DES LÉGISLATIONS ÉTRANG^IRES
sentiment grave s'est manifesté dans son sein, et les nouveaux dissidents, pour jouir d'une liberté absolue, se sont séparés, ont renoncé à leurs emplois et fondé une église entièrement indépendante en face de l'église officielle. L'église nouvelle a même fondé une université, des collèges et de nombreuses écoles. L'Irlande offre le spectacle affligeant d'un clergé dominant parmi des populations qui repoussent ses croyances, et de contributions prélevées sur tous pour salarier exclusivement les prêtres de la minorité.
Nous ne parlons pas de la Bavière, où naguère encore les protestants étaient contraints par ordonnance à s'agenouiller devant le saint-sacrement, ni dans la Suisse, où la religion a allumé les feux de la guerre civile, ni des nombreux États où les juifs, affranchis désormais de [)ersécutions que condamnait la raison publique, ne jouissent pas encore de l'égalité des droits civils et politiques ; mais, à nos portes, deux États secondaires appellent l'attention parleur législation sur les cultes : nous voulons parler de la Hollande et de la Belgique. La Hollande a consacré la liberté religieuse ; les diverses communions y jouissent de la protection du gouvernement, et en obtiennent un salaire pour leurs ministres. Cependant il y a vingt-cinq ans à peine, un schisme s'étant déclaré au sein de l'église officielle plus particulièrement reconnue par l'État, le bras séculier fut employé pour l'étouffer. Les séparatistes^ qui se proclamaient les véritables dépositaires de la foi, telle que le synode de Dordrecht l'avait étabhe au commencement du xvii« siècle se virent traduits en police correctionnelle et frappés de condamnations, en vertu de l'art. 291 de notre Code pénal ;
mais ces poursuites ont cessé depuis longtemps, et les séparatistes, aussi bien que les autres sectes dissidentes , jouissent aujourd'hui d'une entière liberté. En Belgique, une révolution faite avec le concours du clergé a eu pour résultat de consacrer la liberté dans les termes les plus larges. Toutefois la Belgique a renoncé par sa constitution aux garanties que nous donnent nos lois, et son histoire, depuis vingt ans, n'offre que la lutte de rinfluence cléricale contre Tesprit nouveau. La prudence d'un prince habile et éclairé, la réaction de l'opinion, le gouvernement confié dans ces dernières années à des hommes aussi fermes que circonspects, ont réduit des prétentions excessives, quoique de récents exemples démontrent que ces prétentions n'ont rien perdu de leur vivacité.
La législation de la France a soulevé des plaintes, il est vrai ; mais quel régime, surtout en pareille matière, n'en suscite aucune? Le Saint-Siège se loue de ses rapports avec le gouvernement français, et ne s'associe point à des réclamations pleines de périls pour le catholicisme lui-même. Ceux des catholiques les plus imbus des doctrines ultramontaines, qui, à d'autres époques, avaient réclamé la séparation de l'Église et de l'État, ont cessé de défendre une opinion dont le triomphe aurait pu entraîner les plus funestes conséquences (1). Dans les communions protestantes, l'immense majorité adopte sans arrière-pensée un régime sous lequel elle ne se sent pas moins libre que protégée. A côté des églises reconnues, des temples sont ouverts à quelques sectes dissidentes, anglicans, wesleyens, etc. Ceux qui n'ont pas encore
(l) Voyez Lamennais, t. x, édiUon Pagnerre, p. 54. — Préface écrite en 1835.
DES LEGISLATIONS ETRANGERES. 357
obtenu cette faculté cesseront de se plaindre aussitôt que le principe de la liberté, franchement appliqué, leur permettra, sous les garanties dues à Tordre public, de célébrer leur culte particulier, et- qu'ils trouveront dans le pouvoir politique un simple surveillant, impartiaVet confiant. Quant aux Israélites , ils s'applaudissent d'une législation qui a cessé de les considérer comme une nation à part, qui les appelle, en dépit de préjugés détruits, au partage égal de tous les avantages sociaux, et leur ouvre, à l'abri des exclusions maintenues par les gouvernements les plus libres, l'accès aux plus hautes dignités de l'État (1).
Il est légitime et naturel que les.églises reconnues, que celle en particulier à laquelle appartient la grande majorité des Français, tendent sans cesse à une plus lai'ge indépendance. L'État, de son côté, au lieu de céder au sentiment d'une étroite jalousie, doit aimer à leur accorder successivement des franchises plus étendues : sa responsabilité en sera allégée, et son autorité morale n'en éprouvera aucune atteinte; mais il est tenu de considérer les intérêts de l'ordre, de la paix publique, de la sécurité des consciences, intérêts dont la garde lui est confiée. La complète émancipation des cultes reconnus ne peut être que l'œuvre du temps, de l'apaisement des passions et des
(1) A la populution Israélite appartiennent, dans les professions libres, un grand nombre de médecins et d'avocats, des notaires, des avoués, etc.; dans les emplois publics, un ministre, un procureur-uénéral^ plusieurs magistrats de cours d'appel et de première instance, 12 professeurs, environ 200 officiers, principalement dans rartiilerleetdans le génie, dont un colonel d'état-major, 12 professeurs dans les Facultés et les lycées et 6 chirurgiens militaires ; en 1847, 10 élèves Israélites ont été admis à l'École polytechnique. Deux membres de l'Institut sont israélites.
3i$8 ETUDES ADMINISTRATIVES.
préjugés. Obtenir cet émancipation, tel est le but que ÛÉgliseet l'État doivent poursuivre en commun.
Pour atteindre ce but, pour préparer, non le divorce, mais la séparation de FÉglise etde TÉtat, pour que chacun des»deux pouvoirs reste dans le domaine qui lui appartient, il importe avant tout d'éviter de les mêler ensemble. Est-ce la préoccupatioi) de ceux qui défendent avec le plus de vivacité les droits de la religion? Par une contradiction étrange, s'ils veulent exclure TÉtat des choses de la Religion , ils s'attachent avec un soin persévérant à faire intervenir la religion dans les choses de TÉtat. Ils appellent ses ministres à prendre une part officielle dans les affaires publiques, ils essaient d'introduire les croyances dans la législation civile et économique : alliance périlleuse, pour la religion surtout, qu'on livre aux passions politiques, qu'on jette dans la mêlée de nos tristes discordes I
Le passé fournit à cet égard des exemples qui doivent nous servir d'enseignement pour l'avenir. Dans la révolution, l'Église catholique a payé d'odieuses et cruelles persécutions son long règne politique. Après 1 830, elle fut outragée, suivant l'expression de M. Lamennais, « pour son alliance avec le pouvoir. » « Les attaques auxquelles elle fut en butte eurent le caractère de représailles.» Ainsi le palais archiépiscopal de Paris fut saccagé, parce qu'on avait cru voir dans un des derniers mandements de l'archevêque des allusions aux coups d'État. Ainsi l'église de Saint-Germaiu-l'Auxerrois fut dévastée, parce qu'après un service pour l'âme du duc de Berry, un jeune homme imprudent suspendit au catafalque l'image du duc de Bordeaux. Ainsi les croix de missions plantées
DES LEGISLATIONS ETRANGERES. 359
dans les derniers temps furent abattues, parce qu'elles portaient aux extrémités des fleurs de lis, et que les missionnaires avaient mêlé souvent à leurs prédications des objets de pure politique ; tandis que la croix ancienne, la croix sans emblèmes étrangers, ne fut Tobjet d'aucune insulte. Partout où Ton ne trouva que la religion, la religion fut respectée (1 ) . Ce qui s*est passé après la révolution de février achève de démontrer combien la religion gagne à demeurer étrangère à la politique. Pendant le règne qui venait de s'accomplir, tout en obtenant les respects, les égards, les faveurs qui lui sont dus , elle n'était point sortie du sanctuaire. Non-seulement elle ne fut en butte à aucun outrage, mais ses ministres recueillii*ent des hommages populaires. Puissent ces souvenirs ne point s'eflFacer, ni ces avertissements se perdre !
(1) Lamennais, t. viii, p. 52.