est d'un précieux secours pour bien comprendre la formation de notre idiome national ; mais avonsnous le droit de conclure du passé au présent ? L'accent a chez nous quelque chose de vague et d'incertain : il est plus facile de sentir où il n'est pas que de dire où il est ; encore varie-t-il avec les provinces (t). Nous- n'appuyons pas toujours, à vrai dire, sur les Anales sonores, mais nous avons au moins la faculté de les soutenir dans la prononciation. C'est là tout ce qui nous reste des intonations primitives ; et, à cet égard, notre langue parait être un intermédiaire entre les langues romanes qui ont conservé les toniques latines, et les langues germaniques qui les ont déplacées.
Voltaire ne pouvait manquer de s'intéresser à des théories nouvelles, et qui pouvaient être très profitables à la langue française. Cependant, il n'a pas jugé à propos ou n'a pus trouvé l'occasion d'écrire lui-même sur ces matières. En revanche, il a examiné avec quelque détail certaines questions essentielles ; il s'est demandé quelle est la nature de notre versification, quel usage on doit faire de la rime, de la césure, de l'hiatus, des licences poétiques. .
On ne peut bien comprendre le mécanisme du vers firaUr çais qu'en se rendant compte de la manière dont il s'est formé. Au xviii* siècle, on n'aimait guère à s'occuper des origines. D'Olivet jugeait inutile de remonter au delà de François I»*" (2) ; et comme on ne pouvait presque rien expli-
(1) Un àmnent philologue a dit que la prononciation provinciale ne détruit jamais Ttcceiit. (G. Paris, Accent latin, p. 18.) Il semble impossible de partager en tous points cette opinion. ^
(3) Protodiê, art. H. i.
se sert d'un détestable inglninreiit; mais si Ton ignore cette circonstance, cela empéeà«»-UU de; Tiécouter avec
-^ tiquer, on croyait volontiers que le caprice plutôt que la raison avait fixé la mesure de nos vers (i). Marmontel savait cependant que pour passer du latin dans les langues française et italienne, les mètres anciens avaient dû prendre la forme rythmique ; mais il croyait que dans les rythmes ainsi conslJfùés il suffisait de compter les syllabes sans nul égard à leur valeur ; aussi n'héflRit-il pas à déclarer que nos vers n'ont point de mesure précise (3). Il rattache le décasyllabe français et italien au saphique, à Talcalque ou au phaleuce (3), et cherche à montrer que l'alexandrin ressemble à l'asclépiade ; son système est ingénieux, mais inadmissible {*). Sans remonter, à proprement parler, aux origines, Voltaire semble croire que certains décasyllabes français peuvent avoir la mesure des vers saphiques (5). , .
Ces opinions ont été reprises par des savants dô nos Jours, et l'on a voulu trouver à tous nos vers plusieurs équivalents dans les rythmes autrefois imités de l'antiquité (^. A la plupart des hypothèses émises on peut &ire différentes objections. Les mètres dont il a été question plus haut ne furent sans doute jamais populaires à Rome \ la langue vulgaire se
(i) Joannet, p. 8.
(2)' Eno, méth., art. Nùnibrê.
À (3) Poétiqm, p. 216.
(4) Après avoir donné un certain nombre d*indications sur la quantité des syllabes en français, Tauteur de la Poétique remplace par des équivalents les spondées et les dact^es qui composent un asclépiade, sans tenir compte ni du temps faible ni du temps f<n1,' en donnant par eiemple la môme valeur à Tàmphibraque qu'au dactyle, parce que ce pied se décompose en un même nombre de brèves, et il n'a pas de peine à démontrer qu'on trouve dans lios bons poètes une infinitë de vers de dix et de douze syllabes qui se scan^dent comme ks vert l«tiiis,8an8 faire aucune violence à la prosodie (p. 2^2M),
(5) JHct. phiU, art Himittkhe,
(jS) Cest sur le saphique qu'a été calqué, sdon Littré, notre décasyllabe. f£Rit, de k^ tangue françaUe, 1, 20).— V. ToUer, Le vere /hififioif, trad. Karl. Breul et Lébpold Sudre, p. 118, note.
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(Jj AêMimënit d UH aUàéihUUn de Lyon, Mél., 1774, t. XLVlll, p.SS.
(4) C<mfi. dM bêtMtéi, p. 157.
prête mal à ces combinaisons dues au gém'e grec, et les . plus anciens rythmes dbnnus n'eh reproduisent point le mouvement. Les langues romanes, même sous leur forme y primitive, n'admettaient guère le genre dactyliqUe; et ^les strophes latines iTtlimiques, imitées d*Horace, prouvent simplement que le moyen-ége a eu, lui aussi, sa verfliâcation savante. Un des caractères essentiels du vers roman est de pouvoir être accentué sur la 6* syllabe ; et ce caractère sait se retrouver dans le vers qui lui sert de modèle : or, comment rapprocher notre décasyllabe du mètre phaleuce qui est bien loin d'avoir toujours cet accent <i), ou de Palcalque <)ui ne l'a que très rarement {%}
D'ailleurs, est-il bien naturel d'admettre des origines multiples ? Nos vers peuvent fooUement ressembler à des rythmes qui eux-mêmes étaient; dans certains cas, semblables à celui que taos ancêtres ont copié (3). Mais ce n'est Ift qu'une appài-ence trcHtipeuse. Quaht au saphique^ il a des accents analogues ft ceux de notre décasyllabe ; mais comment expliquer à l'aide de ce rythme, la triple forme du vers italien (4) Y Enfin aucune de toutes ces hypothèses ne nous aide à oomiKrendre la parenté étroite de. notre ancièh vers héroïque avec celui qui l'a remplacé; aucune ne nous fidt découvrir la cause de l'apparition postérieure de l'alexandrin.
En admettant l'imitation du rythme Uré du êenàriu$ o
^mim
ïu$m
(i) Le Tttrt dté par UêrmatàA, Ârcei turrig^fhêt^tuperba têctà, litf càireipoiid noll«ai«it «a yen français.
01^ Le, t}|)<e dixjytfame al^^e est oelDUHâ :
0 1^ ë».m^e/W noua vcàions de citer, et qui est fait à
llniiilatiîoii dé Tâsdépiade, pourraiti à la rigueur, |>a8ser pour un trimètre
hIMMM ^k2tfVaV^k-' ' t'' '■' -T! ^ ■ ': •' --c ' '-'■ ■ - i ■ •! , r ^ ■ '- ■
;^M^^^ notié
; ,4^pl^f|^p||H|^^ car le niot'qiii'lé tsft»
/ijlifjjt |<|^ acetoM - MM,
\-r,i'rC
'\ Ici
(1) Dict. phil., art. A, t. XXVI, p. 17. (9.) Lettre à i^habawm, 9 mars 1T7Î.
vers trimètre iambique, on peut, ce semble, rendre compte de toutes les diflicultés. Ce mètre, d'un genre très simple, fut de bonne heure goûté des Romains, et il conserva sa popularité jusqu'à la chute de l'Empire. Le rythme correspondant se compose de douze syllabes dont la dixième est presque^ nécessairement tonique (t). La langue italienne peut encore en donner une infage fidèle. Un vers comme celui-ci.:
Profanatori indegni di memoria,
est la copie parfaite d'un sénarius rythmique ; il pouvait avoir son Suivaient exact en français, quand on prononçait memoria en faisant entendre quatre syllabes ; mais notre langue ayant perdu de bonne heure les mots accentués sur l'antépénultième, il se trouvait nécessairement réduit à onze syllabes par le changement de memoric en mémoire. Si le mot latiir^Aoal eut été calido, le français, obligé de le contracter en chaud, eût réduit à dix le nombre des syllabes. De là viennent les deux formes inégales du .
vers qu'on appelle improprement décasyllabe, dont l'une esixféminine, l'autre masculine. Toutes les deux proviennent de 1 i|nitation d'un rythme unique ; et si elles diffèrent, c'est en vertu de la loi phonétique d'après laquelle notre langue rejette les finales masculines du latin pour ne garder que les terminaisons féminines. •
Réduits aux oxytons et paroxytons, comme pain, âme, dont les derniers ressemblent fort aux premiers à cause de la faiblesse de Ve muet, les poètes français durent bientôt s'apercevoir qu'il leur était facile de copier, plus fidèlement leur modèle en terminant le vers par une syllabe tonique (2). Cette accentuation, favorisée par le grand nombre de nos .
(i>> La onzième syllabe ne saurait être accentuée, car dans ce cas, le
dernier pied serait un trochée, et la douzième, en vertu des lois de l'accent latin, ne peut Tétre que 1res difficilement.
(2) Dans Tandenne versification française, Te muet ne compte pas tou^- > jours à la césure, il en Alt de mdme à la fin du vers.
oxytc sens il l'affai une « chose pouvc
les Cl
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ment
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