‹ Étude sur Voltaire, grammarien et la grammaire au XVIIIe siècle [microforme]Chapitre 4 sur 34 · L HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

L HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Sommaire. — Travaux des savants du xviii« siècle. — Ce que Voltaire savait des origines du français. — Peu de sûreté de ses étymologies. — Il émet des idées justes en général, inexactes dans le détail. — Dédain fKîu justifié qu'il professe à l'égard de la grammaire historique.

Voltaire a réellement écrit une grammaire françaiée:" Les éléments en sont dispersés, il est vrai, dans un grand nombre d'ouvrages, mais l'ensemble n'en est pas moins vivant. Le grand écrivain a daigné descendre dans les plus minutieux détails, il s'est attaché à recommander lès meilleurs niodèles, il a critiqué les mauvais autèiirs et joînt à des théories personnelles l'autorité de son propre exemple. Toute cette grammaire repose sur ces deux idées générales : Qu'est-ce que le français et que doit-il. être?

Aujourd'hui on n'oserait pas répondre à cette question sans avoir cherché à savoir ce qu'il a été.^Au xviii** siècle, on avait déjà commencé à s'occuper de notre vieux langage.. LeS linguistes et les grammairiens donnaient leur avis sur la parenté du français avec les autres langues ; les historiens étaient également appelés à s'occuper de la question ; les philosophes s'en préoccupaient comme d'un objet de curiosité ; quelques savants faisaient déjà une étude spéciale du vieux français(l).Barbazan publiait en 1759 son Ordène de chevalerie avec une Dissertation sur Vorigine de la langue française, un Essai sur les Etymologies, quelques contes anciens et un glos.saire pour en faciliter

(1) V. Court de Gebelin, t. V, p. xlv.

l'intelligence. Sainte-Palaye ne prenait point parti dans la querelle des origines ; trou vani préférable de rassertibler des, faits (1) , il travaillait, lui aussi, à son Glossaire et écrivait qi^ques remarques sur la langue du moyen-Age. LacpmW faisait paraître en 1767 un Dictio;nnaire du vieux langage français précédé d'une Dissertation sur les original et les progrès de, notre langue. Quelques esprits avaient même conçu l'idée de fonder sur l'étude des anciennes productions que nous avons conservées une science plus heureuse que celle qui prétendait mener de front toutes les langues du monde. « A la place de ces étymologies si gratuites qu'on va chercher dans l'hébreu ou dans le celtiqîie ou, ce qui est plus ridicule, dans une langue primitive imaginaire, ne serait-il pas plus intéressant, dit l'éditeur de V Encyclopédie, (^e rechercher et de suivre la composition et l'altération successive des mots de notre' langue dans les monuments authentiques qui nous ten restent? (2) » Turgot, savait que « c'est le peuple grossier qiai a le plus contribué ^ la formation du nouveau langage et 4vait reconnu la nécessité pour l'étymologie de recourir aux anciens monuments (y) ». Mais la science était encore confuse et variable, suivant le caractèt*e et les vues des savants qui- la cultivaient. Saintin-Leblan admet à grand peine qu'on puiSvse considérer les langues française, italienne et espagnole comme filles de la langue latine ; car peut-on appeler filiation « l'héritage de quelques inots e;ivaliis par une langue étrangère ou plutôt le partage de quelques dépduilles (*) »? M. de la Havallière rattache notre langue ay celtique ; il ne veut point qu'elle ait aucune oi)ligation au latin, car il craint cette origine comme € un

(1) Mém. de l'Académie des Inscript. XXXIV. 671; C2) Enc. tnéth.. lettre A.

(3) Ibid., art. Ehjmologie, p. 23.

(4) Théorie nouvelle de la parole, Liv. ^, cbap. S.

lui^ijiuiiB. » Àina.

titre de vasselage et de redevance (*) *. M. de Grand val, lui aussi, cherche à démontrer que le français n'est autre chose que la langue des' Gaulois qui.s*est tranformée insensiblement (2). Bergier est -préoccupé dé démontrer qu'il ne Meut y avoir qu'une seule langue dans l'univers, et il veut tout plier à sa démonstration ; comme on a cessé de parler latin pendant cinq siècles et que d'autre part nos patois subsistent, on doit en conclure que nos fyay sans parlent le même jargon qu'avant les Romains et que par conséquent les patois sont les vraies sources de notre langue f3). -Si on rattache le français au- latin, c^est que nos premiers érudits se sont attachés à rendre nos mots semblables aux mots latins ; d'ailleurs notre syntaxe a un caractère tout particulier qui la distingue de celle des anciens. Nous n'avons rien à mendier à personne (*) : l'hébreu, le grec, le latin, ïe français sont des langues sœurs, issues de la langue primitive. Court ïe Gebelin voit pres'(^ue partout du celtique; il recourt parfois à l'hébreu, presque jamais au latin (5). Les grammairiens philosophes, dédaigneux de l'étymologie, ne rangent jamais les langues d'après leur vocabulaire, mais d'après leur génie, c'est-à-dire d'après leur construction. L'abbé Girard nie que le français soit sorti du latin (Q) ; Beauzée, dans V Encyclopédie, veut que le français, l'espagnol, l'anglais et l'italien se rattachent au celtique et par aiiite à l'hébreu, à cause de la côtistruction analogue de toutes ces langues « qui est un indice plus sûr de leur filiation que toute* les étymologies (7) ». D'autres

(1) Jirtfm. de l'Acqd* dêê Inscript.' XXIII. 24i. (%) Ditcours hi$toriquô sur l'origine de la langtœ française (Mercure, 4757, juin, t. U). * (3) Elémentê de lÀnguietique, p. 236, 238. ^ <4) iiWd., p..31.

(5) V. le t. y du Monde primitif, dise. prél. XXX et suiv. te mot olive, par exemple, lui parait être d'origine hébraïque.

(6) VnUê priheipêi de la langue française, p. 27.' n

(7) Enc» méth,, lODt Langueêf art. m. ( L 1* et § m. 1*.

savants commencent |)ourtànt à éclaircir les origines. Duclos développe des idées justes , en général sur les mélanges des langues latine, celtique et tudesque (^). Dom Rivet cherche à prouver que la langue romance est sortie . delà langue latine (2) ; Bonamy précise davantage en montrant qu'elle doit sa naissance non^au latin classique, mais à là langue populaire ; il en prévoit le parti qu'on peut tirer ^ de la comparaison de nos mots avec lés motS;itâliens et espagnols (3). Les érudits qui entrent dans le détail cbmmettent, il est vrai, des erreurs graves et sont parfois un peu trop sûrs d'eux-mêmes (*) ; mais du moins, ils découvrent les étymologies par la " force des choseà et s'ils n'en recherchent point les lois ils nô ^'écartent point trop généralement de la vérité liistorique. : ' -

Ce sont ces idées générales que Voltaire eut le bon $ens *d'adopter, contrairement à celles de quelques linguistes * et de certains philosophes. Il se représente assez exactement la naissance et la formation de notre langue. *Ii ignore, il est vrai, quelle est la parenté des idiomes riéo- . latins ou du moins il n'a sur ce sujet que des notions incomplètes. « A côté de la langue tudesque, 'dit-il, qui fut celle de la cour jusqu'au temps de Gharle*le Chauve,

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(1) Afem.d« r^ Cad. d^s/rwferip/. XV. 565. (1740.) '

C2) Dans le 7« vol. de YHistoire littéraire deê Gaules (1733).

^3) Mém. deVAcad. dp» Inacnpt. XXIV. 583.

(i) Lacombc, en citant dans la préface de son livre les Semientê de Strasbourg, empruntés a Winkelraann, donne pour ■ tudesque un texte roman. Barbazan prétend que le français n'a conservé aucun mot celtique ou grec, et qu'il n'est que du latin corrompu. Tout en se moquant des étymologies ridicules, il réfute Tépigramme bien connilè du chevalier d'Accilly contre Ménage : « Un homme, dit-il, entreprend un long voyage ; il part sain et entier ; il'h^evient avec un œil de moins, estropié d'un bras et une loupe au front, une gibbe ou bosse au front : est-il moins le même homme?» 11 s'attache trop au sens, à Texclusion de la phonétique; pour lui seigneur vient de insignior et non de senior; autrement, dit-il, il n'y a personne qui « ne puisse être seigneur quand il sera vieux. » *

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"^ il y avait un autre parler. Le romain Tustiqùe ou langue

romaneprévalufdans la France occidentale- le peuple du pays de Vaud, du Valais, de la vallée d'Engadine et de

i# I ^"®*^"®s^"^ï*es cantons conserve encore aujourd'hui des

vestiges manifestes de cet idiome ï)(1). Notre langue ne commença lî^dre quelcjuc forme que vers la fm^du „ x« siècle ; gn é&m\X en français au commencement du onzième. Ce nouveau langage ^tait une crorruption du latin ; il savait en outre conservé des débris- du. vocabulaire des Gaulois ou WoJcIieB, - dont l'ancien patois est encore parlé par quelques rustres de la province de Ê^alles et dé' la Bretagne. Ainsi Voltaire, contrairement/ à ^Fopinion d'un - certain nombre de ses côntemtporaihs, ne croit' point que le français doit d'abord être rattaché au latin. c( Il faut être pyrrhonien outré, dir-il, pour douter que pain vienne de panis 9 (2)> Le bon sens remportait ici sur les éluQubrations des savants et les raisonnements géométriques des philosophes. ; ' -

. A ce fond^sont venus s'ajouter des "éléments divers. 4 Notre langue ^est une cô^uption de la latine, mêlée de quelques * expressions, grèctipes, italiennes, espagnole^.. Nous avons aussi i^ètenu plusieurs mots dontj'brig^ne paraU ^tre celtique » (3). Mais sur deux cents mots qu'il donne comme dérivés du celtique, il y en a à peine une dpuzaine que la science de nos jours ait rattaché à l'ancien idiome des Gaulois; Tes autres sont romans, germaniques, d'origine, incertaine ou irtconnue (i). Voltaire ajoute; il est

(1) Diet, phU., art. Français. XXIX. 4834»i.

(ï) JDiet. phU., art. Blé. XXVII, p. 380.

(B) Ibid, 489. '/

W L'Année littéraire (1761, t. VI, p. -303) renforine une critiqua assez exacte des étymologies données par Voltaire., Mais Tableur de ce morceau ne 9 est occupé que de quelques mots : encore fait-il venir aller ôc asinare Il parait,, d'aiUeiirs, atUcher assez peu d'importance à ces questions et fîf.;?.?"* ****'"• voulu simplement démdntrer que Voltaire n'était pas

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vrai, que si on pouvait fixer l'étyroologie de )a moitié de ces mots, ce serait déjà beaucoup. Il combat avçe raison les prétentions de ceux qui ont recours au grec à toute occasion et à tout prix. « N'est-il pas ridicule de faire venir abréger de brçichs plutôt que é'ahbreviare, acier ô*aki plutôt que d'acies, acre d'ogfroa plutôt cjue d'a^cr, aile û'ili

plutôt que d'ala 9 > Est-on obligé de croire sur parole ce

scoliaste trop subtil qui a? prétendu que Torigine de bouffon est due • à un petit sacrificateur d^Aihèoes, nommé Bupho, qui, lassé de son métier, s'enfuit et qu*on ne revit^ plus, de sorte que l'Aréopage fut obligé 'd'intenter un procès à la hache de ce prêtre ? (1) » On était allé jusqu'à dire qu'omelette vient d*ameilatoii, parce que meli en giec signifie du miel et oon signifie un oeuf. On avait fait mieux encore dans le Jardin des Racines grecques ; on y prétendait que « dîner vient de detpnein qui signifie souper (2). » '

A ne considérer que le changement de sens, cette dernière étymologie ne nous paraîtrait point absurde; Voltaire attache évidemment une importance exagérée à la signification des mots. Chez lui les rémarques gêné* raies sont toujours plus justes que ses observations de détail. « On commença d'abord, dit-il, au xii« siècle, à introduire daffs la langue quelques termes de la philosophie d'Aristote, et vers le xvi« siècle on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remèdes (3). Mais il ne faut pas compter comme greqs tous ces termes qui ont été formés très tard du latin ; nous ne les tenons que de seconde main >. Toutefois la liste des mots grecs « que la coloni^ de Marseille put introduire dans

(1) Dict. phil., art. Bouffon. XXVII. 408.

(2j Ibid,, art! Grec, XXX, •^. 139.

(3) Ibid., mot Françoiis. XXIX. 485. Dumarsais (Enc. métk.,* moi è$} ne trouve pas absurde qu'où rattache è< (dans maître èe art») à la j^^ positionne ou de

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« (1) Dict. Pj quer que les il fait sur d*8 d'où vient le (ton intérieu m^phanie) Id'Orient, con( qui valut à ce {% n conna XXVII. 135. i « si ce terme Arabes qui ë cours des astr remarqua: « chimiste ordû mëUux. » XX (3) Voltaire siècle, notre Schotioete, X:

les Gaules », prôt^ à de nombreuses critiquas. Idiot et ermite ont probablement cette origine. Mais gargariser n*a-t-il pas été emprunté heaîucoup plus tard? Est-il permis de rapprocher directement bouteille de houtis, colère de choie, colle de colle, entrailla de entera, moustache de mustax^ ? Et comment admettre qu*affre puisse veniç d'afronoa, agacer d^anaxein, coin de gonia, maraud de miaros, page de

Voltaire n*a pas cru devoir parler des mots cl*origine orientale, bien qu'il connût à peu près l'étymologie de Ijuelques uns (2). Il sait qu'à partir de Charles VIII la langue française tira beaucoup de Becours de l'italien déjà perfectionné (3). François I«' ayant aboli Tusage du latin dans la plupart des actes civils, on fut obUgé de 'cultiver le français. Mais notre langue n'avait point encore une consistance régulière; surtout elle manquait de noblesse. Aussi Marot ne réussit jamais dans le style sérieux et Amyot ne put rendre qu'avec naïveté l'élégance de Plutarque. Montaigne donne au français de la vigueur, Ronsard

- (1) Diet. phil., art. Grec. XXX, p 139-140. 11 est inutile de faire remarquer (|ue les transcriptions de Voltaire sont souvent barbares. Ailleurs, il fait sur d'autres termes des observations fort inexactes : « le mot grec d*où vient le (rsaoç^s enthounaame, signifie émotion d'entrailleSf agitation intérieure » (XXIX. 126). — « On ne voit pas trop quel rapport ce mot .(^jpiphanie) peut avoir avec trois rois ou trois mages qui viennent M'Orient, conduits par une étoile. C'est apparemment cette étoHe brillante qui valut à ce jour le titre d'Epiphanie. » (Ibid. 140.)

(2) n connaît l'origine des mots ahhé (mot abbaye XXVI. 127), assassin XXVII. 135. Au mot ainutnach, il dit qu'il est peu important de savoir « si ce tenue vient des anciens Saxons, qui ne savaient pas lire ou des Arabes qui étaient en effet astronomes,^ et qui connaissaient un peu le coors des astres »« XXVI. 185. Au mot alchimief il fait cette singulière remarqua : « Çèt al emphatique met l'alchimiste autant au-dessus du chimiste ordinaire, que l'or qu'il compose est au-dessus des.auti^s métaux. » XXYI, p. 147.

(3) Voltaire exagère quand il écrit dans un autre endroit : « Au xvi* siècle, notre langue était un composé de v^relche et d'italien. » Art. ScMtMitf. XXXII. 193.

le gâte en transportant daat ta poésie françai&(e les composés grecs dont se servaieMl hm philosophes et les médecins. Malherbe répara un pev }cê torts de Ronsard. Enfin notre langue devint noble et harmonieuse par rétablissement de l'Académie française. Elle s'est peu^être appauvrie depuis le xvi«, siècle, dont il serait peut-être bon de fafre revivre certaines expressions ; mais elle n'a perdu en général (jué de$. termes familiers, auxquels on a substitué des équivalents. En revanche elle s'est enrichie d'une grande quantité de termes nobles et énergiques. Corneille avait commencé à la faire respecter des étrangers, Racine et Boileau lui donnèrent la pureté. C'est au siècle de Louis XIV qu'elle a acquis la perfection où elle peut être portée dans tous les genres, et par suite, elle reste à jamais fixée. Quelque changement que le temps et le caprice lui préparent, les bonô auteurs du xvii» et du xviii« siècle serviront toujours de modèles 'A).

Il .est cl£wr que Voltaire avait hâte d'en arriver là. Il ne parle guère de l'ancien français que par acquit de conscience et parce qu'il fallait en parler. Il a oublié dans ce court historique de faire mention des termes d'origine germanique (2) et de parler des emprunts faits aux Anglais, bien /qu'il n'ignorât point qu'en beaucoup de cas nous n'avions fait que leur reprendre notre bien (3). Il ne

(1) Dict. phil., art. Français. XXII. 485, suiv. — Cf. Diêcours à l'Académie. XXXVII. K3.

(2) Voltaire savait bien pourtant que certains mots latins des siècles barbares n'étaient que d'anciens mots celtes ou tudesques latinisés qui plus tard ont passé au français (art. bled. XXVII. 380.) L^ savants contemporains qui s'occupent des origines de notre langue négligent en général rélémentf germanique. Cependant Ducloà dit quelcpies mots à ce sujet. [Mém. de l'Acad, des Inscript. , XV. 578.) L'auteur du Magasin des Adolesçens (i/fô), premier entretien, croit que les Francs mêlèrent le tour tudesque de leur langue à la romane, et qu'ils y introduisirent les verbes auxiliaires. *

(3) Dict, phU., art. Boulevard. XXVII. «6. v

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■ (l) V. le bléf bulgar (2) Il fait d'autres éty l'italien haa ne dira rien ie Dictionn stoliduSf si a donné ce uniquement Boulevart i Paris jouait i XXVIII. 25:

David. Les prise. Ibid.

dans la lang ce patois n'a celte et du t termes que r — Heureux m. - Plag tion au fouu esclaves. XX ce qui soutic XXXn. 454 ÇS) Dia^p

sMnquiète point de déterfniner l'époque de ces invasions grammatibales, ni de connaître les circonstances qui purent les favoriser, il ne distingue point la formation popg^ laire et la formation savante. S'il donne parfois l'origine exacte des mots (^), il se trompe souvent dans le détail selon son habitude ; il se laisse séduire par les apparences et fait des rapprochements plutôt que des étymologies ^2). c'est qu'il professe une grande indifiérence pour une science qu'il regarde comme très-peu utile. « Il n'est pas question, dit-il, ^de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu'elle est. Il importe peu de connaître quelques restes de ces ruinés barbares, quelques mots d'un jargon qui ressemblait, dit l'empereur Julien, au hurlement des bêtes » (3). Génin a protesté vivement contre cette

(1) V. le Dict. phil.f aux mots alouette, banqueroute, blasphème, blé, bulgare, don, galand, gazette, hérésie, redoute.

(2) Il fait naturellement venir Seigneur de senior. XXVII. 130. Voici d'autres étymologies de Voltaire : « Quand on dira que badaud vient de ritalien bacUire, qui signifie regarder, s'arrêter, perdre son temps, on ne dira rien que d'assez vraisemblable. Mais il serait ridicule de dire, avec ]e Dictionnaire de Trévoux, que badaud sÏQiiUie sot, niais, ignorant, stolidus, stupidus, bardus, et. qu'il vient du mot latin badaldus. Si on a donné ce nom au peuple de Paris plus volontiers qu'à un autre, c'est uniquement parce qu'il y a plus de monde à Paris qu'ailleurs. /6td.268. — Boulevart signiAe originairement vert à bouler, parce que le peuple de Paris jouait sur le gazon du rempart. J&td. 416. — Critique\ienl dêkritès. XXVIII. 257. — Il n'y a point de détroit de Davis, mais un détroit de David. Les Anglais mettent un s au génitif, et c'est la source de la méprise. Ibid, 346. — Il est fort douteux que le mot Mirefleur fut en usage. dans la langue welche ou gauloise, qui était un patois du jargon celte : ce patois n'avait que des eipressions douces. Ibid. 437— <- Garant vient dû celte et du tudcsque warrant. Nous avons changé en g tous les w des termes que nous avons conservés de ces anciens langages. XXIX. 5!29. — Heureux vient évidemment d'heur, dont heure est l'origine." XXX. 186. — Plagiat vient du latin plaga et signifiait ^autrefois la condamnation au fouet de ceux qui avaient vendu des hommes libres pour des esclaves. XXXI. 434.— Viande vient sans doute de victus, ce qui nourrit, ce qui soutient la vie, de victus, on fit viventia; de viventia, viande. XXXn. 454.

ÇS) Dict, phil.ffirt. Français,]^, m..

condamnation portée par un écrivain « ordinairement plus équitable et plus judicieux » : « Il n'y a pas à s'occuper de l'opiniDn d'un Grec du iV siècle, sur le français qui n'a commencé d'exister que Vers le x» siècle ; et il importe beaucoup de connaître la langue parlée par nos aïeux. Le présent n'invoque-t-il pas tous les jours l'autorité du passé ; si nous ne nous ^(teupons que de nous, ne faut-il pas supprimer l'étude de l'histoire, de la législation de toute l'antiquité ? D'ailleurs, pour conserver une langue, M e»* nécessaire de la comprendre, et pour bien la^ çoropremlre il est nécessaire de connaître ses origines. El si Ton s'avisait de nier le xvii® siècle? Pour bien apprécier les effets, il faut les rapprocher des causes, surtout lorscju'on veut obtenir de nouveaux effets analogues aux premiers. Le moyen de tirer une longue ligne droite, c'est de ne pas perdre de vue les deux points extrêmes ». Et il conclut,, contre Voltaire et l'empereur Julien, qu'il nous est très utile d'étudier notre vieille langue (1).

Génin avait raison, mais cette réfutation est toute théorique. Voltaire, lui-même, s'est chargé de nous fournir d'autres armes pour combattre la doctrine que son autorité a contribué à faire longtemps prévaloir. C'est en examinant 6es jugements sur la grammaire et ses idées sur la langue et la versification françaises, qu'on verra ce qu'il aurait pu gagner à ne pas ignorer ces origines sur lesquelles il aurait pu jeter quelque lumière, et qu'il n'a pas voulu connaître.

(1) Génin. Deë variations du langage français depuis le XII" siècle. Préface, p. x et sulv

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