‹ Étude sur Voltaire, grammarien et la grammaire au XVIIIe siècle [microforme]Chapitre 8 sur 34 · LA SYNTAXE · texte numérisé non relu

LA SYNTAXE

Sommaire. — Opiniont grammaticales de VolUire sur l'emploi de différentes espèces de mots, sur la construction des phrases et l'inversion.. — Inconvénients de la méthode philosophique.

Les grammairiens du xviu* siècle s'occupent assez peu en général du vocabulaire français, dont ils se bornent ït regretter Jles anomalies ; ifs s'appliquent surtout à étudier lesxrsTppor^ des mots entre eux : c'est là le triomphe de la science philosophique. Pour la syntaxe, Voltaire s'est donné libre carrière, surtout dans son Commentaire sur Corneille. Il est persuadé qu'à cet égard la véritable langue firançaise est à peu près irréprochable.- C'est dans des renaarques qui portent presque sur toutes ies parties du discours qu'il va essayer de prouver que tout ce qui s'écarte des règles admises par les grands écrivains est, par là même, contraire à la raison.

L'auteur de Pbmjj.^e avait , employé le mot encens au pluriel, f Encens, dit le commentateur, ne souffre point le pluriel. En aucune langue les métaux, les minéraux, les aromates n'ont Jamais de pluriel. Ainsi chez toutes les on oflSre de Tor, de l'encens, de la myrrhe et non mm^ des mioeniy 468 myrrhes (i). > De môme « le mot n'admit pas de pluriel, cependant ce n'est point Une Anite d'avoir dit pousser des harmonies, parce q«e ce sont dos concerte différents (^j>.

tftt Ow'iiitffy. PMBp. I. 1. 12r.

(4) Samlin-Leblan, p. 15ft. •

La promièro de. ces oxplications a quoique choso de spr^'ieux ; mais elle est dthnentie par les fait» ; la seconde (^Uil)Iit une distinction beaucoup irop subtile. Pourquoi serait-il déraisonnable de dire des encens, pour des graine d'encens, comme on dit des bois et des pierres ^ Ixis Romains employaient couramment ce pluriel, et Voltaire luim(^me a cilù (pieUpies pages plus loin un exemple de Lucain où se trouve le mot tura ('). Si nous 'n'avons plus cette liberté que s'accordent les anciens, il ne faut en accuser que ^p caprice de l'usage.

Voltaire reconfiaît bien que t l'usage et l'abolition des

/ mots dépend quelquefois du caprice (2) » ; mais il n'en soutient pas moins que les règles de la syntaxe sont fondées , pour la plupart sur la raison et « sur cette logique naturelle

{avec laquelle naissent tous les hommes bien organisés (3} ». Ainsi : « on ne dit pas : il m'est unique, comme il m'est cher, il m,'est agréable, parce qu'imt^uc n'est pas un adjectif, upe qualité susceptible de régime... unique est absolu. Mais pourquoi dit-on celam'êst agréable, et ne peut-

y on pas dire cela m'est aimable ; cela est plaisant à mon goût, et non pas cela m'est plaisant 9 C'est qu'agréable vient d'agréer, cela m'agrée au datif; plaisant vient-de plaire, cela me plaît, aussi au datif comme s'il y avait plaît à moi. Il n'en est pas ainsi d'aimer. J'aime cette pièce et non cette pièce aime à moi ; ainsi on ne peut dire cela m,' est aimable i^). »

Il est vrai que les adjectifs dérivés dé verbes neutres comme agréer prennent .naturellement le même complément indirect que ces derniers, complément marqué par la préposition à. Mais si du temps *de Corneille on a pu dire

Hi.

iiM***<»

' (1) iWjrf., PomiK HI. II. 133. .

(2) Ment. I. VI. 7. :%

*(3) J6id. I. IV. 12. ■ ^''^ ,

(4) Ibid,, II. 1. 24. ^ CéUi est piaiêfinià rmm géàt-ne so.dànlit phis guère ai\jourd'htti«

cela m't à* consti que util , diction ( ment. 0 cela m'i € gouvei traire de

Selon grammai une chos je crois q vous qu'i croycZ'VC doute de fera; ête soit n'est n'est pas t je suis vient Ter mais une crois pas i n'est pas correspoi donnée ;

L'auteu barbare 1 emprunte € On (i c et, qu'elle condition

(i) mi„

yiatiW,

cela m'eêt aimahley c'est qu'on était amené très aisément à! construire cet adjectif comme beaucoup d'autres, tels que uiiî^, avantageiuc, etc. Il y a d'ailleurs une contradiction dans cette remarque qui parait écrite fort légèrement. (>n devrait dire cela m'est plaisant^ coiiiiih' on dit cela m'eêt agréable^ puisque plaire aussi bien quVif/rt'rr ^ f gouverne le datif». Le commentateur a donc dit le contraire de ce qu'il voulait démontrer.

Selon Voltaire, je crois que ce soit « était une faute de grammaire, du temps même de Corneille. Je ci'oi* étant une chose positive, exige l'indicatif ; mais pourquoi dit-on : je crois qu'elle est aimable^ qu'elle a de l'esprit, et, croyezvous qu'elle soit aimable, qu'elle ait de l'esprit? C'est (fue croyez-vous n'est point positif; a*oyez-vou^ exprime le doute de* celui qui interroge. Je sais sûr qu'il vous satisfera; êtes-vous sûr qu'il vous satisfasse 9 {^) r»Je crois que ce soit n'est pourtant point une faute contre la raison. Je crois n'est pas positif, il ne signifie pas dans cette expression f je suis persuadé », mais « je suis disposé à croire » ; de là . vient l'emploi ^ 8Ubj,onctif, qui exprime non une réalité, mais une vue de Tesprit. On dit encore aujourd'hui : je ne croispas qu'il viendra et je ne crois pas qu'il vienne ; le sens ' n'est pas tout à fait le même. La tournure affirmative qui correspondait à^ la seconde expression a été depuis abandonnée ; cela prouve-t-il qu'elle était illogique ?

L'auteur du Dictio^maire philosophique condamne comme barbare l'emploi du conditionnel que les gazetiers, dit-il, empruntent au style « des ordonnances^ et des arrêts » : € On U appris que la flotte unirait mis à la voile le 1 rhars et, qu'elle aurait doublé- les Sorlingues (2) ». Cependant le conditionnel n'indique-t-il pas par sa nature une action qui

XèU

(1> Jbii,^ent.T. iv. 12, , ^,> , ^ ,

(S) Diet. pfiU,, art. LaMgtMtr^Xld iaQ.]d. l^r^ à d\OHvet, 5 jan-

(1) Sièi

jg,

(i(^|M»inI (l'une condition sous-entendue, et ne rcmplace-t-il pas ulilcmcnl \e subjOi)cti( par lequel d'autres langues expriment le styte indirect ?

L'emploi arialogique de certainsi mots choque aussi la simplicité du grammairien purisli*. « Le mot de -peu no convient point à un ».om : un peu de gloire, un peu de rcFiotmnèe, de réputationf de puiasance se dit dans toutes les langues et un peu de nom dans aucune. Il y aune grammaire -^commune à toutes les nations, qui ne permet pas (|ue les adverbes de quantité se joignent à deé choses qui n'ont pas dc'quantité {^). » .

Mais si Corneille prend le mot nom ou plutôt l'expression nom fameux dans le sens de gloire, l'adverbe de quantité n'est-il pas légitimement employé par analogie, puisque la gloire est une chose qui se mesure? Il y a là, sans doute, une hardiesse de langage qu'on peut condamner : mais le peuple raisonne avec tout autant d'audace. L'exemple qui suit va le prouver: « Il fut implorer, c'était une licence qu'on prenait autrefois. Il y a même encore plusieurs personnes| qui disent je.fm le voir, je fus lui parler; niais c'est une faute par la raison qu'on .va parler, qu'on va voir* on n'est point parler, on n'est point voir. Il faut donc dire j'allai le vo%ry j'allai lui parlery il alla Vimplorer. Ceux qui tombent dans cette faute ne diraient pas je fus lui remontrer, je fus lui faire apercevoir l*^). *. Cependant on a parlé ainsi autrefois, et la môme tournure existe encore aujourd'hui dans les patois. Le verbe êire fut regardé comme synonyme du verbe aller dan$ un grand nombre de phrases

très usitées, comme celle-ci : j'ai été à Paris ; en étendant l'analogie, on est arrivé naturellement à le substituer à ce dernier quand il est placé devant un infinitif. Au reste, Vol- ^

(1) Cofnm. sur Corneille. Sert. Il; lié 75, .. 0) Pomp. I. III. 57. QÀ trouvé la même critique dans là Lçttresur Im Didon. de Lefranc de Pà^iMnan. Mél. t. vu. 344.

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(1) Re\ Ci) Cia faire U n par Voila 530.) VU une anal< aiiAlogue, bien ^, l(>laiiient,j

(1) SièeUdêLMêiêXVft. XXI. 498.

(^)Lêitf à VAcëéémiê firmmçoiêê {m^fiia dlréno), t. IX.

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tairo condamne volonUjBrs au nom do sa grammairo univorsollo, les tours omf)nintrs fi l'anoiiînn»» laiif-jn'/

D'après lui, « dû depuis nXim'jnuvHviv une (aiilc ; c'csl iiiir façon de parler provinciale. Il est clair que du v.si de trop avec le de (i) ». / •

A ce compte, il faudrait proscrire aussi des expressions tellea que du décret, du délit^ où la prépositi(»ri de est en réalité répétée. On dit communément du dessous , du dedani, du dehors, locutions tout aussi abusives que du depuis ; mais le pléonasme n'a-t-il pas droit d(i cité dans toutes les langues ? N'a-t-il pas reçu la consécration oITicielle de tous les grammairiens ? ,

' Voltaire ne tolère pas non plus qu'on se serve des adverbes en guise de prépositions : « Si nos ancêtres employaient dedans avec un complément, c'est qu'ils n'avaient pas songé que ce mot est un adverbe » (2). Et pourtant, chez tous les peuples les prépositions deviennent adverbes el fes adverbes se changent en prépositions, tout comme les verbes actifs peuvent devenir neutres et réciproque: ment. ' "^

Nos ancêtres ne se sont pourtant pas toujours trompés dans leurs ex{iref^sions ; quelquefois Ils ont modifié heureusement l'usage; et en cela, ils. ont, selon Voltaire, ol)éi à certains calculs. S'ils n'ont pas toujours été guidés par la logique proprement dite, au moins ont-ils voi^lu éviter les amphibologies, se défair^e quelque cacophonie, metCre de la variété dans la prononciation^. Mnsi on disait du temps

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(1) Rem. sur lé Menteur. V- vi. 32.

(2) Cid. l i.-note c. Don Sanche. I. m. 9t. Hor. I\î* v. 70. q^ peut faire U même remarque au sujet de la locution par contre, c.on(\'nmrn)C, par Voltaire comme un néologisme. (Dict. phil,, Avi. Langues, XXX. 530.) Vismà-vijs de qu'il proscrit'^galement (p. 538) semble form(^ par une analogie grossière sur à V égard dé^on quelque autre façon de parler analogue^ comme l'expression populait^ pas mal, de est formée sur coni' bien ^, autant de. Ce qû^on peut reprocher aux expressions qui> dé- ^laitMtit à Voltaire. c*e«t.cl*aipurj^r inutileomnt la langue française.

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iÉMÉÉMiMÉaM

(5) Sièeli <U Louiê XV. XXI. 4»^

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de Corneille « toute rîuit au lieu de toute la nuit; maià comme on ne pouvait j)a8 dire toMUi^Krf à cause de Téqui- . voque de toujours, on a dit toute la nuit comme on disait tout le jonriV. » Cette reinanfue renferme qael(|ue chose de vraisemblable : niais il est douteux qu'on se soit décidé tout à coup à supt^rimer une équivoque À laquelle on s'était longtemps résigné et qui subsista toujours en latin. Il est plus probable que les expressions tout le jour, toute la nuit y |sont dues à l'habitude qu'on avait prise insensiblement de rétablir l'article dans un grand nombre de locutions où la vieille langue l'avait supprimé.

L'observation suivante est juste au fond, quoique peu précise et incomplète dans la forme, t Pourquoi l'inflnitif ouir est-il resté et le présent est-il proscrit? On peut dire que Tusage tend toujours à la douceur de la prononciation ; je Tôt*, j'ois est sec et rude ; on s'en est défait insensiblement i-l » Le commentateur aurait pu ajouter que la plupart de ses formes présentent un double hiatus fort désagréable et qui devient triple aux temps composés. Il n*est pas exact de dire que l'usage tond toujours àl la douceur de Ja prononciation ; mais ici on peut admettre que sans rechercher des formes harmonieuses, il a tenu à rejeter des sons bizarres et désagréables.

Dans un autre endroit .Voltaiee fait un emploi toUt à Sodt abusif du principe de Y euphonie. On lit au cdJ|méÉ^ment du Dictiojinaire philosophique : c Si un l|t>éi^||pKM^Us.

demande pourquoi vous avez clwingé rancié^ejw aroyois en croyais ei non en crayais, yous Im '|^^ndrez, '

et votts devez lui répondre qu'il y a pluà de gfâc^^ de v^ariété à faire succéder une diphtongue à ùifô autre. lit deifnière syllabe, lui dites'-vous, dont le ^fton i^stffdanâ l'oreille, doit être plus agréable e^t plus mélodieuse 4^ ^^

<1) Aem. Êwr le UetUeur, lU. p. 3Sk (^ Sbid.,LYi.7., : ,

il) I^reàd'(Hivet,3kugilM. UX. 55ô' (8) Cammi tur ComeUle, Médée» Ep, dédie.

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